la période qui suit la Terreur, deux hommes que Sainte-Beuve nous
représente comme ayant, par le penchant à la rêverie, par le goût de
la vie contemplative, quelque ressemblance avec René, qu'ils voyaient
beaucoup. C'étaient M. Philibert Gueneau de Mussy, et M. Molé. Ils
faisaient partie d'une société d'hommes et de femmes d'un mérite
distingué, débris d'un monde détruit, rapprochés par le sort après de
longs orages, et dont quelques membres s'appelaient entre eux «les
corbeaux.» Le souvenir des événements qu'ils avaient traversés ne
contribuait pas peu à donner à leurs pensées une teinte sombre. Ils
étaient, de plus, dans cet état que Chateaubriand indique avec raison
comme particulièrement accessible à la mélancolie, «celui qui précède
le développement des passions, lorsque nos facultés jeunes et actives,
mais renfermées, ne se sont exercées que sur elles-mêmes sans but et
sans objet». Leur souffrance, d'ailleurs, ne devait pas se prolonger.
Elle tenait en grande partie à une inaction forcée, si lourde pour les
intelligences qui sentent leur valeur, et devait disparaître quand
viendrait la vie active. De ces deux hommes, la science guérit le
premier; le second dut son salut à la politique. Le mal fut plus grave
et plus durable chez un autre homme dont la vie fut aussi en contact
avec celle de Chateaubriand.
On connaît Chênedollé par sa poésie élevée et noble. Elle ne porte
l'empreinte d'aucune faiblesse morale. Mais quelle était sa vie
intime? Il aimait la solitude des champs; il allait souvent rêver près
d'un étang, ou errer dans les prés en lisant un roman ou des poésies.
Comme la plupart des rêveurs, il avait pris l'habitude de tenir
registre de ses pensées: il écrivait un journal de sa vie. Ce soin de
s'observer sans cesse, d'analyser ses moindres impressions, lui devint
funeste; il sentit le danger de cette attention incessante sur
soi-même, de cette exagération du _nosce te ipsum_. «Il n'est pas bon,
a-t-il dit, que l'homme soit trop solitaire et qu'il se livre trop à
sa pensée et à sa douleur. Il dévore alors son propre cœur et il se
tue ou devient fou.»
Émigré pendant la Terreur, Chênedollé parcourut la Hollande et
l'Allemagne; il visita, à Coppet, Mme de Staël, et ce fut par son
entremise que plus tard il put revenir en France. A Paris, il entre en
rapport, et bientôt en amitié, avec Chateaubriand; présenté à sa sœur
Lucile, veuve alors, il conçoit pour elle une affection profonde et
forme le vœu de s'unir à cette femme si digne d'être aimée. Mais ce
projet auquel, sans l'encourager ouvertement, Chateaubriand n'était
pas défavorable, ayant échoué par suite d'hésitations délicates et
d'un scrupule invincible de Mme de Caud, le poète retombe dans les
cruelles agitations de son âme isolée.
Au mois de janvier 1804, il écrit à son ami Philibert Gueneau de
Mussy: «Pendant plus de trois mois, j'ai passé les jours entiers à
bêcher la terre, et ce n'était que par ce moyen que je pouvais rendre
un peu de repos à une imagination malade et sortie des voies de la
nature.» Maladie de l'imagination, tel était le terme auquel
aboutissait une vie trop solitaire et trop renfermée dans la
contemplation intérieure. Cette affection fut grave; cependant elle
trouva de l'adoucissement dans le sentiment du devoir et dans la
courageuse acceptation de l'épreuve.
J'ai nommé tout à l'heure Lucile. Il faut parler ici avec plus
d'étendue de cette femme malheureuse. Elle avait partagé l'éducation
sévère et la mélancolie précoce de son illustre frère. Par nature,
elle était sérieuse, triste même; elle s'était de bonne heure réfugiée
dans les idées religieuses. «Il lui prenait, dit Chateaubriand, des
accès de pensées noires que j'avais peine à dissiper. A dix-sept ans,
elle déplorait la perte de ses jeunes années; elle se voulait
ensevelir dans un cloître. Tout lui était souci, chagrin, blessure:
une expression qu'elle cherchait, une chimère qu'elle s'était faite,
la tourmentaient des mois entiers.» Dans le triste manoir de Combourg,
où Lucile et son frère étaient l'un pour l'autre un soutien et une
consolation, ses distractions étaient celles que Chateaubriand a
décrites avec tant de charme en retraçant ses propres souvenirs:
«Jeunes comme les primevères, tristes comme la feuille séchée, purs
comme la neige nouvelle, il y avait harmonie entre nos récréations et
nous.» Sans prétention, et seulement pour donner un libre cours à un
besoin de son esprit, Lucile s'essayait à la poésie, mais à une poésie
toujours mélancolique. Elle traduisait de Job, de Lucrèce, les
passages les plus empreints de tristesse; elle adressait à l'aurore et
aux astres des invocations ossianiques que Chateaubriand nous a
conservées.
Dans toute cette partie de sa vie, la destinée et le caractère de
Lucile sont les mêmes que le caractère et la destinée de son frère. On
aime à suivre dans les _Mémoires_ ce développement parallèle de deux
existences sorties de la même source. Mais l'union si douce des
premières années se relâcha bientôt. Pendant que Chateaubriand est
entraîné au loin par sa fortune et son humeur, sa sœur reste en
France et y continue obscurément l'existence à laquelle elle a été
initiée avec son frère. La Révolution passe sur ceux qui lui sont
chers; sa mère finit ses jours en prison; d'autres, parmi les siens,
périssent sur l'échafaud; des déceptions de cœur viennent s'ajouter à
ces douleurs.
C'est alors que, restée veuve, Mme de Caud rencontre dans la société
de son frère, M. de Chênedollé. Celui-ci fait d'elle à ce moment le
portrait suivant: «Son visage exprimait toujours la plus profonde
mélancolie, et ses yeux se tournaient naturellement vers le ciel
comme pour lui dire: Pourquoi suis-je si malheureuse? Quelquefois elle
sortait de cette profonde tristesse, et se livrait à des accès de
gaîté et à de grands éclats de rire, mais ces éclats de rire faisaient
sur moi la même impression que le rire d'un homme attaqué par la
folie: ils conservaient par un contraste terrible toute l'amertume de
la tristesse, et sur ce visage si mélancolique la gaîté même semblait
malheureuse.» On put cependant croire un instant qu'elle allait
consentir à répondre aux vœux de Chênedollé; mais elle s'effrayait à
cette pensée, et se hâtait de reprendre à son ami désolé l'espoir
qu'elle avait pu lui laisser entrevoir. Quand le pauvre Chênedollé
insiste et tente un dernier effort, Lucile ne lui répond plus.
Singulière maladie, étrange renversement de la nature humaine que cet
éloignement pour son propre bonheur! Lorsque la religion étouffe la
voix de la nature, qui tend à sa conservation et à son bien-être,
cette œuvre ne s'accomplit pas sans efforts et sans sacrifices; ici
l'effort serait en sens contraire; pour Mme de Caud le sacrifice
serait de consentir à être heureuse!
Maintenant elle fait chaque jour un pas de plus vers l'abîme. Après
l'amour, elle veut se dépouiller de l'amitié, elle l'écrit à son
frère. Elle trouve cependant encore du charme dans son affection, dans
sa présence; sa vue ranime ce cœur brisé par la souffrance, mais
elle ne s'abandonne qu'à demi à ce bonheur, et une pensée de défiance,
une crainte secrète d'être importune, trouble la douceur de cette
amitié. Dans cet état, tout flotte et tourbillonne dans son esprit, et
sa pensée elle-même lui échappe: «Mon ami, j'ai dans la tête mille
idées contradictoires de choses qui me semblent exister ou n'exister
pas, qui ont pour moi l'effet d'objets qui ne s'offriraient que dans
une glace, dont on ne pourrait par conséquent s'assurer, quoiqu'on les
vît distinctement. Je ne veux plus m'occuper de tout cela, de ce
moment-ci je m'abandonne.»
On ne supporte pas longtemps un pareil vertige, et Lucile ne l'eut pas
désiré. Quand on lui parlait des soins qu'exigeait sa santé:
«Pourquoi, ma santé? répondait-elle; je suis comme un insensé qui
édifierait une forteresse au milieu d'un désert.» Elle se plaignait de
la longueur de son épreuve dans ces termes, où la profondeur des
sentiments atteint la véritable éloquence: «Comment ce cœur qui est
un si petit espace peut-il renfermer tant d'existence et tant de
chagrins!» Ses vœux furent entendus: le 9 novembre 1804, fut le terme
de ses douleurs.
Un don naturel de mélancolie, accru par une vie triste et solitaire,
par des chagrins privés et par les malheurs publics, telle est
l'explication de la tristesse de Mme de Caud. Les mêmes causes et les
mêmes effets se rencontrent, quoique avec moins de violence, chez une
jeune femme de son temps et de son monde, Mme de Beaumont.
Née avec une santé frêle et une organisation débile, Mme de Beaumont
fut atteinte dans ce qu'elle avait de plus cher par les crimes de la
Terreur. Pendant ces jours lugubres, son père, M. de Montmorin, ancien
ministre des affaires étrangères, périt avec toute sa famille; elle
resta seule sur la terre. Son âme avait dès lors, et à jamais,
contracté le pli de la tristesse. La correspondance de M. Joubert
montre quel découragement, quelle indifférence pour la vie, s'étaient
emparés d'elle. «Je suis bien aise de vous dire, lui écrit M. Joubert,
en 1795, que je ne pourrai vous admirer à mon aise et vous estimer
tant qu'il me plaira, que lorsque j'aurai vu en vous le plus beau de
tous les courages, le courage d'être heureuse. Il faudrait, pour y
atteindre, avoir d'abord le courage de vous soigner, le désir de vous
bien porter et la volonté de guérir. Je ne vous en croirai capable que
lorsque vous aurez bien perdu votre belle fantaisie de mourir, en
courant la poste, dans quelque auberge de village.» Peut-être, en
parlant ainsi, ne croyait-il pas prophétiser si exactement qu'il le
faisait la fin prochaine qui attendait Mme de Beaumont loin de sa
patrie. A ce moment, elle avait encore quelques années à vivre. Quand
la Terreur eut cessé, quand la France retrouva un peu d'ordre et de
calme, Mme de Beaumont rentra à Paris; elle ouvrit un salon dont
Chateaubriand fut bientôt le centre.
Mme de Beaumont confiait au papier ses pensées et ses impressions. Ce
manuscrit montre chez elle une vie intérieure qui ressemble, avec
moins d'agitation cependant, à celle de Mme de Caud, qui était aussi
son amie. Mme de Beaumont analysait, dans les lignes suivantes d'une
lettre à M. Joubert, l'état de son âme vers cette époque: «Je vous
ferais pitié: j'ai retrouvé ma solitude avec humeur; je m'occupe avec
dégoût, je me promène sans plaisir; je rêve sans charme, et je ne puis
trouver une idée consolante.» Et ailleurs: «Le repos! j'en sens tout
le mérite aujourd'hui, sans en excepter celui qui est voisin de
l'anéantissement.»
Comme Lucile, Mme de Beaumont désirait la mort: elle fut exaucée la
première. Partie à l'automne de 1803 pour Rome, elle n'en devait pas
revenir; elle mourut le 4 novembre. M. de Chateaubriand lui fit élever
une magnifique sépulture où elle était représentée «couchée sur le
marbre et indiquant du doigt, au-dessous du nom de ses proches tombés
sous la hache révolutionnaire, cette plainte suprême, qu'elle avait
acquis le droit de répéter après Rachel: «_Quia non sunt._» On lit
aussi sur ce mausolée un verset de Job, qu'elle rappelait souvent:
«_Quare misero data est lux et vita his qui in amaritudine animæ
sunt?_»
Lucile de Chateaubriand, Pauline de Montmorin, rapprochées par les
malheurs de leur vie, unies par une fin prématurée, ont passé peu de
jours sur la terre; mais leur trace, conservée par l'amitié, par
l'amour et par le génie, ne s'effacera pas. En elles, nul sentiment
qui ne brave la critique. Leur tristesse est exempte de cet égoïsme,
qui, chez tant d'autres, rabaisse ce sentiment. Loin de se rechercher
elles-mêmes, elles se sont oubliées et perdues dans leurs chagrins. La
mélancolie ne serait jamais une faiblesse coupable, si elle était
toujours pratiquée ainsi. Mais aussi, est-il beaucoup d'âmes assez
pures pour être comparées aux leurs?
Il en est une, peut-être, qui peut figurer ici sans former un
contraste avec elles. M. Ballanche fait évidemment partie, dès
l'époque dont je m'occupe ici, du groupe de Chateaubriand. Il l'avait
connu en 1801, dans un voyage qu'il avait fait à Paris. Il lui avait
demandé sa collaboration pour la publication d'une bible française
avec des discours. En 1804, il l'avait accompagné dans une excursion à
la Grande-Chartreuse avec Mme de Chateaubriand. Les tendances non
moins que les incidents de sa vie le conduisaient, d'ailleurs, vers
Chateaubriand.
Son enfance et sa première jeunesse furent souffrantes et casanières.
Arrivé à dix-huit ans, il resta trois années entières sans sortir de
chez lui. Il lisait beaucoup Jean-Jacques Rousseau et Bernardin de
Saint-Pierre, et aimait à écrire. Il supporta sans trop d'angoisses le
temps du siège de Lyon, mais la Terreur qui suivit l'accabla. Il
s'enfuit à la campagne avec sa mère et il y subit toutes les
privations. Revenu à Lyon après le 9 thermidor, il eut à traverser une
maladie pénible et une convalescence plus cruelle encore. Il paraît
avoir fait allusion à ces épreuves dans un passage de la _Vision
d'Hébal_, à propos de ce jeune Écossais que Sainte-Beuve dit être à M.
Ballanche ce qu'Obermann, Adolphe et René sont à leurs auteurs.
Un biographe, qui fut en même temps pour lui un ami, malgré la
différence des âges, et qui était bien fait pour le comprendre, M.
Jean-Jacques Ampère s'exprime ainsi sur lui: «Une adolescence
maladive, écoulée sous l'oppression de la Terreur, dans une ville
décimée par elle, et dans un des plus sombres quartiers de Lyon,
laissa dans l'organisation de M. Ballanche, quelque chose de
douloureux et d'ébranlé.» Les souvenirs de ces jours néfastes lui
inspirèrent une épopée en prose sur les martyrs de Lyon pendant la
Révolution. Il publia aussi, en 1801, un volume intitulé: _Du
Sentiment, considéré dans la littérature et dans les arts_. On y
remarque, «quoique souvent l'espérance y domine, dit Sainte-Beuve, une
pensée lugubre qui est commune à Jean-Jacques et à certains de ses
disciples, à M. de Senancour en particulier: c'est que la civilisation
européenne et les cités dont elle s'honore, destinées à périr, feront
place à des déserts, et que les voyageurs futurs s'y viendront asseoir
avec mélancolie, comme aux ruines de Palmyre et de Babylone.»
Ce travail avait soutenu le jeune Ballanche. Mais «à l'exaltation qui
l'avait produit, succéda une période de tristesse et un grand
abattement de cœur.» Le public, distrait des choses littéraires par
la guerre d'Italie, ne s'était pas occupé de son livre. Des douleurs
physiques étaient venues se joindre à ses ennuis, et il est certain
que ce fut le temps où cette âme si douce fut le plus près de
l'amertume.
La disposition morale qu'il éprouvait alors se montre dans son récit
d'une rencontre à la Grande-Chartreuse. Il rapporte une «conversation
entre un jeune mélancolique qui repousse toute science, toute
tentative humaine, et un prêtre tolérant qui maintient la science et
la croit conciliable avec une religion élevée.» Il prête au jeune
homme les pensées les plus désolantes sur la vie, et il montre bien
qu'elles lui étaient habituelles à lui-même, quand il ajoute: «Le fond
de cette âme n'avait pas échappé à tous. Ceux qui avaient passé par
les mêmes épreuves l'avaient compris.» A la même époque, d'ailleurs,
il jetait un cri de détresse qui ne pouvait laisser de doute sur la
gravité de ses souffrances: «Nous sommes deux misérables créatures,
écrivait-il à un ami: un brasier est dans votre cœur; le néant s'est
logé dans le mien.»
Sous l'empire de ces tristesses, il fut tenté de chercher un asile
suprême dans le sein de la religion. Ce projet n'eut pas de suite, non
plus qu'un autre bien différent, un projet de mariage qu'il vit avec
chagrin échouer, et dont le regret lui a dicté cette sorte d'élégie en
prose qu'il a nommée _les Fragments_ (1808). Jugez de la profondeur de
cette blessure: «Nous serions bien moins étonnés de souffrir, dit-il,
si nous savions combien la douleur est plus adaptée à notre nature que
le plaisir. Il n'y a de réel que les larmes.... Montrez-moi celui qui
a pu arriver à trente ans sans être détrompé... montrez-le moi! Un
déluge de maux couvre la terre, une arche flotte au-dessus des eaux,
comme jadis celle qui portait la famille du Juste; mais cette arche-ci
est demeurée vide, nul n'a été digne d'y entrer.» Plus tard, Ballanche
revint à une tristesse plus calme. Et lui-même, dans une belle
composition, _le Vieillard et le Jeune Homme_, s'est fait un devoir de
combattre le penchant auquel il avait jadis cédé. Mais il avait
souffert, comme l'a écrit M. Ampère, du mal de René.
J'ai parlé de M. Ampère. C'est à son père lui-même, à l'illustre
savant, que Ballanche écrivait: «Un brasier est dans votre cœur.»
Et, en effet, André-Marie Ampère avait une âme passionnée, mais aussi
tourmentée. Ayant perdu la foi religieuse, il n'avait pas tardé à
sentir le vide de son absence. «Descendu, on l'a très bien dit, au
fond de l'abîme, il chercha à remonter vers le ciel, et c'est un des
spectacles moraux les plus intéressants que celui qu'offrent les
lettres où il nous peint ses regrets, ses angoisses et ses aspirations
renaissantes vers la religion. Il y a dans ses doutes, dans ses
souffrances, dans ses affirmations retrouvées, quelque chose de cette
crise qu'éprouva Pascal et qui l'épuisa.» Enfin, il retrouva la foi
pour ne la plus quitter.
Chez lui, de même que chez les autres personnes d'élite auxquelles il
m'a paru naturel de l'associer, le mal du siècle était dépouillé de
ses éléments mauvais. Pur dans son origine, il resta toujours
inoffensif dans ses effets, et ne se traduisit jamais par les audaces,
les révoltes ou les faiblesses que nous avons eu, que nous aurons
encore, à signaler dans le cours de ce travail.
VI
Senancour et ses disciples
Si la physionomie des deux principaux écrivains que nous ayons jusqu'à
présent étudiés, Mme de Staël et Chateaubriand, présente des aspects
variés, si leur caractère et leurs œuvres comportent des nuances
nombreuses, il n'en est pas de même de M. de Senancour. En lui tout
est uniforme, et une ombre de mélancolie enveloppe sa vie entière et
ses écrits.
Sa vie d'abord. Enfant maladif et ennuyé, il est confié à un curé de
campagne, aux environs d'Ermenonville: là, il se plaît aux souvenirs,
encore récents alors, que Jean-Jacques Rousseau a laissés dans ces
lieux témoins de ses derniers moments. Il se prend d'un goût précoce
pour la solitude. Ce goût, il le nourrit plus tard à Fontainebleau, où
pendant le temps des vacances il promène ses jeunes rêveries. Puis
son humeur indépendante se trahit par un acte important. Ne se sentant
aucune vocation pour l'état ecclésiastique auquel on le destinait, il
se sauve en Suisse, pour y vivre d'une vie purement contemplative.
Bientôt la Terreur qui rend la France inhabitable, le fixe dans son
pays d'adoption. Dans le même temps, il perd ses parents, sa femme, sa
santé et sa fortune, et se voit réduit à chercher des moyens de vivre
dans un travail qui lui répugne. Cependant il retrouve assez de
liberté pour écrire, de 1798 à 1804, ses _Rêveries sur la nature
primitive de l'homme_, et, en 1804, son livre d'_Obermann_, ouvrages
qui, par l'esprit général qui les anime, par leur forme, par le titre
de l'un d'eux, par l'emploi fréquent de l'apostrophe, rappellent
l'influence de Rousseau. Mais, écrire n'était pour lui qu'un dérivatif
insuffisant à ses douleurs. On ne saurait dire de ses ouvrages comme
de ceux de Chateaubriand, que leur auteur y soulageait ses chagrins
par la verve qu'il déployait à les décrire. Philosophe plutôt que
poète, il se contentait d'analyser fidèlement ses impressions, et des
deux conditions que réunissait l'auteur de _René_ en composant son
roman, l'entrain et la tristesse, Senancour n'a connu que la seconde.
J'achèverai d'indiquer ici ce qu'il fut dans le reste de son
existence. Il a continué sous la Restauration sa vie cachée et ses
travaux philosophiques. Il a publié, en 1819, les _Libres méditations
d'un solitaire inconnu_, et, en 1833, le roman d'_Isabelle_. «Il
resta toujours dans le gris» a dit Sainte-Beuve. Mais plus il avançait
en âge, plus il se tournait vers les sentiments religieux. Il est mort
à St-Cloud, en 1846, comme il avait vécu, obscur, isolé; on lit sur sa
tombe ces mots: «Éternité, deviens mon asile!»
Je l'ai dit, la triste monotonie de son existence se retrouve dans ses
écrits, qui ne sont souvent qu'un journal de sa vie morale. Dans ses
_Rêveries_, quand il quitte les régions abstraites pour faire un
retour sur lui-même, on voit quel était son esprit de résignation, et
de détachement. «Douce et mélancolique automne, s'écrie-t-il, saison
chérie des cœurs sensibles et des cœurs infortunés, tu conserves et
adoucis les sentiments tristes et précieux de nos pertes et de nos
douleurs; tu nous fais reposer dans le mal même, en nous apprenant à
souffrir facilement, sans résistance et sans amertume; tout ton aspect
délicieux et funèbre attache nos cœurs aux souvenirs des temps
écoulés, aux regrets des impressions aimantes... Automne, doux soir de
la vie, tu soulages nos cœurs attendris et pacifiés, tu portes avec
nous le fardeau de la vie.» Ces sentiments apparaissent surtout dans
son ouvrage capital, dans ce livre d'_Obermann_, qui, ce titre
l'indique, est, je ne dirai pas le poème ou le roman, mais la
monographie de la solitude.
Le solitaire qui en fait le sujet a quitté le monde pour se mieux
conformer aux vues de la nature, pour rompre avec tout ce qui peut, au
milieu de la société, contrarier la destinée véritable de l'homme. Il
a échappé par la fuite au joug d'une profession pratique qu'on lui
voulait imposer; «il n'a pu renoncer à être homme pour être homme
d'affaires.» Il s'est retiré en Suisse et il écrit à un ami resté en
France.
Il jouit d'abord de la liberté qu'il a conquise, en même temps que de
la beauté des lieux qu'il parcourt; mais ce moment d'espérance et de
bonheur passe vite. Une secrète inquiétude se glisse dans son cœur;
son indépendance même, ses loisirs lui pèsent; l'inaction de ses
facultés devient pour lui une cause de souffrance. On le voit passant
une nuit entière, absorbé dans ses pensées, sur le bord d'un lac
éclairé par la lune. «Indicible sensibilité, s'écrie-t-il, charme et
tourment de nos vaines années, vaste conscience d'une nature partout
accablante et partout inspirée, trouble, passion universelle, sagesse
avancée, voluptueux abandon, tout ce qu'un cœur mortel peut contenir
de besoins et d'ennuis profonds, j'ai tout senti, tout éprouvé dans
cette nuit mémorable, j'ai fait un pas sinistre vers l'âge
d'affaiblissement, j'ai dévoré dix années de ma vie. Heureux l'homme
simple dont le cœur est toujours jeune!»
C'étaient sans doute des heures funestes que celles qui s'écoulaient
ainsi; mais peut-être dans la violence même de ces orages intérieurs
existait-il encore je ne sais quelle âpre jouissance. Après cette
crise, il n'y a plus pour Obermann qu'un état presque continu de
langueur et d'ennui. «Je ne veux plus de désirs, dit-il; ils ne me
trompent point. Je ne veux pas qu'ils s'éteignent; ce silence absolu
serait plus sinistre encore. Cependant c'est la vaine beauté d'une
rose devant l'œil qui ne s'ouvre plus. Si l'espérance semble encore
jeter une lueur dans la nuit qui m'environne, elle n'annonce rien que
l'amertume qu'elle exhale en s'éclipsant; elle n'éclaire que l'étendue
de ce vide où je cherchais et où je n'ai rien trouvé! Je suis seul,
les forces de mon cœur ne sont point communiquées, elles réagissent
dans lui, elles attendent. Me voilà dans le monde, errant, solitaire
au milieu de la foule qui ne m'est rien, comme l'homme frappé dès
longtemps d'une surdité accidentelle et dont l'œil avide se fixe sur
tous ces êtres muets qui passent et s'agitent devant lui.»