aspect, le Don Juan de Byron ne paraît être qu'un jeune homme amoureux
du plaisir et de l'action. Il ne court pas, comme d'autres Dons Juans,
à la recherche d'un idéal de bonheur qui le fuit sans cesse. Cependant
au milieu du récit de ses entraînements divers, combien il sème
d'amères réflexions! Quelle ironie intarissable vis-à-vis des
principes de la morale universelle, des convictions communes, de
toutes ces choses qui font battre le cœur des simples honnêtes gens!
Dans ces épanchements de verve sarcastique, est-ce le poète qui parle?
Est-ce seulement le personnage auquel il donne la vie? C'est ce que la
trame du poème ne permet pas toujours de distinguer. Mais, qu'importe?
Au fond, et quoiqu'il s'en défende, Byron et Don Juan se tiennent par
des liens étroits, et l'on doit même dire que l'auteur s'est bien
mieux et plus fidèlement dépeint dans cette création et dans celle de
Childe Harold, que dans les conceptions violentes et déréglées sorties
d'abord de son ardente imagination. Ainsi, sous des formes diverses,
c'est toujours le même sentiment que décrit Byron, et il est vrai de
dire, comme Macaulay: «Jamais écrivain n'eut à sa disposition une
aussi vaste source de mépris, d'éloquence et de désespoir.»
Ce qui est moins évident c'est la sincérité de ce désespoir. L'éminent
compatriote de Byron, que je viens de citer, a dit à ce sujet: «Il est
permis de douter qu'il ait jamais existé, ou qu'il puisse jamais
exister un homme répondant à la description qu'il nous a laissée de
lui-même; mais il est incontestable que Byron n'était pas cet
homme-là. Il est ridicule de supposer qu'un homme dont l'esprit aurait
été véritablement imbu de mépris pour ses semblables, aurait publié
chaque année trois ou quatre volumes pour le leur dire, ou qu'un homme
qui aurait pu affirmer en toute sincérité qu'il ne recherchait la
sympathie de personne, aurait permis à l'Europe toute entière
d'entendre ses adieux à sa femme et la bénédiction qu'il adressait à
ses enfants... Je suis pourtant bien loin de croire que sa tristesse
fut entièrement feinte... Mais il découvrit bientôt qu'en faisant
parade de son malheur devant le public, il produisait une immense
sensation. L'intérêt qu'excitèrent ses premières confessions le
conduisit à affecter une tristesse fort exagérée, et l'affectation
agit probablement sur ses sentiments. Il aurait vraisemblablement été
fort embarrassé lui-même, s'il avait été forcé de faire la part de la
vérité et celle de la mise en scène dans le caractère qu'il se
plaisait à s'attribuer.» La vérité paraît être dans cette appréciation
humoristique. Byron fut triste, mais bien moins qu'il ne l'a dit.
Par malheur, le rôle qu'il n'a cessé de jouer ne fut que trop pris au
sérieux par le public, et il exerça sur ses contemporains une
remarquable influence. «Le sentiment qu'éprouvaient à son égard les
jeunes amateurs de poésie ne peut être compris que par ceux qui l'ont
éprouvé. La popularité de Byron fut sans bornes parmi la masse des
jeunes gens qui ne lisent à peu près que des ouvrages d'imagination.
Ils achetaient son portrait; ils faisaient collection de ses moindres
reliques; ils apprenaient par cœur ses poèmes; ils faisaient les plus
grands efforts pour écrire comme lui et pour se donner les mêmes airs
que lui. Beaucoup d'entre eux étudièrent devant leur glace dans
l'espoir d'attraper le pli de la lèvre supérieure et les sourcils
froncés qu'on remarque dans quelques-uns de ses portraits. Quelques
fanatiques allèrent même jusqu'à bannir leur cravate, à l'imitation de
leur grand modèle. Pendant quelques années la presse de la _Minerve_
ne fit pas paraître un seul roman sans un noble personnage mystérieux
et infortuné comme Lara. On ne saurait se faire une idée de la
quantité d'étudiants pleins d'espérance et d'élèves en médecine qui
devinrent de sombres infortunés pour lesquels la fraîcheur de l'âme ne
retombait plus en rosée, dont les passions étaient réduites en cendre,
et qui ne pouvaient même plus se soulager par des larmes.» Jusque-là
il n'y avait guère que du ridicule. Mais, ajoute lord Macaulay, «il
s'établit bientôt dans le cœur d'un grand nombre de ces enthousiastes
une association pernicieuse et absurde entre la vigueur intellectuelle
et la dépravation morale. Ils finirent par extraire de la poésie de
lord Byron, un système de morale, composé à la fois de misanthropie et
de goût pour la volupté.» Byron est donc une preuve nouvelle de ce que
nous avaient déjà montré Gœthe et Chateaubriand: la facilité avec
laquelle le génie séduit les jeunes intelligences, et le danger de
jeter dans des imaginations tendres des germes d'égarement qui s'y
développent avec une force imprévue, et que ceux qui les ont semés ne
sont plus maîtres d'anéantir.
En Allemagne, aucun grand nom à opposer en ces temps à celui de Byron.
Mentionnons cependant Henri de Kleist, poète et auteur dramatique qui,
à la suite des désastres de sa patrie, tombé dans une mélancolie
profonde, se donna la mort, et que M. Mundt, dans son histoire
littéraire, définit «le Werther politique de son époque;» Jean-Paul
Richter qui, après une enfance solitaire dans les montagnes de la
Bavière et de la Bohême était devenu fantasque et misanthrope, et dont
Mme de Staël a dit: «La mélancolie continuelle de son langage ébranle
quelquefois jusqu'à la fatigue;» Justin Kerner, écrivain quelque peu
maladif, remarquable, a dit M. H. Blaze, «par une ardeur vague et
saisissante, par cette indicible aspiration qui refuse de s'expliquer
ouvertement, ce désir sans fin que les Allemands appellent Sehnsucht;»
enfin, l'auteur des _Contes fantastiques_. Hoffmann, dont l'existence
fut souvent agitée par les événements publics, nous montre dans un de
ses plus intéressants récits Don Juan à la recherche de l'éternel
féminin, s'irritant de ne pas rencontrer l'idéal qu'il poursuit,
dédaignant le bonheur selon les idées bourgeoises, mais écrasé par les
plaisirs de la vie réelle, et n'en rapportant en définitive qu'un
immense mépris pour l'humanité et pour les déceptions de la vie, type
dangereux que nous retrouverons ailleurs dans le cours de cette étude.
Mais que la littérature ne nous fasse point oublier les autres
manifestations des sentiments de cette époque, et n'omettons pas de
dire qu'alors, en Allemagne, la musique portait la même marque que les
autres œuvres de l'imagination. Rappelons Schubert et ses mélodies,
surtout son beau chant de l'_Adieu_, celui de l'_Éloge des larmes_,
si pénétré de mélancolie.
Jusqu'à présent nous avons vu ces sentiments se manifester surtout
chez les peuples du Nord. Voici que le phénomène d'une œuvre maladive
dans une contrée méridionale vient donner un démenti aux théories trop
absolues de Mme de Staël que j'ai rappelées plus haut. Mais tel était,
au commencement du siècle, le trouble des esprits, que toutes les
régions de l'Europe paraissent en avoir ressenti quelque chose. _Les
dernières lettres de Jacopo Ortis_, par Ugo Foscolo (1802), ne
laissent, à ce sujet, aucun doute pour l'Italie.
Le héros de ce roman est un jeune homme souffrant d'un double amour
malheureux: il aime une jeune fille fiancée à un autre; il aime sa
patrie, et il a la douleur de la voir livrée à la domination d'un
conquérant. Aussi il maudit l'humanité; pour lui tous les hommes sont
ennemis et «le monde n'est qu'une forêt peuplée de bêtes féroces.»
Accablé par ces deux douleurs, «son cœur se gonfle et gémit, comme
s'il voulait s'échapper de sa poitrine.» Mais il ne veut pas guérir.
«Je te l'avoue, écrit-il à son confident, je me plais dans mon
malheur. Je touche moi-même mes blessures à l'endroit où elles sont le
plus mortelles, je les rouvre et je les regarde saigner.» Et
cependant, en même temps, il déclare son mal insupportable. Renonçant
à tout effort comme à toute espérance, et sans s'arrêter aux conseils
du devoir, à la pensée du désespoir inévitable d'une mère, il se
décide à mourir. Après avoir longuement discuté ce projet, il
l'exécute froidement.
La ressemblance d'Ortis et de Werther est manifeste. Je ne vois dans
Ortis qu'un trait nouveau, cette souffrance patriotique qui se mêle à
son chagrin d'amour, et, par ce côté, il ressemble au Werther
politique dont je parlais plus haut, à ce malheureux Kleist, victime
trop réelle de son désespoir de citoyen. Sauf cette addition, Werther
et Ortis sont bien frères; sans parler des ressemblances de forme
entre les deux ouvrages, on trouve dans tous deux le même amour qui ne
peut être ni satisfait, ni éteint, la même haine des hommes, le même
goût de la solitude, la même complaisance à se nourrir de sa douleur,
la même impuissance à la supporter, enfin le même dénouement tragique
d'une existence inutile. Seulement Werther se tue d'un coup de
pistolet dans la tête, et Ortis d'un coup de lime au cœur.
Aussi les mêmes critiques s'adressent aux deux ouvrages; et pour Ortis
la condamnation est d'autant plus facile qu'il l'a prononcée lui-même.
«Il y aurait plus de courage sans doute, dit-il, à supporter ses maux;
mais le malheureux entraîné par un torrent et qui a la force d'y
résister, sans savoir l'employer, en est-il plus méprisable pour
cela?» Ainsi nous avons son aveu: c'est le courage et non la force qui
lui manque. Plus sincère que le héros de Gœthe, qui repoussait pour
le suicide la qualification de lâcheté, celui de Foscolo semble
l'accepter. C'est ce dernier avis qu'on partagera.
Le dénouement par le suicide s'explique, d'ailleurs, moins
naturellement dans le roman italien que dans l'ouvrage allemand. Cet
acte de désespoir n'était guère dans les mœurs d'une nation légère et
amoureuse de la vie. Gœthe, qui la visitait, en 1786, remarquait
«qu'on y entendait presque tous les jours parler de meurtres; mais
qu'on faisait trop de cas de sa propre vie dans ce pays pour s'en
délivrer comme d'un fardeau; et rien même n'autorisait à penser que
l'on y crût à la possibilité d'un acte semblable.» En tout cas, on
doit croire qu'à raison de ce trait des mœurs nationales, l'exemple
de mort volontaire proposé par Foscolo ne rencontra guère d'imitateurs
chez ses compatriotes, et l'on pourrait voir un indice du peu de
popularité de son ouvrage en Italie, dans un fait tiré de l'_Épisode
de Graziella_, qui paraît pris dans la réalité. Lamartine y raconte
que dans l'île de Procida, où l'avait jeté une tempête, il s'était mis
à lire à la famille de pêcheurs qui lui donnait asile les livres
échappés à son naufrage, mais que, tandis que ces gens simples
suivaient avec émotion les malheurs de _Paul et Virginie_, ils ne
pouvaient parvenir à comprendre le désespoir de _Jacopo Ortis_.
J'ignore si l'auteur de ce dernier ouvrage eut à subir sous ses deux
formes le même martyre que son héros, mais on sait qu'il le subit au
moins en partie; qu'il fut le témoin désolé de la déchéance de Venise,
sa patrie, de sa chute au pouvoir des armées étrangères; qu'il passa
par toutes les horreurs du siège de Gênes; enfin qu'il eût une
existence agitée et ne trouva le bonheur ni dans les affaires, ni dans
la retraite, ni dans l'étude, ni dans les plaisirs.
Sa physionomie répondait à son caractère et à son talent. Au rapport
de Sismondi, il avait «une superbe figure mélancolique et passionnée,
tout à fait semblable à celle qu'on aurait supposée à son héros Jacopo
Ortis.» Outre ce roman, il avait écrit plusieurs ouvrages parmi
lesquels il faut distinguer les _Sepolcri_ (1808), où il célèbre les
grands hommes et où l'on retrouve les traces de sa mélancolie
habituelle. Il a, d'ailleurs, laissé peu d'imitateurs dans son pays.
Son illustre compatriote, Silvio Pellico, bien qu'il présente avec lui
quelques rapports, n'a rien donné qui soit de nature à être noté à
cette place.
Quoi qu'il en soit, en Angleterre, en Allemagne, en Italie même, se
produisait alors à des degrés divers un mouvement d'esprit analogue à
celui qui agissait sur la France.
XI
Caractère et causes du mal du siècle de 1789 à 1815.
Ce mal était grave. Il l'était par son étendue: il frappait l'âge mûr
comme la jeunesse, les écrivains brillants comme les penseurs
austères, les femmes du monde comme les hommes. Il était grave aussi
par sa profondeur; quoique parfois mêlé d'exagération, le plus souvent
il était sincère. Il attaquait toutes les puissances de l'âme, la
pensée, la volonté, l'amour, la foi. Il ébranlait les plus hautes
intelligences, et troublait les plus claires notions du vrai et du
bien. Cette gravité s'explique, indépendamment des raisons que j'ai
indiquées pour chaque cas particulier, par plusieurs raisons
générales.
Il était impossible qu'une explosion de scepticisme et de mélancolie
aussi violente que celle qui avait éclaté dans le cours du XVIIIe
siècle, tant en France qu'à l'étranger, ne se fît pas ressentir
pendant un certain temps. Et en effet, pour ne rappeler que les
principaux sujets de cette étude, l'influence de Jean-Jacques Rousseau
est visible chez Mme de Staël, Chateaubriand, Senancour, Byron; celle
d'Ossian et d'autres poètes anglais chez Baour-Lormian et
Chateaubriand; celle de Gœthe chez Legouvé, Mme de Staël, Senancour,
Nodier, Ugo Foscolo.
Mais si certaines théories de Jean-Jacques Rousseau et de quelques-uns
de ses disciples en France ou ailleurs, si leur culte excessif pour la
vie solitaire ont pu entraîner beaucoup d'esprits, la Révolution fit
bien davantage en ce sens pour les Français; et j'entends par là, non
seulement ceux que la naissance avait faits tels, mais aussi ceux qui
l'étaient devenus par le langage, par les habitudes et par
l'affection. Elle força une partie de la société dont je parle à
pratiquer, bon gré mal gré, ce qui n'était jusque-là qu'un goût libre
et une mode facultative. Elle se chargea d'accomplir par la violence
le rêve des philosophes. Combien de Français ont été réduits, pour
échapper aux dangers qui les menaçaient, à chercher en France des
retraites inaccessibles ou même à recourir à l'exil. Delille l'a dit
dans le _Poëme de la Pitié_ (1809).
Des malheurs où l'État est plongé,
Le plus affreux n'est pas l'Empire ravagé;
Ses enfants dispersés aux quatre coins du monde,
De toutes ses douleurs, voilà la plus profonde.
Lui-même réfugié en Suisse, payait plus tard à ce pays un tribut de
reconnaissance et s'écriait:
Eh! comment oublier
Tes cascades, tes rocs, ton sol hospitalier?
O bords infortunés! En vain nos oppresseurs
Nous ont de votre asile envié les douceurs,
Et menaçant de loin vos frêles Républiques,
Ont lancé contre nous leurs arrêts tyranniques!
Chacun de vos rochers cachait un malheureux!
Les mêmes sentiments, inspirés par les mêmes souvenirs se montrent
dans un autre poëme publié à la même époque par M. Michaud, _le
Printemps d'un Proscrit_. Ces témoignages qu'il serait facile de
multiplier établissent que le régime de la Terreur a été, pour un
grand nombre de Français, le régime de la solitude obligatoire. Cette
solitude plus ou moins complète avait d'ordinaire pour compagne
l'inaction, l'inquiétude, les agitations de l'âme. Ce n'est pas tout:
les malheureux qui avaient dû fuir leur patrie se trouvaient en
rapports forcés avec des peuples chez lesquels la mélancolie avait
déjà plus ou moins fortement établi son empire. Dans cette vie
nouvelle, ils pénétraient mieux leurs habitudes et devaient contracter
eux-mêmes à ce contact quelque pli qui ne s'effaçait plus. Enfin pour
toutes ces victimes de la Révolution il y avait une cause permanente
de tristesse dans le spectacle ou dans la pensée des maux qui
désolaient le pays de leur naissance ou de leur adoption.
C'est ainsi que la Révolution et ses conséquences directes ou
lointaines ont été une grande cause de souffrance pour Mme de Staël,
par Sismondi, Chateaubriand, Chênedollé, Mmes de Caud et de Beaumont,
Ballanche, Maine de Biran, Mmes de Flahaut et de Krudener.
L'Empire dans une certaine mesure a produit les mêmes effets. A Dieu
ne plaise que je confonde le régime de la Terreur et le régime du
gouvernement impérial; que je place sur la même ligne leurs
intentions, leurs œuvres respectives. Mais il est aisé de démontrer
que, sous l'Empire comme sous la République, il y eut pour les
Français plus d'une retraite, volontaire ou forcée, plus d'une
oisiveté imposée par les événements, plus d'une intimité, qu'on n'eût
peut-être pas choisie, avec les littératures étrangères, enfin plus
d'une patriotique tristesse. Le nombre des prisonniers d'État n'a pas
laissé d'être assez considérable. L'exil a joué aussi son rôle.
Benjamin Constant fut exilé par le premier Consul qui allait devenir
l'Empereur. On peut dire que Mme de Staël subit la même peine, car sa
patrie véritable était Paris, et la réduire au séjour de Coppet,
c'était en réalité l'expatrier. Charles Nodier n'eut à supporter qu'un
demi-exil. Il fut seulement, ou se tint par prudence, éloigné de
Paris. Paris devint à son tour un lieu d'internement, mais il ne fut
pas choisi pour les Parisiens; il fut réservé à une femme que tout
rappelait à Florence, et à ce propos Bonstetten lui écrivait: «Vous
voilà, Madame, comme le pêcheur de l'Évangile, forcé d'entrer en
Paradis. Je suis dans un pays où l'on vous envie vos péchés, si tant
est que vous en ayez commis, et encore plus votre purgatoire.»
Plusieurs crurent, d'ailleurs, devoir prévenir la disgrâce du maître;
Chateaubriand donna cet exemple. D'autres, comme Sismondi, ne purent
supporter l'absence de la liberté, et allèrent chercher ailleurs un
pays où l'on pût parler et écrire à l'aise. En général, le parti des
mélancoliques est aussi le parti de l'opposition au gouvernement
impérial, et le retour de quelques-uns d'entre-eux à des idées plus
riantes coïncide avec la fin de leur hostilité politique.
Pendant toute la durée de la République et de l'Empire, on ne voit
qu'un moment, un seul, où nulle cause de désunion n'apparaisse en
France, et où l'espérance semble briller à tous les yeux. Ce fut
l'heure où succédait aux excès sanglants de la tyrannie de
Robespierre, à la corruption du Directoire, un pouvoir soucieux de
force et de dignité. Alors la patrie renaît, les bannis sont rappelés.
Tout meurtri qu'on est encore des coups de la tempête, et quels que
soient les deuils qu'on porte en son cœur, on se rapproche avec
confiance; les hommes appartenant à l'ancienne France se réconcilient
avec la nouvelle. C'est le moment où Chateaubriand accepte de servir
le premier Consul, et où Joubert parlant du héros de Marengo s'écrie:
«Je l'aime! sans lui on ne pourrait plus sentir aucun enthousiasme
pour quelque chose de vivant et de puissant. L'admiration a reparu et
réjoui une terre attristée.» Hors cette courte trêve, cette heureuse
conjonction d'astres favorables, la France n'a connu pendant
vingt-cinq ans que des alternatives d'agitations sanglantes, ou
d'énervante compression, qui paraissaient presque également
intolérables à des hommes épris à la fois d'ordre et de liberté, et
qui, à quelques égards, entraînaient de semblables résultats.
Mais si, dans cet espace de temps la France a été plus maltraitée que
le reste de l'Europe, elle n'a pas seule souffert. Les perturbations
qui l'ont travaillée s'étendaient à la plupart des peuples, éprouvés
comme elle, de près ou de loin, par les soucis politiques et par les
grandes guerres; et l'on aperçoit bien le contre-coup de ces
secousses, par exemple, dans Henri de Kleist et dans Ugo Foscolo. Les
mêmes causes, ou peu s'en faut, ont donc produit les mêmes effets en
France et à l'étranger pendant le cours de la République et de
l'Empire.
Cette continuité explique pourquoi beaucoup de personnages qui
figurent dans cette étude se retrouvent et sous l'Empire et sous la
République, et pourquoi aussi j'ai compris dans un examen unique,
l'époque qui renferme ces deux régimes.
Voilà pourquoi enfin cette époque tout entière, du moins sous le
rapport dont je m'occupe, doit être jugée d'après un même principe.
Oui, la génération qui l'a remplie peut invoquer comme excuse de son
mal, quand il est sérieux, d'une part, le douloureux héritage qu'elle
avait reçu de celle qui l'avait précédée, et d'autre part, les
nouveaux sujets de plainte qu'ont créés pour elle les malheurs
publics. Toutefois cette excuse ne saurait justifier toutes ses
faiblesses et amnistier des torts qui n'étaient pas le fait d'une
inévitable fatalité.
III
1815-1830
I
Les poètes.
CH. LOYSON.--DIVERS.
Avec la Restauration s'ouvre en France une ère littéraire nouvelle. Un
travail inattendu se produit dans les esprits. C'est l'heure de
l'éclosion du romantisme. Ce n'est pas sans raison que je parle de cet
événement littéraire. Le romantisme se rattache par un lien intime à
la maladie du siècle. Ce que fut exactement le romantisme, ce n'est
pas chose facile de le dire, mais il n'est pas nécessaire de résoudre
ici ce problème. Je me contenterai d'avancer que l'un des aspects de
ce genre littéraire se confond avec l'objet de cette étude.
Mme de Staël a dit que «le nom de romantique avait été introduit
nouvellement en Allemagne pour désigner la poésie dont les chants des
troubadours ont été l'origine, celle qui est née de la chevalerie et
du christianisme.»
L'éminent auteur de l'_Allemagne_ oubliait que le mot dont il s'agit
n'avait pas été inventé dans cette circonstance; que Jean-Jacques
Rousseau s'en était déjà servi pour caractériser un paysage de la
Suisse; mais quelle que soit l'origine du mot, Mme de Staël émettait
une observation juste, quand elle ajoutait que la poésie romantique
était volontiers compliquée, repliée sur elle-même, «et empreinte de
cette réflexion inquiète qui nous dévore souvent comme le vautour de
Prométhée;» enfin quand elle estimait que le romantisme descendait de
ce qu'elle appelait les littératures du nord, c'est-à-dire des
littératures mélancoliques.
Plus tard, un écrivain peu connu, dont on retrouve un discours
couronné par l'académie des jeux floraux, dans un recueil intitulé les
_Annales romantiques_, et qui comprend les années 1826, 1827 et 1828,
M. de Servière, s'exprimait ainsi: «Il n'est pas douteux que le genre
romantique, ne doive entrer aujourd'hui dans toute la littérature, et
y apporter une source de richesses poétiques: les tableaux de la
nature animés du souffle de Dieu, et la peinture de tant d'affections
nouvelles; cette inquiétude secrète de l'homme, cet instinct
mélancolique qui le met en rapport avec les scènes de la nature; ce
mystère plein d'attraits, ce vague où l'âme se complaît, qui est comme
l'absence de sensations, et qui pourtant est une sensation
délicieuse.» Une autorité plus haute et plus incontestable vient
s'ajouter à ces témoignages. Gœthe l'a dit, en 1829, reprenant la
théorie qui ferait de la querelle des classiques et des romantiques
une nouvelle phase, un dernier incident de la querelle des anciens et
des modernes: «La plupart des modernes sont romantiques non parce
qu'ils sont récents, mais parce qu'ils sont faibles, maladifs,
malades; l'antique n'est pas classique parce qu'il est antique, mais
parce qu'il est vigoureux, frais et serein.» Selon lui, il n'aurait
tenu qu'à notre siècle d'être antique; il ne lui fallait pour cela
qu'être sain d'esprit. L'examen des monuments de la période romantique
confirme ces appréciations. On y voit mainte trace de ces tendances
morbides que Gœthe caractérisait et blâmait à si bon droit, quoiqu'il
eût contribué lui-même puissamment à les répandre.
Romantisme et mal du siècle vont donc souvent de pair, et la poésie de
ce temps en fournit mainte preuve.