auteur. Ce récit, prend Joseph Delorme depuis sa naissance, qui eut
lieu «vers le commencement du siècle, dans un bourg voisin d'Amiens,»
jusqu'à sa mort qui survint à Meudon et qui fut causée par une
phthisie pulmonaire compliquée «à ce qu'on croit» d'une affection du
cœur. «Élevé au bruit des miracles de l'Empire, amoureux des
splendeurs militaires, combien de longues heures il passait à l'écart,
loin des jeux de son âge, le long d'un petit sentier, dans des
monologues imaginaires!» A quatorze ans, il vient à Paris pour y
achever ses études. Là, le goût de la science l'emporte en lui sur le
goût de la poésie. «Que faire d'une lyre en ces jours d'orage? La lyre
fût brisée.» La philosophie le séduit aussi. «Abjurant les simples
croyances de son éducation chrétienne, il s'était épris de l'impiété
audacieuse du dernier siècle.» C'est alors qu'il devient médecin. Pour
se livrer plus librement à son art, et pour ne pas «s'emprisonner dans
des affections trop étroites,» il rompt avec une jeune personne à
laquelle il pouvait espérer s'unir. «Ce qu'il souffrit pendant deux
ou trois années d'épreuves continuelles et de luttes journalières avec
lui-même» nous est en partie révélé par le journal qu'il rédigeait
habituellement. On y apprend que «sa santé s'était assez profondément
altérée et que ses facultés sans expression avaient engendré à la
longue un malaise inexprimable.» Il se promenait quelquefois «à la
nuit tombante sur un boulevard extérieur près duquel il demeurait.»
Les protections qu'on lui offre, il les repousse comme des entreprises
sur son indépendance, comme des tentatives d'exploitation. Il écrit
alors les lignes suivantes: «Ce vendredi, 14 mars 1820. Dix heures et
demie du matin. Si l'on vous disait: il est un jeune homme,
heureusement doué par la nature et formé par l'éducation; il a ce
qu'on appelle du talent, etc., etc. Et si l'on ajoutait: ce jeune
homme est le plus malheureux des êtres! Depuis bien des jours, il se
demande s'il est une seule minute où l'un de ses goûts ait été
satisfait, et il ne la trouve pas, etc., etc. Oh! qui ne le plaindrait
cet homme de vingt ans, etc., etc. Mais moi qui écris ceci, je me sens
défaillir; mes yeux se voilent de larmes, et l'excès de mon malheur
m'ôte la force nécessaire pour achever de le décrire... _Miserere!_»
Enfin il reconquiert sa liberté, mais «incapable de rien poursuivre,
renonçant à tout but, s'enveloppant de la pauvreté comme d'un manteau,
il ne pense qu'à vivre chaque jour en condamné de la veille qui doit
mourir le lendemain, et à se bercer de chants monotones pour endormir
la mort.» Il ne sort plus de chez lui qu'à la nuit close. Là commence
«son lent et profond suicide. Rien que des défaillances et des
frénésies d'où s'échappaient de temps à autre des cris et des
soupirs.» Il ne lit plus que «les romans de la famille de _Werther_ et
de _Delphine_: _le peintre de Saltzbourg_, _Adolphe_, _René_,
_Édouard_, _Adèle_, _Thérèse Aubert_ et _Valérie_; _Senancour_,
_Lamartine_ et _Ballanche_; _Ossian_, _Cooper_ et _Kirke White_. Son
âme n'offre plus désormais qu'un inconcevable chaos, où de
monstrueuses imaginations, de fraîches réminiscences, des fantaisies
criminelles, de grandes pensées avortées, de sages prévoyances suivies
d'actions folles, des élans pieux après des blasphèmes, jouent et
s'agitent confusément sur un fond de désespoir.» Un instant, ce
désespoir semble supportable; Joseph jouit de quelques intervalles de
calme; les beautés de la nature, la société de ses amis adoucissent un
peu ses chagrins; on le dirait presque gai; mais le mal a déjà poussé
trop loin ses ravages, et Joseph succombe. Du reste, ses notes le
prouvent, si la maladie s'était prolongée quelque temps, il en eût
précipité le dénouement. Complétons ce récit en disant qu'ailleurs,
dans un article du _Globe_, du 4 novembre 1830, Sainte-Beuve nous
apprend que Joseph Delorme, si indifférent en toutes choses, avait
conçu une ardente hostilité contre le gouvernement de son pays, et
que, s'il avait vécu jusqu'en 1830, il aurait tout fait pour
contribuer à renverser le trône.
Tel est le triste personnage qui nous est présenté sous le nom de
Joseph Delorme. Les _Œuvres_ qu'on lui attribue sont en harmonie avec
le caractère qu'on lui donne. A côté de poésies et de pensées qui ne
redisent d'autres soucis que des soucis littéraires ou artistiques, on
y rencontre plus d'une confidence sur la nature intime de leur auteur;
et le point qui s'en détache le plus nettement, c'est l'impossibilité
pour lui d'aimer d'un amour vrai et profond, de se dévouer, de croire
à ce qu'il aime; c'est la bizarrerie qui lui fait voir le
désenchantement au milieu de l'enthousiasme, et rêver la rupture avant
la liaison. «Oh! que l'amour est loin,» s'écrie-t-il! Mais pourquoi
cette paralysie du cœur? Est-ce la marque d'une fatalité
particulière? Est-ce le signe d'une nature tristement privilégiée?
Non, c'est seulement la conséquence d'une conduite assez vulgaire.
Joseph a poursuivi «de vaines amours,» et aujourd'hui il ne peut plus
vraiment aimer.
Personne n'ignore que, dans quelques parties de la vie de Joseph
Delorme, Sainte-Beuve ait voulu se mettre lui-même en scène. En
imaginant de se produire sous ce nom et cette personnalité, il ne
faisait qu'obéir au goût d'un temps qui aimait les petites
supercheries, les innocents déguisements littéraires. Plusieurs des
traits qu'il a prêtés à Joseph Delorme sont empruntés à sa propre
physionomie. M. de Lamartine, parlant de ce qu'était Sainte-Beuve en
1829, le décrit ainsi: «un jeune homme pâle, blond, frêle, sensible
jusqu'à la maladie, poète jusqu'aux larmes.» Et il a été reproduit
sous cet aspect mélancolique par le pinceau de Chenavard, sur une
toile que plus tard il ne montrait qu'à quelques rares amis, disant
pour expliquer ce mystère que: «c'était un peu trop Joseph Delorme.»
Et puis, lui aussi avait étudié la médecine, et il avait puisé dans
ces travaux des habitudes d'analyse et, pour ainsi dire, de
dissection, qui, appliquées à un autre ordre de choses le conduisaient
à faire sur lui-même de l'anatomie morale. Ce qu'il avait encore de
commun avec Joseph Delorme c'était une disposition à la rêverie, à la
tristesse vague et sans cause. «Sainte-Beuve, a dit M. Henri Fournier,
éprouva sincèrement les désespoirs à la Werther et à l'Obermann qui
n'étaient guère qu'une affectation et une mode chez les romantiques
bien portants et bien en chair de 1830.» Il écrivait à vingt ans à son
ami M. Loudière qui s'ennuyait et le lui avait dit: «L'ennui ne doit
pas t'étonner: résigne-toi à n'avoir ni jeunesse, ni passé, ni avenir;
je ne te dis pas de ne pas en souffrir, de ne pas en mourir même à la
longue, mais je te dis de ne pas en enrager...... Je me souviens bien
que j'ai eu au collège, comme aujourd'hui, de terribles accès de
mélancolie et de dégoût de tout.» Plus tard, en 1839, il écrivait à un
poète: «J'ai besoin de ce qui console, mais je me fais moins
d'illusions que vous, et je ne cherche plus, par désespoir de
trouver.» Enfin, on l'a dit, il aimait chez autrui certaines
tristesses dans lesquelles il retrouvait une maladie qui avait été la
sienne. Ajoutons que Sainte-Beuve souffrait, comme Joseph Delorme,
d'un précoce désenchantement en amour, résultant de ce qu'il avait
laissé trop souvent s'égarer ses affections. Je n'en veux pas dire
davantage sur ce sujet dont on comprend la délicatesse.
On voit donc que la nostalgie de Joseph Delorme n'était pas étrangère
à Sainte-Beuve. Toutefois entre l'auteur et la création, les
différences étaient encore nombreuses. Non seulement, comme le fait
remarquer M. d'Haussonville, «au bout de leurs infortunes, la
ressemblance cesse: Joseph Delorme en meurt; Sainte-Beuve en guérit.»
Mais encore, dans le livre, la note vraie est souvent forcée; les
chagrins sont grossis à plaisir, et, en maint endroit, on voit percer
le désir de copier un modèle plutôt que de peindre d'après nature.
L'écrivain s'est inspiré de plusieurs types bien connus. Tantôt, c'est
René traînant sa mélancolie le long des promenades désertes; tantôt
c'est Obermann cachant son impuissance morale dans une solitude
oisive. Le passage où il jette un cri de détresse sur son malheur
n'est-il pas copié sur certaines lignes trouvées dans les papiers de
Bonaparte, ou de celles écrites par Chénier dans une taverne de
Londres? Enfin n'est-ce pas surtout Werther qui a fourni le ton
général de la vie du malheureux Joseph, et M. Guizot n'a-t-il pas eu
raison de qualifier celui-ci de Werther carabin et jacobin?
Ce côté volontairement exagéré de la pseudo-biographie de Joseph
Delorme ne pouvait échapper à la malice de la critique. L'occasion
était belle pour les classiques si malmenés de prendre une revanche
sur leurs adversaires, et ce fut M. Jay, l'un des plus corrects
d'entre-eux, qui se chargea de ce soin. Dans un livre aujourd'hui peu
connu, intitulé _La conversion d'un romantique; manuscrit de Jacques
Delorme_ (1830), M. Jay rétablissait la vérité sur Joseph Delorme
d'après des renseignements fournis par un prétendu frère de celui-ci.
Selon lui, Joseph, né dans une famille des plus humbles, après avoir
passé son enfance dans des conditions heureuses, mais ordinaires,
était devenu médecin. Mais un jour il s'était «mis en fantaisie qu'il
était poète.» Dès ce moment, il avait négligé ses devoirs pour faire
«une révolution en poésie,» et détrôner «les membres de l'Académie
française, et les hommes de lettres du temps de l'Empire, qu'on devait
regarder comme des perruques. Nous vous donnerons, disait-il, de
l'incroyable, de l'affreux, du terrible, de l'extravagant, et s'il le
faut, le diable lui-même remplacera votre vieux Apollon. Nous aurons
comme les Anglais notre école satanique.» Toutefois, et tout à coup,
il s'était guéri de sa folie, avait jeté au feu ses anciennes idoles
et désavoué «le recueil d'extravagances rimées et de pensées ridicules
publié sous son nom», pour en revenir aux chefs-d'œuvre de nos vieux
classiques, et à l'exercice sérieux de sa profession. Loin de mourir
prématurément, il avait constamment joui de la meilleure santé du
monde, aimant, dit-on, à bien dîner et digérant toujours parfaitement.
Sans apprécier, au point de vue de la forme, le mérite de la raillerie
de M. Jay et tout en étant obligé de convenir que la rectification
n'était pas moins fantaisiste que la biographie rectifiée, on ne peut
contester la sagesse de la leçon qu'elle renferme. Il est permis
plutôt de la trouver incomplète. M. Jay ne s'est attaqué qu'aux
ridicules de Joseph Delorme; combien plus justement encore il aurait
pu s'élever, au nom de la morale, contre l'affaissement de son
caractère, contre son indifférence et son inertie, et contre les
causes de cet état!
On pourrait faire les mêmes remarques à propos des _Consolations_
(1830); car le poète y exprime sur l'aridité précoce de son cœur les
mêmes plaintes dues au mêmes motifs que dans les œuvres de Joseph
Delorme. Seulement, dans le nouveau recueil on entrevoit une tendance
croissante à chercher dans la religion un moyen de relèvement, un
instrument de régénération morale. En effet, à cette époque,
Sainte-Beuve, dont la nature, comme l'a dit son récent et intéressant
biographe, était à la fois «amoureuse et mystique» cherchait à se
rattacher aux idées religieuses, et, quoique plus tard il l'ait nié,
il est certain que le conflit qu'il dépeint entre les tendances
malsaines et les pieuses aspirations était la fidèle représentation de
ce qui se passait alors dans son âme.
Sainte-Beuve ne s'en est pas tenu là. Dans un roman qui ne date plus
de la Restauration, mais du gouvernement qui l'a suivie, il a cru
pouvoir prendre pour sujet, non plus la mélancolie, mais l'une de ses
causes possibles. Il a pensé qu'il y avait une utilité morale à
étudier tous les degrés par lesquels passe le débauché, avant
d'arriver au fond de l'abîme où ses plus nobles facultés
s'engloutissent. C'est le but de _Volupté_ (1834). L'étrange héros de
ce roman, quoiqu'on le donne comme naturellement faible et inquiet,
comme un fils de René, n'est frappé du mal dont il souffre, que pour
s'être livré à de précoces excès. Ces excès sont la cause encore plus
que l'effet de son caractère que Sainte-Beuve nous décrit:
«languissant, oisif, attachant, sec et privé, mystérieux et furtif,
rêveur jusqu'à la sensibilité, tendre jusqu'à la mollesse, voluptueux
enfin.»
Il me sera permis de m'étonner, malgré l'enseignement sensé qu'il
contient, que ce livre de _Volupté_ ait fait, on l'affirme du moins,
une conversion, et d'estimer qu'une telle œuvre était plus dangereuse
qu'utile. Le sujet exigeait une touche plus rude et en même temps plus
discrète. Mais je n'ai pas à faire l'examen de ce roman. La mélancolie
qui provient directement de la sensualité sort du cadre de notre
étude. C'est une maladie physique, plutôt que morale, et qui relève
moins de la philosophie que de la pathologie.
Laissons donc _Volupté_, et son auteur même qui, en dehors des deux
ouvrages dont j'ai parlé plus haut, n'appartient plus au mal du
siècle.
IV
Le monde philosophique et religieux.
JOUFFROY.--G. FARCY.--LAMENNAIS.--LE P. LACORDAIRE.
Si maintenant, quittant la poésie, nous interrogeons la pensée
philosophique ou religieuse du temps, y trouvons-nous la sérénité que
nous n'avons pas rencontrée jusqu'ici? Qu'on en juge.
M. Jouffroy avait montré, tout enfant, une nature «curieuse, rêveuse
et recueillie.» Ce sont les expressions dont s'est servi pour le
définir un autre philosophe, son ami le plus cher peut-être, qui s'est
dévoué à sa mémoire, et qui sait parfaitement inspirer l'intérêt qu'il
éprouve pour son sujet. M. Damiron ajoute que cette «âme d'élite était
dès lors inquiétée de ces tourments de la pensée dont plus tard, à sa
gloire sans doute, mais aussi trop souvent au prix de son repos, elle
fut si profondément agitée et travaillée.» Jouffroy fut admis comme
élève à l'École Normale, à vingt ans à peine (1816), et commença à
s'occuper de philosophie. Il nous apprend lui-même qu'il avait été
accoutumé «à considérer l'avenir de l'homme et le soin de son âme
comme la grande affaire de sa vie,» et que «pendant longtemps les
croyances du christianisme avaient pleinement répondu à tous les
besoins et à toutes les inquiétudes que de telles dispositions jettent
dans l'âme.» Mais, ajoute-t-il, «dans le temps où j'étais né, il était
impossible que ce bonheur fût durable, et le jour était venu où, du
sein de ce paisible édifice de la religion qui m'avait recueilli à ma
naissance, et à l'ombre duquel ma première jeunesse s'était écoulée,
j'avais entendu le vent du doute qui de toutes parts en battait les
murs et l'ébranlait jusque dans ses fondements.» Il n'avait pu
résister à la contagion de l'esprit d'examen et d'objection. Il était
devenu sceptique. «Cette mélancolique révolution ne s'était point
opérée, dit-il, au grand jour de ma conscience, elle s'était accomplie
sourdement par un travail involontaire dont je n'avais pas été
complice.» Toutefois, «la vie studieuse et solitaire de l'école
fortifiant les dispositions méditatives de son esprit,» il ne devait
pas tarder à se rendre un compte exact du véritable état de ses
croyances.
Rien de plus poignant, on peut dire de plus dramatique, que le récit
de cette révélation; de cette nuit d'hiver dans une chambre étroite et
nue de l'École Normale, à la clarté d'une lune à demi voilée par les
nuages; de cette funeste nuit pendant laquelle fut déchiré le voile
qui dérobait à Jouffroy sa propre transformation. «Ce moment fut
affreux, dit-il, et quand vers le matin, je me jetai épuisé sur mon
lit, il me sembla sentir ma première vie, si riante et si pleine,
s'éteindre, et derrière moi s'en ouvrir une autre, sombre et
dépeuplée, où désormais j'allais vivre seul, seul avec ma fatale
pensée qui venait de m'y exiler et que j'étais tenté de maudire. Les
jours qui suivirent cette découverte furent les plus tristes de ma
vie... Mon âme ne pouvait s'accoutumer à un état si peu fait pour la
faiblesse humaine; par des retours violents, elle cherchait à regagner
les rivages qu'elle avait perdus; elle retrouvait dans la cendre de
ses croyances passées des étincelles qui semblaient par intervalles
rallumer sa foi. Mais ces lueurs s'éteignaient bientôt.» Quel lugubre
tableau! Quelles images sinistres! Ne croirait-on pas lire une page
arrachée aux annales des naufrages célèbres? Et les malheureux échoués
sur une plage déserte étaient-ils plus désolés que le philosophe jeté
par la tempête de sa pensée sur les bords arides de l'incrédulité?
»Si, ajoute-t-il, en perdant la foi, j'avais perdu le souci des
questions qu'elle m'avait résolues, ce violent état n'aurait pas duré
longtemps, la fatigue m'aurait assoupi, et ma vie se serait endormie
comme tant d'autres, dans le scepticisme...» Mais il sentait mieux que
jamais l'importance des problèmes dont il n'avait plus la clef; et ce
fut là ce qui décida de la direction de sa vie. Ne pouvant supporter
l'incertitude sur l'énigme de la destinée humaine, à défaut de la foi,
il fit appel à la raison, et résolut de consacrer sa vie à résoudre le
problème qui l'obsédait. Ce fut ainsi qu'il se voua à la philosophie.
Le mauvais état de sa santé et la suppression, par suite du
licenciement de l'École Normale, d'un cours qu'il y faisait, lui
permirent de s'y consacrer tout entier. Au bout de plusieurs années de
patientes recherches, il «affirmait qu'il voyait clairement la route à
suivre, pour retrouver la solution perdue du problème» et qu'il avait
déjà reformé «en lui bien des convictions qui lui avaient rendu, sinon
tout son premier bonheur, du moins le calme de l'esprit et le repos du
cœur.» (_Mémoire sur l'organisation des sciences philosophiques_,
première partie, 1836).
Cependant la période de détresse qu'il avait traversée, en 1816 et
dans les années suivantes, avait-elle entièrement pris fin? Une
période de calme absolu s'était-elle ouverte pour lui? Il l'affirme.
Mais un de ses auditeurs de la Sorbonne nous le montre sous un jour
bien différent. «Hier, dit cet auditeur, qui n'est autre que M.
Ozanam, dans une lettre du 15 mars 1832, il confessait que les besoins
intellectuels sont immenses, que la science loin de les combler ne
sert qu'à en faire voir toute l'étendue et conduit l'homme au
désespoir, en lui montrant l'impossibilité d'arriver à la perfection.
Il confessait que les connaissances matérielles ne suffisent point à
notre esprit et qu'après les avoir épuisées, il éprouvait un grand
vide et se trouvait invinciblement poussé à chercher des lumières
surnaturelles.» Il ne se pouvait donc empêcher de tourner un regard de
regret vers le joug qu'il avait brisé. Et Ozanam ajoute: «ils font
peine ces philosophes du rationalisme! Si tu les voyais au milieu de
leurs fantaisies, reconnaître à chaque instant leur faiblesse et
proclamer le désespoir qui les ronge: _le désespoir!_»
Quand il se plaignait du vide de son âme, Jouffroy pouvait, du moins,
se rendre cette justice que toute son existence était celle d'un
véritable sage. On ne s'étonnera donc pas que la philosophie ait été
impuissante à protéger contre les souffrances intimes, un de ses
adeptes qui n'avait pas, comme lui, la garantie d'une vie exempte
d'orages.
On connaît assez peu aujourd'hui celui qui fut Georges Farcy. Comme
Jouffroy, et peu de temps après lui, il avait été élève à l'École
Normale. Il s'était ensuite retiré près de M. Cousin qui avait été son
maître et qui était resté son ami, et il avait continué, sous cette
éminente direction, des travaux auxquels ses aptitudes semblaient le
destiner. Trop indépendant pour l'Université, il entreprit une
éducation particulière; puis il avait, en 1826, fait une excursion en
Italie où il avait rencontré Lamartine et écrit quelques poésies
philosophiques. L'année suivante, il était allé en Angleterre et au
Brésil. Revenu en France après d'amères déceptions, il avait dû se
contenter d'une place de professeur de philosophie, non pas, comme
Jouffroy, dans les premières chaires de l'État, mais dans une modeste
institution de Fontenay-aux-Roses. Cette vie traversée par tant de
difficultés, et déjà mal ordonnée par Farcy lui-même, ne devait pas
compter de longs jours. Elle fut brusquement terminée, précisément à
la date qui clôt la période de la Restauration et par l'événement même
qui a mis fin à cette période. Pendant l'une des journées de Juillet,
Georges Farcy sortit, avec un fusil, de l'hôtel de Nantes qu'il
habitait, et fut frappé mortellement d'un coup de feu à l'angle d'une
rue. Sa mort fut célébrée comme celle d'un martyr de la liberté. A
l'anniversaire de cet événement tragique, M. Cousin prononça son éloge
et déclara que «rien ne pouvait lui ravir l'immortalité que lui avait
donnée une heure d'une énergie divine.» La postérité n'a pas ratifié
cette sentence, et Cousin a fait plus pour la mémoire de Farcy en lui
dédiant sa belle traduction des _Lois de Platon_, que le pays en
inscrivant son nom sur un monument parmi ceux des combattants de
juillet. Farcy laissait en mourant, outre une traduction partielle
des _Éléments de philosophie de l'esprit humain_ de Dugald Stewart,
des fragments de poésies didactiques et de réflexions morales et
politiques. On en a composé un volume sous ce titre: _Farcy Reliquiæ_.
Quelques traits nous font bien apprécier son caractère. Dans son
voyage en Italie, quelles furent ses impressions? «Ce qu'il aima
seulement de Rome, ce fut ce sublime silence de mort quand on en
approche; ce furent ces vastes plaines désolées où plus rien ne se
laboure ni ne se moissonne jamais, ces vieux murs de briques, ces
ruines au dedans et au dehors ce soleil d'aplomb sur des routes
poudreuses, ces villas sévères et mélancoliques dans la noirceur de
leurs pins et de leurs cyprès.» Au Brésil, au milieu d'une splendide
nature, il se sent envahi par une invincible mélancolie qu'il exprime
dans la pièce intitulée _Tristesse_. D'où vient, dit-il, que mon cœur
est prêt à se briser? C'est que tout m'abandonne, le passé comme
l'avenir; c'est que je me réveille d'un songe décevant de bonheur, et
que je retrouve en moi «mes ennuis languissants et mes délires vains.»
A son retour d'Amérique, il manifeste contre la société une aversion
profonde: «La société! s'écrie-t-il; moi qui ne vaux rien que seul et
inconnu, moi qui n'aime et qui n'aimerai peut-être plus jamais que la
solitude _et le sombre plaisir d'un cœur mélancolique_!» Mais ce
n'est pas seulement le sort qu'il accuse; il fait ce triste aveu: «Je
me plains de moi-même qui ai dissipé mon temps, dispersé mes forces,
tué en moi la foi et l'amour.» D'après Sainte-Beuve, Farcy était une
nature timide, réservée, un peu sauvage, d'une ardeur inquiète et
fatiguée, «se manifestant par des mouvements plutôt que par des
rayons,» capable au besoin de stoïcisme, mais inégale et maladive.
Lamartine a dit de lui quelque chose de semblable: «C'était une de ces
âmes concentrées, quoique errantes, qui désespèrent de trouver dans
les autres âmes ce qu'elles rêvent de perfection en elles-mêmes. On en
fait, ajoute-t-il, un héros de Juillet, ce n'était pas cela, c'était
un héros de je ne sais quoi, un héros de l'ennui, du vide, de
l'inspiration maladive de l'âme.»
Tel était cet infortuné, professeur d'une philosophie qui le guidait
si mal, et qui lui assurait si peu de calme et de paix. Avec lui,
comme avec Jouffroy, quoique pour des causes différentes, la
mélancolie avait donc envahi ces retraites qui semblaient lui devoir
être inaccessibles et dont le poète avait dit:
Edita doctrinâ sapientûm templa serena.
Mais il y avait plus, et la contagion avait pénétré jusque dans le
monde religieux. Lamennais ne l'atteste que trop.
Quoi! peut-on dire, l'_Essai sur l'indifférence en matière de
religion_ (1817-1824), est-il un des indices du mal moderne? N'a-t-il
pas eu précisément pour but de donner à nos opinions flottantes une
base désormais inébranlable? Ne se montre-t-il pas sévère pour le
siècle? De quel ton parle-t-il de ce siècle «où tout passe, où tout
s'en va, où la terre fuit sous nos pas?» Écoutez-le: «Le siècle le
plus malade n'est pas celui qui se passionne pour l'erreur, mais celui
qui néglige, qui dédaigne la vérité. Non, jamais rien de semblable ne
s'était vu, n'aurait pu même s'imaginer. Il a fallu de longs et
persévérants efforts, une lutte infatigable de l'homme contre sa
conscience et sa raison, pour parvenir enfin à cette brutale
insouciance. Contemplant avec un égal dégoût la vérité et l'erreur, il
affecte de croire qu'on ne les saurait discerner, afin de les
confondre dans un commun mépris: dernier degré de dépravation
intellectuelle où il lui serait donné d'arriver.» L'auteur s'attaque
même directement à la mélancolie. «Quand le cœur, dit-il, n'a point
au dehors un objet d'amour ou de terme de son action, il agit sur
lui-même; et que produit-il? de vagues fantômes, comme l'esprit qui
est seul produit de chimériques abstractions. L'un se nourrit de
rêves, l'autre de rêveries; ou plutôt ils essaient inutilement de s'en
nourrir. Dans sa solitude et dans ses désirs, le cœur se tourmente
pour jouir de lui-même. C'est l'amour de soi ou l'égoïsme à son plus
haut degré. Ce genre de dépravation, ce vice honteux du cœur,
l'affaiblit, l'épuise et conduit à une espèce particulière d'idiotisme
qu'on appelle la mélancolie.»