bien facile de constater l'imitation. Werther est le véritable
inspirateur du _Proscrit_. L'auteur ne se défend pas de l'avoir pris
pour modèle, et, dans le cours du roman, il en parle en plusieurs
endroits. Introduit dans la demeure d'un ami, le proscrit y trouve
d'abord la Bible, Klopstock, Shakespeare, Richardson, Rousseau; mais
écoutons la suite: «Lovely me pressa doucement la main, me fixa d'un
air mystérieux, tira de son rayon une boite d'ébène, l'ouvrit avec
précaution et en ôta un volume enveloppé dans un crêpe.--Encore un
ami, dit-il, en me le présentant: c'était Werther. Je l'avouerai,
j'avais vingt ans et je voyais Werther pour la première fois! Lovely
remua la tête et soupira.--Je lirai ton Werther, m'écriai-je!--Vois,
dit-il, comme ces pages sont usées. Quand je vins parcourir ces
montagnes, cet ami m'était resté; je le portais sur mon cœur, je le
mouillais de mes larmes; j'attachais tour à tour sur lui mes yeux et
mes lèvres brûlantes, je le lisais tout haut et il peuplait ma
solitude.» Ainsi sur trois ou quatre personnages que contient le roman
en voici déjà deux qui adorent ou vont adorer Werther; Stella
appartient au même culte. Bien plus, c'est le livre de Werther qui
devient le trait d'union entre Stella et le proscrit. La première fois
que celui-ci rencontre la jeune femme, elle était assise dans la
campagne et lisait; en le voyant, elle avait laissé tomber son livre;
mais la conversation engagée étant devenue embarrassante, elle l'avait
repris et le volume intelligent s'était ouvert justement à l'endroit
où Werther voit Charlotte pour la première fois. Le proscrit qui
n'était pas en retard, lui présente aussitôt l'exemplaire dont il
était toujours muni depuis la scène précédente. «Encore Werther,
dit-il.--L'ami des malheureux, réplique Stella»; et grâce à cette
communauté de lecture, l'intimité fait entre eux de rapides progrès.
En un mot, ce roman n'est qu'une glorification de Werther; on n'y
parle, on n'y sent que d'après Werther, et les malheurs particuliers
des héros du livre de Nodier ne sont guère qu'un prétexte pour écrire
un pastiche littéraire.
Les mêmes observations peuvent s'appliquer au _Peintre de Saltzbourg_.
Ici encore, l'imitation de Werther est flagrante. Le héros, qui est
Allemand, parle de sa résolution de consacrer «à son cher Werther une
fosse d'herbe ondoyante comme il l'a souvent désirée.» Il y a plus,
dans une préface de 1840, Nodier a reconnu que le type de Charles
Munster était emprunté à «cette merveilleuse Allemagne, la dernière
patrie des poésies et des croyances de l'Occident,» dont l'influence
littéraire commençait à se faire sentir en 1803 «malgré un
gouvernement peu sentimental et disposé à traiter de ridicule le
langage de la rêverie et des passions, cette expression mélancolique
d'une âme tendre qui cherche sa pareille en pleurant et qui pleure
encore après l'avoir trouvée parce que toutes les joies du cœur ont
des larmes, et cet élan de sensibilité qui est tentée de tout et que
rien ne satisfait.» Il est vrai que Nodier affirme aussi qu'il
s'identifiait alors avec son modèle, et qu'«il y avait tant de vérité
au fond de cette fiction, dans ses rapports avec son organisation
particulière, qu'elle lui faisait prévoir jusqu'à des malheurs qu'il
se préparait, mais qu'il n'avait pas encore subis.» Cependant, en
écrivant ce livre, il paraît avoir obéi surtout au besoin de
reproduire un genre littéraire allemand. Mais il faut noter que, dans
cette circonstance, il voyait un peu l'Allemagne à travers une
contrefaçon française, puisque son roman fut plus particulièrement
inspiré, nous dit-il, par la lecture du chant de Schwarzbourg de
Ramond, qu'il a même traduit presque littéralement en vers.
Pour justifier les remarques qui précèdent, il suffit de résumer
quelques traits de ce _Journal d'un cœur souffrant_, sous-titre qui
rappelle encore «les souffrances du jeune Werther.» Rien à dire des
rôles secondaires, si ce n'est qu'un des comparses a recours au
suicide pour échapper à ses chagrins; le principal personnage seul
mérite une courte analyse. Charles Munster est une victime des
discordes politiques; il est exilé; de plus, il souffre d'un amour
malheureux. Il se dépeint ainsi lui-même: «A vingt-trois ans, je suis
cruellement désabusé de toutes les choses de la terre, et je suis
entré dans un grand dédain du monde et de moi-même, car j'ai vu qu'il
n'y avait qu'affliction dans la nature et que le cœur de l'homme
n'était qu'amertume.» Son chagrin, d'ailleurs, est le plus souvent
calme; il ne s'arrête pas à la tentation du suicide, et, s'il forme
quelque vœu d'amour désespéré, il l'oublie vite. Il vit le plus
souvent seul avec la nature. Renouvelant l'expression de René sur le
retour de la saison des tempêtes, il se promet plus «de ravissement»
de l'hiver que des beaux jours, et il se plaît à en tracer le
tableau. Cependant, à la fin, le malheur use ses forces, et
l'épilogue, ajouté à son journal par une main amie, nous le montre se
rendant à une abbaye où il veut finir ses jours «ayant les cheveux
épars, la barbe longue, le teint hâve, les yeux égarés, et, malgré la
rigueur de la saison, ne portant pour vêtement qu'une espèce de
tunique grossière, fermée sur la poitrine avec une ceinture de laine»
en un mot, portant les traces «d'une profonde aliénation d'esprit.»
Enfin, l'auteur nous apprend qu'à la suite d'un débordement du Danube,
on a retrouvé son corps inanimé aux pieds des murs du couvent, dans
lequel il allait chercher un dernier asile.
Je ne jugerai pas le _Peintre de Saltzbourg_. Charles Nodier l'a fait
mieux que personne ne le saurait faire. Aux gens d'esprit, c'est peine
perdue de conter leurs défauts. Ils les savent de reste, et sont les
premiers, sinon à s'en corriger, du moins à s'en accuser. Il est donc
convenu, de bonne grâce, que son roman péchait «en réunissant au
suprême degré les deux grands défauts de l'école germanique, la
naïveté maniérée et l'enthousiasme de la tête.» Et n'a-t-il pas fait
mieux? Ne s'est-il pas amusé à nous donner de sa propre main la
parodie des Werther et des d'Olban? Dans un récit, d'ailleurs beaucoup
trop libre, intitulé: _Le dernier chapitre de mon Roman_, et qui est
de la même année que le _Peintre de Saltzbourg_, il nous introduit
dans une réunion de ce temps, un bal à la Société Olympique, et après
avoir passé en revue quelques personnages remarquables, il en décrit
un autre qui, «le chapeau rabattu, les bras croisés et l'air pensif,
s'égare tristement de groupe en groupe sans adresser la parole à qui
que ce soit.» Ce jeune homme porte un pantalon jaune et un habit bleu
de ciel, pour avoir une conformité de plus avec Werther dont il a fait
son héros. Le roman de Gœthe étant tombé dans ses mains alors qu'il
avait vingt ans, il conçut le projet d'en faire le guide de sa
conduite. «Dès ce moment, il s'occupa exclusivement de toutes les
études qui pouvaient le rapprocher de son modèle. A une Charlotte
près, l'imitation était déjà frappante de vérité; mais il était bien
décidé à compléter la ressemblance, et son imagination spleenetique se
familiarisait tous les jours de plus en plus avec le fatal dénoûment.
Enfin, il ne s'agissait plus que de découvrir son héroïne et de fixer
la durée de l'attaque. Il compulsa toutes les éditions de Werther pour
se déterminer sur ce point essentiel.» Mais ce plan si bien conçu n'a
pu s'exécuter. Le pauvre jeune homme n'a pas réussi à être malheureux
en amour. Il lui a donc fallu renoncer à devenir tout à fait un
Werther. Tel est le badinage où se joue Nodier, et qui prouve la
justesse de ce qu'on a dit de lui: «Il y a de l'Arioste dans ce
Werther.» Sachons-lui gré, d'ailleurs, de n'avoir pas poussé
l'imitation de Gœthe et de Ramond jusqu'à célébrer avec eux le
suicide. Contre cette coupable folie, il cherche une arme dans la
religion; et, dans un autre écrit de cette même année 1803, les
_Méditations du cloître_, signalant les ravages qu'ont faits parmi ses
contemporains «la hache des bourreaux et le pistolet de Werther,» il
s'adresse au pouvoir, et, dans un mouvement, cette fois parti du
cœur, il jette, à peu près comme l'avait fait Senancour, ce cri des
temps troublés: «Cette génération se lève et vous demande des
cloîtres!»
Concluons: si Nodier appartient à l'école de la mélancolie, il n'y
appartient que sous certaines réserves. Néanmoins, il conserva
toujours quelque réminiscence de ses débuts. A l'époque même où,
dégagé des liens dans lesquels il s'était plu à s'envelopper, il
exprime des idées et des sentiments plus originaux, lorsque, sous la
Restauration et depuis, il donne au public des romans, des nouvelles
tirés de son propre fonds, on y retrouve la trace de ses anciennes
habitudes. Dans le roman de _Clémentine_, il déclare être en sympathie
de sentiments avec un certain Maxime Odin, dont il retrace l'ardeur
inquiète. Il n'est presque aucun de ses ouvrages qui ne se termine par
un dénouement violent; la mort inopinée est le «_Deus ex machinâ_» de
tous ces récits, et la liste de ses héroïnes n'est guère qu'un long
martyrologe. Il est certain que, dans l'imagination de l'aimable
conteur, il était toujours resté un petit coin pour le lugubre et le
ténébreux.
Si la mesure et le naturel manquent souvent à Nodier, ces qualités se
retrouvent chez deux femmes qui, comme lui, et à la même époque, se
sont fait connaître par des romans.
L'une est l'auteur d'_Adèle de Sénanges_ (1793) et je n'en veux dire
qu'un mot. Dans ce récit composé en Angleterre, au milieu des plus
cruels chagrins de famille, des douleurs de l'émigration et des
étreintes de la gêne, Mme de Flahaut met en scène un anglais, le jeune
lord Sydenham, qui se déclare atteint «d'une mélancolie qui le
poursuit et lui rend importuns les plaisirs de la société.» Ce
caractère est un mélange de l'anglais de _Caliste_ qui l'avait
précédé, et d'_Oswald_ qui l'a suivi. Mais il est à peine indiqué. En
traitant un sujet à peu près semblable, Mme de Krudener y apporta plus
de développement. C'est d'elle que j'ai maintenant à parler.
Mme de Krudener était née à Riga. Élevée dans ce pays un peu sauvage,
elle en avait beaucoup aimé la nature sévère et triste. Elle vint à
Paris au mois de juin 1789. Elle avait alors vingt-trois ans. Elle
était à la fois amie du luxe et de la simplicité, et au milieu de sa
vie élégante, elle trouvait le temps d'aller visiter Bernardin de
Saint-Pierre, dans son humble retraite du faubourg Saint-Marceau. Plus
tard, elle fit un séjour à Lauzanne, et bientôt se lia avec la
société qui entourait Mme de Staël. Mais les événenements du dehors
devaient venir la poursuivre dans cet asile bienveillant. Comme tant
d'autres étrangers illustres, elle ressentit les effets de nos
malheurs. L'invasion française de 1798 la força à s'éloigner de la
Suisse. Elle y revint cependant quand le torrent eut passé; elle
revint aussi en France, et ce fut à Paris qu'elle publia, au mois de
décembre 1803, avec un brillant succès, le roman de _Valérie_. Plus
tard, et de retour dans sa patrie, cette femme qui avait connu tous
les orages de la passion, étonna le monde par une conversion
éclatante, et après des incidents divers qui lui donnèrent, dans
quelques grands faits de l'histoire de l'Europe, un rôle important,
elle succomba, en 1824, à l'excès de rigueurs ascétiques qui avaient
miné sa santé. Mais au moment où elle écrivait _Valérie_, Mme de
Krudener était loin de ces hauteurs mystiques, et les divers incidents
de sa vie pouvaient expliquer une disposition mélancolique.
Cette disposition se personnifie dans ce roman moins en Valérie
elle-même, qu'en celui qui l'aime, Gustave de Linar. Ce jeune homme a
toujours eu le goût de la vie solitaire. Un fragment du journal que
tenait sa mère nous le dépeint ainsi: «Il se promène souvent seul,
beaucoup avec Ossian, qu'il sait presque par cœur. Un singulier
mélange d'exaltation guerrière et d'une indolence abandonnée aux
longues rêveries, le fait passer tour à tour d'une vivacité extrême à
une extrême tristesse qui lui fait répandre des larmes.» Plus tard,
lui-même écrit: «Le comte trouve que je ressemble beaucoup à mon père,
que j'ai dans mon regard la même mélancolie; il me reproche d'être,
comme lui, presque sauvage, et de craindre trop le monde.» En effet,
son imagination le reporte vers les montagnes où s'est écoulée son
adolescence. «Ernest, écrit-il, de Luben, à son fidèle ami, plus que
jamais elle est dans mon cœur, cette secrète agitation qui tantôt
portait mes pas vers les sommets escarpés des Roullen, tantôt sur nos
grèves désertes. Ah! tu le sais, je n'y étais pas seul: la solitude
des mers, leur vaste silence ou leur orageuse activité, le vol
incertain de l'alcyon, le cri mélancolique de l'oiseau qui aime nos
régions glacées, la triste et douce clarté de nos aurores boréales,
tout nourrissait les vagues et ravissantes inquiétudes de ma jeunesse.
Que de fois dévoré par la fièvre de mon cœur, j'eusse voulu, comme
l'aigle des montagnes, me baigner dans un nuage et renouveler ma vie!
Que de fois, j'eusse voulu me plonger dans l'abîme de ces mers
dévorantes, et tirer de tous les éléments, de toutes les secousses une
nouvelle énergie, quand je sentais des feux qui me consumaient!» Et il
ajoute: «Ernest, j'ai quitté tous ces témoins de mon inquiète
existence, mais partout j'en retrouve d'autres; j'ai changé de ciel,
mais j'ai emporté avec moi mes fantastiques songes et mes vœux
immodérés.»
Une nature si ardente et si tendre devait être pour l'amour une proie
facile: Gustave subit le charme de Valérie, et la violence de l'amour
combattu altère gravement sa santé. La maladie du corps cède enfin,
mais le mal moral n'est pas guéri. Il se plaint d'être inutile et
incompris, de porter avec lui un principe qui le dévore. Il entrevoit
sa mort prochaine; elle lui sourit comme le terme de son malheur. Mais
ce dénouement, il ne cherche pas à le précipiter. Son affection
filiale, ses sentiments religieux le lui défendent. Il supportera donc
la vie, mais il ne peut plus soutenir la vue de Valérie: la prudence,
l'honneur lui ordonnent de la fuir. Il cherche et trouve un instant de
repos à la Grande-Chartreuse de B... d'où il repart pour les Apennins.
Il y écrit ces lignes: «Ne me plains pas, Ernest, la douleur sans
remords porte en soi une mélancolie qui a pour elle des larmes qui ne
sont pas sans volupté. Chaque moment ne tombe pas tristement sur mon
cœur; souvent il y a des repos, des intervalles où une espèce
d'attendrissement, une vague rêverie qui n'est pas sans charme vient
me bercer.» Mais pour avoir son charme et sa volupté, la tristesse
n'en brise pas moins le cœur, et Gustave rend enfin le dernier
soupir, soutenu par la religion et par l'amitié.
Ce ne fut un mystère pour personne dans le monde où vivait Mme de
Krudener, que les personnages du roman de _Valérie_ étaient empruntés,
pour la plus grande partie, à la réalité. Comme Valérie est Mme de
Krudener elle-même, Gustave de Linar est un certain Alexandre de
Stakief qui éprouva pour elle une grande passion. Il se peut que
plusieurs des impressions que l'auteur prête à ce jeune homme, quand
il parle de ses vieux souvenirs et de son goût pour la nature, soient
des réminiscences des impressions que Mme de Krudener avait gardées de
sa propre enfance, et qu'elle se soit plus d'une fois exprimée par la
bouche de Gustave aussi bien que par celle de Valérie; mais on ne peut
douter que son mélancolique Scandinave, comme on l'a appelé, n'ait
vraiment existé avec la physionomie que lui donne le roman; et c'est à
cela que le héros de _Valérie_ doit ce cachet de personnalité qui le
distingue de ses devanciers et de ses successeurs. Mais en prenant
pour sujet de son œuvre ce type nouveau de la maladie du siècle, Mme
de Krudener n'a pas suivi les inspirations du hasard; elle a obéi à
ses préférences intimes, et l'on peut en conclure qu'elle appartenait
au même ordre d'esprits que celui dont elle a tracé un si vivant
tableau. Reconnaissons d'ailleurs à son roman, comme à celui de Mme de
Flahaut, ce mérite que leur morale est irréprochable, qu'ils ont su
concilier la mélancolie et la vertu, et que dans la lutte entre le
devoir et la passion, c'est au devoir qu'ils ont donné l'avantage.
Cette exception, rare dans la littérature que nous étudions, méritait
d'être signalée. On ne la retrouve pas dans l'écrit célèbre que je
vais examiner.
L'étude des romanciers m'amène, en effet, à parler de Benjamin
Constant. Déjà, j'ai prononcé son nom à propos des amis de Mme de
Staël; mais par la nature et par la date de celui de ses ouvrages que
je veux surtout examiner, c'est ici seulement que je devais m'en
occuper avec quelque étendue.
VIII
Benjamin Constant
Benjamin Constant est né à Lausanne. Élevé d'abord par un père dont la
froideur apparente comprimait la tendresse, il suit les universités
d'Angleterre et d'Allemagne. De bonne heure il se trouve introduit
dans l'intimité d'une femme distinguée, mais alors morose, isolée,
dont il a été question plus haut, Mme de Charrière; avec elle il
aborde dans de longues conversations et sous toutes ses faces le
problème de notre destinée. Sa jeunesse, d'ailleurs, n'est pas exempte
de folies. Instruit par une expérience précoce des tristesses de la
vie comme de ses charmes, il en est déjà rassasié, et l'abus de
l'analyse le conduit à railler tous ses sentiments, et sa raillerie
elle-même.
Un jour en 1787, il s'échappe de la maison paternelle pour courir en
Angleterre. De Douvres, il écrit à Mme de Charrière: «Je me
représentai, moi, pauvre diable, ayant manqué tous mes projets, plus
ennuyé, plus malheureux, plus fatigué que jamais de ma triste vie. Je
me figurai ce pauvre père trompé dans toutes ses espérances, n'ayant
pour consolation dans sa vieillesse qu'un homme aux yeux duquel, à
vingt ans, tout était décoloré, sans activité, sans énergie, sans
désirs, ayant le morne silence de la passion contrariée, sans se
livrer aux élans de l'espérance qui nous ranime et nous donne de
nouvelles forces. J'étais abattu, je souffrais, je pleurais. Si
j'avais eu là mon consolant opium, c'eût été le bon moment pour
achever, en l'honneur de l'ennui, le sacrifice manqué par l'amour.»
Mais ces paroles amères qui se terminent par une allusion à une
récente aventure de jeunesse, sont bientôt corrigées par une sorte de
démenti orgueilleux que Benjamin Constant donne à l'aveu de sa
faiblesse: «Ne vous inquiétez absolument pas de ma situation: moi je
m'y amuse comme si c'était celle d'un autre.»
L'année suivante on le retrouve chambellan d'un prince allemand et se
faisant plus d'un ennemi par la liberté de son humeur. Puis il se
marie. Quel est l'état de son âme en ces années? «Je sens plus que
jamais le néant de tout... Je suis quelquefois mélancolique à devenir
fol, d'autres fois mieux, jamais gai ni même sans tristesse pendant
une heure... Je suis parvenu à un point de désabusement tel, que je ne
saurais que désirer si tout dépendait de moi, et que je suis convaincu
que je ne serais dans aucune situation, plus heureux que je le suis
(1790 et 1791).» A propos d'orangers que Mme de Charrière voulait
planter, il lui dit: «Je ne veux rien voir fleurir près de moi; je
veux que tout ce qui m'environne soit triste, languissant et fané.» Et
ailleurs: «J'ai écrit il y a longtemps au malheureux Knecht: je
passerai comme une ombre sur la terre entre le malheur et l'ennui. (17
septembre 1791).» Mais ces sentiments étaient-ils bien sincères? non,
et il l'avoue ailleurs: «Je suis las, s'écrie-t-il, le 17 mai 1792, je
suis las d'être égoïste, de persifler mes propres sentiments, de me
persuader à moi-même que je n'ai plus ni l'amour du bien, ni la haine
du mal. Puisqu'avec toute cette affectation d'expérience, de
profondeur, de machiavélisme, d'apathie, je ne suis pas plus heureux,
au diable la gloire de la satiété! Je rouvre mon âme à toutes les
impressions; je veux redevenir confiant, crédule, enthousiaste, et
faire succéder à ma vieillesse prématurée, qui n'a fait que tout
décolorer à mes yeux, une nouvelle jeunesse qui embellisse tout et me
rende le bonheur.» Cependant, il revient vite aux habitudes
contraires, à la seconde nature qu'il s'est donnée. Le 17 décembre
1792, il se dépeint encore «blasé de tout, ennuyé de tout, amer,
égoïste, avec une sorte de sensibilité qui ne sert qu'à le tourmenter;
mobile au point d'en passer pour fol, et sujet à des accès de
mélancolie qui interrompent tous ses plans.» Et Chênedollé qui le
rencontrait à Coppet, en 1797, disait de lui: «Il n'y a plus là ni
cœur, ni enthousiasme.» Le reste de cette vie agitée appartient à
l'histoire. Je rappellerai seulement qu'exilé en 1803, il se réfugia
en Allemagne, où il fréquenta les écrivains en vogue. Ce fut pendant
la durée de l'Empire et pendant les loisirs qu'elle lui fit, qu'il
conçut et qu'il composa le roman d'_Adolphe_, publié seulement en
1816.
Adolphe est un jeune Allemand. Il vient d'achever à l'Université de
Gœttingue de brillantes études menées de front avec une vie mal
dirigée. Dès cette époque, il porte en lui un germe de tristesse et
d'ennui qu'il attribue à la société de son père, homme généreux, mais
rigide auprès duquel il n'éprouvait que de la contrainte, et surtout à
de longs entretiens avec une femme âgée et mécontente de la vie,
vivant retirée dans son château «n'ayant que son esprit pour ressource
et analysant tout avec son esprit.»--«Pendant près d'un an, dit
Adolphe, dans nos conversations inépuisables, nous avions envisagé la
vie sous toutes ses faces et la mort toujours pour terme de tout, et
après avoir tant causé de la mort avec elle, j'avais vu la mort la
frapper à mes yeux. Cet événement m'avait rempli d'un sentiment
d'incertitude sur la destinée et d'une rêverie vague qui ne
m'abandonnaient pas. Je trouvais qu'aucun but ne valait la peine
d'aucun effort.» C'est dans cette disposition qu'il consume au fond
d'une petite ville une existence sans utilité et sans attrait. Son
esprit ironique lui attire des inimitiés dans un monde où la
convention et l'usage décident de tout. Mais en même temps il y
rencontre une Polonaise «célèbre par sa beauté, quoiqu'elle ne fût
plus de la première jeunesse.» Par un sentiment de vanité, joint à un
vague désir de bonheur, il désire lui plaire, et même, entraîné par
son imagination, il croit l'aimer. Étrange contradiction, à peine se
voit-il aimé lui-même qu'il pressent le terme de ce qu'il a pris pour
de l'amour. Dans la liaison qu'il a contractée, il ne tarde pas à voir
moins le bonheur qu'il a souhaité, que la dépendance à laquelle il
s'est soumis. L'assiduité qu'Ellénore demande lui devient une gêne.
Pourtant il ne s'éloigne pas d'elle, et quand son père le rappelle
auprès de lui, sur les instances d'Ellénore, il sollicite un délai de
quelques mois. Mais à peine a-t-il obtenu ce sursis qu'il le regrette,
et n'y voit plus que la prolongation de son esclavage. Alors éclate
entre eux un échange de dures récriminations et une scène violente
qu'il déplore aussitôt qu'il l'a provoquée. Cependant le terme fixé
par son père est arrivé. Il part. Se réjouit-il de sa liberté
reconquise? Nullement. Il n'a jamais mieux senti le prix d'une
intimité qui est devenue nécessaire à son existence, et bientôt il
renoue dans un autre lieu les liens qu'il avait tant souhaité de
rompre. _Cælum non animum mutat._ Faut-il suivre pas à pas l'histoire
de cette triste union? Alternatives incessantes de disputes et de
réconciliations; fatigue, chez l'un, d'un joug qu'il n'a pas la force
de secouer; chez l'autre, amertume d'un amour qu'elle sait n'être pas
partagé; opposition toujours renaissante de deux caractères
incompatibles fatalement réunis, de deux existences inconciliables qui
ne se peuvent séparer: tel est le thème sur lequel se déroulent les
variations du livre.
Le dénouement fatal arrive enfin; Adolphe écrit à son père qu'il
consent à se séparer d'Ellénore. Cet engagement pris, il en redoute
déjà l'accomplissement. Mais la lettre même qui le contient est remise
à Ellénore. Celle-ci ne peut survivre à ce coup, et ne tarde pas
expirer.
Adolphe retrouve alors toute l'étendue de sa solitude; étranger à
toute la terre, il regrette le temps où sa vie avait un intérêt et se
réfléchissait dans une autre. Une sorte de conclusion de l'ouvrage
nous apprend qu'il ne fît plus que végéter, qu'il ne sût faire aucun
usage de la liberté qu'il avait si souvent invoquée, prouvant ainsi
qu'on peut bien «changer de situation, mais qu'on transporte dans
chacune le tourment dont on espérait se délivrer; et que, comme on ne
se corrige pas en se déplaçant, l'on se trouve seulement avoir ajouté
des remords aux regrets, et des fautes aux souffrances.»