Dans celui que j'étudie, on remarquait à un certain moment, pendant

la période qui suit la Terreur, deux hommes que Sainte-Beuve nous

représente comme ayant, par le penchant à la rêverie, par le goût de

la vie contemplative, quelque ressemblance avec René, qu'ils voyaient

beaucoup. C'étaient M. Philibert Gueneau de Mussy, et M. Molé. Ils

faisaient partie d'une société d'hommes et de femmes d'un mérite

distingué, débris d'un monde détruit, rapprochés par le sort après de

longs orages, et dont quelques membres s'appelaient entre eux «les

corbeaux.» Le souvenir des événements qu'ils avaient traversés ne

contribuait pas peu à donner à leurs pensées une teinte sombre. Ils

étaient, de plus, dans cet état que Chateaubriand indique avec raison

comme particulièrement accessible à la mélancolie, «celui qui précède

le développement des passions, lorsque nos facultés jeunes et actives,

mais renfermées, ne se sont exercées que sur elles-mêmes sans but et

sans objet». Leur souffrance, d'ailleurs, ne devait pas se prolonger.

Elle tenait en grande partie à une inaction forcée, si lourde pour les

intelligences qui sentent leur valeur, et devait disparaître quand

viendrait la vie active. De ces deux hommes, la science guérit le

premier; le second dut son salut à la politique. Le mal fut plus grave

et plus durable chez un autre homme dont la vie fut aussi en contact

avec celle de Chateaubriand.

On connaît Chênedollé par sa poésie élevée et noble. Elle ne porte

l'empreinte d'aucune faiblesse morale. Mais quelle était sa vie

intime? Il aimait la solitude des champs; il allait souvent rêver près

d'un étang, ou errer dans les prés en lisant un roman ou des poésies.

Comme la plupart des rêveurs, il avait pris l'habitude de tenir

registre de ses pensées: il écrivait un journal de sa vie. Ce soin de

s'observer sans cesse, d'analyser ses moindres impressions, lui devint

funeste; il sentit le danger de cette attention incessante sur

soi-même, de cette exagération du _nosce te ipsum_. «Il n'est pas bon,

a-t-il dit, que l'homme soit trop solitaire et qu'il se livre trop à

sa pensée et à sa douleur. Il dévore alors son propre cœur et il se

tue ou devient fou.»

Émigré pendant la Terreur, Chênedollé parcourut la Hollande et

l'Allemagne; il visita, à Coppet, Mme de Staël, et ce fut par son

entremise que plus tard il put revenir en France. A Paris, il entre en

rapport, et bientôt en amitié, avec Chateaubriand; présenté à sa sœur

Lucile, veuve alors, il conçoit pour elle une affection profonde et

forme le vœu de s'unir à cette femme si digne d'être aimée. Mais ce

projet auquel, sans l'encourager ouvertement, Chateaubriand n'était

pas défavorable, ayant échoué par suite d'hésitations délicates et

d'un scrupule invincible de Mme de Caud, le poète retombe dans les

cruelles agitations de son âme isolée.

Au mois de janvier 1804, il écrit à son ami Philibert Gueneau de

Mussy: «Pendant plus de trois mois, j'ai passé les jours entiers à

bêcher la terre, et ce n'était que par ce moyen que je pouvais rendre

un peu de repos à une imagination malade et sortie des voies de la

nature.» Maladie de l'imagination, tel était le terme auquel

aboutissait une vie trop solitaire et trop renfermée dans la

contemplation intérieure. Cette affection fut grave; cependant elle

trouva de l'adoucissement dans le sentiment du devoir et dans la

courageuse acceptation de l'épreuve.

J'ai nommé tout à l'heure Lucile. Il faut parler ici avec plus

d'étendue de cette femme malheureuse. Elle avait partagé l'éducation

sévère et la mélancolie précoce de son illustre frère. Par nature,

elle était sérieuse, triste même; elle s'était de bonne heure réfugiée

dans les idées religieuses. «Il lui prenait, dit Chateaubriand, des

accès de pensées noires que j'avais peine à dissiper. A dix-sept ans,

elle déplorait la perte de ses jeunes années; elle se voulait

ensevelir dans un cloître. Tout lui était souci, chagrin, blessure:

une expression qu'elle cherchait, une chimère qu'elle s'était faite,

la tourmentaient des mois entiers.» Dans le triste manoir de Combourg,

où Lucile et son frère étaient l'un pour l'autre un soutien et une

consolation, ses distractions étaient celles que Chateaubriand a

décrites avec tant de charme en retraçant ses propres souvenirs:

«Jeunes comme les primevères, tristes comme la feuille séchée, purs

comme la neige nouvelle, il y avait harmonie entre nos récréations et

nous.» Sans prétention, et seulement pour donner un libre cours à un

besoin de son esprit, Lucile s'essayait à la poésie, mais à une poésie

toujours mélancolique. Elle traduisait de Job, de Lucrèce, les

passages les plus empreints de tristesse; elle adressait à l'aurore et

aux astres des invocations ossianiques que Chateaubriand nous a

conservées.

Dans toute cette partie de sa vie, la destinée et le caractère de

Lucile sont les mêmes que le caractère et la destinée de son frère. On

aime à suivre dans les _Mémoires_ ce développement parallèle de deux

existences sorties de la même source. Mais l'union si douce des

premières années se relâcha bientôt. Pendant que Chateaubriand est

entraîné au loin par sa fortune et son humeur, sa sœur reste en

France et y continue obscurément l'existence à laquelle elle a été

initiée avec son frère. La Révolution passe sur ceux qui lui sont

chers; sa mère finit ses jours en prison; d'autres, parmi les siens,

périssent sur l'échafaud; des déceptions de cœur viennent s'ajouter à

ces douleurs.

C'est alors que, restée veuve, Mme de Caud rencontre dans la société

de son frère, M. de Chênedollé. Celui-ci fait d'elle à ce moment le

portrait suivant: «Son visage exprimait toujours la plus profonde

mélancolie, et ses yeux se tournaient naturellement vers le ciel

comme pour lui dire: Pourquoi suis-je si malheureuse? Quelquefois elle

sortait de cette profonde tristesse, et se livrait à des accès de

gaîté et à de grands éclats de rire, mais ces éclats de rire faisaient

sur moi la même impression que le rire d'un homme attaqué par la

folie: ils conservaient par un contraste terrible toute l'amertume de

la tristesse, et sur ce visage si mélancolique la gaîté même semblait

malheureuse.» On put cependant croire un instant qu'elle allait

consentir à répondre aux vœux de Chênedollé; mais elle s'effrayait à

cette pensée, et se hâtait de reprendre à son ami désolé l'espoir

qu'elle avait pu lui laisser entrevoir. Quand le pauvre Chênedollé

insiste et tente un dernier effort, Lucile ne lui répond plus.

Singulière maladie, étrange renversement de la nature humaine que cet

éloignement pour son propre bonheur! Lorsque la religion étouffe la

voix de la nature, qui tend à sa conservation et à son bien-être,

cette œuvre ne s'accomplit pas sans efforts et sans sacrifices; ici

l'effort serait en sens contraire; pour Mme de Caud le sacrifice

serait de consentir à être heureuse!

Maintenant elle fait chaque jour un pas de plus vers l'abîme. Après

l'amour, elle veut se dépouiller de l'amitié, elle l'écrit à son

frère. Elle trouve cependant encore du charme dans son affection, dans

sa présence; sa vue ranime ce cœur brisé par la souffrance, mais

elle ne s'abandonne qu'à demi à ce bonheur, et une pensée de défiance,

une crainte secrète d'être importune, trouble la douceur de cette

amitié. Dans cet état, tout flotte et tourbillonne dans son esprit, et

sa pensée elle-même lui échappe: «Mon ami, j'ai dans la tête mille

idées contradictoires de choses qui me semblent exister ou n'exister

pas, qui ont pour moi l'effet d'objets qui ne s'offriraient que dans

une glace, dont on ne pourrait par conséquent s'assurer, quoiqu'on les

vît distinctement. Je ne veux plus m'occuper de tout cela, de ce

moment-ci je m'abandonne.»

On ne supporte pas longtemps un pareil vertige, et Lucile ne l'eut pas

désiré. Quand on lui parlait des soins qu'exigeait sa santé:

«Pourquoi, ma santé? répondait-elle; je suis comme un insensé qui

édifierait une forteresse au milieu d'un désert.» Elle se plaignait de

la longueur de son épreuve dans ces termes, où la profondeur des

sentiments atteint la véritable éloquence: «Comment ce cœur qui est

un si petit espace peut-il renfermer tant d'existence et tant de

chagrins!» Ses vœux furent entendus: le 9 novembre 1804, fut le terme

de ses douleurs.

Un don naturel de mélancolie, accru par une vie triste et solitaire,

par des chagrins privés et par les malheurs publics, telle est

l'explication de la tristesse de Mme de Caud. Les mêmes causes et les

mêmes effets se rencontrent, quoique avec moins de violence, chez une

jeune femme de son temps et de son monde, Mme de Beaumont.

Née avec une santé frêle et une organisation débile, Mme de Beaumont

fut atteinte dans ce qu'elle avait de plus cher par les crimes de la

Terreur. Pendant ces jours lugubres, son père, M. de Montmorin, ancien

ministre des affaires étrangères, périt avec toute sa famille; elle

resta seule sur la terre. Son âme avait dès lors, et à jamais,

contracté le pli de la tristesse. La correspondance de M. Joubert

montre quel découragement, quelle indifférence pour la vie, s'étaient

emparés d'elle. «Je suis bien aise de vous dire, lui écrit M. Joubert,

en 1795, que je ne pourrai vous admirer à mon aise et vous estimer

tant qu'il me plaira, que lorsque j'aurai vu en vous le plus beau de

tous les courages, le courage d'être heureuse. Il faudrait, pour y

atteindre, avoir d'abord le courage de vous soigner, le désir de vous

bien porter et la volonté de guérir. Je ne vous en croirai capable que

lorsque vous aurez bien perdu votre belle fantaisie de mourir, en

courant la poste, dans quelque auberge de village.» Peut-être, en

parlant ainsi, ne croyait-il pas prophétiser si exactement qu'il le

faisait la fin prochaine qui attendait Mme de Beaumont loin de sa

patrie. A ce moment, elle avait encore quelques années à vivre. Quand

la Terreur eut cessé, quand la France retrouva un peu d'ordre et de

calme, Mme de Beaumont rentra à Paris; elle ouvrit un salon dont

Chateaubriand fut bientôt le centre.

Mme de Beaumont confiait au papier ses pensées et ses impressions. Ce

manuscrit montre chez elle une vie intérieure qui ressemble, avec

moins d'agitation cependant, à celle de Mme de Caud, qui était aussi

son amie. Mme de Beaumont analysait, dans les lignes suivantes d'une

lettre à M. Joubert, l'état de son âme vers cette époque: «Je vous

ferais pitié: j'ai retrouvé ma solitude avec humeur; je m'occupe avec

dégoût, je me promène sans plaisir; je rêve sans charme, et je ne puis

trouver une idée consolante.» Et ailleurs: «Le repos! j'en sens tout

le mérite aujourd'hui, sans en excepter celui qui est voisin de

l'anéantissement.»

Comme Lucile, Mme de Beaumont désirait la mort: elle fut exaucée la

première. Partie à l'automne de 1803 pour Rome, elle n'en devait pas

revenir; elle mourut le 4 novembre. M. de Chateaubriand lui fit élever

une magnifique sépulture où elle était représentée «couchée sur le

marbre et indiquant du doigt, au-dessous du nom de ses proches tombés

sous la hache révolutionnaire, cette plainte suprême, qu'elle avait

acquis le droit de répéter après Rachel: «_Quia non sunt._» On lit

aussi sur ce mausolée un verset de Job, qu'elle rappelait souvent:

«_Quare misero data est lux et vita his qui in amaritudine animæ

sunt?_»

Lucile de Chateaubriand, Pauline de Montmorin, rapprochées par les

malheurs de leur vie, unies par une fin prématurée, ont passé peu de

jours sur la terre; mais leur trace, conservée par l'amitié, par

l'amour et par le génie, ne s'effacera pas. En elles, nul sentiment

qui ne brave la critique. Leur tristesse est exempte de cet égoïsme,

qui, chez tant d'autres, rabaisse ce sentiment. Loin de se rechercher

elles-mêmes, elles se sont oubliées et perdues dans leurs chagrins. La

mélancolie ne serait jamais une faiblesse coupable, si elle était

toujours pratiquée ainsi. Mais aussi, est-il beaucoup d'âmes assez

pures pour être comparées aux leurs?

Il en est une, peut-être, qui peut figurer ici sans former un

contraste avec elles. M. Ballanche fait évidemment partie, dès

l'époque dont je m'occupe ici, du groupe de Chateaubriand. Il l'avait

connu en 1801, dans un voyage qu'il avait fait à Paris. Il lui avait

demandé sa collaboration pour la publication d'une bible française

avec des discours. En 1804, il l'avait accompagné dans une excursion à

la Grande-Chartreuse avec Mme de Chateaubriand. Les tendances non

moins que les incidents de sa vie le conduisaient, d'ailleurs, vers

Chateaubriand.

Son enfance et sa première jeunesse furent souffrantes et casanières.

Arrivé à dix-huit ans, il resta trois années entières sans sortir de

chez lui. Il lisait beaucoup Jean-Jacques Rousseau et Bernardin de

Saint-Pierre, et aimait à écrire. Il supporta sans trop d'angoisses le

temps du siège de Lyon, mais la Terreur qui suivit l'accabla. Il

s'enfuit à la campagne avec sa mère et il y subit toutes les

privations. Revenu à Lyon après le 9 thermidor, il eut à traverser une

maladie pénible et une convalescence plus cruelle encore. Il paraît

avoir fait allusion à ces épreuves dans un passage de la _Vision

d'Hébal_, à propos de ce jeune Écossais que Sainte-Beuve dit être à M.

Ballanche ce qu'Obermann, Adolphe et René sont à leurs auteurs.

Un biographe, qui fut en même temps pour lui un ami, malgré la

différence des âges, et qui était bien fait pour le comprendre, M.

Jean-Jacques Ampère s'exprime ainsi sur lui: «Une adolescence

maladive, écoulée sous l'oppression de la Terreur, dans une ville

décimée par elle, et dans un des plus sombres quartiers de Lyon,

laissa dans l'organisation de M. Ballanche, quelque chose de

douloureux et d'ébranlé.» Les souvenirs de ces jours néfastes lui

inspirèrent une épopée en prose sur les martyrs de Lyon pendant la

Révolution. Il publia aussi, en 1801, un volume intitulé: _Du

Sentiment, considéré dans la littérature et dans les arts_. On y

remarque, «quoique souvent l'espérance y domine, dit Sainte-Beuve, une

pensée lugubre qui est commune à Jean-Jacques et à certains de ses

disciples, à M. de Senancour en particulier: c'est que la civilisation

européenne et les cités dont elle s'honore, destinées à périr, feront

place à des déserts, et que les voyageurs futurs s'y viendront asseoir

avec mélancolie, comme aux ruines de Palmyre et de Babylone.»

Ce travail avait soutenu le jeune Ballanche. Mais «à l'exaltation qui

l'avait produit, succéda une période de tristesse et un grand

abattement de cœur.» Le public, distrait des choses littéraires par

la guerre d'Italie, ne s'était pas occupé de son livre. Des douleurs

physiques étaient venues se joindre à ses ennuis, et il est certain

que ce fut le temps où cette âme si douce fut le plus près de

l'amertume.

La disposition morale qu'il éprouvait alors se montre dans son récit

d'une rencontre à la Grande-Chartreuse. Il rapporte une «conversation

entre un jeune mélancolique qui repousse toute science, toute

tentative humaine, et un prêtre tolérant qui maintient la science et

la croit conciliable avec une religion élevée.» Il prête au jeune

homme les pensées les plus désolantes sur la vie, et il montre bien

qu'elles lui étaient habituelles à lui-même, quand il ajoute: «Le fond

de cette âme n'avait pas échappé à tous. Ceux qui avaient passé par

les mêmes épreuves l'avaient compris.» A la même époque, d'ailleurs,

il jetait un cri de détresse qui ne pouvait laisser de doute sur la

gravité de ses souffrances: «Nous sommes deux misérables créatures,

écrivait-il à un ami: un brasier est dans votre cœur; le néant s'est

logé dans le mien.»

Sous l'empire de ces tristesses, il fut tenté de chercher un asile

suprême dans le sein de la religion. Ce projet n'eut pas de suite, non

plus qu'un autre bien différent, un projet de mariage qu'il vit avec

chagrin échouer, et dont le regret lui a dicté cette sorte d'élégie en

prose qu'il a nommée _les Fragments_ (1808). Jugez de la profondeur de

cette blessure: «Nous serions bien moins étonnés de souffrir, dit-il,

si nous savions combien la douleur est plus adaptée à notre nature que

le plaisir. Il n'y a de réel que les larmes.... Montrez-moi celui qui

a pu arriver à trente ans sans être détrompé... montrez-le moi! Un

déluge de maux couvre la terre, une arche flotte au-dessus des eaux,

comme jadis celle qui portait la famille du Juste; mais cette arche-ci

est demeurée vide, nul n'a été digne d'y entrer.» Plus tard, Ballanche

revint à une tristesse plus calme. Et lui-même, dans une belle

composition, _le Vieillard et le Jeune Homme_, s'est fait un devoir de

combattre le penchant auquel il avait jadis cédé. Mais il avait

souffert, comme l'a écrit M. Ampère, du mal de René.

J'ai parlé de M. Ampère. C'est à son père lui-même, à l'illustre

savant, que Ballanche écrivait: «Un brasier est dans votre cœur.»

Et, en effet, André-Marie Ampère avait une âme passionnée, mais aussi

tourmentée. Ayant perdu la foi religieuse, il n'avait pas tardé à

sentir le vide de son absence. «Descendu, on l'a très bien dit, au

fond de l'abîme, il chercha à remonter vers le ciel, et c'est un des

spectacles moraux les plus intéressants que celui qu'offrent les

lettres où il nous peint ses regrets, ses angoisses et ses aspirations

renaissantes vers la religion. Il y a dans ses doutes, dans ses

souffrances, dans ses affirmations retrouvées, quelque chose de cette

crise qu'éprouva Pascal et qui l'épuisa.» Enfin, il retrouva la foi

pour ne la plus quitter.

Chez lui, de même que chez les autres personnes d'élite auxquelles il

m'a paru naturel de l'associer, le mal du siècle était dépouillé de

ses éléments mauvais. Pur dans son origine, il resta toujours

inoffensif dans ses effets, et ne se traduisit jamais par les audaces,

les révoltes ou les faiblesses que nous avons eu, que nous aurons

encore, à signaler dans le cours de ce travail.

VI

Senancour et ses disciples

Si la physionomie des deux principaux écrivains que nous ayons jusqu'à

présent étudiés, Mme de Staël et Chateaubriand, présente des aspects

variés, si leur caractère et leurs œuvres comportent des nuances

nombreuses, il n'en est pas de même de M. de Senancour. En lui tout

est uniforme, et une ombre de mélancolie enveloppe sa vie entière et

ses écrits.

Sa vie d'abord. Enfant maladif et ennuyé, il est confié à un curé de

campagne, aux environs d'Ermenonville: là, il se plaît aux souvenirs,

encore récents alors, que Jean-Jacques Rousseau a laissés dans ces

lieux témoins de ses derniers moments. Il se prend d'un goût précoce

pour la solitude. Ce goût, il le nourrit plus tard à Fontainebleau, où

pendant le temps des vacances il promène ses jeunes rêveries. Puis

son humeur indépendante se trahit par un acte important. Ne se sentant

aucune vocation pour l'état ecclésiastique auquel on le destinait, il

se sauve en Suisse, pour y vivre d'une vie purement contemplative.

Bientôt la Terreur qui rend la France inhabitable, le fixe dans son

pays d'adoption. Dans le même temps, il perd ses parents, sa femme, sa

santé et sa fortune, et se voit réduit à chercher des moyens de vivre

dans un travail qui lui répugne. Cependant il retrouve assez de

liberté pour écrire, de 1798 à 1804, ses _Rêveries sur la nature

primitive de l'homme_, et, en 1804, son livre d'_Obermann_, ouvrages

qui, par l'esprit général qui les anime, par leur forme, par le titre

de l'un d'eux, par l'emploi fréquent de l'apostrophe, rappellent

l'influence de Rousseau. Mais, écrire n'était pour lui qu'un dérivatif

insuffisant à ses douleurs. On ne saurait dire de ses ouvrages comme

de ceux de Chateaubriand, que leur auteur y soulageait ses chagrins

par la verve qu'il déployait à les décrire. Philosophe plutôt que

poète, il se contentait d'analyser fidèlement ses impressions, et des

deux conditions que réunissait l'auteur de _René_ en composant son

roman, l'entrain et la tristesse, Senancour n'a connu que la seconde.

J'achèverai d'indiquer ici ce qu'il fut dans le reste de son

existence. Il a continué sous la Restauration sa vie cachée et ses

travaux philosophiques. Il a publié, en 1819, les _Libres méditations

d'un solitaire inconnu_, et, en 1833, le roman d'_Isabelle_. «Il

resta toujours dans le gris» a dit Sainte-Beuve. Mais plus il avançait

en âge, plus il se tournait vers les sentiments religieux. Il est mort

à St-Cloud, en 1846, comme il avait vécu, obscur, isolé; on lit sur sa

tombe ces mots: «Éternité, deviens mon asile!»

Je l'ai dit, la triste monotonie de son existence se retrouve dans ses

écrits, qui ne sont souvent qu'un journal de sa vie morale. Dans ses

_Rêveries_, quand il quitte les régions abstraites pour faire un

retour sur lui-même, on voit quel était son esprit de résignation, et

de détachement. «Douce et mélancolique automne, s'écrie-t-il, saison

chérie des cœurs sensibles et des cœurs infortunés, tu conserves et

adoucis les sentiments tristes et précieux de nos pertes et de nos

douleurs; tu nous fais reposer dans le mal même, en nous apprenant à

souffrir facilement, sans résistance et sans amertume; tout ton aspect

délicieux et funèbre attache nos cœurs aux souvenirs des temps

écoulés, aux regrets des impressions aimantes... Automne, doux soir de

la vie, tu soulages nos cœurs attendris et pacifiés, tu portes avec

nous le fardeau de la vie.» Ces sentiments apparaissent surtout dans

son ouvrage capital, dans ce livre d'_Obermann_, qui, ce titre

l'indique, est, je ne dirai pas le poème ou le roman, mais la

monographie de la solitude.

Le solitaire qui en fait le sujet a quitté le monde pour se mieux

conformer aux vues de la nature, pour rompre avec tout ce qui peut, au

milieu de la société, contrarier la destinée véritable de l'homme. Il

a échappé par la fuite au joug d'une profession pratique qu'on lui

voulait imposer; «il n'a pu renoncer à être homme pour être homme

d'affaires.» Il s'est retiré en Suisse et il écrit à un ami resté en

France.

Il jouit d'abord de la liberté qu'il a conquise, en même temps que de

la beauté des lieux qu'il parcourt; mais ce moment d'espérance et de

bonheur passe vite. Une secrète inquiétude se glisse dans son cœur;

son indépendance même, ses loisirs lui pèsent; l'inaction de ses

facultés devient pour lui une cause de souffrance. On le voit passant

une nuit entière, absorbé dans ses pensées, sur le bord d'un lac

éclairé par la lune. «Indicible sensibilité, s'écrie-t-il, charme et

tourment de nos vaines années, vaste conscience d'une nature partout

accablante et partout inspirée, trouble, passion universelle, sagesse

avancée, voluptueux abandon, tout ce qu'un cœur mortel peut contenir

de besoins et d'ennuis profonds, j'ai tout senti, tout éprouvé dans

cette nuit mémorable, j'ai fait un pas sinistre vers l'âge

d'affaiblissement, j'ai dévoré dix années de ma vie. Heureux l'homme

simple dont le cœur est toujours jeune!»

C'étaient sans doute des heures funestes que celles qui s'écoulaient

ainsi; mais peut-être dans la violence même de ces orages intérieurs

existait-il encore je ne sais quelle âpre jouissance. Après cette

crise, il n'y a plus pour Obermann qu'un état presque continu de

langueur et d'ennui. «Je ne veux plus de désirs, dit-il; ils ne me

trompent point. Je ne veux pas qu'ils s'éteignent; ce silence absolu

serait plus sinistre encore. Cependant c'est la vaine beauté d'une

rose devant l'œil qui ne s'ouvre plus. Si l'espérance semble encore

jeter une lueur dans la nuit qui m'environne, elle n'annonce rien que

l'amertume qu'elle exhale en s'éclipsant; elle n'éclaire que l'étendue

de ce vide où je cherchais et où je n'ai rien trouvé! Je suis seul,

les forces de mon cœur ne sont point communiquées, elles réagissent

dans lui, elles attendent. Me voilà dans le monde, errant, solitaire

au milieu de la foule qui ne m'est rien, comme l'homme frappé dès

longtemps d'une surdité accidentelle et dont l'œil avide se fixe sur

tous ces êtres muets qui passent et s'agitent devant lui.»

Une Maladie Morale: Le mal du siècle · 第 5 / 21 段