Il est impossible de mentionner toutes les productions poétiques, se

rapportant à notre sujet, que la Restauration vit éclore et périr

aussitôt. La _Muse française_, le premier des recueils romantiques,

en contient un grand nombre. On y remarque surtout une série de pièces

telles que _la jeune Malade_, _la Sœur malade_, _la jeune Fille

malade_, _la Mère mourante_. Cette veine alla si loin qu'à la fin la

_Muse_ elle-même voulut réagir, et qu'un de ses critiques osa

provoquer, «pour la clôture définitive de toutes les poésies

pharmaceutiques,» la publication d'une élégie intitulée: «_l'Oncle à

la mode de Bretagne en pleine convalescence._» Les _Annales

romantiques_, ce recueil dont j'ai parlé plus haut, abondèrent aussi

dans le même sens. Je citerai quelques titres: _la Mort_, _la Feuille

morte_, _le Désenchantement_, _la Plainte_. Ce sont des rêveries

vagues et vides dont on ne peut rien détacher de saillant.

Avant Lamartine, il n'est sous la Restauration qu'un poète qui, dans

le même ordre d'idées, soit digne d'être signalé. Je le range parmi

les disciples de la nouvelle école, parce qu'étant, comme on l'a dit

«un intermédiaire entre Millevoye et Lamartine, il est beaucoup plus

rapproché de ce dernier.» Je veux parler de Charles Loyson.

Dès l'année 1817, Loyson publie un recueil de poésies où il se

représente comme arrivé au terme de sa vie, et où il chante lui-même

son hymne funèbre. Une gravure placée en tête de l'édition montre le

poète étendu sur sa couche, et maniant une lyre en présence de deux

hommes et d'une femme assis à son chevet et vêtus du plus pur costume

de la Restauration; au-dessous de ce frontispice on lit ce vers

emprunté au volume qu'il précède.

Placez, placez ma lyre en mes tremblantes mains.

En 1819, Loyson fait paraître un nouveau recueil. Là encore, il suit

le cours de ses tristes pensées. Il a des vers pour célébrer _le Lit

de mort_, et s'il chante aussi _le Retour à la vie_, combien ce retour

est éphémère, et déjà assombri par la pensée d'une fin prochaine! On

lui doit aussi des articles insérés dans le journal _Le Lycée_, sur

les œuvres de Millevoye et sur celles d'André Chénier. L'un de ces

articles se termine par la description d'un lieu qu'il rêvait de

consacrer aux poètes morts prématurément, depuis Tibulle jusqu'à

Millevoye. Chacun y devait être l'objet d'un monument approprié à sa

mémoire; Jean Second, par exemple, aurait eu une tombe ornée de deux

colombes et abritée sous un saule pleureur; Chatterton aurait reposé

sur un rocher nu. Loyson n'indique pas le genre de sépulture qu'il

préférerait; mais les préoccupations qu'il exprime au sujet de ses

devanciers semblent n'avoir été qu'un pressentiment du sort qui lui

était réservé: il était enlevé par la maladie à vingt-neuf ans.

On sait que la société parisienne montra d'abord peu d'engouement pour

la poésie romantique, même modérée comme elle l'était chez Loyson.

Lamartine eut seul la puissance de remuer profondément ce public

rebelle, et bientôt après la France et l'Europe entière.

II

Lamartine.

Quelques personnes peuvent se rappeler encore l'effet que produisit

l'apparition des premières poésies de Lamartine. Ceux dont les

souvenirs ne remontent pas si loin, savent, par la renommée avec

quelle admiration elles furent accueillies. Quel n'était pas surtout

l'enthousiasme des privilégiés auxquels il était donné d'entendre le

poète lui-même réciter ses vers. Un témoin bien autorisé, M.

Villemain, nous a laissé le tableau de ces bonnes fortunes. «Rien

n'égalait, dit-il, le tressaillement d'admiration, la flatterie

sincère dont il était entouré, lorsque le soir, dans un salon de cent

personnes, au milieu des plus gracieux visages et des plus éclatantes

parures, dans l'intervalle des félicitations ou des allusions jetées

à quelques députés présents, sur leurs discours de la veille ou du

matin, lui bien jeune et reconnaissable entre tous, debout, la tête

inclinée avec grâce, d'une voix mélodieuse que nul débat n'avait

encore fatiguée, récitait _le Doute_, _l'Isolement_, _le Lac_, ces

premiers nés de son génie, ces chants qu'on n'avait nulle part

entendus et que la langue française n'oubliera jamais. Il faut

renoncer à peindre le ravissement que tant de beaux vers, si bien

dits, excitaient dans une part de l'auditoire, la plus vive et la

moins distraite alors; mais tous étaient presque également émus.»

Ces premiers nés du génie, dont parle M. Villemain, eurent des frères

qui, bien que portant peut-être déjà quelques signes d'affaiblissement,

ne parurent point dégénérés. Aux premières _Méditations_ (1820) en

succédèrent de nouvelles (1823) et plus tard, les _Harmonies poétiques

et religieuses_ (1830). Dans ces trois œuvres, rapprochées par le

temps et par l'inspiration, plusieurs points intéressent notre étude.

Chantre de la nature, Lamartine l'est aussi de la solitude. Sa

première _Méditation_ a pour titre: _l'Isolement_; une autre, _la

Solitude_. On lit, dans les _Harmonies_, _la bénédiction de Dieu dans

la Solitude_. Plus loin il célèbre _la vie du Solitaire_. En mille

endroits, il vante les avantages de la retraite, le mépris de la

société, de ses aspirations stériles et de ses mesquines passions.

C'est dans le monde de la rêverie, dans le monde idéal qu'il établit

son domaine.

Il ne s'y nourrit pas de pensées riantes. Quel découragement! quelle

tristesse dans ces vers:

Mon cœur lassé de tout même de l'espérance

N'ira plus de ses vœux importuner le sort...

Pourquoi gémis-tu sans cesse,

O mon âme, réponds-moi....

Tristesse qui m'inondes,

Coule donc de mes yeux....

En tête de l'une des _Harmonies_, on lit même ces mots: «_Novissima

verba_, ou _mon âme est triste jusqu'à la mort_.»

La mort, tel est souvent le terme de ses réflexions. Elle lui apparaît

au milieu des séductions de la vie ou des merveilles de la nature;

elle s'interpose entre le bonheur et lui. On dirait qu'il se sent

atteint déjà par sa main glacée. On le voit

Prêt à quitter l'horizon de la vie.

Pleurant de ses longs jours l'espoir évanoui.

Ailleurs il s'écrie:

Mon horizon se borne, et mon œil incertain

Ose l'étendre à peine au-delà d'une année.

Il va plus loin, il se suppose mourant, il nous fait assister à son

agonie; bientôt, dit-il, je vais «avec la lyre des séraphins, guider

des cieux suspendus à ma voix.» Enfin, dans _l'Hymne à la mort_, il

se représente comme ayant franchi le seuil de l'éternité et s'adresse

à sa dépouille mortelle dont il ne sent déjà plus le poids.

N'allons pas croire cependant que le poète soit un désespéré. Quelque

triste qu'il se montre, il rencontre de douces consolations. Il a de

mystérieuses sympathies, il a même de profonds amours. Lui qui fait

profession de mépriser hautement la gloire, les honneurs, les

richesses, lui qui dédaigne tous les prix de la vie, il est une

passion qu'il excepte de son indifférence superbe, l'amour; il le

proclame dans les moments les plus solennels. Son seul grief contre ce

sentiment c'est qu'il n'est point éternel, et que «ce n'est qu'un

songe que le bonheur qui doit finir.» Ce n'est pas tout, au-dessus des

amours terrestres le poète sent en lui un autre amour plus pur, plus

vaste, l'amour de Dieu lui-même. S'il connaît le doute, il n'en fait

pas l'état habituel de son âme; à côté du désespoir de l'homme qui

cherche à deviner l'énigme du monde et dont la raison se trouble

devant l'existence du mal, il place le secours de la foi. Il se fait

même auprès d'un grand esprit sceptique l'apôtre de la croyance; il

gourmande l'incrédulité de Byron. Déjà très prononcée dans les

_Méditations_, cette disposition s'accuse plus nettement encore, leur

titre même l'indique, dans les _Harmonies poétiques et religieuses_.

Là, ce ne sont plus seulement des désirs qui s'élèvent vers le ciel,

c'est un culte accompagné d'extases et d'une sorte de mysticisme.

L'auteur déclare lui-même qu'il a voulu répondre aux besoins religieux

de certaines âmes. Et quand, dans son dernier chant du _Pèlerinage de

Childe Harold_ (1825), Lamartine reproduit par instants le scepticisme

de Byron, il a soin de faire remarquer que, tout en se conformant aux

opinions trop connues de son héros, il n'a point voulu blesser des

convictions pieuses «qui sont les siennes.» Aussi, en le recevant au

sein de l'académie française, M. Cuvier put-il dire au poète que,

tandis qu'on avait vu dans Byron «l'Ange du Désespoir» le monde avait

salué en lui «le Chantre de l'Espérance.»

Mais si Lamartine n'est tombé dans aucun des excès de l'école du

désespoir, il a cependant consacré souvent sa poésie à des sentiments

vagues, des aspirations mal définies, à je ne sais quel instinct de

rêverie sans objet et de tristesse sans cause, et c'est par là surtout

qu'il s'emparait de l'âme des lecteurs qui voyaient, avec

reconnaissance, leurs pensées les plus secrètes prendre dans ses vers

une forme palpable d'une incomparable beauté. Passionné et religieux,

mais aussi parfois mélancolique, tel était le poète. Qu'était l'homme?

Pour l'étudier, les documents abondent, et ils émanent de M. de

Lamartine lui-même. Dans ce siècle où le goût des révélations

personnelles a pris tant de développements, il est un de ceux qui ont

le plus donné l'exemple de cette faiblesse. Il est donc aisé, grâce à

lui, de répondre à la question que je viens de poser. Au surplus,

est-il besoin de le dire? je ne règlerai pas aveuglément mes

appréciations sur les siennes et je m'efforcerai de le juger avec

impartialité.

Arrivé au monde le 21 octobre 1792 (ce chiffre a son importance),

Alphonse de Lamartine appartenait à une famille ancienne. Sous la

Terreur, son père fut conduit avec tous les siens en prison. De la

fenêtre d'une chambre qui faisait face au cachot, sa mère qui

l'allaitait le montrait de loin au prisonnier et déjà il jouait un

rôle, à son insu, dans ce lugubre drame.

Son enfance s'écoula dans une demeure modeste, retraite de sa famille,

à laquelle la fin de la Terreur avait rendu son chef si menacé. Dans

cette terre de Milly, qu'il a plus d'une fois célébrée avec une

émotion vraie, il jouissait avec bonheur de l'air pur de la liberté.

Il aimait à faire au loin des excursions dans les montagnes. Il y

avait surtout dans les environs une grotte qui l'attirait. L'eau y

coulait avec un tintement sonore. «L'eau, dit-il, est l'élément

triste. _Super flumina Babylonis sedimus et flevimus._ Pourquoi? C'est

que l'eau pleure avec tout le monde. Tous, enfants que nous sommes,

nous ne pouvons nous empêcher d'en être émus.» Il portait dans les

distractions de son âge une gravité précoce. S'il s'adonnait à

l'exercice du patinage, il y cherchait un sentiment de «délire

mélancolique.» Il fallut cependant un jour s'arracher à cette douce

indépendance, à cette chère solitude, et s'en aller faire

l'apprentissage de la discipline dans une maison d'éducation de Lyon.

Mais il paraît que cet essai fut au-dessus de ses forces. Il conçut

pour cette prison une telle horreur, que les idées de suicide dont il

n'avait jamais entendu parler, vinrent l'assaillir et qu'il passa des

jours et des nuits à chercher par quels moyens il pourrait se

soustraire à une vie qu'il ne pouvait plus supporter. Grâce à Dieu,

comme naguère Chateaubriand, il n'accomplit pas ce projet sinistre et

eut recours à une solution moins violente; il s'évada. Bientôt

retrouvé, il fut placé cette fois dans une maison religieuse, au

collège de Belley (1803).

A Belley, le jeune Lamartine nouait avec quelques-uns de ses

condisciples, sérieux comme lui, des amitiés que le temps ne devait

pas relâcher; ce fut aussi l'époque où il éprouva le plus vivement les

élans et les tendresses du sentiment religieux. Mais, en 1807, il

quittait son collège bien aimé, pour une vie encore plus douce, la vie

de famille à la campagne. Là, il reprend avec bonheur ses habitudes de

liberté, de rêverie et de contemplation. Ses lectures sont en rapport

avec ces habitudes et les fortifient. Dans la bibliothèque paternelle,

il trouve un nombre restreint de volumes parmi lesquels figurent les

romans de Mme de Flahaut, de Mme de Staël, les écrits de Jean-Jacques

Rousseau et _Paul et Virginie_, œuvres brûlantes qu'il dévore et qui

attisent en lui le foyer d'une sensibilité prête à éclater. Pope le

frappe aussi fortement. Il avait lu dans ce poète trois strophes

mélancoliques qui laissèrent dans son imagination et dans son cœur

des traces si durables que plus tard il en tira le sujet du _Poète

mourant_, qui fait partie du second volume des _Méditations_. Mais le

livre auquel il donne la part la plus importante dans la formation de

son génie, c'est le _Recueil des poésies ossianiques_. C'était le

moment de leur plus grande faveur, et par un rare privilège elles

avaient conquis à la fois l'admiration discrète des cœurs solitaires

et le culte officiel qu'à l'exemple du maître leur rendait le monde de

la cour et de l'armée. Le jeune Lamartine ne résista pas à cet

ascendant. «Je m'abîmai, dit-il, dans cet océan d'ombres, de sang, de

larmes, de frimas et d'images dont l'immensité, le demi-jour et la

tristesse correspondaient si bien à la mélancolie grandiose d'une âme

de seize ans, qui ouvre ses premiers rayons sur l'infini.» Dans son

enthousiasme pour les héros de cette sombre poésie, il croyait vivre

de leur vie même. Le caractère du pays qu'il habitait se prêtait à

cette illusion. Il voulut un jour pousser l'assimilation jusqu'à son

dernier terme, et essayer un amour ossianique. Mais le bruit de cette

aventure étant arrivé aux oreilles de sa famille, on crut devoir

éloigner Lamartine. Il inaugura dès lors une vie moins intérieure et

moins sédentaire, et se rendit en Italie où l'attendait l'épisode de

Graziella.

A son retour d'Italie, on voit Lamartine, tantôt continuer à se

nourrir de poésie et de rêves, tantôt se jeter avec ardeur dans la vie

réelle, entrant à la chute de l'Empire dans la vie militaire, en

sortant pendant les Cent-Jours, puis y rentrant encore avec la seconde

Restauration, et s'affranchir enfin pour toujours des liens du service

par une retraite volontaire. Divers aveux nous font connaître quel

était en ces temps son état moral.

Il écrivait un jour sur les pages d'un Tacite les lignes suivantes,

qu'il retrouva longtemps après et qu'il a conservées: «J'entre

aujourd'hui dans ma vingt et unième année, et je suis fatigué comme si

j'en avais vécu cent. Je ne croyais pas que ce fût une chose si

difficile que de vivre. Voyons, pourquoi est-ce si difficile? un

morceau de pain, une goutte d'eau y suffisent. Mes organes sont sains,

j'ai un ciel éblouissant sur la tête, et cependant je n'ai plus aucune

passion ici-bas; mais le cœur n'est jamais si lourd que quand il est

vide. Pourquoi? c'est qu'il se remplit d'ennui. Oh! oui j'ai une

passion, la plus terrible, la plus pesante, la plus rongeuse de

toutes, l'ennui.» Dans cette prostration de son âme se dresse devant

lui le souvenir de Graziella, et pressé d'échapper à «ce désert de

l'indifférence, à cette sécheresse de la vie, il aurait voulu mourir

tout de suite pour retrouver son ombre.» Sauf ce regret, et peut-être

ce remords, qui se mêle à son ennui, la note écrite par Lamartine ne

rappelle-t-elle pas celles que traçaient dans des moments de

découragement André Chénier, et celui qui devait être Napoléon Ier? et

ce rapprochement ne prouve-t-il pas que, malgré certaines différences

inhérentes à la diversité des situations et des personnes, l'esprit

humain présente à certaines époques des aspects uniformes, et que les

mêmes pensées s'y revêtent du même langage?

Dans une autre circonstance et à propos d'un séjour qu'il avait fait

en Suisse pour éviter de servir l'Empire après le retour de l'île

d'Elbe, il parle de la joie qu'il a goûtée dans la solitude «ce

linceul volontaire de l'homme où il s'enveloppe pour mourir

voluptueusement à la terre.» Ailleurs encore revenant sur ses

souvenirs de Milly il dit: «La compression de ma vie morale dans cette

aridité et cet isolement, l'intensité de ma pensée creusant sans cesse

en moi le vide de mon existence, les palpitations de mon cœur brûlant

sans aliment réel et se révoltant contre les dures privations d'air,

de lumière et d'amour dont j'étais altéré, finirent par me mutiler,

par me consumer jusque dans mon corps, et par me donner des langueurs,

des spasmes, des abattements, des dégoûts de vivre, des envies de

mourir, que je pris pour des maladies du corps et qui n'étaient que la

maladie de mon âme.»

Le livre de _Raphaël_ nous présente avec plus de développements encore

l'analyse de cette maladie. Raphaël est dévoré par l'ennui, et

cependant il ne veut rien tenter pour sortir de son inaction, parce

que rien ne lui paraît valoir son ambition. Il se drape dans sa

tristesse et dit adieu aux affections humaines, comme s'il avait perdu

sans retour la faculté d'aimer. Il accuse les hommes d'injustice,

d'aveuglement, il se dit méconnu, mais au lieu de donner la preuve de

sa force, il s'enferme dans un paresseux isolement; il analyse «les

mélancolies dont il est dévoré, son désir de mourir, son

désenchantement de tout, enfin la langueur physique, résultat de la

lassitude de l'âme et qui sous des cheveux et sous des traits de

vingt-quatre ans cachait la précoce sénilité et le détachement de la

terre d'un homme mûr et fatigué de jours.» Or, Raphaël, on le sait,

c'est Lamartine presque en tout; et personne n'a été dupe de

l'artifice par lequel l'auteur feint d'avoir reçu des mains d'un ami

mourant le manuscrit des «_Pages de la vingtième année_.»

Cette amertume de cœur, ce précoce désenchantement quelles en étaient

les causes? Les unes étaient anciennes, les autres récentes. Et

d'abord il était né dans les plus mauvais jours de la Révolution, au

milieu du deuil de sa famille. «On s'étonne, a-t-il dit, que les

hommes dont la vie date de ces jours sinistres aient apporté en

naissant, un goût de tristesse et une empreinte de mélancolie dans le

génie français. Virgile, Cicéron, Tibulle (?) Horace lui-même (?) qui

imprimèrent ce caractère au génie Romain, n'étaient-ils pas nés comme

nous, pendant les grandes guerres de Marius, de Sylla, de César? Que

l'on songe aux impressions de terreur ou de pitié qui agitèrent les

flancs des femmes romaines pendant qu'elles portaient ces hommes dans

leur sein! Que l'on songe au lait aigri de larmes, que je reçus

moi-même de ma mère, pendant que ma famille entière était dans une

captivité qui ne s'ouvrait que par la mort; pendant que l'époux

qu'elle adorait était sur les degrés de l'échafaud, et que captive

elle-même dans sa maison déserte, des soldats féroces épiaient ses

regards pour lui faire un crime de sa tendresse et pour insulter à sa

douleur!»

De plus, l'enfance de Lamartine s'était écoulée solitaire, et son

adolescence s'était alimentée de la lecture de grands auteurs

mélancoliques français ou étrangers.

Ajoutez à cela que, pendant plusieurs années, à l'âge où se produisent

d'ordinaire chez les jeunes gens les efforts sérieux, et où se décide

l'avenir, il n'avait, sauf quelques courts essais de carrière

militaire, tenté aucune entreprise utile, ni fait aucun acte de

volonté; et ce n'est pas impunément qu'un jeune homme s'abandonne à la

vie contemplative, fût-elle bercée par les plus poétiques rêveries.

Enfin il avait traversé une période de dissipation dont il était

sorti, dit-il, «le cœur plein de cendres.» Toutefois, cette période

avait été courte et bientôt il était remonté vers les hautes cîmes de

l'idéal et de l'amour. Ce fut précisément à l'incident qui fait le

sujet du livre de _Raphaël_ qu'il dût son salut. Ce fut la Julie de ce

livre, la même qu'il a célébrée, et, je pourrais dire, immortalisée

dans les _Méditations_ sous le nom d'Elvire, qui lui apprit qu'il

avait encore le cœur capable d'une grande passion.

Pour le dire en passant, Julie, de son côté, était malade d'esprit

aussi bien que de corps; quelque chose du souffle aride du siècle

avait passé sur elle et y avait fait mourir la foi. Elle approchait de

sa mort prématurée sans espoir d'un autre avenir, et même une fois

avec Raphaël elle avait eu la tentation de devancer le terme de ses

jours, et le livre nous raconte cet essai de suicide à deux. Mais elle

aussi trouve sa régénération dans l'amour et revient à la foi par la

passion. Quant à lui, je le répète, cet amour marque la fin du mal

dont il souffrait, en même temps que la fin de sa jeunesse.

Avec la maturité (1820), sa vie se transforme. Jusque-là désœuvrée et

solitaire, elle devient active et mêlée au mouvement des affaires

publiques. Le bonheur du foyer, la gloire, tout lui sourit. Au milieu

de tous ces dons inattendus peut-il rester place à la tristesse? Elle

se montre encore chez lui, mais il semble que déjà ce soit plus par

imitation que par une inspiration naturelle, ou qu'elle découle de la

plénitude même de son bonheur et du sentiment de sa brièveté.

Et maintenant si, dépassant l'époque de la publication des

_Méditations_ et des _Harmonies_, nous suivons leur auteur au delà de

la Restauration, il nous apparaît chaque jour moins adonné à la

rêverie et, bien qu'on ait pu lui reprocher d'avoir introduit la

poésie partout et même dans la politique, profondément mêlé aux grands

événements de notre histoire. Plus tard encore, quand il quitte la vie

publique, il puise dans de cruelles nécessités d'existence un nouveau

principe d'activité. Pendant toute cette phase de son déclin, sa

mélancolie s'évanouit; lui qui, à vingt ans, se croyait arrivé au bout

de sa carrière et pleurait sur sa mort prochaine, à soixante ans ne

croyait plus avoir parcouru que la moitié de son existence et il le

disait ingénument. De ces deux illusions, la seconde était la plus

noble puisqu'elle soutenait son courage et secondait son énergie. Mais

revenons au poète d'avant 1830. Si le mal du siècle ne l'a pas envahi

tout entier, il s'en faut qu'il l'ait tout entier épargné. De là ce

mélange de tristesse et d'enthousiasme, de découragement et de

consolations, dont les _Méditations_ et les _Harmonies_ ont livré au

monde séduit les merveilleux échos. Si dans cette œuvre inattendue

tout n'est pas également fortifiant, cependant, en se rappelant tant

de beaux vers dans lesquels Lamartine a consacré des pensées élevées

ou des sentiments généreux, on est porté envers lui à l'indulgence et

tenté de lui appliquer ce qu'il a écrit à propos des «fléaux de Dieu,»

en disant:

Qui sait si le génie

N'est pas une de ses vertus?

III

Sainte-Beuve.

Ce sont encore des poésies que nous allons étudier, mais des poésies

qui ne peuvent soutenir aucune comparaison avec celles de Lamartine,

et qui viennent, d'ailleurs, d'un écrivain beaucoup moins connu comme

poète que comme prosateur, de M. Sainte-Beuve. Le grand critique dont

j'ai eu, dont j'aurai encore l'occasion de citer tant de mots justes,

de fines appréciations sur des hommes ou sur des œuvres compris dans

cette étude, l'écrivain habile qui a si bien pénétré chez autrui les

replis cachés de la maladie du siècle, en a été atteint, lui aussi, et

peut-être n'en parle-t-il avec tant de sagacité que pour l'avoir

personnellement éprouvée. Il s'en est guéri, sans doute, et la

mobilité inhérente à son caractère ne lui permettait pas de rester

longtemps sous la même influence, mais il avait commencé par la subir.

C'est pendant la Restauration, dans le volume intitulé: _Vie, poésies

et pensées de Joseph Delorme_ (1829), et dans les poésies qui ont pour

titre _les Consolations_ (1830) qu'il a donné le plus de signes de

cette affection.

Une Maladie Morale: Le mal du siècle · 第 10 / 21 段