qu'on ne s'y trompe pas. En faisant la guerre à l'indifférence et à
ses conséquences funestes, Lamennais n'échappe pas au danger qu'il
prétend combattre. Et, avant tout, quel moyen emploie-t-il pour
assurer à l'homme le bienfait de la certitude? A l'aide de quel
flambeau veut-il nous guider dans la recherche qu'il se propose?
Arrière la raison humaine, instrument trop imparfait; selon lui, et
qui se brise entre nos mains débiles! Sans doute, à ses yeux, la
créature n'est pas dénuée de tout secours pour arriver au vrai. Si
l'homme, par ses seules ressources, est incapable de conquérir ce bien
inestimable, il le peut rencontrer dans l'ensemble des lumières
répandues sur la surface du globe. En d'autres termes, si l'homme est
sujet à l'erreur, l'humanité est infaillible. Donc, les différentes
traditions, dont on recueille les vestiges à l'origine de toutes les
nations, constituent, dans ce qu'elles ont de commun entre elles, le
trésor de la vérité; et le christianisme étant la plus pure de ces
traditions, sa divinité est démontrée. Mais quelle est la valeur de
cette argumentation? Par quelle illusion de son imagination puissante
le philosophe a-t-il cru pouvoir étayer la foi par le scepticisme?
Comment n'a-t-il pas senti qu'en ruinant la raison individuelle, il
sapait du même coup la raison universelle, puisque celle-ci ne se
compose, en dernière analyse, que de la réunion des intelligences
particulières? Descartes, du moins, dans son doute méthodique, avait
eu le soin de mettre en réserve un principe inattaquable, que
l'observation lui faisait toucher au fond de sa conscience, et grâce
auquel il pouvait reconstruire tous les autres éléments de la vérité.
Mais précipiter l'homme dans un abîme et vouloir l'en tirer sans point
d'appui, c'est une entreprise vaine et dont tout le talent qu'on y met
ne peut dissimuler l'inanité. Hélas! la meilleure preuve de l'erreur
de ce procédé est dans l'histoire de son auteur. Il n'a pas réussi à
se convaincre lui-même. Son intelligence ardente n'a pas tardé à
substituer d'autres conceptions à la première, et de chute en chute on
sait jusqu'où il est tombé.
Nous venons de voir Lamennais combattre l'indifférence par un remède
illusoire; voyons-le maintenant victime de ce mal de la mélancolie
qu'il a si fortement stigmatisé. Dès sa jeunesse, taciturne et
méfiant, il fuit le monde et recherche la solitude de sa sauvage
Bretagne. Il se passionne pour Rousseau, dont il semble avoir pris,
avec le goût de la campagne et de la rêverie, le style éclatant et
large, et la dialectique si entraînante, alors même qu'elle s'égare.
Sa vocation religieuse ne se décide pas sans de longues hésitations.
En 1812, lorsqu'il vient de recevoir les ordres mineurs, un prêtre de
Saint-Sulpice lui écrit: «Je crains que vous ne vous livriez trop à
une certaine mélancolie qui vous dévore.» Les événements politiques
viennent aussi le troubler. Aux Cent-Jours, il croit prudent
d'émigrer. Il se rend alors en Angleterre, où il a le bonheur de
rencontrer l'abbé Caron, mais les conseils même que lui adresse ce
prêtre vénérable indiquent la persistance des souffrances de
Lamennais. «Mon bon ami, lui écrit-on, je suis bien inquiet de votre
santé qui nous est si chère, mais je le suis encore plus de l'état de
votre âme. Je ne saurais trop vous dire, mon cher fils: Paix,
confiance, abandon à la volonté divine, douce assurance des secours du
ciel.» Et quelques mois plus tard: «Pourquoi cette vilaine mélancolie?
Est-ce que le bon chrétien n'est pas comme dans un festin continuel?
Est-ce que le simple souvenir de Dieu ne nous donne pas de la joie?»
Exhortations perdues: cette humeur triste, que deux hommes versés dans
l'expérience des âmes avaient démêlée en Lamennais dès ses premières
années, devait résister à leurs efforts. Il resta toujours mobile et
tourmenté; oscillant sans cesse d'un pôle à l'autre, il usa sa gloire
et sa vie dans de stériles agitations. Quel que soit le jugement qu'on
porte sur lui on ne peut se défendre d'un sentiment de pitié, en
pensant que ses erreurs n'ont pas apporté moins d'amertume à lui-même
que de scandale aux autres.
Son illustre élève, le P. Lacordaire a aussi connu, quoiqu'avec moins
de violence, les troubles et les inquiétudes de l'âme. Avant d'être le
grand Dominicain que l'on admire, il cherchait péniblement sa voie
(1822). Il était malade, dit Sainte-Beuve, du «mal du temps, du mal de
la jeunesse d'alors; il pleurait sans cesse comme René; il disait: Je
suis rassasié de tout sans avoir rien connu. Son énergie refoulée
l'étouffait.» Ses idées étaient celles du XVIIIe siècle; il était
déiste, mais avec une sorte de scepticisme, et un peu de cette
indifférence dont Lamennais cherchait à combattre l'influence
mortelle. La solution chrétienne apparut un jour à son intelligence,
et, vers 1824, il entrait au séminaire de Saint-Sulpice. Mais s'il a
de bonne heure triomphé de l'esprit du siècle dans ce qu'il avait de
malsain, n'en a-t-il pas cependant conservé quelque chose,
non-seulement dans cette forme poétique et même romantique qu'il a
donnée à l'éloquence chrétienne, mais encore dans cette sympathie
qu'il exprime pour certaines tendances de son temps? Dans la chaire de
Notre-Dame, parlant du siècle même, il avouera «que c'est un siècle
dont il a tout aimé.» Et ne pourrait-on pas voir, en même temps qu'une
vue élevée des choses humaines, une allusion à des impressions
intimes, à de vagues chagrins non effacés, dans ces lignes où le
langage de la charité s'empreint à demi d'une sensibilité profane:
«Par la charité il n'y a pas de cœur où l'Église ne pût pénétrer,
car le malheur est le roi d'ici-bas, et tôt ou tard tout cœur est
atteint de son sceptre... Désormais l'Église pouvait aller avec
confiance conquérir l'univers, car il y a des larmes dans tout
l'univers, et elles nous sont si naturelles qu'encore qu'elles
n'eussent pas de cause, elles couleraient sans cause par le seul
charme de cette indéfinissable tristesse dont notre âme est le puits
profond et mystérieux.»
C'est par là que Lacordaire se trouvait en communion de sentiments
avec tant d'hommes de sa génération, et c'est, avec son incontestable
talent, un des secrets de la séduction qu'il a exercée sur son époque.
V
Les Romanciers.
Mme DE RÉMUSAT.--Mme DE DURAS.--BEYLE.--Mlle HORTENSE ALLARD.
Du monde poétique, philosophique et religieux, il faut descendre à un
monde plus pratique. Il faut consulter sur la vie ceux qui se sont plu
à en raconter les vicissitudes. Il faut aborder les romanciers.
Les premiers romans qui s'offrent ici à notre examen nous en
rappellent d'autres que nous avons analysés dans la partie précédente
de ce travail, ceux de Mme de Flahaut et de Mme de Krudener. Empreints
comme ceux-ci de délicatesse et de grâce ils portent également quelque
marque de l'esprit de leur temps; les uns et les autres ont été écrits
par des femmes appartenant à la société la plus élevée; et ces femmes
présentaient entre elles, par leur existence et leur caractère plus
d'une ressemblance.
Mme de Rémusat qui avait vu son père périr sur l'échafaud
révolutionnaire, qui avait traversé les plus mauvais jours de la
Terreur sans quitter la France, a écrit, en 1814, un roman intitulé:
_Charles et Claire_ ou _la Flûte_. Cet écrit n'a jamais été publié; il
n'était destiné qu'à un petit cercle d'amis. Mais Sainte-Beuve qui en
avait reçu communication, nous en a donné l'analyse. On y voit un
jeune émigré qui aime une jeune fille réfugiée comme lui dans une
ville d'Allemagne, mais qui l'aime sans l'avoir jamais rencontrée, et
qui ne l'entrevoit que pour s'en séparer à jamais; le héros est bien
de son temps; il lit Werther, sa tête et son style s'en ressentent.
Mme de Duras avait eu aussi à pleurer son père, parmi les victimes de
la Révolution. De la Martinique où elle avait dû séjourner quelque
temps, elle était passée en Angleterre, puis rentrée en France au
Consulat. Sous la Restauration, son salon devint le point de réunion
de bien des personnages qui ont laissé de vifs souvenirs;
Chateaubriand en était le centre éclatant. Ce fut pour ce public
d'élite que Mme de Duras écrivit les romans d'_Ourika_ (1823) et
d'_Édouard_ (1825), auxquels il faut ajouter une nouvelle inédite,
_Olivier_. Ce dernier ouvrage a pour sujet l'état douloureux d'un
jeune homme qu'une cause mystérieuse, quelque disgrâce secrète,
condamne à l'isolement. _Édouard_ et _Ourika_ qui ont été dans leur
temps très répandus, et qui sont encore goûtés des lecteurs
difficiles, nous présentent une situation qui n'est pas sans analogie
avec celle d'_Olivier_. «Analyser _Édouard_ marquerait bien peu de
goût,» a dit Sainte-Beuve. Il en aurait pu dire autant d'_Ourika_ qui,
de même qu'_Édouard_, repose sur une idée délicate, et se recommande
moins par l'action que par la finesse des sentiments. Je ne m'étendrai
donc ni sur _Édouard_ ni sur _Ourika_. Je dirai seulement que dans
tous les sujets choisis par Mme de Duras il est facile de découvrir
une pensée unique qui sert de lien entre ses différents écrits, et
cette pensée c'est l'impossibilité d'être heureux. L'infirmité
d'Olivier, la couleur d'Ourika, la naissance d'Édouard ne sont que des
preuves d'ordres divers à l'appui de cette proposition désolante.
Une si triste philosophie venait chez Mme de Duras, des souvenirs de
la Révolution qu'elle avait traversée, plus encore que d'un état de
santé de bonne heure altéré. Ces souvenirs apparaissent ouvertement
dans certains passages d'_Ourika_, et l'on sait que Mme de Duras
n'avait jamais pu se soustraire à l'influence des premières
impressions de sa vie. On entendait en elle comme «l'écho d'une lutte
non encore terminée avec le sentiment de grandes catastrophes en
arrière. Une de ses pensées habituelles était que pour ceux qui ont
subi jeunes la Terreur, le bel âge a été flétri, qu'il n'y pas eu de
jeunesse, et qu'ils porteront jusqu'au tombeau cette mélancolie
première, ce mal qui date de la Terreur, mais, ajoute d'une façon trop
absolue M. Sainte-Beuve, qui sort de bien d'autres causes, qui s'est
transmis à toutes les générations venues plus tard. Ce mal de
Delphine, de René, elle l'avoue, elle le peint avec nuance, elle le
poursuit dans ses variétés, elle tâche de le guérir en Dieu.»
Dieu fut, en effet, le dernier terme de ses aspirations. Elle accepta,
en esprit de sacrifice chrétien, des souffrances physiques devenues
presque intolérables, et des froissements intérieurs que le monde ne
lui avait point épargnés; et des réflexions et prières qu'elle traçait
peu de temps avant sa mort (1829) nous montrent qu'elle s'est éteinte
au milieu des espérances les plus consolantes. C'est dans ces
sentiments qu'après avoir partagé les mêmes épreuves, les mêmes
impressions, les mêmes souvenirs, se sont rencontrées au bout de leur
courte existence Mme de Duras et Mme de Rémusat.
On a vu plus haut que l'un des exemples choisis par Mme de Duras pour
démontrer l'impossibilité d'arriver au bonheur était le mal secret et
inexplicable du jeune _Olivier_. La nouvelle qui portait ce nom, lue
en manuscrit dans son salon, avait vivement excité la curiosité. Les
commentaires s'étaient donné carrière sur la nature du mal mystérieux
du héros. M. de Latouche, qui avait connu le mot de l'énigme, fit
paraître un _Olivier_ qui fut attribué à Mme de Duras. Henri Beyle
voulut faire aussi le sien. Il publia, en 1827, _Armance ou quelques
scènes d'un salon de Paris_. Dans ce roman, où il maltraite vivement
la haute société du temps, dont il ne faisait pas partie, je ne
m'attacherai qu'au personnage d'Octave de Malivert, et je n'indiquerai
que pour faire ressortir son caractère les événements auxquels il fut
mêlé.
«Beaucoup d'esprit, une taille élevée, des manières nobles, de grands
yeux noirs les plus beaux du monde, auraient marqué la place d'Octave
parmi les jeunes gens les plus distingués de la société, si quelque
chose de sombre empreint dans ces yeux si doux n'eût porté à le
plaindre plus qu'à l'aimer. Ils semblaient quelquefois regarder au
ciel et réfléchir le bonheur qu'ils y voyaient. Un instant après on y
lisait les tourments de l'enfer. Il eût fait sensation s'il eût désiré
parler. Mais Octave ne disait rien; rien ne semblait lui causer ni
peine ni plaisir... Quelle que fût la cause de sa profonde mélancolie,
Octave semblait misanthrope avant l'âge... Des médecins, gens
d'esprit, dirent à Mme de Malivert inquiète, que son fils n'avait
d'autre maladie que cette sorte de tristesse mécontente et jugeante
qui caractérise les jeunes gens de son époque et de son rang.» Dans
son hôtel opulent, près de son père qu'il respecte et de sa mère
qu'il chérit, Octave s'ennuie. Il se plonge dans les livres et dans la
rêverie. Il pense un instant à consacrer sa vie à Dieu; mais l'étude
de la philosophie le détourne de ces idées. Il reste dans le monde et
n'y voyant que bassesse, alors qu'il ne rêve que grandeur d'âme, il le
prend en dédain. Par sa hauteur, il s'y fait des ennemis dont il se
soucie peu. Quelquefois même il se laisse aller à des mouvements de
fureur. Il croit voir partout percer l'intérêt personnel, et ne répond
aux avances qu'il reçoit que par «l'ironie la plus amère.» Dégoûté de
tout, il veut en finir avec la vie; mais le sentiment du devoir est
assez fort en lui pour le retenir. Cette victoire sur lui-même lui
apporte un peu de calme. D'un autre côté, il s'est pris d'une
sympathie profonde pour une jeune fille qu'il voit chaque jour, dans
le salon d'une de ses parentes, mais par suite de malentendus
déplorables ou d'engagements imprudents, il ne peut s'unir à elle.
Pendant sa lutte contre ces difficultés, Octave se réconcilie avec la
vie. «Le monde lui semble moins haïssable, et surtout moins occupé de
lui nuire... Il redevient juste et même indulgent, et il en arrive à
déserter ses raisonnements sévères sur bien des choses.» Cependant il
nourrit encore quelques idées excentriques et son mépris pour les
hommes n'est pas vaincu pour toujours. Enfin les obstacles qui
s'étaient multipliés sont écartés; il se marie avec Armance. Mais ce
mariage est condamné à un dénouement prompt et fatal. En effet,
Octave, avant d'épouser la femme qu'il adorait, avait résolu de lui
confier un secret terrible; il lui avait déclaré qu'il était un
monstre, mais sans s'expliquer davantage, et il jugeait, de son devoir
de tout lui dire. Il allait le faire, quand une machination ourdie par
des parents, intéressés à s'opposer au mariage projeté, avait entravé
cette confession; mais il s'était fait le serment de se tuer peu de
temps après son mariage pour ne pas enchaîner Armance à un homme qu'il
jugeait indigne d'elle. Le mariage accompli, Octave se tient parole,
et sous prétexte d'aller se joindre aux défenseurs de l'indépendance
hellénique, il quitte sa femme, et pendant la traversée, il
s'empoisonne, emportant dans la mort le secret qui pesait sur lui.
Ainsi après avoir vécu hors des voies communes Octave finit par un
acte inutilement coupable. Il n'a eu de bon dans sa vie morale que les
moments dus à un amour pur. Noble et grand, mais sans discernement, et
sans justice, il se sacrifie à une loi qu'il s'est imposée peut-être
sans cause, et en se sacrifiant il atteint des êtres innocents et
chers. Un critique du temps, dans la _Revue des Deux-Mondes_, a dit
qu'Octave «était une caricature indéchiffrable.» Je reconnais qu'en
plusieurs points il est pour nous un problème, mais l'obscurité qui
plane sur sa nature entrait dans le plan de l'auteur, et rien ne
m'autorise à penser que ce type, tout en étant peut-être exagéré, ne
fût pas vrai à l'époque où Beyle le dessinait. En tout cas,
l'amertume d'Octave dépasse de beaucoup celle des personnages de Mme
de Duras, quoiqu'il doive à l'un d'eux son origine. Chez ceux-ci, la
tristesse naît d'une difficulté étrangère à celui qui la subit; le
héros de Beyle, au contraire, ajoute par les inquiétudes de son
caractère aux malheurs de sa destinée. Mais chez tous, la première
donnée est un fond de tristesse et de désenchantement.
Ce mot de désenchantement nous rappelle par contraste un roman qui a
pour titre le mot opposé, mais qui contient aussi, dans son désordre
capricieux, plus d'une allusion à l'état maladif dont je suis les
traces. Je veux parler des _Enchantements de Prudence_ publiés sous le
pseudonyme de Mme de Saman, par Mlle Hortense Allard.
Cette femme, dont le nom a fait quelque bruit dans ces dernières
années, et a été mêlé à des indiscrétions rétrospectives sur un grand
écrivain, avait déjà publié des lettres sur les ouvrages de Mme de
Staël, vers laquelle elle s'était sentie vivement attirée. Son nouveau
livre est une confession, du moins on peut le croire, car l'auteur n'a
pas cherché à s'idéaliser ni à dissimuler aucune de ses impressions,
quelle qu'en fût la nature. Cette confession embrasse environ quarante
années à partir de 1820. Le type qui s'en dégage est ardent, mais en
même temps rêveur et inquiet. Ce sont surtout les premiers souvenirs
de Prudence qui accusent ce côté mélancolique. Elle aime la solitude
de la campagne: «J'allais dans le parc, dit-elle, m'enivrer du bruit
grandiose du feuillage éperdu, de cette mélancolie secrète, de cette
tristesse éloquente qui signale l'automne, dans la pompe de ses
inspirations et de ses rêveries.» Elle décrit bien l'agitation de son
âme passant d'une tristesse sans cause à une félicité que rien ne
motive: «Un trouble, un tourment qui attaque la raison même, le
découragement de la vie et de ce qui la fait aimer: ennui profond;
regret amer et douloureux; besoin de s'affliger et de répandre des
larmes. Puis, tranquillité douce et parfaite, contentement passager.»
Notons, entre plusieurs, un de ces jours pleins d'émotions rapides,
qu'aucune cause apparente ne justifie et où les états d'âme les plus
différents se succèdent avec une rapidité qui ferait douter de la
persistance de la personnalité, chez l'être témoin et sujet de ces
variations. C'est le lundi 30 juin 1822: «Le matin, agitation et
souffrance insupportables; ensuite calme plein de douceurs; puis
tristesse profonde et idées douloureuses. Enfin à dîner et le soir
vifs sentiments de plaisir et joie complète d'exister. Ce jour,
ajoute-t-elle, a été une vie entière.» Cette mobilité maladive,
Prudence la porte dans sa vie réelle, dans ses «enchantements» dont je
ne ferai pas l'histoire. Je dirai seulement qu'ils eurent pour premier
objet, ce qui était bien fait pour lui plaire, un homme «d'un génie
sombre, en proie à mille impressions diverses,» fatigué à l'avance de
ce qu'il avait le plus vivement désiré, et souffrant par l'imagination
des maux inouïs. Mme de Saman mêle, d'ailleurs, aux sentiments les
plus profanes, les aspirations d'une vague religiosité.
Sous cette sensibilité déréglée, sous cette inquiétude d'une âme qui
ne trouve pas de repos, je découvre une nouvelle victime du mal du
siècle. Elle l'a gagné sans doute, ce mal, dans son goût pour des
écrivains qui, en étant atteints eux-mêmes, l'ont propagé par leurs
écrits. Je crois retrouver Jean-Jacques Rousseau en plus d'un endroit
des _Enchantements_. J'y retrouve surtout Senancour dont Mme de Saman
se rapproche encore plus par la libre allure de la pensée et par la
forme quelquefois heureuse, mais plus souvent négligée, de son style.
Il y a donc peu d'originalité chez elle. Mais elle devait figurer ici,
ne fût-ce qu'à titre de disciple.
VI
Les Artistes.
GÉRICAULT.--DELACROIX.
Ce n'est pas seulement dans les œuvres littéraires qu'on voit la
maladie du siècle côtoyer sur certains points l'histoire du
romantisme. Les arts, à leur tour, nous offrent le même rapprochement.
Géricault, dont tout le monde connaît la célèbre toile du «_Radeau de
la Méduse_» qui parut au salon de 1819, et qui fut l'occasion d'une
lutte ardente entre les classiques et les romantiques, Géricault a
demandé au poète du désespoir quelques sujets de croquis; il a su
rendre avec sa puissance habituelle les passions farouches de Conrad
et de Lara.
Au reste, la nature intime de ce grand peintre répondait au caractère
de ses œuvres. Un critique M. G. Planche nous a fait connaître que
l'amour très-vif du plaisir s'alliait en lui à de fréquents accès de
mélancolie. Par une sorte de pressentiment de l'accident qui devait
l'enlever dans la force de l'âge (1824), l'image de la mort tenait une
grande place dans ses pensées. Une lettre écrite par le peintre
Charlet, lettre dont l'authenticité ne peut être contestée, nous
apprend même que Géricault a plus d'une fois songé au suicide, et que
sans la vigilance de ses camarades, il est probable qu'il eût accompli
son sinistre projet. Charlet raconte qu'il l'a sauvé.
On trouve ainsi dans l'éminent auteur du _Naufrage_ les deux faits que
nous avons déjà si souvent observés, la tristesse et l'obsession du
suicide.
Sans partager des sentiments aussi violents, un autre peintre célèbre,
Delacroix, fut aussi, sous la Restauration, le représentant de
l'alliance du romantisme et de la mélancolie. On remarque qu'il
choisit alors volontiers ses sujets dans les écrits dont l'analyse a
déjà fait partie de ce travail. Il débute par le groupe de _Dante et
Virgile_ (1822), et il enveloppe le front de ces deux poètes d'un
nuage de tristesse. Ensuite il aborde Gœthe (1826) et personne n'a
mieux exprimé que lui le caractère étrange et douloureux de la
fantastique légende de Faust. Il se mesure aussi avec Byron, (1829,
1835) et il reproduit avec sa fougue merveilleuse les types de ses
sombres héros. Plus tard (1839, 1843), quand il sera tenté par
Shakespeare, il imprimera un cachet de désolation à la série de ses
dessins sur l'impénétrable Hamlet, sur l'apparition lugubre de son
père, sur la mort de l'infortunée Ophélie? Qui ne se sentirait surtout
saisi d'émotion en face de ce tableau où le jeune prince contemple le
crâne d'Yorick d'un air indécis, qui tient le milieu entre les
apparences de la méditation philosophique et celles de la folie?
Toutes ces œuvres se rapportaient à un même ordre d'idées, à un même
genre d'impressions qui dénotent bien quelle était la tendance
habituelle de l'artiste, et qui forment un trait d'union entre ces
deux grands représentants de l'école moderne, Géricault et Delacroix.
VII
Les Jeunes Gens.
J.-J. AMPÈRE ET SES AMIS.
En présence du concert mélancolique que formaient alors la poésie, la
philosophie, le roman, l'art enfin, quelle était l'attitude de la
jeunesse de la Restauration?
J'ai déjà parlé en un autre endroit d'une composition de Ballanche
intitulée: _le Vieillard et le jeune Homme_; elle date de cette
époque. L'auteur met en scène un jeune homme qui désespère de son
siècle et ne sait où se prendre, et un vieillard qui cherche à relever
son courage, et à lui rendre la foi en l'avenir. Le vieillard
s'adresse au jeune homme en ces termes: «Mon fils, vous portez dans
votre sein une secrète inquiétude qui vous dévore... Eh quoi! vous
avez à peine quelques souvenirs fugitifs, et déjà vous trouvez qu'ils
vous suffisent... Les livres seuls vous ont tout appris. Vous cherchez
la solitude comme l'infortuné qui a essuyé mille maux... Caractère
bien singulier de l'époque où nous sommes placés! Le jeune homme n'a
pas le temps de former des affections; il franchit sans l'apercevoir
le moment fugitif où elles devaient naître en lui: le sourire de la
beauté n'atteindra pas son cœur, n'enchantera pas son imagination...
Les plus hautes conceptions des sages qui pour y parvenir ont eu
besoin de vivre de longs jours sont devenues le lait des enfants... Je
veux essayer, mon fils, de guérir en vous une si triste maladie, état
fâcheux de l'âme, qui intervertit les saisons de la vie, et place
l'hiver dans un printemps privé de fleurs.»