Cependant cette vie à la fois inutile et malheureuse, Obermann ne

comprend que trop qu'il lui importe d'en sortir. Le renversement subit

de sa fortune lui fait, d'ailleurs, une loi de l'activité. Mais aucune

considération ne peut triompher de son apathie et de son indécision.

Dans le cours de ses méditations sur le meilleur parti à prendre, le

découragement s'empare de lui, et il en arrive à envisager une

solution suprême qui conviendrait à son désespoir. Il écrit à son ami:

«Des idées sombres, mais tranquilles, me deviennent plus familières.

Je songe à ceux qui, le matin de leurs jours, ont trouvé leur

éternelle nuit; ce sentiment me repose et me console, c'est l'instinct

du soir.» Il examine alors les objections qui s'élèvent contre le

suicide: les devoirs envers l'amitié, la patrie, l'humanité. Il croit

les réfuter par cette raison que, quand on se sent incapable de

remplir un rôle dans le monde, on peut quitter volontairement la vie,

et que le pouvoir de la société ne va pas jusqu'à interdire à l'homme

de disposer de lui-même. Comme si l'être le plus humble ne pouvait

faire quelque bien sur la terre, et si, à défaut de la société, Dieu

ne lui imposait pas de rester à la place où il l'a mis! Toutefois, il

ne décide rien, content de savoir qu'il lui reste, contre l'excès de

ses maux, une ressource toujours prête. Il ne se peut déterminer ni à

vivre ni à mourir. Il continue à végéter. Sans doute, il a encore de

nobles aspirations, mais il manque de la force nécessaire pour les

réaliser. Si quelque lueur inespérée de bonheur brille un instant à

ses yeux, elle s'évanouit bientôt. Sa volonté se soulève un instant,

puis retombe, épuisée de son effort.

Ainsi, flottant sans cesse entre des aspirations stériles et des

désirs impuissants, le triste Obermann paraît près de toucher au fond

de l'abîme. Toutefois, il ne doit pas périr. Le salut lui apparaît

quand il renonce à le chercher en lui-même, quand il songe

sérieusement à ses semblables. Les projets utiles qu'il n'a pas encore

eu le courage d'exécuter, il veut enfin les accomplir. Redevenu riche,

il forme un établissement agricole qui fournit un noble aliment et à

son activité et à sa bienfaisance. Outre ce généreux emploi d'une

partie de ses heures, il en consacre une autre à écrire des leçons de

morale, de philosophie, qui puissent être de quelque profit pour les

hommes. C'est alors que, dépouillé de toute illusion, de toute passion

intéressée, il trouve le calme et la paix qu'il avait si longtemps

cherchés en vain dans la satisfaction de ses goûts personnels.

Tel est le remarquable traité d'Obermann. Il ne clôt pas les travaux

de Senancour sur la solitude, et pour ne pas scinder l'étude de cet

écrivain, je dirai quelques mots de ses derniers écrits.

_Les libres méditations d'un solitaire inconnu_ renferment un grand

nombre de pages consacrées à la description, à l'éloge de la vie

solitaire et à l'analyse de ses effets sur l'âme. L'ouvrage est

précédé par le récit de la vie d'un homme qui aurait habité, jusqu'à

l'âge avancé où il mourut, une grotte de la forêt de Fontainebleau,

dans laquelle on aurait trouvé le manuscrit même des _Méditations_. Ce

vieillard convie chacun à l'imiter. Il invite ceux qui sont restés

dans le monde à enfuir les bruyantes passions; il voudrait voir se

développer des établissements toujours ouverts aux hommes désireux de

la vie cénobitique. Cette solitude ne peut cependant être que le

partage du petit nombre; il en est une autre plus accessible. Le

philosophe inconnu en raconte les charmes; selon lui, elle procure à

l'esprit la modération et la santé, l'oubli des choses vaines, la

continuité dans la possession de soi-même. Voilà sans doute de grands

avantages, et celui qui parle ainsi semble entièrement satisfait de

son état. Cependant, il ne le dissimule pas, il reste en lui un fond

d'inquiétude, un levain de chagrin et d'ennui toujours prêt à se

soulever. Il ne peut l'étouffer que par le travail, quelquefois le

plus rude; pour dompter son âme, il faut qu'il épuise ses forces

physiques. «Je me hâterai, dit-il, de saisir la bêche ou le rabot: je

ne les quitterai pas avant d'y être contraint par le sommeil. Que de

fois je me félicitai d'une vigueur qui me rendait cette diversion

facile. Je plains celui dont la pensée n'est pas moins active, mais à

qui ces occupations et cette lassitude ne sauraient convenir; c'est

celui-là dont la vie est un pénible combat.» Enfin, au moment même où

il vient de se réjouir d'avoir pris le parti de la retraite, il fait

des aveux qui jettent un jour inattendu sur la fragilité du bonheur

qu'il y a trouvé. «Je n'ai pas su me garantir de tous les écarts de la

pensée: la paix dont je jouis est précaire; je l'éprouve quelquefois

avec autant de honte que de découragement. L'ennui revient, il

surmonte tout; il renouvelle de faux besoins, et je me sens inondé

d'amertume. Mais de tels instants sont rares; la fatigue du corps

épuise l'activité trompeuse qui ne me laisserait apercevoir autour de

moi que l'abandon et l'uniformité.»

Pas plus que dans les _Libres méditations_, le portrait de la solitude

n'est flatté dans le roman d'_Isabelle_. Isabelle est un pendant au

livre d'_Obermann_; et on l'a justement appelé un Obermann en jupons.

La donnée du roman est d'une grande simplicité. A la suite

d'événements qu'il est inutile de rapporter, une jeune fille du monde

a résolu de vivre dans une solitude complète. Elle espère y trouver un

soulagement à des regrets très naturels. Sans compter sur le bonheur,

elle cherche du moins à éviter son contraire. Elle croit qu'elle n'est

pas faite pour la vie ordinaire des femmes, qu'elle n'a pas les dons

nécessaires pour vivre dans l'état de mariage, et elle se promet de

n'aimer jamais. Mais l'épreuve de cette existence anormale est pénible

pour elle, et elle est bien loin d'y trouver la paix qu'elle en

attendait. Bien vite désabusée sur les suites de sa bizarre tentative,

elle ne fait rien cependant pour rentrer dans la vie commune. Elle ne

sait pas plus supporter la situation qu'elle s'est faite, que la

rompre. Elle n'accepte ni ne repousse, soit l'amour, soit l'amitié, et

elle meurt n'ayant su remplir ni complètement, ni à temps, les devoirs

qui lui étaient imposés. Sans entrer dans une analyse plus étendue,

citons quelques fragments de ses lettres: «Que je souffre plus ou

moins, ce ne sera pas une différence réelle dans le cours du monde.

Que te dirai-je? Comment me faire entendre? je ne connais pas bien ce

que j'éprouve, et il est possible que j'aie peu de raison de croire ce

dont je reste persuadée... tout m'obsède, tout m'irrite. C'est une

fatigue qui redouble par intervalles; c'est un découragement

universel... tout vient de ma faute, ma perte sera mon ouvrage.

J'appartiens au malheur, l'effroi me pénètre, je gagnerais maintenant

à cesser de vivre... Le rêve dont je suis fatiguée va-t-il finir?...

Dès que nous avons passé la première jeunesse, ce n'est plus qu'un

long désastre: ces regrets forment l'histoire du monde.» Ces fragments

suffisent pour faire connaître la triste Isabelle. Personnage étrange,

dont le caractère n'est pas d'accord avec le sexe, création confuse

qui s'explique moins par le besoin, chez Senancour, de peindre un type

réel, que par le penchant qui porte un auteur à reproduire, à

renouveler, sous des aspects quelquefois peu variés, le premier objet

de son étude et de ses goûts.

On aperçoit maintenant l'unité qui préside à l'existence et à l'œuvre

de Senancour. On peut juger l'une et l'autre.

Que dirai-je de sa vie? Sans doute, des infirmités précoces, des

pertes de famille et d'argent, s'ajoutant au sentiment des malheurs

publics, étaient de nature à assombrir son caractère. Mais n'a-t-il

pas travaillé lui-même à son infortune, en s'isolant volontairement,

en se dérobant au train commun des choses pour lequel il ne se croyait

pas fait, et en se consacrant à un genre de vie exceptionnel et

contraire à la destination de l'homme? De ces premières fautes est née

peut-être, par une juste punition, la série ininterrompue des ennuis

qui ont usé les ressorts de son âme.

Toutefois, s'il est dans une certaine mesure l'artisan de son malheur,

on ne peut l'accuser de s'y complaire. Sa solitude n'est pas oisive;

elle est, au contraire, remplie de labeurs où le travail du corps

alterne avec celui de l'intelligence. Elle n'est pas non plus

orgueilleuse, car loin d'avoir la conscience de facultés supérieures,

Senancour souffre du sentiment de son insuffisance.

Quant aux pages qui ont été le fruit de cette existence solitaire, il

faut blâmer leur auteur de n'avoir pas repoussé nettement la tentation

du suicide et d'être resté dans le doute sur cette question qui exige

une réponse formelle. Mais, reconnaissons-le, jamais il n'atténue

aucun des arguments qu'on lui peut opposer, et il ne cherche pas à

pallier les côtés faibles de ses théories. A côté de son opinion sur

le suicide, il expose consciencieusement celle de son correspondant

inconnu, comme, après avoir décrit les bienfaits de la solitude, il en

révèle tous les maux, avec une exactitude qui enlève au tableau qu'il

en trace le prestige dangereux de ce sujet.

Enfin, une grande leçon est rappelée, avec beaucoup de force dans ces

livres de bonne foi. Chose remarquable: tous les esprits sur lesquels

la maladie du siècle a passé paraissent avoir compris, après bien des

recherches, des aspirations et des fatigues, que le bonheur qu'ils

souhaitaient ne pouvait exister que dans un état de l'âme, réglé par

des habitudes fixes et paisibles. Jean-Jacques Rousseau l'a écrit le

premier: «J'ai remarqué, dans les vicissitudes d'une longue vie, que

les époques des plus douces jouissances et des plaisirs les plus vifs,

ne sont pourtant pas celles dont le souvenir m'attire et me touche le

plus. Ces courts moments de délire et de passion, quelques vifs qu'ils

puissent être, ne sont cependant, et par leur vivacité même, que des

points bien clair-semés dans la ligne de la vie. Ils sont trop rares

et trop rapides pour constituer un état; et le bonheur que mon cœur

regrette n'est point composé d'instants fugitifs, mais un état simple

et permanent, qui n'a rien de vif en lui-même, mais dont la durée

accroît le charme, au point d'y trouver enfin la suprême félicité.»

Après lui, Zimmermann préconisait aussi, comme le grand moyen de

bonheur, l'occupation dans le calme. Mais, mieux encore que ces deux

écrivains, Chateaubriand a dit la même chose par la bouche de René:

«On m'accuse d'avoir des goûts inconstants, de ne pouvoir jouir

longtemps de la même chimère, d'être la proie d'une imagination qui se

hâte d'arriver au fond de mes plaisirs, comme si elle craignait d'être

accablée de leur durée; on m'accuse de passer toujours le but que je

puis atteindre, hélas! je cherche seulement un bien inconnu dont

l'instinct me poursuit. Est-ce ma faute si je trouve partout des

bornes, si ce qui est fini n'a pour moi aucune valeur? Cependant, je

sens que j'aime la monotonie des sentiments de la vie, et si j'avais

encore la folie de croire au bonheur, je le chercherais dans

l'habitude.» C'est cette même solution de la paix par l'ordre que

Senancour vient apporter au problème du bonheur. «Il nous faudrait,

fait-il dire à Obermann, il nous faudrait une volupté habituelle et

non des émotions extrêmes et passagères. Il nous faudrait la

tranquille possession qui se suffit à elle-même dans sa paix

domestique, et non cette fièvre de plaisir dont l'ivresse consumante

anéantit dans la satiété nos cœurs ennuyés de ses retours, de ses

dégoûts, de la vanité de son espoir, de la fatigue de ses regrets.»

Rencontre bien significative, de plusieurs intelligences éminentes à

des degrés divers. Mais chez Rousseau, chez Zimmermann et chez

Chateaubriand, cette conclusion n'est proposée qu'avec timidité.

Rousseau et Zimmermann ont fini désespérés, et Chateaubriand nous

montre René mourant dans l'impénitence finale de la mélancolie.

Senancour ne tombe pas dans ces excès. Il fait plus qu'entrevoir la

vérité qu'il a exprimée, il la dégage par une application pratique.

Son Obermann guérit en sortant de l'oisiveté, en rentrant en

communication avec les hommes, en travaillant pour eux, en sacrifiant

ses intérêts à leur bonheur; et, dans ses _Méditations_, on voit

encore Senancour combattre courageusement le démon de la tristesse,

et, quoiqu'il succombe quelquefois sous ses coups, se relever, du

moins, et se fortifier par la lutte.

Malgré le caractère modeste de la vie et des écrits que je viens

d'apprécier, une célébrité tardive n'a pas complètement fait défaut à

Senancour. Un pâle rayon de gloire posthume est venu visiter son

tombeau. Lui, dont les œuvres n'avaient occupé jusque-là que quelques

hommes de loisir et d'esprit délicat, a été, enfin, présenté au vrai

public. Mme Sand lui a consacré une étude enthousiaste qui a eu du

retentissement et qui a donné, en quelque sorte, le mouvement à

l'opinion. Plus tard, Sainte-Beuve a parlé de lui avec étendue, avec

éloge. Un poète anglais, M. Arnold, lui a rendu hommage en de belles

stances. M. Auguste Barbier a pris pour sujet d'une poésie celui qu'il

appelle «_Le noble Obermann_;» et, plus récemment, un autre écrivain,

M. René Biémont, a intitulé «_Le petit-fils d'Obermann_,» un roman

dans lequel il raconte les souffrances d'une âme inquiète.

Quoiqu'il en soit, Senancour avait jeté d'abord trop peu d'éclat pour

avoir, de son vivant, des disciples. Cependant, si l'on n'avait tant

abusé de cette expression, je dirais qu'il eut, à son insu, des frères

obscurs qui, loin de lui et par une sorte d'inconsciente sympathie,

rappelaient ses mœurs et ses sentiments.

L'un de ces hommes était Maine de Biran, dont le nom a grandi depuis,

et, comme celui de Senancour lui-même, a fini par recueillir, dans le

monde philosophique, une certaine illustration. Les affaires publiques

qui ont pris une part considérable de la vie de Maine de Biran, ne

l'ont pas, en effet, occupée toute entière, et même dans les fonctions

de l'État, et sur la scène politique, il eut toujours un regard tourné

en dedans de lui-même.

A la vérité, ces habitudes méditatives ne furent pas chez lui le

résultat d'un choix entièrement libre: elles furent en partie la

réaction forcée de la dissipation qui avait marqué sa jeunesse. Les

récentes publications dont il a été le sujet nous font connaître qu'il

avait, à cette époque, mené une existence très frivole. Sa mauvaise

santé l'avait engagé à changer sa manière d'être, et il avait suivi ce

conseil.

Les événements publics l'avaient aussi détourné de la vie du dehors,

et ramené davantage à la vie intérieure. Pendant la Terreur, il

s'était réfugié dans une terre éloignée de Paris. Cet asile lui

offrait un double avantage: il lui voilait le spectacle des folies

sanguinaires qui désolaient la France, et il lui permettait de se

consacrer à l'étude de lui-même. Il fut heureux de le retrouver en

1797, lorsque le coup d'État du 18 fructidor l'eut éloigné des

assemblées politiques, où son opposition royaliste l'avait fait

remarquer.

Maine de Biran s'occupe donc à se voir vivre, et cette contemplation

ne lui donne pas toujours sujet de se réjouir. Il se plaint de n'avoir

pas la direction de son âme, d'être plutôt passif qu'actif: sa volonté

est chose variable; il est obligé de reconnaître qu'elle est

subordonnée à la partie matérielle de son être, qu'elle dépend

quelquefois du temps ou de sa santé. Il est aussi un certain état

qu'il gémit d'éprouver trop souvent: «En cet état, dit-il, absolument

incapable de penser, dégoûté de tout, voulant agir sans le pouvoir, la

tête lourde, l'esprit nul, je suis modifié de la manière la plus

désagréable. Je me révolte contre mon ineptie, j'essaie pour m'en

sortir de m'appliquer à diverses choses, je passe d'un objet à un

autre; mais tous mes efforts ne font que rendre ma nullité plus

sensible.» Il parle ailleurs de «l'agitation ordinaire de sa vie

intérieure,» de «sa monotone existence;» enfin plus tard, en 1811, il

constate avec regret l'affaiblissement de son imagination et il écrit

ce triste mot: «Ma vie se décolore peu à peu.»

A ces analyses d'impressions fugitives et de nuances délicates, à ces

confessions d'insuffisance morale, ne reconnaît-on pas le lien qui

existe entre Maine de Biran et Senancour? Comme Senancour, il aspirait

à la stabilité de l'âme, à la permanence des sentiments intimes. Comme

lui aussi, il n'a trouvé le calme qu'en donnant plus de place dans ses

pensées à l'élément religieux, en s'élevant davantage vers l'esprit du

christianisme; et, bien qu'il éprouvât encore quelquefois «de la

difficulté à vivre au dedans comme au dehors» il eut la consolation,

avant de mourir, de saisir une foi à laquelle il se tint fortement

attaché.

A côté de Biran, on peut mentionner Gleizès, personnage connu par son

originalité et sa vie solitaire et indépendante, qui a publié, en

1794, les _Mélancolies d'un solitaire_; en 1800, les _Nuits

élyséennes_. Ces écrits sont des méditations sentimentales sur les

clairs de lune, les cimetières, les ruines, présentées dans une prose

poétique et chargée d'images exagérées, souvent tirées de souvenirs

bibliques.

Un autre écrivain, qui s'est signalé par son hostilité contre le

gouvernement impérial et avait même cru devoir s'exiler après le 18

brumaire, pour éviter d'être compris parmi les victimes du coup

d'État, Thiébaut de Berneaud doit aussi trouver sa place ici. Avant

ses nombreux ouvrages sur les sciences et surtout sur l'agriculture,

Thiébaut avait, en 1798, fait paraître _Un voyage à l'Ile des

Peupliers_, hommage ardent à la mémoire et au génie de Rousseau, dans

le goût de celui que lui avaient déjà rendu Mme de Staël et M.

Michaud. On en prendra une juste idée par cet éloge qu'en fait, dans

un style qui porte bien sa date, un catalogue de libraire de son temps

(Lepetit, palais du Tribunat): «Les amis de la nature, de Rousseau,

des lettres et de la vertu, ne liront pas sans émotion ce petit

ouvrage où respire une âme honnête, et où se manifeste le talent de

peindre la campagne et d'exprimer le sentiment.»

Enfin, il convient de rappeler le nom oublié de Cousin de Grainville,

l'auteur du _Dernier homme_ (1803). Dans cet ouvrage qui nous montre

le globe desséché, usé, éteint, tendant à une mort prochaine, et le

génie de la terre fatigué de sa longue existence, mais condamné à

vivre encore jusqu'à ce que, par la mort du dernier homme, la terre

entre enfin dans l'éternel repos, dans ce vaste et sombre tableau, on

a retrouvé «l'expression agrandie de la tristesse d'Obermann.» Cette

œuvre, du reste, quoiqu'elle fût fort estimée par Bernardin de

Saint-Pierre, et qu'elle ait eu plus tard de nombreux admirateurs,

avait été, à son apparition, mal jugée par le public, et dans l'un des

accès d'une maladie violente, occasionnée par son insuccès, Grainville

s'était précipité dans la Somme qui coulait au pied de sa maison et y

avait trouvé la mort.

Tels sont les contemporains de Senancour qui présentent avec lui le

plus de ressemblance, et constituent ainsi son entourage nécessaire.

VII

Les Romanciers

CH. NODIER.--Mme DE FLAHAUT.--Mme DE KRUDENER.

De ces esprits philosophiques aux romanciers proprement dits, la

distance est sensible, bien que quelques-unes des œuvres que nous

avons déjà parcourues soient désignées sous le titre de romans. Mais

les véritables romans eux-mêmes offrent pour nous de l'intérêt et ne

doivent pas échapper à notre examen.

On connaît la vie de Charles Nodier. On sait quelles furent son

éducation intellectuelle, et les vicissitudes de sa jeunesse. Avec le

goût des sciences naturelles, il avait celui des lettres, et il

s'attacha aux littératures anglaise et allemande. Il se nourrit de

Shakespeare, d'Ossian, d'Young, et se prit d'enthousiasme pour

Werther. Nodier a singulièrement exagéré les tribulations auxquelles

l'exposa son attitude vis-à-vis du pouvoir. Cependant enveloppé à

différentes reprises dans de petites échauffourées politiques, et

auteur de la violente satire intitulée _La Napoléone_, il dut, tantôt

se retirer comme interné à Besançon, tantôt, peut-être par une

précaution inutile, s'enfuir et errer dans le Jura français et en

Suisse. Au commencement de 1806, il séjourna à Dôle, et y ouvrit un

cours de littérature. Ce fut là qu'il connut Benjamin Constant, qui

avait dans cette ville une partie de sa famille. «Leurs esprits

souples et brillants, dit Sainte-Beuve, leurs sensibilités promptes et

à demi-brisées devaient du premier coup s'enlacer et se convenir.» Que

de sujets communs d'entretien entre eux! Que de goûts semblables! Ils

se virent beaucoup et il est permis de penser que ce ne fut pas sans

une influence réciproque de l'un sur l'autre. Ils devaient se

rencontrer encore plus tard pour se séparer de nouveau. Longtemps

après, Nodier acheva, loin de la politique, une existence désormais

exempte de secousses, et entourée d'une croissante célébrité. Dans la

première partie de cette carrière inégale, il avait mis au jour de

nombreux écrits, dont plusieurs doivent fixer pour quelques instants

notre attention.

Les _Pensées de Shakespeare_ (1801), comme les _Essais d'un jeune

Barde_ (1804), sont tirées de la mémoire et non de l'imagination de

l'auteur. L'épigraphe de ce dernier ouvrage est empruntée à Ossian; le

livre contient un chant funèbre sur le tombeau d'un chef scandinave,

une traduction d'un chant de Ramond intitulé: _Le Suicide et les

Pèlerins_, et une sorte de romance de Gœthe, _La Violette_, précédée

d'une pensée de Senancour. Ce n'est qu'après ces différentes

réminiscences que se lit un morceau sur _la solitude_ composé par

Nodier. Encore, cette pièce ne se distingue-t-elle pas par une haute

originalité.

Le genre des _Tristes_ (1806) ne diffère pas de celui des _Essais_.

C'est aussi un recueil de pièces en prose ou en vers, le plus souvent

imitées de l'allemand ou de l'anglais, et qui sentent «le lecteur

familier d'Ossian et d'Young, le mélancolique glaneur dans les champs

de la tombe. Toujours mêmes couleurs éparses, mêmes complaintes

égarées, même affreuse catastrophe.» La principale part d'invention

dans cet écrit consiste à supposer que son auteur inconnu s'est tué

d'un coup de lime au cœur. En somme, ces différents opuscules

n'étaient en quelque sorte pour Nodier que des réserves dans

lesquelles il semblait déposer des matériaux pour l'avenir. Sut-il

s'affranchir de ces souvenirs quand il prit la plume pour son propre

compte? Réussit-il à être tout à fait lui-même? On en va juger en

examinant _Les Proscrits_ (1802) et _Le Peintre de Saltzbourg_ (1803).

Le cadre du roman de «_Stella ou les Proscrits_» a coûté peu de frais

à l'imagination de l'auteur. Un jeune homme fuit sa patrie, pour

échapper à la proscription de la Terreur. Dans les montagnes où il

cherche un asile, il rencontre une jeune personne, victime comme lui,

des fureurs révolutionnaires, et qui se cache dans une chaumière, sous

la garde d'une vieille servante. Comme on peut le prévoir, il aime

cette jeune personne qui répond à son amour, et qui, trop tard, lui

révèle qu'elle n'était pas libre, et meurt d'amour et de remords.

Mais, si la fable est peu compliquée, les sentiments sont des plus

violents, et le désespoir éclate en manifestations outrées: «J'ai

beaucoup vécu, nous dit le proscrit, beaucoup souffert, beaucoup aimé,

et j'ai fait un livre avec mon cœur... C'est pour vous que j'écris,

êtres impétueux et sensibles, dont l'âme s'est nourrie des leçons de

l'infortune.»

Une Maladie Morale: Le mal du siècle · 第 6 / 21 段