Rien de plus juste en même temps que de plus éloquent. Cependant,

qu'on ne s'y trompe pas. En faisant la guerre à l'indifférence et à

ses conséquences funestes, Lamennais n'échappe pas au danger qu'il

prétend combattre. Et, avant tout, quel moyen emploie-t-il pour

assurer à l'homme le bienfait de la certitude? A l'aide de quel

flambeau veut-il nous guider dans la recherche qu'il se propose?

Arrière la raison humaine, instrument trop imparfait; selon lui, et

qui se brise entre nos mains débiles! Sans doute, à ses yeux, la

créature n'est pas dénuée de tout secours pour arriver au vrai. Si

l'homme, par ses seules ressources, est incapable de conquérir ce bien

inestimable, il le peut rencontrer dans l'ensemble des lumières

répandues sur la surface du globe. En d'autres termes, si l'homme est

sujet à l'erreur, l'humanité est infaillible. Donc, les différentes

traditions, dont on recueille les vestiges à l'origine de toutes les

nations, constituent, dans ce qu'elles ont de commun entre elles, le

trésor de la vérité; et le christianisme étant la plus pure de ces

traditions, sa divinité est démontrée. Mais quelle est la valeur de

cette argumentation? Par quelle illusion de son imagination puissante

le philosophe a-t-il cru pouvoir étayer la foi par le scepticisme?

Comment n'a-t-il pas senti qu'en ruinant la raison individuelle, il

sapait du même coup la raison universelle, puisque celle-ci ne se

compose, en dernière analyse, que de la réunion des intelligences

particulières? Descartes, du moins, dans son doute méthodique, avait

eu le soin de mettre en réserve un principe inattaquable, que

l'observation lui faisait toucher au fond de sa conscience, et grâce

auquel il pouvait reconstruire tous les autres éléments de la vérité.

Mais précipiter l'homme dans un abîme et vouloir l'en tirer sans point

d'appui, c'est une entreprise vaine et dont tout le talent qu'on y met

ne peut dissimuler l'inanité. Hélas! la meilleure preuve de l'erreur

de ce procédé est dans l'histoire de son auteur. Il n'a pas réussi à

se convaincre lui-même. Son intelligence ardente n'a pas tardé à

substituer d'autres conceptions à la première, et de chute en chute on

sait jusqu'où il est tombé.

Nous venons de voir Lamennais combattre l'indifférence par un remède

illusoire; voyons-le maintenant victime de ce mal de la mélancolie

qu'il a si fortement stigmatisé. Dès sa jeunesse, taciturne et

méfiant, il fuit le monde et recherche la solitude de sa sauvage

Bretagne. Il se passionne pour Rousseau, dont il semble avoir pris,

avec le goût de la campagne et de la rêverie, le style éclatant et

large, et la dialectique si entraînante, alors même qu'elle s'égare.

Sa vocation religieuse ne se décide pas sans de longues hésitations.

En 1812, lorsqu'il vient de recevoir les ordres mineurs, un prêtre de

Saint-Sulpice lui écrit: «Je crains que vous ne vous livriez trop à

une certaine mélancolie qui vous dévore.» Les événements politiques

viennent aussi le troubler. Aux Cent-Jours, il croit prudent

d'émigrer. Il se rend alors en Angleterre, où il a le bonheur de

rencontrer l'abbé Caron, mais les conseils même que lui adresse ce

prêtre vénérable indiquent la persistance des souffrances de

Lamennais. «Mon bon ami, lui écrit-on, je suis bien inquiet de votre

santé qui nous est si chère, mais je le suis encore plus de l'état de

votre âme. Je ne saurais trop vous dire, mon cher fils: Paix,

confiance, abandon à la volonté divine, douce assurance des secours du

ciel.» Et quelques mois plus tard: «Pourquoi cette vilaine mélancolie?

Est-ce que le bon chrétien n'est pas comme dans un festin continuel?

Est-ce que le simple souvenir de Dieu ne nous donne pas de la joie?»

Exhortations perdues: cette humeur triste, que deux hommes versés dans

l'expérience des âmes avaient démêlée en Lamennais dès ses premières

années, devait résister à leurs efforts. Il resta toujours mobile et

tourmenté; oscillant sans cesse d'un pôle à l'autre, il usa sa gloire

et sa vie dans de stériles agitations. Quel que soit le jugement qu'on

porte sur lui on ne peut se défendre d'un sentiment de pitié, en

pensant que ses erreurs n'ont pas apporté moins d'amertume à lui-même

que de scandale aux autres.

Son illustre élève, le P. Lacordaire a aussi connu, quoiqu'avec moins

de violence, les troubles et les inquiétudes de l'âme. Avant d'être le

grand Dominicain que l'on admire, il cherchait péniblement sa voie

(1822). Il était malade, dit Sainte-Beuve, du «mal du temps, du mal de

la jeunesse d'alors; il pleurait sans cesse comme René; il disait: Je

suis rassasié de tout sans avoir rien connu. Son énergie refoulée

l'étouffait.» Ses idées étaient celles du XVIIIe siècle; il était

déiste, mais avec une sorte de scepticisme, et un peu de cette

indifférence dont Lamennais cherchait à combattre l'influence

mortelle. La solution chrétienne apparut un jour à son intelligence,

et, vers 1824, il entrait au séminaire de Saint-Sulpice. Mais s'il a

de bonne heure triomphé de l'esprit du siècle dans ce qu'il avait de

malsain, n'en a-t-il pas cependant conservé quelque chose,

non-seulement dans cette forme poétique et même romantique qu'il a

donnée à l'éloquence chrétienne, mais encore dans cette sympathie

qu'il exprime pour certaines tendances de son temps? Dans la chaire de

Notre-Dame, parlant du siècle même, il avouera «que c'est un siècle

dont il a tout aimé.» Et ne pourrait-on pas voir, en même temps qu'une

vue élevée des choses humaines, une allusion à des impressions

intimes, à de vagues chagrins non effacés, dans ces lignes où le

langage de la charité s'empreint à demi d'une sensibilité profane:

«Par la charité il n'y a pas de cœur où l'Église ne pût pénétrer,

car le malheur est le roi d'ici-bas, et tôt ou tard tout cœur est

atteint de son sceptre... Désormais l'Église pouvait aller avec

confiance conquérir l'univers, car il y a des larmes dans tout

l'univers, et elles nous sont si naturelles qu'encore qu'elles

n'eussent pas de cause, elles couleraient sans cause par le seul

charme de cette indéfinissable tristesse dont notre âme est le puits

profond et mystérieux.»

C'est par là que Lacordaire se trouvait en communion de sentiments

avec tant d'hommes de sa génération, et c'est, avec son incontestable

talent, un des secrets de la séduction qu'il a exercée sur son époque.

V

Les Romanciers.

Mme DE RÉMUSAT.--Mme DE DURAS.--BEYLE.--Mlle HORTENSE ALLARD.

Du monde poétique, philosophique et religieux, il faut descendre à un

monde plus pratique. Il faut consulter sur la vie ceux qui se sont plu

à en raconter les vicissitudes. Il faut aborder les romanciers.

Les premiers romans qui s'offrent ici à notre examen nous en

rappellent d'autres que nous avons analysés dans la partie précédente

de ce travail, ceux de Mme de Flahaut et de Mme de Krudener. Empreints

comme ceux-ci de délicatesse et de grâce ils portent également quelque

marque de l'esprit de leur temps; les uns et les autres ont été écrits

par des femmes appartenant à la société la plus élevée; et ces femmes

présentaient entre elles, par leur existence et leur caractère plus

d'une ressemblance.

Mme de Rémusat qui avait vu son père périr sur l'échafaud

révolutionnaire, qui avait traversé les plus mauvais jours de la

Terreur sans quitter la France, a écrit, en 1814, un roman intitulé:

_Charles et Claire_ ou _la Flûte_. Cet écrit n'a jamais été publié; il

n'était destiné qu'à un petit cercle d'amis. Mais Sainte-Beuve qui en

avait reçu communication, nous en a donné l'analyse. On y voit un

jeune émigré qui aime une jeune fille réfugiée comme lui dans une

ville d'Allemagne, mais qui l'aime sans l'avoir jamais rencontrée, et

qui ne l'entrevoit que pour s'en séparer à jamais; le héros est bien

de son temps; il lit Werther, sa tête et son style s'en ressentent.

Mme de Duras avait eu aussi à pleurer son père, parmi les victimes de

la Révolution. De la Martinique où elle avait dû séjourner quelque

temps, elle était passée en Angleterre, puis rentrée en France au

Consulat. Sous la Restauration, son salon devint le point de réunion

de bien des personnages qui ont laissé de vifs souvenirs;

Chateaubriand en était le centre éclatant. Ce fut pour ce public

d'élite que Mme de Duras écrivit les romans d'_Ourika_ (1823) et

d'_Édouard_ (1825), auxquels il faut ajouter une nouvelle inédite,

_Olivier_. Ce dernier ouvrage a pour sujet l'état douloureux d'un

jeune homme qu'une cause mystérieuse, quelque disgrâce secrète,

condamne à l'isolement. _Édouard_ et _Ourika_ qui ont été dans leur

temps très répandus, et qui sont encore goûtés des lecteurs

difficiles, nous présentent une situation qui n'est pas sans analogie

avec celle d'_Olivier_. «Analyser _Édouard_ marquerait bien peu de

goût,» a dit Sainte-Beuve. Il en aurait pu dire autant d'_Ourika_ qui,

de même qu'_Édouard_, repose sur une idée délicate, et se recommande

moins par l'action que par la finesse des sentiments. Je ne m'étendrai

donc ni sur _Édouard_ ni sur _Ourika_. Je dirai seulement que dans

tous les sujets choisis par Mme de Duras il est facile de découvrir

une pensée unique qui sert de lien entre ses différents écrits, et

cette pensée c'est l'impossibilité d'être heureux. L'infirmité

d'Olivier, la couleur d'Ourika, la naissance d'Édouard ne sont que des

preuves d'ordres divers à l'appui de cette proposition désolante.

Une si triste philosophie venait chez Mme de Duras, des souvenirs de

la Révolution qu'elle avait traversée, plus encore que d'un état de

santé de bonne heure altéré. Ces souvenirs apparaissent ouvertement

dans certains passages d'_Ourika_, et l'on sait que Mme de Duras

n'avait jamais pu se soustraire à l'influence des premières

impressions de sa vie. On entendait en elle comme «l'écho d'une lutte

non encore terminée avec le sentiment de grandes catastrophes en

arrière. Une de ses pensées habituelles était que pour ceux qui ont

subi jeunes la Terreur, le bel âge a été flétri, qu'il n'y pas eu de

jeunesse, et qu'ils porteront jusqu'au tombeau cette mélancolie

première, ce mal qui date de la Terreur, mais, ajoute d'une façon trop

absolue M. Sainte-Beuve, qui sort de bien d'autres causes, qui s'est

transmis à toutes les générations venues plus tard. Ce mal de

Delphine, de René, elle l'avoue, elle le peint avec nuance, elle le

poursuit dans ses variétés, elle tâche de le guérir en Dieu.»

Dieu fut, en effet, le dernier terme de ses aspirations. Elle accepta,

en esprit de sacrifice chrétien, des souffrances physiques devenues

presque intolérables, et des froissements intérieurs que le monde ne

lui avait point épargnés; et des réflexions et prières qu'elle traçait

peu de temps avant sa mort (1829) nous montrent qu'elle s'est éteinte

au milieu des espérances les plus consolantes. C'est dans ces

sentiments qu'après avoir partagé les mêmes épreuves, les mêmes

impressions, les mêmes souvenirs, se sont rencontrées au bout de leur

courte existence Mme de Duras et Mme de Rémusat.

On a vu plus haut que l'un des exemples choisis par Mme de Duras pour

démontrer l'impossibilité d'arriver au bonheur était le mal secret et

inexplicable du jeune _Olivier_. La nouvelle qui portait ce nom, lue

en manuscrit dans son salon, avait vivement excité la curiosité. Les

commentaires s'étaient donné carrière sur la nature du mal mystérieux

du héros. M. de Latouche, qui avait connu le mot de l'énigme, fit

paraître un _Olivier_ qui fut attribué à Mme de Duras. Henri Beyle

voulut faire aussi le sien. Il publia, en 1827, _Armance ou quelques

scènes d'un salon de Paris_. Dans ce roman, où il maltraite vivement

la haute société du temps, dont il ne faisait pas partie, je ne

m'attacherai qu'au personnage d'Octave de Malivert, et je n'indiquerai

que pour faire ressortir son caractère les événements auxquels il fut

mêlé.

«Beaucoup d'esprit, une taille élevée, des manières nobles, de grands

yeux noirs les plus beaux du monde, auraient marqué la place d'Octave

parmi les jeunes gens les plus distingués de la société, si quelque

chose de sombre empreint dans ces yeux si doux n'eût porté à le

plaindre plus qu'à l'aimer. Ils semblaient quelquefois regarder au

ciel et réfléchir le bonheur qu'ils y voyaient. Un instant après on y

lisait les tourments de l'enfer. Il eût fait sensation s'il eût désiré

parler. Mais Octave ne disait rien; rien ne semblait lui causer ni

peine ni plaisir... Quelle que fût la cause de sa profonde mélancolie,

Octave semblait misanthrope avant l'âge... Des médecins, gens

d'esprit, dirent à Mme de Malivert inquiète, que son fils n'avait

d'autre maladie que cette sorte de tristesse mécontente et jugeante

qui caractérise les jeunes gens de son époque et de son rang.» Dans

son hôtel opulent, près de son père qu'il respecte et de sa mère

qu'il chérit, Octave s'ennuie. Il se plonge dans les livres et dans la

rêverie. Il pense un instant à consacrer sa vie à Dieu; mais l'étude

de la philosophie le détourne de ces idées. Il reste dans le monde et

n'y voyant que bassesse, alors qu'il ne rêve que grandeur d'âme, il le

prend en dédain. Par sa hauteur, il s'y fait des ennemis dont il se

soucie peu. Quelquefois même il se laisse aller à des mouvements de

fureur. Il croit voir partout percer l'intérêt personnel, et ne répond

aux avances qu'il reçoit que par «l'ironie la plus amère.» Dégoûté de

tout, il veut en finir avec la vie; mais le sentiment du devoir est

assez fort en lui pour le retenir. Cette victoire sur lui-même lui

apporte un peu de calme. D'un autre côté, il s'est pris d'une

sympathie profonde pour une jeune fille qu'il voit chaque jour, dans

le salon d'une de ses parentes, mais par suite de malentendus

déplorables ou d'engagements imprudents, il ne peut s'unir à elle.

Pendant sa lutte contre ces difficultés, Octave se réconcilie avec la

vie. «Le monde lui semble moins haïssable, et surtout moins occupé de

lui nuire... Il redevient juste et même indulgent, et il en arrive à

déserter ses raisonnements sévères sur bien des choses.» Cependant il

nourrit encore quelques idées excentriques et son mépris pour les

hommes n'est pas vaincu pour toujours. Enfin les obstacles qui

s'étaient multipliés sont écartés; il se marie avec Armance. Mais ce

mariage est condamné à un dénouement prompt et fatal. En effet,

Octave, avant d'épouser la femme qu'il adorait, avait résolu de lui

confier un secret terrible; il lui avait déclaré qu'il était un

monstre, mais sans s'expliquer davantage, et il jugeait, de son devoir

de tout lui dire. Il allait le faire, quand une machination ourdie par

des parents, intéressés à s'opposer au mariage projeté, avait entravé

cette confession; mais il s'était fait le serment de se tuer peu de

temps après son mariage pour ne pas enchaîner Armance à un homme qu'il

jugeait indigne d'elle. Le mariage accompli, Octave se tient parole,

et sous prétexte d'aller se joindre aux défenseurs de l'indépendance

hellénique, il quitte sa femme, et pendant la traversée, il

s'empoisonne, emportant dans la mort le secret qui pesait sur lui.

Ainsi après avoir vécu hors des voies communes Octave finit par un

acte inutilement coupable. Il n'a eu de bon dans sa vie morale que les

moments dus à un amour pur. Noble et grand, mais sans discernement, et

sans justice, il se sacrifie à une loi qu'il s'est imposée peut-être

sans cause, et en se sacrifiant il atteint des êtres innocents et

chers. Un critique du temps, dans la _Revue des Deux-Mondes_, a dit

qu'Octave «était une caricature indéchiffrable.» Je reconnais qu'en

plusieurs points il est pour nous un problème, mais l'obscurité qui

plane sur sa nature entrait dans le plan de l'auteur, et rien ne

m'autorise à penser que ce type, tout en étant peut-être exagéré, ne

fût pas vrai à l'époque où Beyle le dessinait. En tout cas,

l'amertume d'Octave dépasse de beaucoup celle des personnages de Mme

de Duras, quoiqu'il doive à l'un d'eux son origine. Chez ceux-ci, la

tristesse naît d'une difficulté étrangère à celui qui la subit; le

héros de Beyle, au contraire, ajoute par les inquiétudes de son

caractère aux malheurs de sa destinée. Mais chez tous, la première

donnée est un fond de tristesse et de désenchantement.

Ce mot de désenchantement nous rappelle par contraste un roman qui a

pour titre le mot opposé, mais qui contient aussi, dans son désordre

capricieux, plus d'une allusion à l'état maladif dont je suis les

traces. Je veux parler des _Enchantements de Prudence_ publiés sous le

pseudonyme de Mme de Saman, par Mlle Hortense Allard.

Cette femme, dont le nom a fait quelque bruit dans ces dernières

années, et a été mêlé à des indiscrétions rétrospectives sur un grand

écrivain, avait déjà publié des lettres sur les ouvrages de Mme de

Staël, vers laquelle elle s'était sentie vivement attirée. Son nouveau

livre est une confession, du moins on peut le croire, car l'auteur n'a

pas cherché à s'idéaliser ni à dissimuler aucune de ses impressions,

quelle qu'en fût la nature. Cette confession embrasse environ quarante

années à partir de 1820. Le type qui s'en dégage est ardent, mais en

même temps rêveur et inquiet. Ce sont surtout les premiers souvenirs

de Prudence qui accusent ce côté mélancolique. Elle aime la solitude

de la campagne: «J'allais dans le parc, dit-elle, m'enivrer du bruit

grandiose du feuillage éperdu, de cette mélancolie secrète, de cette

tristesse éloquente qui signale l'automne, dans la pompe de ses

inspirations et de ses rêveries.» Elle décrit bien l'agitation de son

âme passant d'une tristesse sans cause à une félicité que rien ne

motive: «Un trouble, un tourment qui attaque la raison même, le

découragement de la vie et de ce qui la fait aimer: ennui profond;

regret amer et douloureux; besoin de s'affliger et de répandre des

larmes. Puis, tranquillité douce et parfaite, contentement passager.»

Notons, entre plusieurs, un de ces jours pleins d'émotions rapides,

qu'aucune cause apparente ne justifie et où les états d'âme les plus

différents se succèdent avec une rapidité qui ferait douter de la

persistance de la personnalité, chez l'être témoin et sujet de ces

variations. C'est le lundi 30 juin 1822: «Le matin, agitation et

souffrance insupportables; ensuite calme plein de douceurs; puis

tristesse profonde et idées douloureuses. Enfin à dîner et le soir

vifs sentiments de plaisir et joie complète d'exister. Ce jour,

ajoute-t-elle, a été une vie entière.» Cette mobilité maladive,

Prudence la porte dans sa vie réelle, dans ses «enchantements» dont je

ne ferai pas l'histoire. Je dirai seulement qu'ils eurent pour premier

objet, ce qui était bien fait pour lui plaire, un homme «d'un génie

sombre, en proie à mille impressions diverses,» fatigué à l'avance de

ce qu'il avait le plus vivement désiré, et souffrant par l'imagination

des maux inouïs. Mme de Saman mêle, d'ailleurs, aux sentiments les

plus profanes, les aspirations d'une vague religiosité.

Sous cette sensibilité déréglée, sous cette inquiétude d'une âme qui

ne trouve pas de repos, je découvre une nouvelle victime du mal du

siècle. Elle l'a gagné sans doute, ce mal, dans son goût pour des

écrivains qui, en étant atteints eux-mêmes, l'ont propagé par leurs

écrits. Je crois retrouver Jean-Jacques Rousseau en plus d'un endroit

des _Enchantements_. J'y retrouve surtout Senancour dont Mme de Saman

se rapproche encore plus par la libre allure de la pensée et par la

forme quelquefois heureuse, mais plus souvent négligée, de son style.

Il y a donc peu d'originalité chez elle. Mais elle devait figurer ici,

ne fût-ce qu'à titre de disciple.

VI

Les Artistes.

GÉRICAULT.--DELACROIX.

Ce n'est pas seulement dans les œuvres littéraires qu'on voit la

maladie du siècle côtoyer sur certains points l'histoire du

romantisme. Les arts, à leur tour, nous offrent le même rapprochement.

Géricault, dont tout le monde connaît la célèbre toile du «_Radeau de

la Méduse_» qui parut au salon de 1819, et qui fut l'occasion d'une

lutte ardente entre les classiques et les romantiques, Géricault a

demandé au poète du désespoir quelques sujets de croquis; il a su

rendre avec sa puissance habituelle les passions farouches de Conrad

et de Lara.

Au reste, la nature intime de ce grand peintre répondait au caractère

de ses œuvres. Un critique M. G. Planche nous a fait connaître que

l'amour très-vif du plaisir s'alliait en lui à de fréquents accès de

mélancolie. Par une sorte de pressentiment de l'accident qui devait

l'enlever dans la force de l'âge (1824), l'image de la mort tenait une

grande place dans ses pensées. Une lettre écrite par le peintre

Charlet, lettre dont l'authenticité ne peut être contestée, nous

apprend même que Géricault a plus d'une fois songé au suicide, et que

sans la vigilance de ses camarades, il est probable qu'il eût accompli

son sinistre projet. Charlet raconte qu'il l'a sauvé.

On trouve ainsi dans l'éminent auteur du _Naufrage_ les deux faits que

nous avons déjà si souvent observés, la tristesse et l'obsession du

suicide.

Sans partager des sentiments aussi violents, un autre peintre célèbre,

Delacroix, fut aussi, sous la Restauration, le représentant de

l'alliance du romantisme et de la mélancolie. On remarque qu'il

choisit alors volontiers ses sujets dans les écrits dont l'analyse a

déjà fait partie de ce travail. Il débute par le groupe de _Dante et

Virgile_ (1822), et il enveloppe le front de ces deux poètes d'un

nuage de tristesse. Ensuite il aborde Gœthe (1826) et personne n'a

mieux exprimé que lui le caractère étrange et douloureux de la

fantastique légende de Faust. Il se mesure aussi avec Byron, (1829,

1835) et il reproduit avec sa fougue merveilleuse les types de ses

sombres héros. Plus tard (1839, 1843), quand il sera tenté par

Shakespeare, il imprimera un cachet de désolation à la série de ses

dessins sur l'impénétrable Hamlet, sur l'apparition lugubre de son

père, sur la mort de l'infortunée Ophélie? Qui ne se sentirait surtout

saisi d'émotion en face de ce tableau où le jeune prince contemple le

crâne d'Yorick d'un air indécis, qui tient le milieu entre les

apparences de la méditation philosophique et celles de la folie?

Toutes ces œuvres se rapportaient à un même ordre d'idées, à un même

genre d'impressions qui dénotent bien quelle était la tendance

habituelle de l'artiste, et qui forment un trait d'union entre ces

deux grands représentants de l'école moderne, Géricault et Delacroix.

VII

Les Jeunes Gens.

J.-J. AMPÈRE ET SES AMIS.

En présence du concert mélancolique que formaient alors la poésie, la

philosophie, le roman, l'art enfin, quelle était l'attitude de la

jeunesse de la Restauration?

J'ai déjà parlé en un autre endroit d'une composition de Ballanche

intitulée: _le Vieillard et le jeune Homme_; elle date de cette

époque. L'auteur met en scène un jeune homme qui désespère de son

siècle et ne sait où se prendre, et un vieillard qui cherche à relever

son courage, et à lui rendre la foi en l'avenir. Le vieillard

s'adresse au jeune homme en ces termes: «Mon fils, vous portez dans

votre sein une secrète inquiétude qui vous dévore... Eh quoi! vous

avez à peine quelques souvenirs fugitifs, et déjà vous trouvez qu'ils

vous suffisent... Les livres seuls vous ont tout appris. Vous cherchez

la solitude comme l'infortuné qui a essuyé mille maux... Caractère

bien singulier de l'époque où nous sommes placés! Le jeune homme n'a

pas le temps de former des affections; il franchit sans l'apercevoir

le moment fugitif où elles devaient naître en lui: le sourire de la

beauté n'atteindra pas son cœur, n'enchantera pas son imagination...

Les plus hautes conceptions des sages qui pour y parvenir ont eu

besoin de vivre de longs jours sont devenues le lait des enfants... Je

veux essayer, mon fils, de guérir en vous une si triste maladie, état

fâcheux de l'âme, qui intervertit les saisons de la vie, et place

l'hiver dans un printemps privé de fleurs.»

Une Maladie Morale: Le mal du siècle · 第 12 / 21 段