de l'auteur qui déclare n'avoir eu d'autre prétention que de
convaincre «deux ou trois amis réunis à la campagne de la possibilité
de donner une sorte d'intérêt à un roman dont les personnages se
réduiraient à deux, et dont la situation serait toujours la même.»
Fausse modestie, coquetterie d'écrivain qu'il est facile de démasquer.
Adolphe n'est pas une œuvre de fantaisie, mais une composition
répondant à un sentiment profond. Quand au sujet même de ce roman, il
importe de le préciser. Or Benjamin Constant ne nous cache pas qu'il a
voulu montrer «le mal que font éprouver même aux cœurs arides les
souffrances qu'ils causent, et cette illusion qui les porte à se
croire plus légers ou plus corrompus qu'ils ne le sont.» Le caractère
que l'auteur a voulu peindre est donc l'aridité du cœur.
Qu'on ne s'y trompe pas en effet, l'éloignement d'Adolphe pour
Ellénore n'est pas un accident vulgaire, un simple prétexte pour
mettre en œuvre le combat qui s'agite chez Adolphe entre l'égoïsme et
le dévouement; c'est le trait distinctif, c'est le fond même d'une
personnalité. Les querelles quotidiennes qui rendent intolérables les
rapports d'Adolphe et d'Ellénore n'ont rien de commun avec les
dissensions qui punissent souvent les unions irrégulières si
exploitées de nos jours par le roman et le théâtre et qu'on est
convenu de qualifier du nom de chaîne. Ce qui rend souvent ces sortes
d'associations si pesantes pour l'une des deux parties, et quelquefois
pour toutes les deux, c'est le besoin de recouvrer son indépendance
pour l'aliéner de nouveau, c'est l'inconstance plus que la satiété.
Mais reprendre son cœur à peine donné, sans arrière-pensée de le
donner ailleurs, voir l'amour s'éteindre en soi avant d'avoir épuisé
sa flamme, et s'efforcer en vain de le ranimer, c'est un destin bien
différent et un sujet nouveau dans la littérature.
Pendant longtemps l'amour, ses émotions, ses joies, sa puissance,
n'avaient-ils pas défrayé la prose et la poésie? Ne le montrait-on pas
toujours supérieur aux obstacles qui se dressaient contre lui? Aussi
il semblait qu'il ne pût être utilement combattu que par lui-même, et
que l'amour de Dieu pût seul vaincre l'amour humain. L'école des
mélancoliques avait bien commencé à affaiblir le prestige de l'amour
par son dédain plus ou moins affecté pour les émotions communes.
Toutefois l'altération maladive de nos facultés aimantes n'avait pas
été directement étudiée avant l'apparition d'Adolphe. Ce livre est par
excellence le roman de l'impuissance du cœur.
Cet état chez Adolphe avait plusieurs causes: sa jeunesse avait
d'abord été austère, puis très dissipée et la réalité trop tôt connue
avait tué en lui l'idéal. Il avait, de plus, reçu après les
enseignements de l'esprit allemand les leçons d'une femme sceptique,
et cette fleur d'illusion, qui est peut-être indispensable dans
l'amour, n'avait pas résisté au souffle d'une impitoyable analyse.
Ainsi se trouve expliquée l'infirmité morale d'Adolphe. Il ne reste
qu'à rechercher si ce personnage est un être fictif ou s'il a été
copié d'après nature.
On a sur ce point un témoignage décisif. Une lettre écrite au moment
de l'apparition du roman, le 14 octobre 1816, par M. de Sismondi à la
comtesse d'Albany, nous donne la clef des pseudonymes du livre. Après
avoir parlé du plaisir qu'il prenait à le lire, il ajoutait: «Je crois
bien que j'en ressens plus encore, parce que je reconnais l'auteur à
chaque page, et que jamais confession n'offrit à mes yeux un portrait
plus ressemblant. Il fait comprendre tous ses défauts, mais il ne les
excuse pas, et il ne semble point avoir la pensée de les faire aimer.
Il est très possible qu'autrefois il ait été plus réellement amoureux
qu'il ne se peint dans son livre: mais quand je l'ai connu, il était
tel qu'Adolphe, et, avec tout aussi peu d'amour, non moins orageux,
non moins amer, non moins occupé de flatter ensuite et de tromper de
nouveau, par un sentiment de bonté, celle qu'il avait déchirée. Il a
évidemment voulu éloigner le portrait d'Ellénore de toute
ressemblance. Il a tout changé pour elle, patrie, condition, figure,
esprit. Ni les circonstances de la vie, ni celles de la passion n'ont
aucune identité; il en résulte qu'à quelques égards, elle se montre
dans le cours du roman tout autre qu'il ne l'a annoncée. Cette
apparente intimité, cette domination passionnée, pendant laquelle ils
se déchiraient par tout ce que la colère et la haine peuvent dicter de
plus injurieux, est leur histoire à l'un et à l'autre. Cette
ressemblance seule est trop frappante pour ne pas rendre inutiles tous
les autres déguisements.»
De ces révélations curieuses, que Sismondi poursuit et applique aux
personnages secondaires du roman, on me permettra de ne retenir que ce
qui concerne Adolphe, et de laisser de côté ce qui regarde Ellénore,
bien que le masque de ce personnage ait été souvent levé par d'autres
mains. Qu'importe ici le nom de cette femme? La supposition de
Sismondi à son égard est-elle, d'ailleurs, certaine? Il est obligé de
convenir que tout a été changé dans les circonstances qui entouraient
le modèle. Qui empêche de supposer que ce modèle ait été emprunté à
quelque autre souvenir de la vie de Benjamin Constant? Quand on
questionnait celui-ci sur les originaux d'_Adolphe_, il répondait
qu'il s'agissait d'une femme, qu'il nommait, que Chateaubriand a
appelée la dernière des Ninon, qui avait été liée, sous le Consulat,
à un homme du monde et à laquelle Benjamin Constant avait été lui-même
attaché. Il paraît qu'en effet la situation était bien la même que
celle attribuée à Ellénore. Gardons-nous donc de désignations
indiscrètes et téméraires. Mais le même scrupule ne saurait nous
arrêter dans l'indication du héros du livre; héros que Sismondi avait
assez approché pour le reconnaître avec sûreté: quoique le cadre
adopté par l'auteur soit de tout point imaginaire, Adolphe est son
portrait. Benjamin Constant a souffert du mal qu'il a décrit. Il n'a
pu aimer, et il a joué la comédie de la passion. Il l'a jouée
peut-être par commisération pour la femme qui l'aimait, car comme
l'indique Sismondi et comme le dit aussi Mme de Staël qui, dans
_Delphine_, a représenté Benjamin Constant sous les traits d'Henri de
Lebensei, «il était plus accessible que personne à la pitié;» mais
cette pitié était stérile: elle s'usait en vaines émotions, et en
vœux superflus. Nous pouvons ajouter qu'il resta toujours ce que nous
l'avons vu jusqu'ici, plein de contrastes et de versatilité; que son
âme flétrie ne refleurit jamais; qu'il porta l'amer souvenir «de cette
vie si dévastée, si orageuse qu'il avait lui-même menée contre tous
les écueils avec une sorte de rage;» que, sous l'influence de Mme de
Krudener, «il voulut croire et essaya de prier;» qu'il se soumit même,
selon le précepte de Pascal, aux formes extérieures de la piété; mais
qu'il demeura jusqu'au bout partagé entre des aspirations éphémères
et des regrets impuissants. On l'a vu, pour Benjamin Constant, comme
pour Adolphe, et sauf les différences qui existent entre le roman et
la biographie, cet état était le résultat d'une philosophie
dissolvante, d'une jeunesse trop émancipée succédant à une enfance
trop comprimée, enfin d'une existence nomade souvent mêlée au
mouvement mélancolique de l'Angleterre ou de l'Allemagne.
Énumérer les éléments divers qui ont concouru à la formation de ce
caractère, c'est prononcer sur l'homme en qui on les voyait réunis.
Une distinction s'établit naturellement entre ceux qu'apportèrent les
circonstances extérieures, et ceux que des fautes personnelles y ont
ajoutés. Benjamin Constant ne peut échapper au blâme qu'il a encouru à
certains égards que parce qu'il se l'est infligé lui-même à l'avance
dans quelques-unes des lignes que nous avons citées. Cet homme éminent
est donc un nouvel et irrécusable exemple de la maladie du siècle, et
je puis dire qu'il n'en est pas le moins douloureux.
IX
Les jeunes Gens
Nous avons parcouru une double série de personnages, les uns qu'on
peut appeler les princes de la mélancolie, les autres formant à
ceux-ci comme un cortège. Avons-nous cependant tout dit sur leur
époque? Non, derrière les figures plus ou moins illustres déjà citées,
on découvre toute une foule innomée, marquée du même sceau qu'elles.
_Proxima deinde tenent mœsti loca._
Plusieurs documents viennent jeter de la lumière sur cette légion
d'inconnus qui appartiennent tous à la jeunesse. Dans un ouvrage
intitulé: _Lettres Westphaliennes_, à Mme de H., publié sous les
initiales R. M., le chevalier de Romance-Mesmon écrivait, à la date du
5 juillet 1796, les lignes suivantes: «Toutes les imaginations sont en
feu..... Pas de jeune fille qui ne veuille être une Julie, pas un
amant qui ne se croie un Werther, à sa mort près cependant, que peu
s'empressent d'imiter.... Jamais cette affection de l'âme qu'on nomme
sensibilité ne fut exaltée autant que dans notre siècle; jamais le
sentiment ne fut aussi analysé, aussi délicat; cela peut se remarquer
même dans ses influences physiques, par la prodigieuse quantité de
maladies nerveuses qui se voit tous les jours. Les gens qui sont
organisés d'une manière si irritable ont les passions plus vives.....
On pourrait les nommer la secte des sentimentaux. A leur tête, je
placerais Jean-Jacques Rousseau.» Nodier dit aussi, qu'alors une jeune
fille «romanesque, sentimentale et nerveuse n'était pas une
exception.» Tel était l'état de beaucoup de jeunes esprits pendant la
République. Fut-il différent sous l'Empire? Écoutons le langage d'un
juge compétent: «Maintenant, dit M. Gueneau de Mussy, dans une _Vie de
Rollin_, publiée en 1805, maintenant, le jeune homme, jeté comme par
un naufrage à l'entrée de sa carrière, en contemple vainement
l'étendue. Il n'enfante que des désirs mourants et des projets sans
consistance. Il est pressé de souvenirs et il n'a plus le courage de
former des espérances. Il se croit désabusé et il n'a plus
d'expérience. Son cœur est flétri et il n'a point eu de passions.
Comme il n'a pas rempli les différentes époques de sa vie, il ressent
toujours, au dedans de lui-même, quelque chose d'imparfait qui ne
s'achèvera pas. Ses goûts et ses pensées, par un contraste affligeant,
appartiennent à la fois à tous les âges, mais sans rappeler le charme
de la jeunesse, ni la gravité de l'âge mûr. Sa vie entière se présente
comme une de ces années orageuses et frappées de stérilité, où l'on
dirait que le cours des saisons et l'ordre de la nature sont
intervertis; et, dans cette confusion, les facultés les plus heureuses
se sont tournées contre elles-mêmes. La jeunesse a été en proie à des
tristesses extraordinaires, aux fausses douceurs d'une imagination
bizarre et emportée, au mépris superbe de la vie, à l'indifférence qui
naît du désespoir; une grande maladie s'est manifestée sous mille
formes diverses. Ceux-mêmes, qui ont été assez heureux pour échapper à
cette contagion des esprits, ont attesté toute la violence qu'ils ont
soufferte; ils ont franchi brusquement toutes les époques du premier
âge qu'ils ont étonné par une maturité précoce, mais sans y trouver ce
qui avait manqué à leur jeunesse.»
Ce que M. de Mussy dit de la jeunesse des collèges peut, dans une
certaine mesure, s'appliquer également à celle des établissements
d'éducation étrangers à l'État. M. de Lamartine nous a ouvert un jour
intéressant sur le collège de Belley où il fut élevé, et où il se
trouvait avec Raymond de Virieu et Louis de Vignet. Il rapporte qu'un
jour, c'était en 1806, Xavier de Maistre avait envoyé de Russie à Mme
de Vignet le manuscrit de son _Lépreux de la cité d'Aoste_, qu'il
venait de composer, mais qui ne devait être publié en Russie qu'en
1811, et véritablement connu en France qu'en 1817. Celle-ci l'avait
communiqué à son fils Louis; et les trois amis, Lamartine, Virieu et
Vignet, avaient emporté dans une promenade le précieux manuscrit et en
avaient dévoré les pages émouvantes. Lamartine avait terminé la
lecture au milieu d'un profond silence. «Nous nous levâmes alors,
ajoute-t-il, nous rejoignîmes nos camarades, et nous reprîmes avec eux
la descente de Virieu-le-Grand. Mais cette lecture nous avait mis sur
le front un sceau de mélancolie et de gravité qui n'était pas de notre
âge et qui distinguait notre époque de celles qui nous précédaient et
qui nous suivaient.» Il y avait donc, dans l'émotion des jeunes
lecteurs du _Lépreux_, plus que l'impression causée par le récit d'une
grande infortune; on y sentait l'effet d'une disposition intime et
permanente qu'il était intéressant de noter. Nous verrons plus tard
combien cela était vrai pour Lamartine; il nous apprend qu'il en était
de même pour Louis de Vignet. Celui-ci «savait par cœur, nous
rapporte son illustre ami, _Les Nuits d'Young_ et les sublimes
passages de _Werther_, d'_Atala_, de _René_.... En tout, c'était la
figure de Werther, amoureux, pensif, désespéré, tel que le capricieux
génie de Gœthe venait de le jeter dans l'imagination de l'Europe,
pour y vivre longtemps de ses larmes et de son sang. Jamais la
mélancolie maladive n'incarna son image plus complète sur des traits
humains que dans cette figure. On ne pouvait rester ni léger, ni
indifférent en le voyant; il semblait porter un secret de tristesse.»
Ailleurs, Lamartine est encore revenu à la mémoire de Vignet, et en a
fait un portrait poétique, où ce jeune homme, «né dans les jours
sombres,» et élevé au milieu des paysages sévères de la Savoie, nous
apparaît dans l'attitude d'une «plaintive rêverie.»
Ces révélations prouvent qu'une sorte de nostalgie s'était emparée de
la jeunesse, sans distinction entre le caractère des maisons où
l'instruction lui était distribuée. Il paraît qu'à cet égard, du
moins, on y rencontrait un même esprit. Mais je ne pense pas qu'une si
triste unité puisse être regrettée par personne.
Il ne faudrait pas croire, qu'échappés des collèges, les jeunes gens
entrassent dans une phase définitive de santé morale. Si beaucoup
d'entre eux se jetaient dans la vie militaire et si des idées de
gloire chassaient de leur cerveau les rêveries maladives, il en était
aussi qui, dans l'oisiveté qui les étouffait, conservaient, comme l'a
dit Nodier, «un besoin profond et douloureux d'épreuves, d'agitations,
de souffrances et surtout de changement.»
Sans doute, dans les manifestations de cette maladie, il faut faire la
part de l'exagération, de la mode. Il paraît bien que, parmi ceux qui
se montraient atteints du mal du temps, un assez grand nombre
cherchait seulement à exciter l'intérêt. L'observateur, dont j'ai
reproduit un passage sur la secte des sentimentaux, ajoutait: «Les
sentimentaux ont leurs hypocrites, comme les vrais dévots ont leurs
Tartuffes.» Plus tard, dans le numéro, daté du 3 octobre 1812, de
l'_Hermite de la Chaussée-d'Antin_, M. de Jouy, parlant de la demeure
de Jean-Jacques Rousseau à Montmorency, et constatant les hommages
périodiques dont elle était l'objet, faisait ces curieuses remarques:
«J'aurais assez mauvaise opinion, je l'avoue, de celui qui
parcourerait avec indifférence cette habitation d'un grand homme, mais
ce respect pour l'auteur de quelques beaux écrits empêche-t-il de
trouver excessivement ridicule cette dame qui vient tous les ans, à
pareil jour, à cet hermitage célèbre pour s'y rouler par terre avec
des spasmes convulsifs, comme en éprouvaient certains dévots sur le
tombeau du diacre Pâris? Empêche-t-il de trouver un peu d'exagération
dans ces larmes que j'ai vu verser par une jeune mère et sa fille dans
la chambre d'un homme qui mit ses enfants à l'hôpital? Empêche-t-il de
rire de cette foule de pèlerins qui ne sont venus là que pour inscrire
leurs noms sur les murailles du jardin, et jusque sur le buste du
héros, dont la joue droite est couverte tout entière par le nom de M.
Thoté?» La même affectation se retrouve dans certaines habitudes
sociales, par exemple dans le costume. En général, on imitait les
vêtements autant, ou plus que les passions de ses héros. «Le plus
flatteur triomphe d'un jeune France en ce temps-là (1797), consistait
à obtenir des parents de porter l'habit bleu de ciel et la culotte
jaune de Werther.» Ainsi, la convention se substituait souvent au
naturel, mais, au fond, le mal n'existait que trop réellement.
X
Les Etrangers
ANGLETERRE.--ALLEMAGNE.--ITALIE.
Pendant que la France présentait ce regrettable spectacle, quel était
au dehors l'état des esprits? C'est ce qu'il importe de rechercher
ici, pour être à même d'apprécier l'influence que notre pays a pu
recevoir du dehors.
L'Angleterre voyait alors fleurir un poète illustre qui devenait le
chef incontesté de l'école de la mélancolie, et qui fondait même celle
du désespoir. J'ai nommé lord Byron.
Investi encore enfant d'un titre aristocratique, il prend possession à
dix-huit ans d'un vaste manoir, d'une antique abbaye solitaire.
D'abord, il s'abandonne à toute la fougue de son naturel; mais il
paraît vite se lasser de ses folies, et tout jeune encore, il se
montre déjà blasé. Ayant «prodigué tout son été dans le beau mois de
mai», ne pouvant plus voir refleurir en lui «la fraîcheur du cœur, il
contemple avec une triste indifférence le monde qui s'ouvre devant
lui.» Profondément irritable, avide d'originalité, il rompt en visière
avec quiconque gêne ou contrarie ses goûts; il brave, il excite à
plaisir l'opinion publique. Il affecte de n'avoir jamais eu qu'un ami
qu'il a perdu, et cet ami qu'était-il? un chien.
Adolescent, il aimait les courses vagabondes à travers les bois et les
montagnes de son pays; homme fait, un instinct inquiet, un besoin de
mouvement et de nouveauté, l'aiguillon enfin de l'ennui le poussent
vers des pays lointains. Il parcourt la France, la Suisse, l'Italie,
la Grèce. Tantôt on le voit sur une frêle embarcation défier la
tempête au milieu du lac Léman; tantôt, au galop de son cheval, il
dévore les plages de l'Adriatique; tantôt, il tente à la nage la
traversée de l'Hellespont, fatale à Léandre. Mais ni le plaisir, ni
les voyages ne l'arrachent à son incurable tristesse. Il ne fait que
changer le théâtre de ses chagrins, et pour achever cette existence
courte et troublée il va se battre pour la libération de la Grèce, et
il meurt au moment où il se prépare à attaquer la citadelle de
Lépante. Homme extraordinaire par la hauteur, par l'énergie du
caractère autant que par le don de poésie, mais se rapprochant du
vulgaire par ses passions, il présente un mélange d'éléments
disparates qui ne sont pas également avouables, mais il a cherché à
s'entourer aux yeux du public d'une grandeur idéale et n'a pas craint
d'en emprunter le caractère à un type maudit.
Écoutez comme à dix-huit ans il parle de sa destinée: «Ah! dit-il,
quoique je sois d'un naturel hautain, bizarre, impétueux, dominé par
le caprice, la proie de mille erreurs qui préparent ma chute, je
voudrais tomber seul.» Ainsi à ses yeux sa perte est inévitable; il
est l'instrument d'une puissance surnaturelle et il s'y résigne. Les
témoins de son séjour à Coppet, ont remarqué qu'il tenait à paraître
«amer, sarcastique, prenant plaisir à scandaliser par des propos
irréligieux le puritanisme de la société de Genève, enfin qu'il
s'amusait à se donner des airs sataniques.» Lui-même raconte qu'un
jour à son apparition dans le salon de Mme de Staël, une dame anglaise
s'évanouit, ou prétendit s'évanouir, et que toutes les personnes
présentes «firent une mine, comme si sa majesté satanique était entrée
dans la chambre.» Quand Mme Lamb eut composé son _Glenarvon_ où elle
peint Byron sous les traits d'un Don Juan insolent et cruel et comme
une figure infernale, Byron n'hésita pas à autoriser la publication de
ce roman qui flattait en lui un amour-propre bien singulièrement
placé. Du reste, son genre de beauté favorisait cette transfiguration.
Son front noble et élevé semblait le siège d'une intelligence plus
qu'humaine, et il n'était pas jusqu'à cette difformité légère qui
déparait un de ses pieds, qui ne concourût à son prestige, en
rappelant l'idée de quelque ange foudroyé, gardant les marques de la
chute qui l'a précipité du ciel.
C'est aussi pour le type infernal que sa prédilection s'accuse dans
ses premiers écrits. On connaît son portrait de _Conrad_ dans le
_Corsaire_; «il y avait dans son dédain le sourire d'un démon que
suscitaient à la fois des émotions de rage et de crainte, et là où
s'adressait le geste farouche de sa colère, l'espérance s'évanouissait
et la pitié fuyait en soupirant..... Solitaire, farouche et bizarre,
si son nom répandait l'effroi, si ses actions étonnaient, ceux qui le
craignaient n'osaient le mépriser.»
_Lara_ est le digne frère de Conrad. «Il y avait en lui un mépris
continuel de tout, comme s'il avait essuyé déjà ce qui peut survenir
de pire. Il vivait étranger sur la terre, comme un esprit errant et
rejeté d'un autre monde. Livré à des passions ardentes, leurs ravages
avaient semé la désolation sur ses pas, et n'avaient laissé à ses
meilleurs sentiments qu'un trouble intérieur et les réflexions
cruelles qu'inspire une vie agitée par les tempêtes.»
Quand à _Manfred_, que je ne puis séparer de Conrad et de Lara, bien
qu'il n'ait vu le jour qu'après 1815, son désespoir est plus immense
encore. Le poète l'a placé au milieu d'une scène fantastique. C'est au
sommet des Alpes, c'est dans la région des glaces et de la foudre que
Manfred agit et parle. Il ose défier les éléments et entrer en lutte
avec les esprits. C'est une sorte de Faust auquel celui de Gœthe n'a
pas été inutile, quoique Byron s'en soit défendu, et n'ait avoué pour
son œuvre de rapport de filiation qu'avec le prométhée d'Eschyle;
mais c'est un Faust gigantesque et démesuré. Au début, dirai-je de ce
poème ou de ce drame? Manfred veut en finir avec la vie. Il fait appel
aux forces destructives de la nature: il montre «les vapeurs qui
s'amoncellent autour des glaciers; les nuages qui se forment sous ses
pas en flocons blanchâtres et sulfureux, semblables à l'écume qui
jaillit au-dessus des abîmes infernaux, dont chaque vague
bouillonnante va se briser sur un rivage où les damnés sont réunis
comme les cailloux sur celui de la mer.» Trompé dans l'accomplissement
de son vœu d'anéantissement, Manfred voit apparaître la fée des
Alpes, il lui raconte sa vie passée, sa jeunesse solitaire, comment il
descendait dans les caveaux pour interroger la mort, et par quelle
étude des sciences secrètes, il s'était familiarisé avec les esprits
qui peuplent l'infini. Il périt enfin, mais conservant jusque dans la
mort son indomptable fermeté, et son arrogance monstrueuse. Manfred,
Lara, le Corsaire, forment donc une trilogie qui, avec quelques
variantes, offre un personnage unique tenant plus du démon que de
l'homme.
On ne saurait en douter, dans ces productions étranges, Byron a voulu
placer quelques-uns des traits sous lesquels il aimait à se montrer
lui-même. Sans doute, on peut dire avec M. Montégut «qu'il est
impossible de voir en elles des types humains, ni des types du temps
présent.» Sans doute, les proportions de ces personnages sont
excessives. Mais en les dépouillant des exagérations de forme dont
l'auteur les a entourés, ils figurent le caractère ennuyé, chagrin et
hautain qu'affichait lord Byron.
Dans ses autres œuvres, le poète a tempéré sa manière. Il a renoncé à
l'appareil de la terreur; mais ses héros sont toujours attristés. Qui
ne connaît ce portrait de _Childe Harold_? «Avant que le premier terme
de sa vie fut passé, Harold éprouva le goût de la satiété. Il avait
parcouru tous les dédales du vice, sans jamais réparer ses torts. Or,
Childe Harold avait le cœur malade. Il voulait s'éloigner de ses
compagnons de débauche; on dit que parfois une larme brillait dans ses
yeux sombres et humides, mais l'orgueil l'y glaçait souvent. Il allait
errer seul à l'écart et dans une rêverie sans charme. Il résolut enfin
de quitter sa patrie... Rassasié de plaisirs, il soupirait presque
après le malheur: pour changer de théâtre, il serait descendu
volontiers même dans le séjour des ombres.» Tel est l'état de spleen
dans lequel il entreprend son pèlerinage où je ne le suivrai pas. Je
remarquerai seulement que son passage en Suisse fournit au poète
l'occasion d'exprimer son admiration pour Rousseau dont il recueille
pieusement les traces dans les lieux illustrés par son souvenir.
Inutile d'ajouter, d'ailleurs, que Childe Harold par son ennui
représente Byron lui-même.