été mélancoliques. Cette loi comporte assurément plus d'une exception,
mais ce n'est pas par l'exemple de Chateaubriand lui-même qu'on la
pourrait contredire. Loin de là, la mélancolie n'a jamais eu peut-être
de personnification plus éclatante que cet illustre écrivain.
Elle apparaît déjà dans ses premiers écrits. Son _Essai historique sur
les Révolutions, dans leurs rapports avec la Révolution Française_
(1797) contient, au milieu d'études historiques et poétiques, des
considérations sur la mélancolie, la solitude, le suicide. L'auteur
parle avec émotion des récentes infortunes de ses compatriotes et
donne aux malheureux des conseils marqués du cachet de l'époque. Il
les engage à éviter les jardins publics, le fracas, le grand jour, «à
contempler de loin les feux qui brillent sous tous les toits habités:
ici le réverbère à la porte du riche, qui, au sein des fêtes, ignore
qu'il y a des misérables: là-bas quelque petit rayon tremblant dans
une pauvre maison écartée du faubourg; et à se dire: là, j'ai des
frères!» Il leur indique encore les consolations qu'ils peuvent puiser
dans la nature. Dans un chapitre intitulé: _Sujets et réflexions
détaillés_, il déploie une extrême violence d'amertume et une
misanthropie passionnée; et sur des notes manuscrites, consignées par
l'auteur en marge de cet essai, on lit ces lignes: «Ne désirons point
survivre à nos cendres, mourons tout entiers de peur de souffrir
ailleurs. Cette vie-ci doit corriger de la manie d'être.» Mais nulle
part il n'a été si loin que dans _René_ (1802).
Cette œuvre a laissé des traces si profondes dans l'histoire morale
du siècle que, bien qu'elle soit présente à toutes les mémoires, je
dois en rappeler ici les principaux traits.
René se montre dès son enfance tel qu'il sera plus tard. «Son humeur
est impétueuse, son caractère inégal.» Il aime à «contempler la nue
fugitive, à entendre la pluie tomber sur le feuillage,» ou bien, se
promenant avec sa sœur dans les bois, «à la chute des feuilles,» il
prête l'oreille «aux sourds mugissements de l'automne ou au bruit des
feuilles séchées» que tous deux traînent lentement sous leurs pas.
Après la mort de son père, il s'arrête «à l'entrée des voies
trompeuses de la vie.» Il se sent tenté d'aller cacher ses jours dans
un cloître, mais il renonce à ce projet et prend le parti de voyager.
Il visite d'abord «les peuples qui ne sont plus.» Puis il se lasse de
«fouiller dans des cercueils, où il ne remue trop souvent qu'une
poussière criminelle.» Il veut voir si les races vivantes lui
offriront «plus de vertus ou moins de malheur que les races
évanouies.» Mais quel est le fruit de ses fatigantes recherches? «Rien
de certain parmi les anciens, rien de beau parmi les modernes.» Il
rentre enfin dans sa patrie, mais le grand siècle n'est plus.
A Paris, il se jette un instant dans le monde; il en est bien vite
dégoûté. Il se retire dans un faubourg de la grande ville. «Souvent,
assis dans une église peu fréquentée, il passe des heures entières en
méditation.» Le soir venu, il reprend le chemin de sa retraite, et il
se dit que «sous tant de toits habités, il n'a pas un ami.» Enfin, il
se décide à «achever dans un exil champêtre une carrière à peine
commencée et dans laquelle il a déjà dévoré des siècles.» Cette
solitude le plonge dans de nouveaux tourments. Quelquefois il rougit
subitement et «sent couler dans son cœur comme des ruisseaux d'une
lave ardente; quelquefois il pousse des cris involontaires, et la nuit
est également troublée de ses songes et de ses veilles.» L'automne
arrive, il entre «avec ravissement dans la saison des tempêtes.»
L'exaltation de son cœur s'accroît chaque jour; il a peine à en
contenir la force inactive. Il se sent seul sur la terre; «une
langueur secrète s'empare de son corps.» Il ne s'aperçoit plus de son
existence que par un profond sentiment d'ennui. Enfin désespérant de
guérir il se décide à quitter la vie. On connaît les événements qui
terminent ce récit: la lettre que René écrit à sa sœur; les alarmes
de celle-ci; son arrivée précipitée chez son frère qu'elle force à
vivre; l'engagement d'Amélie dans la vie religieuse; le hasard qui
révèle le secret de son égarement à celui qui en est l'objet; enfin le
départ de René qui s'embarque pour l'Amérique où il traîne une
existence désenchantée, et trouve la mort dans le massacre des
Français à la Louisiane.
Telle est, dans ses lignes les plus saillantes, la figure de René.
Chateaubriand, dans un autre ouvrage, a suivi René au milieu des
Natchez; mais cette étude qui, publiée seulement en 1825, est
cependant antérieure à René, n'ajoute rien à la physionomie du héros.
A la Louisiane ou en France, René est toujours le même: «Je m'ennuie
de la vie, dit-il, l'ennui m'a toujours dévoré. Ce qui intéresse les
autres hommes ne me touche point. Pasteur ou roi, je me serais
également fatigué de la gloire et du génie, du travail et du loisir,
de la prospérité et de l'infortune. Je suis vertueux sans plaisir; si
j'étais criminel, je le serais sans remords; je voudrais n'être pas
né ou être à jamais oublié.»
Quel sombre portrait, et quelle distance même entre René et
l'infortuné décrit dans l'_Essai_! Ce dernier, en contemplant les
toits habités par la misère, pouvait du moins se dire: là j'ai des
frères! René s'écrie: je n'ai pas un ami! L'un trouve des
adoucissements dans la vue de la nature; pour l'autre, elle n'est
qu'un objet d'indifférence. Adonné à la rêverie et à la solitude,
plein de mépris pour les hommes et de complaisance pour lui-même,
sceptique, inquiet, désœuvré, inutile, ne sachant que nourrir les
troubles de son âme et les communiquer à d'autres cœurs, René réunit
tous les symptômes, de la maladie du siècle, il en constitue le type
le plus complet.
Quel était donc le sentiment qui poussait Chateaubriand à caresser
avec tant de complaisance ce triste sujet? On ne peut en douter, sauf
quelques événements imaginaires auxquels le héros se trouve mêlé,
l'auteur a voulu se peindre lui-même. Il l'avoue, «ses ouvrages sont
les preuves et les pièces justificatives de ses mémoires: on y pourra
lire à l'avance ce qu'il a été.» L'identité entre René et
Chateaubriand résulte encore d'un rapprochement entre le passage des
_Natchez_ que je viens de citer plus haut, et une page des _Mémoires
d'outre-tombe_. Ce que René dit de son incorrigible dégoût de toutes
choses, Chateaubriand l'applique à lui-même dans ses mémoires, et
presque dans les mêmes termes: «Voilà comme tout avorte dans mon
histoire; comme il ne me reste que des images de ce qui a passé si
vite..... la faute en est à mon organisation; je ne sais profiter
d'aucune fortune; je ne m'intéresse à quoi que ce soit de ce qui
intéresse les autres. Hors en religion, je n'ai aucune croyance.
Pasteur ou roi, qu'aurais-je fait de mon sceptre ou de ma houlette? je
me serais également fatigué de la gloire et du génie, du travail et du
loisir, de la prospérité et de l'infortune. Tout me lasse; je remorque
avec peine mon ennui avec mes jours, et je vais partout baillant ma
vie.» Remarquons ici, d'ailleurs, que lorsqu'il excepte sa foi
religieuse du naufrage de ses croyances, Chateaubriand ne parle point
de tout son passé, et qu'en un autre endroit il a reconnu que
l'alternative du doute et de la foi avait fait longtemps de sa vie «un
mélange de désespoir et de délices.» Quoi qu'il en soit, tout ce que
nous savons de la vie de Chateaubriand, tout ce qu'il a révélé
lui-même, vient démontrer que René c'est lui. On va le voir de plus
près par les détails qui suivent.
Dès ses premières années, Chateaubriand aime la solitude. Il fuit les
enfants de son âge pour devenir «le compagnon des vents et des flots.»
S'asseoir seul, dans la concavité d'un rocher, «s'amuser à béer aux
lointains bleuâtres, à écouter le refrain des vagues parmi les
écueils, tels sont ses plaisirs.» Adolescent, il se plaît aux longues
promenades dans la campagne, accompagné seulement par une jeune sœur.
Homme fait, il entreprend de lointains voyages et va se jeter au
milieu des solitudes de l'Amérique. Il rapporte qu'en partant pour ces
régions alors mal connues il se proposait un but utile, la découverte
du monde polaire; et dans le récit de ses voyages, il parle
sérieusement de ce grand projet. Mais il se faisait, ce me semble,
illusion à lui-même: ce qui l'entraînait vers des cieux nouveaux,
c'était, avec l'attrait de l'inconnu, un goût de l'indépendance que
bien des circonstances de sa vie ont attesté, parfois avec un éclat
public. Hôte, par choix, du désert avant la Révolution, émigré et
errant sous la Terreur, exilé volontaire sous l'Empire, enfin, retiré
sous sa tente après avoir dirigé les affaires de son pays; dans ces
diverses sortes d'isolement il se suffit à lui-même; et l'on peut même
dire qu'au milieu des hommes, et dans le moment le plus brillant de sa
vie active, il est toujours resté quelque peu solitaire.
Cette solitude, réelle ou seulement intérieure, il la remplissait de
ses rêveries et des fantômes de son imagination. Il s'était créé des
êtres fictifs, avec lesquels il vivait et qui devenaient l'objet de
ses passions encore indécises. Quand le charme tombait et qu'il
revenait à lui-même, «frappé de sa folie, il se précipitait sur sa
couche, il se roulait dans sa douleur, il arrosait son lit de larmes
cuisantes que personne ne voyait et qui coulaient misérables, pour un
néant.» Un moment arriva où ces chagrins sans cause devinrent si amers
qu'il voulut en finir avec l'existence. Il se saisit d'un fusil de
chasse qu'il trouva sous sa main; heureusement l'arrivée d'un témoin
déjoua cette tentative. A cette crise et à la maladie qui la suivit,
succéda une sorte d'accalmie; mais son imagination n'était pas
éteinte. Ses vagues inquiétudes, ses désirs sans objet, le
poursuivirent jusque sous la hutte des sauvages de l'Amérique. Plus
tard, ses passions s'attachèrent à des objets moins impalpables. Mais,
il porta toujours en lui un monde imaginaire, plus riche ou plus
désolé que l'autre.
En même temps, un mal secret, pressant, l'ennui, empoisonnait pour lui
toutes les jouissances. «J'ai le spleen, écrit-il, tristesse physique,
véritable maladie. Je n'étais pas à une nagée du sein de ma mère que
déjà les tourments m'avaient assailli. J'ai erré de naufrage en
naufrage; je sens une malédiction sur ma vie, poids trop pesant pour
cette cahute de roseaux.»
Gardons-nous toutefois de rien exagérer; il y a souvent chez les
hommes une sorte de seconde nature, un double fond, quelque chose
d'analogue à ce que Pascal appelle: la pensée de derrière. Chez
Chateaubriand, cette dualité, je n'ose dire cette duplicité, se fait
bien sentir. Son désespoir ne l'a pas empêché de vivre, et ne lui a
fait dédaigner ni l'amour ni la gloire. Il savait parfois descendre de
sa hauteur solitaire; il savait rire et plaisanter, non sans grâce. M.
Joubert dit de lui, avant le temps des grandeurs, il est vrai, que
c'était «un aimable enfant.» Jean-Jacques Ampère assure que sa
mélancolie «qui demeurait reléguée dans les hautes régions de son
imagination, ou peut-être se cachait dans les secrètes profondeurs de
son âme, ne troubla jamais l'agrément de son commerce.» Croyons donc
qu'il y avait deux faces dans Chateaubriand: l'une volontiers amère et
désespérée, l'autre plus sereine et enjouée à son heure.
D'ailleurs, le génie même qu'il a déployé dans la peinture de ses
tristesses, ne suppose-t-il pas qu'elles avaient des répits et des
intervalles? Pour présenter avec son art, avec son éloquence, les
résultats de ses observations sur lui-même, il fallait qu'il fût sous
l'empire d'une de ces exaltations qui, tant qu'elles durent, éloignent
l'ennui et l'abattement. Chateaubriand ne pouvait décrire sa
mélancolie qu'en la dominant. Il nous révèle lui-même ce secret, dans
une lettre que, bien des années après, il écrivait à Mme Récamier.
Parlant d'une visite au château de Fontainebleau, il ajoute: «J'étais
si en train et si triste que j'aurais pu faire une seconde partie à
René, au vieux René. Il m'a fallu me battre avec la muse pour écarter
cette mauvaise pensée; encore ne m'en suis-je tiré qu'avec cinq ou
six pages de folie, comme on se fait saigner quand le sang porte à la
tête.» Une tristesse qui n'exclut pas la verve est, sans doute,
supportable, et contient de puissantes consolations. Je tenais à
établir ces points pour ramener les choses à leur véritable mesure. La
mélancolie de Chateaubriand n'en est pas moins un fait incontestable,
et il importe d'en rechercher les causes.
Quand on se trouve en présence d'un grand esprit, on est d'abord
disposé à croire que, tirant toute sa force de son propre fonds, il ne
relève que de lui-même. En l'étudiant mieux, on s'assure qu'il n'est
pas affranchi de la loi commune, et qu'il a, comme un autre, sa
genèse.
Pour Chateaubriand, l'influence qui apparaît la première, c'est celle
du milieu où il est né. Il vient au monde sur un rocher aride de la
Bretagne, avec une santé débile, qui rend quelque temps son existence
incertaine. Les impressions qu'il reçoit du spectacle et du bruit des
flots et des vents ne sont pas adoucies par celles qu'il rencontre au
foyer domestique. Un père sévère et taciturne, entouré de plus de
respect que de tendresse, une mère indulgente et chérie, mais triste
elle-même, tels sont les souvenirs de son enfance. Ils ont laissé leur
empreinte sur son âme, et ce qui prouverait qu'il y a dans sa
mélancolie une réminiscence de son berceau, c'est qu'on retrouve chez
une de ses sœurs, dont j'aurai à parler plus loin, le même sentiment,
avec une nuance plus vague et plus troublée encore qu'explique la
faiblesse de la femme.
Il n'échappe pas non plus entièrement à l'esprit qui dominait au
moment où il faisait ses études. On ne peut nier qu'il ait eu certains
points de ressemblance avec Jean-Jacques Rousseau. Dans l'_Essai sur
les Révolutions_, on reconnaît parfois les formes déclamatoires,
l'attendrissement pompeux de Jean-Jacques, que Chateaubriand, dans ce
travail, n'hésite pas à appeler le grand Rousseau. Et n'est-ce pas à
lui encore qu'il doit la première idée de ces confidences intimes, de
ces récits personnels, où il découvre les plus subtils replis, les
modifications les plus fugitives de son âme? Les _Confessions_, les
_Rêveries d'un promeneur solitaire_, annonçaient _René_ et les
_Mémoires d'outre-tombe_.
Une autre influence plus profonde encore devait agir sur
Chateaubriand, j'entends le trouble que la Révolution a jeté dans sa
vie. Sans l'écroulement de la société française, il aurait mené
l'existence douce et réglée à laquelle sa condition le destinait. Au
lieu de cet avenir médiocre, mais paisible, quel fut son sort? Errer
et combattre en Allemagne, avec la misère pour compagne; vivre dans la
gêne à Londres; plus tard, s'exiler encore pour échapper à une
domination trop lourde; souffrir toujours par la pensée des maux de
la patrie, par le retentissement des coups que la mort frappait parmi
ses proches, atteints tantôt par la hache populaire, tantôt par les
balles de la dictature. A un certain moment,--c'était en 1793--ces
douleurs se compliquaient pour lui de la menace d'une fin prématurée.
D'habiles médecins lui avaient déclaré qu'il ne devait pas compter sur
une longue carrière. «C'est donc, a-t-il dit plus tard, sous le coup
d'un arrêt de mort, et pour ainsi dire, entre la sentence et
l'exécution, que j'ai écrit l'_Essai historique_. L'amertume de
certaines réflexions n'étonnera plus. Un écrivain qui croyait toucher
au terme de sa vie, et qui, dans le dénûment de son exil, n'avait pour
table que la pierre de son tombeau, ne pouvait guère promener des
regards riants sur le monde.» Cette vie nomade, indigente et précaire
est, sans doute, pour beaucoup dans la direction que suit alors la
pensée de Chateaubriand.
Elle eut, en outre, par son instabilité même un autre effet indirect
sur son imagination. Ce ne fut pas en vain que des vicissitudes
diverses le conduisirent en Amérique, puis en Angleterre, à l'époque
où Ossian, récemment publié, passionnait la société anglaise, et où
florissait l'école des Lacs. C'est à Londres, c'est sous les arbres de
ses grands parcs que René lui apparut pour la première fois. «J'étais
Anglais, dit-il, de manières, de goût et, jusqu'à un certain point, de
pensées; car si, comme on le prétend, Lord Byron s'est inspiré
quelquefois de _René_ dans son _Child-Harold_, il est vrai de dire
aussi que huit années de résidence en Grande-Bretagne, précédées d'un
voyage en Amérique, qu'une longue habitude de parler, d'écrire et même
de penser en anglais, avaient nécessairement influé sur le tour et
l'expression de mes idées.» Aveu d'autant plus digne de foi, qu'il a
dû coûter davantage à l'amour-propre de l'auteur.
Les premières impressions de l'enfance, la contagion de l'esprit
sentimental du XVIIIe siècle, l'ébranlement causé par les malheurs
publics et les infortunes privées, le libre échange d'idées avec
l'Angleterre, suffiraient, peut-être, pour rendre compte de la
tristesse habituelle, quoique intermittente, de Chateaubriand. Est-ce
tout cependant? et ne faut-il pas indiquer ici une autre raison encore
de cette tristesse? D'après le René du roman, le désenchantement chez
lui n'aurait pas attendu l'expérience. Mais est-ce bien la vérité? M.
Sainte-Beuve attribue à Chateaubriand cette phrase qui lui serait
échappée, dit-il, dans un moment de franchise: «Quand je peignis René,
j'aurais dû demander à ses plaisirs le secret de ses ennuis.»
Rétablissons dans son exactitude le passage auquel il est fait
allusion. Chateaubriand a dit seulement: «J'ai perdu de vue René
depuis maintes années, mais je ne sais s'il cherchait dans ses
plaisirs le secret de ses ennuis.» Cette confidence n'a pas la portée
que, dans sa malice, le critique lui prête en la dénaturant.
Seulement, ailleurs, Chateaubriand a reconnu que c'étaient «les
entraînements de son cœur» qu'il avait peints, dans _les Martyrs_,
«mêlés aux syndérèses chrétiennes.» René, le véritable René n'aurait
donc reconnu l'amertume de la vie qu'après en avoir goûté les
douceurs. En cela, au lieu d'être une orgueilleuse exception il
n'aurait fait que suivre un sort assez vulgaire. Il faut en convenir,
une mélancolie qui s'alimente à des sources si diverses ne peut être
approuvée sans réserve, et il faut dire avec M. de Féletz «qu'on en
voudrait la cause et plus pure et plus intéressante.» Eût-elle, en
effet, ce caractère, il resterait à savoir si l'œuvre dans laquelle
elle est si magnifiquement dépeinte est salutaire ou funeste.
A ne considérer que l'intention affichée par l'auteur de René, cet
écrit tendait à un but d'une haute moralité. On sait qu'il faisait
originairement partie de ce grand monument appelé le _Génie du
christianisme_ (2e partie, liv. IV). Il suivait un chapitre intitulé:
_Du vague des passions_, et semblait ne renfermer qu'un exemple de ce
genre d'affection. Chateaubriand s'était proposé d'en démontrer les
dangers et l'action qu'il avait choisie lui semblait particulièrement
appropriée à ce but. «Afin d'inspirer plus d'éloignement pour des
rêveries criminelles, il avait pensé qu'il devait prendre la punition
de René dans le cercle des malheurs épouvantables, qui appartiennent
moins à l'individu qu'à la famille de l'homme et que les anciens
attribuaient à la fatalité. Il voulait que le malheur naquît du sujet,
et que la punition sortît de la faute.» Cette moralité, l'auteur ne se
contentait pas de la tirer de l'événement, il la formulait encore par
la bouche du Père Souël, condamnant l'isolement orgueilleux de l'homme
et disant à René: «Quiconque a reçu des forces doit les consacrer au
service de ses semblables; s'il les laisse inutiles, il en est d'abord
puni par une secrète misère, et tôt ou tard le ciel lui envoie un
châtiment effroyable.»
Du reste, au moment de son apparition, René fut regardé comme une
œuvre édifiante. Un article inséré dans le _Mercure_ du 15 floréal an
X, s'exprimait ainsi: «La moralité de ce roman est malheureusement
d'une application très étendue. Elle s'adresse à ces nombreuses
victimes de l'exemple du jeune Werther et de Rousseau, qui ont cherché
le bonheur loin des affections naturelles du cœur et des voies
communes de la société.» Le 1er thermidor an XIII, un autre article
publié dans le même journal, sous les initiales Ch. D. (Dussault?)
louait fort M. de Chateaubriand d'avoir appliqué une forme romanesque
à l'analyse d'une vérité sévère, et estimait que s'il régnait parfois
dans René, une force d'imagination et un charme de tendresse et de
mélancolie trop vifs, la séduction de ces peintures était combattue
par la morale et le pathétique du dénouement.
Je ne puis partager, je l'avoue, ni les illusions de l'auteur, ni
celle de ses critiques. A part même l'étrangeté choquante de son
principal incident, que d'objections le roman de René ne soulève-t-il
pas? Qu'importe son cadre dogmatique et religieux? Se souvient-on en
lisant ces pages brûlantes qu'elles visent à la démonstration d'une
vérité morale? Oui, les paroles prononcées par le Père Souël ne
laissent rien à désirer au moraliste le plus sévère. Mais suffit-il
d'une réprimande placée à la fin de l'ouvrage pour détruire
l'impression pernicieuse qu'il a pu causer? Croit-on que le sermon du
jésuite sera mieux écouté que le récit du séduisant jeune homme qu'on
est si disposé à plaindre? N'est-il trop tard pour parler le langage
de la vertu, quand on a énervé l'âme par la peinture poétique du vice?
et après avoir prodigué toutes les merveilles de l'imagination et du
talent sur une figure qui ne représente, en somme, que l'égoïsme, ne
risque-t-on pas de trouver le lecteur insensible quand on présente à
son esprit l'image austère du dévouement?
Chateaubriand lui-même l'a reconnu. En voyant une foule d'esprits
déréglés, s'autoriser de son exemple pour s'abandonner à de folles
rêveries, il a émis le regret d'avoir fourni un aliment à leurs
erreurs. «Si René n'existait pas, a-t-il dit, dans ses Mémoires, je
ne l'écrirais plus; s'il m'était possible de le détruire, je le
détruirais. Une famille de René (_sic_) poètes et de René prosateurs a
pullulé: on n'a plus entendu que des phrases lamentables et décousues:
il n'a plus été question que de vents et d'orages, que de mots
inconnus livrés aux nuages et à la nuit. Il n'y a pas de grimaud
sortant du collège, qui n'ait rêvé être le plus malheureux des hommes;
de bambin qui, à seize ans, n'ait épuisé la vie, qui dans l'abîme de
ses pensées ne se soit livré au _vague de ses passions_, qui n'ait
frappé son front pâle et échevelé, et n'ait étonné les hommes
stupéfaits, d'un malheur dont il ne savait pas le nom, ni eux non
plus.» On voit ici se produire ce qui s'est déjà présenté pour
Werther. Gœthe aussi s'était donné la satisfaction pour apaiser son
cœur inquiet d'écrire le roman de la tristesse et du désespoir, et
une fois soulagé par cet enfantement, il avait raillé les disciples
qui avaient eu la naïveté de le prendre au sérieux, et de traduire en
pratique ses poétiques fictions. Comme lui, Chateaubriand s'est séparé
après coup de son héros: il a désavoué les enfants dont il était le
père, mais les liens qui le rattachent à eux ne peuvent être brisés
ainsi, et comme Gœthe, il garde la responsabilité de son œuvre. Sa
seule dissemblance avec Gœthe, c'est qu'il en a senti le poids.
Gœthe n'eût pas voulu, au péril de sa vie, «révoquer _Werther_.»
Chateaubriand a déclaré que, s'il le pouvait, il anéantirait _René_.
Si ce vœu était sincère, il lui en doit être tenu compte.
V
Le Groupe de Chateaubriand
PH. GUENEAU DE MUSSY.--M. MOLÉ.--CHÊNEDOLLÉ.--Mme DE CAUD
(LUCILE).--Mme DE BEAUMONT.--BALLANCHE.--ANDRÉ-MARIE AMPÈRE.
L'observation placée plus haut à propos de Mme de Staël, s'applique à
plus forte raison à Chateaubriand. Plus qu'elle encore, il devait
avoir son entourage de fidèles, s'attachant à lui et s'inspirant de
ses sentiments. Cet entourage ne lui a pas fait défaut. Sainte-Beuve a
étudié et analysé avec sa sagacité ordinaire «le groupe littéraire de
Chateaubriand.» Je dois parcourir ici ce qu'on peut appeler son
«groupe moral.» Ces deux groupes se confondent en quelques points et
se distinguent à d'autres égards.