citoyen, à qui la Terreur ne devait pardonner ni son talent, ni sa
générosité, à une époque où tout lui souriait encore, a eu, lui aussi,
son accès de mélancolie. Comme d'autres, il s'est mis à récriminer
contre la société, à vanter la nature. Il était attaché à l'ambassade
de Londres lorsqu'il écrivit les lignes suivantes: «London, covent
garden, hood's Tavern. Vendredi 3 avril 1780, à sept heures du soir.
Comme je m'ennuie fort ici, après y avoir assez mal dîné, je vais
tâcher de laisser fuir une heure et demie sans m'en apercevoir, en
barbouillant un papier que j'ai demandé... Ceux qui ne sont pas
heureux aiment et cherchent la solitude. On s'accoutume à tout, même à
souffrir; mais cette funeste habitude vient d'une cause bien sinistre:
elle vient de ce que la souffrance a fatigué la tête et flétri l'âme.
Cette habitude n'est qu'un total affaiblissement: l'esprit n'a plus
assez de force pour peser chaque chose et l'examiner sous son point de
vue, pour en appeler à la sainte nature primitive, et attaquer de
front les dures et injustes institutions humaines... Voilà ce que
c'est que s'accoutumer à tout, même à souffrir. Dieu préserve mes amis
de cette triste habitude!... Je suis livré à moi-même, soumis à ma
pesante fortune et je n'ai personne sur qui m'appuyer: Que
l'indépendance est bonne!» Ici se placent des réflexions sur
l'humiliation, les dédains que les hauts rangs de la société infligent
aux conditions plus modestes, et qui se terminent par ces mots:
«Allons! voilà une heure et demie de tuée: je m'en vais: je ne sais
plus ce que j'ai écrit, mais je ne l'ai écrit que pour moi.» Ces
lignes déclamatoires ne sont-elles pas ce qu'on a appelé de nos jours
un signe du temps et ne peut-on pas dire qu'en déversant ce flot
d'humeur noire Chénier n'était plus lui-même, et que Jean-Jacques
Rousseau et Gœthe parlaient par sa bouche? Un exemple analogue
presque de la même date est plus saillant encore. Il est emprunté à la
jeunesse de Napoléon Ier.
On sait qu'il avait voué de bonne heure à Ossian un culte auquel il
est toujours resté fidèle. On sait de plus, par de récents et
attrayants mémoires, que, jeune, il s'adonnait à la solitude et à la
rêverie. «Je vivais à l'écart de mes camarades, disait-il, dans ses
conversations avec Mme de Rémusat. Lorsque j'entrai au service, je
m'ennuyais dans mes garnisons; je me mis à lire des romans, et cette
lecture m'intéressa vivement. J'essayai d'en écrire quelques-uns.
Cette occupation mit du vague dans mon imagination; elle se mêla aux
connaissances positives que j'avais acquises et souvent je m'amusais à
rêver pour mesurer ensuite mes rêveries au compas de mon
raisonnement... J'ai toujours aimé l'analyse, et si je devenais
sérieusement amoureux, je décomposerais mon amour pièce à pièce.»
N'est-ce pas là précisément le procédé de l'école mélancolique? Mais
le jeune Bonaparte s'y rattachait encore par un côté plus fâcheux.
Avant d'avoir sérieusement commencé l'épreuve de la vie, il en était
fatigué, et ne voyant aucun intérêt digne de l'y rattacher, il
songeait, comme il y songea, dit-on, plus tard, dans le désastre de sa
fortune, à mettre un terme à ses jours. Une note écrite par lui, le 3
mai de l'année 1788, retrouvée dans les papiers du cardinal Fesch, et
publiée en 1812, contient ce passage: «Un jour au milieu des hommes,
je rentre pour rêver en moi-même, et me livrer à toute la vivacité de
ma mélancolie. De quel côté est-elle tournée aujourd'hui? Du côté de
la mort. Dans l'aurore de mes jours, je puis encore espérer de vivre
longtemps et quelle fureur me porte à vouloir ma destruction? Sans
doute que faire dans ce monde? Puisque je dois mourir, ne vaut-il pas
autant se tuer? Si j'avais passé soixante ans, je respecterais les
préjugés de mes contemporains et j'attendrais patiemment que la nature
eut achevé son cours; mais puisque je commence à éprouver des
malheurs; que rien n'est plaisir pour moi, pourquoi supporterais-je
des jours où rien ne me prospère?» Je laisse à d'autres le soin de
calculer les conséquences qu'aurait eues pour l'histoire du monde
l'exécution du projet dont on vient de voir les traces. Je n'y veux
voir que la preuve de l'influence du temps où il se produisait.
Combien cette influence devait-être profonde pour étouffer, dans un
tel homme, la conscience de sa force, sinon celle de sa valeur, en
même temps que le pressentiment de ses destinées!
J'en aurai fini avec cette époque quand j'aurai rappelé qu'à ce moment
en France, comme en Angleterre, et plus encore que dans ce pays, le
suicide exerçait ses ravages. Mercier, dans son tableau de Paris
(1781-1790), signalait ce fléau. Il n'a point établi s'il tenait aux
sentiments dont j'ai parcouru l'histoire, mais par elle-même,
l'extension du suicide indique assez un état général de souffrance et
de désespoir.
Il est temps de résumer les faits dont j'ai présenté le tableau. La
France, l'Angleterre, l'Allemagne, presque toute l'Europe, donnent
vers la fin du XVIIIe siècle un étrange spectacle. De tous côtés, se
manifestent un malaise profond, un trouble douloureux. On entend
s'élever partout un murmure attristé. Une philosophie vague, des
aspirations indécises et inconsistantes, un besoin de nouveauté et de
paradoxe, travaillent les intelligences et les cœurs. Il semble que
la société sentant approcher une crise décisive s'agite comme un
malade, et demande à tous les expédients un salut qu'elle n'espère
même pas.
Ce mouvement s'accélère encore en se communiquant. Il s'établit entre
les différents peuples des courants d'influence qui activent la
tendance naturelle de chacun d'eux. C'est ainsi que Zimmermann faisait
des emprunts à Jean-Jacques Rousseau et à Bernardin de Saint-Pierre;
que Gœthe, partageant le goût de la jeunesse de son temps, se
passionnait pour le grand poète anglais dont il analysait, dans
Wilhelm Meister, la belle création d'Hamlet; c'est ainsi que Gœthe
encore ne trouvait rien de mieux pour inspirer à son Werther des idées
de mort, que de lui faire relire avec son amie quelques-unes des plus
sombres pages d'Ossian. Enfin, c'est ainsi qu'à son tour, Werther
venait troubler les imaginations françaises, et revivait, par exemple,
dans le jeune d'Olban. Toutes ces causes réunies préparaient la venue
de cette «maladie du siècle» dont nous devons suivre maintenant le
développement.
II
1789-1815
I
Les Poètes.
MICHAUD.--FONTANES.--LEGOUVÉ.--MILLEVOYE. BAOUR-LORMIAN.
De toutes les formes que la pensée peut revêtir, aucune plus que la
poésie ne paraît propre à l'expression de la mélancolie. Il n'en est
pas qui semble mieux faite pour traduire dans leurs détours ou dans
leurs élans de capricieuses rêveries ou de vagues aspirations.
Cependant, par une anomalie assez bizarre, la poésie de la Révolution
et de l'Empire est restée, dans cet ordre d'idées, fort au-dessous de
la prose. Tandis que celle-ci a mis au service du mal que j'étudie une
langue nouvelle, la poésie se cantonnant dans des souvenirs
classiques, ne lui a prêté qu'un concours très effacé. Toutefois elle
lui a fait une place que, si petite qu'elle soit, il faut considérer.
On doit mentionner d'abord un petit poème composé par Michaud pendant
la terreur, à la suite d'une promenade solitaire, comme il en faisait
alors, réduit qu'il était à se cacher pour se soustraire aux
recherches des ennemis que lui valait son courageux journal. Cet
ouvrage a pour titre _Ermenonville_, ou _le tombeau de Jean-Jacques_.
Michaud, après avoir écrit dans sa préface qu'à Ermenonville «une
douce mélancolie, un enthousiasme divin dégagent l'âme des liens qui
l'attachent à la terre,» célèbre les vertus de Jean-Jacques et termine
ainsi:
Partout sur son trépas on versera des larmes,
Partout de ses écrits on sentira les charmes,
Partout on bénira les vertus de Rousseau,
Et l'univers sera son temple et son tombeau.
On doit citer aussi «_Le cri de mon âme_» par Fontanes, morceau
sentimental, dont l'auteur plus tard rougissait un peu; et surtout
«_Le jour des morts dans une campagne_» (1790), où respire un
attendrissement plein de charmes, et qui rappelle la célèbre élégie de
Gray. L'auteur avait été préparé à écrire dans ce genre par les
difficultés et les chagrins d'une vie dont les débuts n'annonçaient
guère la haute fortune qui la devait couronner. Il avait presque connu
l'indigence, et, naturellement porté à la mélancolie, ses pensées
avaient reçu une teinte plus sombre encore de la perte d'un frère
prématurément enlevé à son affection.
Les poésies publiées par Legouvé, de 1798 à 1800, nous offrent des
impressions de la même nature. Dans la pièce intitulée la
«_Mélancolie_», on sent que le poète s'est enivré de Rousseau, de
Bernardin de Saint-Pierre et de Gœthe. Sa mélancolie n'a, d'ailleurs,
rien d'amer; elle est un plaisir plutôt qu'une peine; elle est même,
d'après lui, une volupté. Tout l'alimente: «la fable et le roman,
Didon, Tancrède, Héloïse, Werther, Paul et sa Virginie.» Elle aime
l'ombre des bois, les bords d'un ruisseau, le coucher du soleil, les
aspects de l'automne; elle chérit les ruines, et plus particulièrement
les cimetières.
Un cimetière aux champs, quel tableau, quel trésor!
Du reste, elle-même prête son charme à toute chose; «elle embellit la
scène de l'univers.» Enfin, si l'on veut savoir sous quelle figure
elle se présente aux yeux du poète, voici le portrait qu'il en fait:
«..... Une vierge assise sous l'ombrage,
Qui, rêveuse et livrée à de vagues regrets,
Nourrit au bruit des flots un chagrin plein d'attraits,
Laisse voir, en ouvrant ses paupières timides,
Des pleurs voluptueux dans ses regards humides
Et se plaît aux soupirs qui soulèvent son sein,
Un cyprès devant elle, et Werther à la main.»
On voit combien le naturel fait défaut à cette poésie élégante. Celle
d'un autre poète, Millevoye, qui brilla quelques années après d'un
doux éclat, se présenta avec moins d'apprêt. «_La demeure abandonnée_,
_Le bois détruit_, _Le poète mourant_,» et surtout «_La chute des
feuilles_» (1811), cette poésie qui suffira pour faire vivre le nom de
son auteur, sont autant d'élégies aimables où l'émotion parle un
langage d'autant plus touchant qu'il est plus simple.
En 1801, Baour-Lormian avait donné ses poésies Ossianiques. Elles
furent accueillies par la faveur publique, et le futur empereur, qui
ne ménagea pas ses récompenses à l'auteur, fut le premier à les lire
et à apprécier le mérite avec lequel elles faisaient passer dans notre
langue la poésie vaporeuse et sombre des Anglais.
C'est à cela que se borne l'expression de la mélancolie par la poésie,
de 1789 à 1814. Encore dans ce petit nombre d'œuvres le mal que
j'étudie se trahit-il à peine. Pour prendre sur le fait la mélancolie
vraiment maladive, il faut arriver à des œuvres moins poétiques dans
la forme, quoiqu'elles le fussent peut-être plus par le fond.
II
Mme de Staël.
Ce n'est pas, sans doute, par le côté mélancolique que Mme de Staël
attire au premier abord l'attention. On loue plutôt en elle des
qualités énergiques et quelque peu viriles. L'enthousiasme paraissait
être l'état le plus habituel de son âme et le mot qui l'exprime
revient fréquemment sous sa plume. Mme Le Brun, dans ses Souvenirs, la
représente comme personnifiant en quelque sorte la muse de
l'improvisation, et Gérard n'a pas cru s'écarter de la vérité en la
peignant sous les traits de Corinne, l'Italienne inspirée. Elle a
horreur de la solitude; elle recherche le monde, les triomphes que son
esprit supérieur y remporte, l'impulsion nouvelle qu'il en reçoit;
elle aime la gloire, aiguillon puissant pour le talent; enfin son
cœur ne reste pas inactif.
Cependant on ne saurait nier qu'elle ait ressenti des atteintes de
maladie morale. Elle nous apprend que le «fantôme de l'ennui l'a
toujours poursuivie,» qu'elle est «dans son imagination, comme dans la
tour d'Ugolin...» Et dans sa dernière maladie elle disait à
Chateaubriand: «J'ai toujours été la même, vive et triste.»
On peut puiser, à cet égard, d'utiles éclaircissements dans ses
préférences littéraires. Son premier ouvrage considérable sont ses
_Lettres sur le caractère et les écrits de Jean-Jacques Rousseau_,
qu'elle publiait à vingt-deux ans (1788). Leur lecture atteste que
l'auteur a profondément pénétré son sujet. Elle analyse, par exemple,
avec une finesse remarquable, la singulière disposition de Rousseau
que j'ai rappelée, de ne pouvoir se passionner que pour des illusions.
Mme de Staël ne se borne pas à comprendre Rousseau, elle l'admire. Dès
son enfance, elle avait conçu pour lui, je répète le mot qui lui était
cher, un enthousiasme ardent. C'était, avec Richardson, le seul
écrivain dont elle emportât les ouvrages dans une retraite à
Saint-Ouen, que lui imposait sa santé altérée par l'excès du travail;
ce fut à lui qu'elle voulut consacrer son premier essai sérieux de
composition. Le préambule en est solennel, mais c'est surtout dans la
péroraison que l'auteur se livre à la déclamation, et l'hyperbole
prodiguée dans l'éloge et dans la description de la sépulture de
Rousseau, indique que Mme de Staël était devenue l'élève en même temps
que l'admiratrice de Jean-Jacques.
En acquérant plus de maturité, la raison de Mme de Staël a corrigé ces
excès, mais elle est demeurée fidèle à ses premières sympathies pour
le genre mélancolique. Dans son ouvrage, publié en 1800, sur _La
littérature considérée dans ses rapports avec les institutions
sociales_, elle proclame qu'il y a deux littératures tout à fait
distinctes: «celle qui vient du Midi, et celle qui descend du Nord,
celle dont Homère est la première source, celle dont Ossian est
l'origine.» Elle range dans l'une les Grecs, les Latins, les Italiens,
les Espagnols et les Français du siècle de Louis XIV; dans l'autre les
ouvrages Anglais, les ouvrages Allemands, quelques écrits des Danois
et des Suédois et un certain nombre d'ouvrages modernes. Or, la base
de cette distinction c'est que la première de ces littératures recèle
une sensibilité rêveuse et profonde qui n'appartient pas à la seconde.
Mme de Staël, tout en reconnaissant qu'on ne peut décider de la
supériorité de l'un ou l'autre des deux genres par elle indiqués,
déclare que «toutes ses impressions, toutes ses idées la portent de
préférence vers la littérature du Nord.» Et elle donne ainsi la raison
de ce choix: «Ce que l'homme a fait de plus grand, il le doit au
sentiment douloureux de l'incomplet de sa destinée... L'héroïsme de la
morale, l'enthousiasme de l'éloquence, l'ambition de la gloire,
donnent des jouissances surnaturelles, qui ne sont nécessaires qu'aux
âmes à la fois exaltées et mélancoliques, fatiguées de tout ce qui se
mesure, de tout ce qui est passager, d'un terme enfin à quelque
distance qu'on le place.» Enfin appliquant ces principes, dans son
ouvrage sur l'Allemagne (1810), Mme de Staël paye à toute la
littérature allemande et en particulier à Werther un large tribut de
louanges.
Il serait facile sans doute de contester le mérite de la théorie que
je viens de reproduire et qui divise en deux grandes parts toute la
littérature. Dès l'apparition de l'ouvrage où elle était formulée, Mme
de Staël, avait rencontré de puissants contradicteurs. Dans un article
du _Mercure_, M. de Fontanes avait rompu une lance avec l'auteur. Il
soutenait, avec raison, que les Grecs n'avaient été nullement
étrangers à la mélancolie, qu'ils avaient parfaitement compris «la
douleur rêveuse dans les impressions solitaires.» Enfin il rappelait
que les poésies les plus tristes avaient été composées par un arabe il
y avait plus de trois mille ans. Un antagoniste plus redoutable
encore, M. de Chateaubriand, dans une réponse adressée à M. de
Fontanes, ne dédaignait pas d'entrer en lice contre Mme de Staël, et
même il le faisait avec des formes qui témoignaient de sa part plus de
malice que de générosité. Il est vrai que Chateaubriand, comme
Fontanes, tombait dans autre erreur en faisant de la mélancolie un
attribut exclusif de la religion chrétienne. Mais n'insistons pas sur
la valeur respective de ces thèses brillantes. La seule chose que
j'aie voulu noter ici, c'est la tendance morale de Mme de Staël,
envisagée comme critique littéraire.
Cette tendance ne s'accuse pas moins dans les ouvrages où elle a su
créer à son tour. Dans un drame presque inconnu: _Sophie, ou les
sentiments secrets_, œuvre de ses débuts, toute empreinte de la
fausse sensibilité du temps, on voyait, au milieu d'un jardin anglais
(c'en était alors la mode), près d'une urne entourée de cyprès, une
jeune fille souffrant d'une tristesse précoce. Son premier roman
(1802) nous offre une héroïne d'un caractère énergique et dont les
troubles intimes ne proviennent que de la difficulté qu'elle éprouve à
choisir entre plusieurs genres de sacrifices, mais qui n'en sent pas
moins le fardeau de la vie: _Delphine_ parle de «la fatigue
d'exister.» Ce mot, un de ceux dont on a depuis tant abusé, avait
alors une nouveauté relative. Dans _Corinne_ (1807), c'est Oswald qui
représente la maladie morale: Oswald, c'est-à-dire une nature
inquiète, attristée, qui rappelle un personnage du roman de _Caliste_
par Mme de Charrière. Du reste, bien que ce sombre insulaire n'occupe
pas la première place dans le roman, et que la figure de Corinne y
efface tout de son éclat, celle-ci ne laisse pas de subir son charme
et c'est à lui qu'elle donne tout ce qu'elle peut donner d'un cœur où
règne surtout l'amour de la gloire.
Ces peintures, il faut le reconnaître, étaient à peu près
inoffensives. Mme de Staël a eu le malheur, un jour, de faire de son
talent un plus funeste usage. Dans son traité de _l'Influence des
passions sur le bonheur des individus_, elle a été assez mal inspirée
pour écrire l'éloge du suicide. La date de cet ouvrage (1796), en nous
reportant au souvenir des malheurs de notre patrie, pourrait atténuer
dans quelque mesure la gravité de cette erreur, si Mme de Staël
n'avait témoigné plus tard encore, dans _l'Allemagne_, une fâcheuse
complaisance pour la doctrine du suicide. Mais il serait injuste
d'appuyer sur cette faiblesse, puisque l'écrivain l'a désavouée de son
mieux. Le souvenir en était toujours resté comme un remords dans sa
conscience; elle a tenu à honneur de l'atténuer et elle s'est
acquittée de ce soin en publiant, en 1812, des réflexions sur le
suicide, où elle flétrissait l'abandon de la vie, du moins celui qui
n'est pas commandé par le dévouement ou par la vertu.
Mme de Staël a donc connu par elle-même cette maladie du siècle
qu'elle a définie «une maladie de l'imagination.» Élevée dans une
société engouée de Rousseau, elle avait partagé à son sujet le délire
général. Plus tard, les malheurs publics l'avaient atteinte. La
Révolution, en bouleversant sa vie, y avait laissé un vide profond.
Jamais elle n'avait pu se consoler de l'exil ni de sa demi-solitude de
Coppet. Elle n'avait pu d'avantage s'accoutumer à la pensée des maux
de la France livrée tour à tour à l'anarchie ou au despotisme. Enfin
les littératures étrangères, avec lesquelles son exil l'avait rendue
familière, avaient fourni à sa mélancolie un nouvel aliment. Ses
défaillances d'ailleurs ont été courtes et bientôt suivies de retour à
la pleine santé morale, et, sous quelques rapports, elle restera comme
un modèle de l'indépendance et de la fermeté du caractère.
III
Le Groupe de Coppet
BARANTE.--SISMONDI.
On n'est point un esprit supérieur, on n'a point en soi une
surabondance de force et de mouvement intellectuel, sans attirer, sans
grouper près de soi d'autres intelligences moindres, mais qui peuvent
être encore remarquables. Autour de Mme de Staël gravitaient quelques
hommes qui vivaient de sa vie morale et en partageaient les
souffrances.
Elle-même, a tracé le portrait de l'un deux, car cet Oswald, compagnon
trop froid de l'éclatante Corinne, ne serait autre, d'après un juge
compétent, qu'un des amis de Mme de Staël, M. de Barante. Or, on l'a
vu plus haut, Oswald était triste et sombre. «La plus intime de toutes
les douleurs, la perte d'un père, était la cause de sa maladie; des
circonstances cruelles, des scrupules délicats aigrissaient encore ses
regrets et l'imagination y mêlait ses fantômes. A vingt-cinq ans, il
était découragé de la vie; son esprit jugeait tout d'avance, et sa
sensibilité blessée ne goûtait plus les illusions du cœur... Rien ne
lui causait un sentiment de plaisir pas même le bien qu'il faisait.»
Il ne semble pas, d'ailleurs, que cette disposition amère ait eu chez
M. de Barante une longue durée. Elle a dû céder à une vie active et
favorisée par le succès.
Non loin de lui, dans la pénombre de Mme de Staël, on distingue la
figure d'un autre écrivain, Suisse d'origine, mais Français par le
langage et par le cœur.
M. de Sismondi, qui avait de bonne heure fait de la France sa patrie
d'adoption, avait pris sa part, pendant la Révolution, des désastres
qui atteignaient la France. Il était à Lyon quand la tourmente s'y
déchaîna. Il avait cherché un refuge en Suisse, d'où la guerre vint le
chasser. Il s'était alors réfugié en Angleterre, puis retiré en Italie
(1793-94), et avait été de là porter ses hommages à la cour de Coppet.
Il n'avait pas tardé à devenir un des admirateurs les plus dévoués de
Mme de Staël. La société de cette femme illustre était devenue pour
lui un besoin impérieux. Il écrivait: «L'ennui, la tristesse, le
découragement, m'accablent dès que je suis loin d'elle.» Il
l'accompagna dans ses voyages en Allemagne et en Italie, et pendant
toute la durée de l'Empire, qu'il n'a servi qu'au jour du malheur, il
s'est associé à la haine que Mme de Staël avait vouée au pouvoir qui
pesait sur la France. Contre les chagrins que lui inspirait la vue des
événements qui désolaient alors l'Europe, il ne trouvait en lui-même
aucun remède. Il rencontrait au contraire dans sa pensée, sa
correspondance l'atteste, d'autres sujets d'angoisses. Le 28 mai 1809,
il écrivait à Mme d'Albany: «Vous pouvez juger quelle est notre
tristesse habituelle; aucun de nous n'a plus le courage de travailler.
Il prend un dégoût de la littérature, de l'étude, de la pensée,
lorsque la vie est si pesante; il prend un sentiment de mort
universelle, et je voudrais dormir toujours pour m'ôter à la fin et
aux nouvelles du jour et aux retours sur soi-même qu'une philosophie
impuissante nous fait faire sans résultat.» A charge à lui-même, il
éprouve une agitation fatigante qu'il ne peut apaiser qu'en s'oubliant
pour d'autres. «Ce n'est que par ces affections, dit-il, le 30 juin
1810, que j'évite d'être ennuyé de moi-même, et encore Dieu sait si je
l'évite entièrement; il me semble que je tiens si peu de place, que
j'ai si peu de motif pour vivre, qu'il faut me dire ou me faire croire
que je suis nécessaire à un autre, pour que je sois nécessaire à
moi-même, le découragement est sans cesse à la porte, et je n'ai plus
assez de vie intérieure pour me passer un instant de celle que les
autres me prêtent.» Une dernière citation montrera ce qu'il était
encore deux ans plus tard: «Pescia, 4 novembre 1812. Il y a dans la
pensée même, il y a dans la nature et le cours de la vie quelque chose
de triste, une mélancolie intérieure qui renaît d'elle-même et qu'on
ne chasse guère que par l'action et la dissipation.» Ainsi la pensée,
la nature, la vie même, tout l'attriste et il ne peut supporter le
fardeau de l'existence qu'en en perdant la conscience par l'agitation;
il va plus loin, et estime qu'on peut s'en défaire par la violence.
Mme de Staël, je l'ai dit, avait rétracté l'opinion imprudente qu'elle
avait d'abord soutenue sur le suicide; Sismondi la blâme de cette
rétractation qui, selon lui, ne pouvait qu'affaiblir l'autorité de sa
pensée, et il considère le suicide comme un remède mis à notre portée,
«et pour tout dire, le plus énergique.» (Lettre du 27 mars 1814.)
Sismondi est une preuve frappante du mal qui sévissait sur les esprits
à cette époque, et ce n'est pas une mince erreur et une faute légère
de sa part d'avoir cru et d'avoir dit qu'on pouvait s'y soustraire en
quittant volontairement la vie. Du moins, il a cherché à le combattre
en lui par un travail intellectuel opiniâtre et dont les beaux
résultats ont enrichi la littérature; et plus tard, il est revenu au
calme et à la sérénité.
Cette sagesse tardive ne fut pas le partage de tous les amis de Mme
de Staël. L'un des plus illustres, Benjamin Constant, resta jusqu'à
son dernier jour dans une agitation stérile. Mais ce personnage a trop
d'importance pour être apprécié dans un rang secondaire et nous lui
consacrerons, en son lieu, un examen spécial. Nous arrivons, dès à
présent, à un grand sujet, l'étude de Chateaubriand.
IV
Chateaubriand