Fidèle à sa mission, la littérature reproduit bien cet état des

esprits. Le baron de Creuz écrit un poème sur les tombeaux, où se

montre toute la tristesse d'Young. Hœlty, dans des poésies fugitives,

célèbre avec les charmes de la nature ceux de la mélancolie, et

consacre aussi sa plume aux sépultures. Gerstemberg publie deux

volumes, intitulés: l'_Homme morose ou le mélancolique_. Garve, donne

un remarquable traité sur la société et la solitude. Le même sujet est

abordé par un admirateur de Garve, par Zimmermann, dans un ouvrage qui

n'est pas tout à fait oublié.

On rapporte que Zimmermann, né dans les États helvétiques, aimait, dès

sa jeunesse, les bois et les montagnes au sein desquels il

grandissait. Ce goût ainsi que l'étude des poètes, l'avaient porté à

la mélancolie. Ses ennuis, au milieu de la société étroite et jalouse

d'une petite ville, avaient accru ce penchant, que des chagrins

domestiques et des douleurs physiques vinrent transformer en une noire

misanthropie. Il mourut désespéré. Gœthe, qui l'a connu et qui ne le

flatte pas, déclare qu'il était le jouet et finit par devenir la

victime d'une sorte de sombre folie.

Les agitations de l'écrivain se traduisent dans son œuvre. Il prêche

la solitude, d'abord celle qu'on peut se procurer même au milieu du

monde en sachant se recueillir, puis aussi la retraite effective. Il

vante la vie au sein de la nature et pense qu'on peut trouver le

bonheur à se réjouir de ses harmonies. La solitude a selon lui cet

avantage, qu'elle développe les forces de l'esprit, qu'elle crée des

loisirs en retranchant les soins inutiles, enfin qu'elle apaise le

cœur et élève les sentiments. D'un autre côté, il est le premier à en

proclamer les dangers. Il en indique même plusieurs qui semblent en

contradiction avec les bienfaits qu'il lui attribue ailleurs; et il

avoue que l'isolement fomente les mauvaises passions, imprime à

l'esprit des allures trop absolues, irrite les forces du cerveau,

enfin éveille ou fortifie le goût de la mélancolie. Aux yeux de

Zimmermann, ce dernier effet devrait être la condamnation de la

solitude, car personne n'a tracé de la mélancolie un portrait plus

sombre que celui qu'il en a laissé. Il va jusqu'à dire: «De tous les

maux qui affligent l'humanité, il n'en est point qui approche de la

mélancolie!» Mais, malgré cette imprécation violente, Zimmermann ne

sait pas rompre avec le mal qu'il déteste.

Peut-être cependant ses contradictions apparentes peuvent-elles

trouver une explication. Peut-être sa véritable pensée se

rencontrait-elle dans un terme moyen, entre les solutions extrêmes que

son imagination parcourait tour à tour, et je crois qu'en effet le

dernier mot de sa philosophie, le fruit suprême de sa cruelle

expérience, a été de proclamer que pour vaincre la mélancolie il ne

faut chercher ni les agitations du monde, ni la solitude absolue, mais

l'emploi régulier des facultés, le travail habituel, ou, comme il le

dit lui-même, «l'occupation dans le calme.» Nous verrons plus d'une

fois, dans le cours de cette étude, des écrivains qui avaient

longtemps cherché une autre solution au problème du bonheur, arriver à

la même conclusion que Zimmermann.

A côté de la nature inquiète, malheureuse et, somme toute, médiocre,

que je viens d'esquisser, l'Allemagne, la véritable Allemagne, du

XVIIIe siècle, présente à notre étude un bien plus vaste et plus

éclatant sujet, l'auteur de Werther.

Gœthe raconte dans ses mémoires qu'il eut l'amour précoce de la

solitude, et qu'à un âge où ces choses sont inconnues, il se montra

enclin aux pensées sérieuses et à la rêverie. Très jeune encore, il

ressent les premières atteintes d'une manie hypocondriaque. Il ne peut

supporter les regards des hommes et se plaît à se retirer dans les

bois. Il aime surtout une vaste salle de verdure, formée par de vieux

frênes, aux environs de Francfort. «Oh! s'écrie-t-il avec exaltation,

que n'est-il enfoncé dans la profondeur d'un désert sauvage, ce

superbe palais de verdure! que ne pouvons nous y dresser une tente,

nous y sanctifier par la contemplation, y vivre séparés du monde!» Sa

santé mal gouvernée s'altère; il subit une maladie grave. Quelques

essais d'amour ne lui laissent que des regrets ou des remords. Il se

lie, à Wetzlar, avec un jeune homme d'un caractère droit et positif,

lequel était fiancé à une jeune personne du nom de Charlotte, restée

après la mort de sa mère à la tête d'une nombreuse famille. Gœthe se

prend à aimer cette jeune fille d'une amitié qui devient bientôt

passion, et pour ne pas devenir témoin de son mariage, il quitte ses

amis. Cette séparation accomplie, et rentré en possession de lui-même,

il ressent le désir de peindre, «ce dégoût de la vie, qui n'est le

résultat ni du besoin, ni de la misère, et dont la principale cause

est l'instabilité en amour.»

Pendant cette époque de sa jeunesse, il songe au suicide. Il réfléchit

sur tous les moyens de s'ôter la vie. Il repasse dans sa mémoire,

riche en souvenirs classiques, tous les exemples de suicide que nous a

laissés l'histoire, et celui qu'il admire le plus est le fait de

l'Empereur Othon, qui, après avoir perdu une bataille, avait soupé

gaiement avec ses amis, et le lendemain avait été trouvé percé d'un

poignard qu'il s'était enfoncé dans le cœur. Mais ces méditations

approfondies loin de pousser Gœthe au suicide, l'en détournent. La

perfection de la mort d'Othon lui paraissant inimitable, il est

conduit à penser que «quiconque n'est pas appelé à suivre son exemple,

ne doit pas se permettre d'attenter à sa vie.» Gœthe possédait bien

un poignard de prix, soigneusement affilé; tous les soirs «avant

d'éteindre sa lumière,» il se demandait s'il allait s'en servir, mais

il avoue que, «n'ayant jamais pu s'y résoudre, il finit par se moquer

de sa folie.» Et il fit bien.

Il avait, d'ailleurs, à sa disposition un moyen plus doux de mettre

fin à son désespoir. Depuis quelque temps, il était tourmenté du

besoin de répandre au dehors ses chagrins, la plume à la main. Il se

mit à écrire une œuvre poétique réunissant «tous les éléments de

tristesse qu'il avait rencontrés dans la vie.» La fin déplorable du

jeune Jérusalem, dont la situation lui rappelait, d'ailleurs, ses

rapports personnels avec Charlotte, lui sembla s'adapter naturellement

au roman qu'il méditait et en indiquer le dénoûment nécessaire. Au

lieu de se détruire, il créa Werther (1774).

Qu'est-ce que Werther? un rêveur, un désœuvré, un esprit nourri

d'illusions, plein d'aspirations vagues et de stériles regrets,

incapable de vouloir avec force, laissant échapper le bonheur placé

sous sa main, et courant après celui qu'il ne saurait atteindre. Il

prend en pitié le monde réel, et se renferme dans celui de

l'imagination. Il semble que son amour même pour Charlotte soit un

amour de tête bien plutôt que de cœur, et qu'il y entre beaucoup du

sentiment qui le porte à se heurter contre l'impossible. La tristesse

est l'état habituel de son âme; mais cette tristesse, il la chérit, il

l'alimente avec soin; il avoue qu'il «a toujours savouré jusqu'à la

dernière goutte d'amertume que lui envoie le sort.» Aussi, ne fait-il

nul effort pour s'arracher à ses maux imaginaires. Peintre, il ne

demande aucune consolation à son art; diplomate, à la vérité malgré

lui, il se rebute au premier incident qui blesse sa susceptibilité

jalouse. Et cependant, ces souffrances dans lesquelles il se complaît,

il les juge, un jour, intolérables; il forme, il mûrit le projet de

s'en affranchir par la mort. Ce triste dessein arrêté, il en combine

tranquillement l'exécution, et il l'accomplit froidement, sans souci

de ses devoirs divers, et sans égard pour la douleur qu'il va causer à

sa mère et à ses amis. Telle est la terminaison égoïste et funeste des

«souffrances du jeune Werther.»

Werther provient donc de deux sources différentes. Gœthe en a tiré

une partie de ses propres souvenirs. Tristesse vague, amour malheureux

pour une jeune et grave Charlotte, velléités de suicide, ces

sentiments avaient été les siens. Mais il les avait observés aussi

chez le malheureux Jérusalem, et le suicide de cet infortuné

fournissait à son roman un dénoûment pathétique. C'est aussi la

personne extérieure de Jérusalem que Gœthe décrit dans Werther. On y

retrouve jusqu'au costume de ce jeune homme, costume qui devait plus

tard devenir célèbre, et qui d'après les mémoires de Gœthe était

celui de la basse Allemagne, «frac bleu, gilet de peau jaune, et

bottes à revers bruns.» La fiction n'était donc pas le seul, ni même

le principal élément de cet écrit. Quoi qu'il en soit, le but qu'il

s'était proposé en écrivant cet ouvrage, Gœthe l'atteignit. Il trouva

dans cet enfantement un dérivatif à ses chagrins. A mesure que sa

pensée prenait un corps, sa passion maladive s'évanouissait, et quand

il eut achevé de décrire la folie de Werther, il était guéri de la

sienne. Mais à quel prix?

Je ne parle pas ici du coup que vint porter à des cœurs qu'il eut dû

ménager davantage, l'indiscrétion de ses allusions transparentes. Un

dommage plus étendu, plus grave et plus durable, devait être la

conséquence de son œuvre pour bien d'autres âmes. Combien de

lecteurs, dès son apparition, accueillirent avec une ardeur

inconsidérée les enseignements désolants de ce livre! Tandis que

Gœthe y avait reconquis sa sérénité d'esprit un moment compromise,

ses contemporains y puisaient le trouble et le désespoir. «J'avais

réussi, dit-il, à transformer la réalité en fiction et je me trouvais

soulagé; mes amis, au contraire, se persuadèrent que l'on pouvait

changer la fiction en réalité, convertir le roman en action et se

faire honneur du suicide. L'erreur de quelques personnes, s'étendit

bientôt au public, et cet opuscule qui m'avait fait si grand bien fut

décrié comme un événement dangereux.» Dangereux, il l'était en effet

et l'expérience ne l'a que trop prouvé. A la suite de cet écrit, sévit

une déplorable épidémie de suicide. Lenz en fut atteint l'un des

premiers, Lenz, ce personnage que nous font connaître les mémoires de

Gœthe, et qui poussa le fanatisme de l'imitation jusqu'à vouloir

finir par la démence et le suicide. «On connaît, a-t-on dit,

quelques-unes des victimes de Werther, on ne les connaît pas toutes.»

Un jeune homme, fils de Mme de Hohenhausen, femme de lettres, se tire

à Berne un coup de pistolet, après avoir lu Werther et souligné

quelques passages du livre. Toutes les classes de la société payaient

leur tribut à la funeste contagion. A Halle, un apprenti cordonnier

qui se jeta par la fenêtre portait un Werther dans sa poche. «Mais de

toutes ces morts volontaires, la plus lamentable fut celle de Mlle de

Lasberg, jeune personne de Weymar, qui se croyant abandonnée par son

amant, le suédois Wrangel, se précipita dans l'Ilm à l'extrémité du

jardin de Gœthe, et dont le corps fut retiré de l'eau presque devant

lui. On trouva sur elle un exemplaire de Werther.» Je doute, avec M.

Mézières, que ces morts tragiques soient les seules qu'il faille

inscrire au martyrologe ouvert par Werther. Tout au moins est-il

certain que l'influence de cet écrit s'est fait longtemps et

cruellement sentir.

Son auteur a-t-il une excuse? Quelle nécessité en dehors du besoin

d'apaisement intérieur dont il a fait l'aveu, poussait Gœthe à

choisir un pareil sujet? Aux alarmes légitimes que causait parmi ses

amis l'annonce de cette publication, il répondait: «Au péril de ma

vie, je ne voudrais pas révoquer Werther. Il faut que Werther existe,

il le faut!» Pour ma part, je ne connais aucune nécessité qui autorise

à jeter dans le public des germes de désordre moral. Le génie, et

c'est lui sans doute dont Gœthe entendait revendiquer les droits, le

génie, je le veux bien, a ses prérogatives, mais non pas celle de se

jouer du repos et de la vie des hommes, et la mère qui lui reprochait

la perte d'un fils, n'avait-elle pas raison de dire qu'il lui en

serait demandé un compte sévère devant Dieu?

Il nous reste à parler en quelques mots d'un drame de Gœthe publié en

1790, mais composé un peu avant cette date, et qui appartient à la

même inspiration que Werther, sa pièce de Torquato Tasso. Dans cette

pièce, le Tasse est représenté sous des traits qui ont fait dire de

cette œuvre à J.-J. Ampère que ce n'était que du Werther renforcé; et

Gœthe lui-même trouvait cette définition d'une justesse frappante.

Par cette création, comme par celle de Werther, Gœthe paraît avoir

cherché à se délivrer de soucis qui pesaient alors sur son âme, et

qui étaient nés, croit-on, de sa situation difficile d'artiste et de

poète dans une société d'hommes de cour. Mais il convient d'ajouter

que Torquato ne présente pas les dangers de Werther, que ce portrait

défiguré ne pouvait exercer une sérieuse influence, et qu'enfin le

poète Italien y est montré se réconciliant avec le monde qui l'avait

abreuvé d'amertume. Il nous reste aussi à parler de Faust, puisque la

première partie de ce poëme, la seule qui nous intéresse au point de

vue où nous nous plaçons, ébauchée dès 1773, avait paru presque

entière vers 1789.

Deux personnages y représentent la maladie contemporaine, bien que

l'un de ces personnages soit l'esprit même du mal, ou Satan,

c'est-à-dire un être qui est de tous les temps, et que l'autre soit le

héros d'une légende qui remonte au XVIe siècle. Le premier répand sur

toutes choses son dédain sarcastique et son ironie amère; il se plaît

à flétrir toutes les illusions, à dessécher toutes les croyances, à

tuer tous les bons sentiments, et comme le dit excellemment M. Caro,

«il est la part du néant dans l'œuvre divine.» Le second est soumis à

l'influence du premier, tout en en gémissant. Dans son activité

toujours inassouvie, il poursuit un but qui le fuit sans cesse. «Je le

sens, hélas! s'écrie-t-il, l'homme ne peut atteindre à rien de

parfait. A côté de ces délices qui me rapprochent des dieux, il faut

que je supporte le compagnon froid, indifférent et hautain, qui

m'humilie à mes propres yeux, et d'un mot réduit au néant tous ces

dons que j'ai reçus. Il allume dans mon sein un feu désordonné qui

m'attire vers la beauté; je passe avec ivresse du désir au bonheur;

mais, au sein du bonheur même, bientôt un vague ennui me fait

regretter le désir.» Qui ne se souvient de ce beau monologue de Faust,

quand assis, inquiet, à son pupitre, dans sa chambre gothique, après

une nuit de veille méditative, il reconnaît l'inanité de ses efforts

vers la vérité, et se compare au ver qui fouille la poussière, qui

s'en nourrit, et que le pied du passant y écrase et y ensevelit. Alors

il est tenté de demander la fin et l'oubli de ces douleurs à ce flacon

dont la vue l'attire et le fascine; il l'invoque, il le porte à ses

lèvres; mais le poison tombe de sa main; le son des cloches, la voix

des pieuses femmes, le chœur lointain des anges ont rappelé Faust à

des sentiments d'espoir, et il s'écrie: «La terre m'a reconquis.»

Gœthe a reconnu que, dans ces peintures, il s'était encore représenté

lui-même; que l'ironie de Méphistophélès, aussi bien que l'agitation

du docteur, étaient «des parties de son propre caractère.» Avouons à

notre tour, que présentées sous cette forme poétique et légendaire, et

adoucies par l'abandon de la tentative de suicide, les scènes de

désespoir contenues dans cette œuvre ne pouvaient faire autant de mal

que celles qui avaient été si fatales aux lecteurs trop consciencieux

de Werther.

V

Ramond.--André Chénier.--Bonaparte.

Cependant en France l'esprit public continuait à suivre la direction

que lui avaient imprimée Rousseau et ses disciples, et qu'avait

confirmée l'influence étrangère.

Je ne parle que pour mémoire d'un livre intitulé: les «_Soirées de

Mélancolie_», publié en 1777, par un anonyme qui, d'après Barbier, est

un certain M. Loaisel de Tréogate. Cet écrit prétentieux ne contient

rien qui justifie vraiment son titre. Mais il faut prêter plus

d'attention à un autre livre de la même époque, que Charles Nodier a

réimprimé avec éloges en 1829, et à l'auteur duquel Sainte-Beuve a

consacré une étude approfondie et bienveillante.

Ramond, qui fut aussi connu sous le nom de Carbonnières, et qui plus

tard devait être un homme d'état considéré et un publiciste

estimable, a commencé par sacrifier au sentiment qui dominait de son

temps. Diverses circonstances l'y avaient préparé. Il alliait à une

grande vivacité, une sensibilité facile à émouvoir, et qu'il

paraissait devoir à une mère d'origine allemande. Cette tendance avait

pu s'accroître dans sa première jeunesse, car il avait vécu à

Strasbourg près de ce groupe de jeunes gens enthousiastes et rêveurs

dont parle Gœthe, et dont, encore jeune lui-même, il était alors le

centre. Son instinct l'avait ensuite poussé vers les voyages. Il

portait dans ses courses solitaires le chagrin d'un amour traversé par

des épreuves. Tel était l'homme qui, à vingt-deux ans, publiait

l'ouvrage anonyme, dont on lui attribue, sans conteste aujourd'hui, la

paternité: Les _Dernières Aventures du jeune d'Olban_, fragment des

_Amours alsaciennes_ (Yverdun 1777).

Cet écrit est une sorte de drame en prose, divisé en trois journées

avec des intermèdes poétiques d'un caractère mélancolique. Il est

dédié à M. Lenz, cette victime de Werther, dont j'ai rappelé plus haut

la fin tragique. On a retrouvé l'exemplaire manuscrit dans lequel

l'auteur s'adresse à la mémoire de ce désespéré, avec une effusion de

sympathique commisération: «Malheureux Lenz, innocente victime, tu n'a

pas voulu poursuivre une carrière hérissée de tant de ronces, et

dédaignant le repentir tardif des méchants qui t'avaient repoussé, tu

t'es hâté de chercher l'asile où l'on se repose des fatigues de la

vie. Cruel! en quittant le monde où tu nous laisses, tu ne nous a pas

dit un dernier adieu!» Dédié aux mânes d'un suicidé, ce drame est

sinon la glorification, au moins la défense du suicide.

La cause d'un dénouement aussi violent est un chagrin de cœur.

D'ailleurs tous les personnages de cette pièce, ou peu s'en faut, sont

malheureux en amour, et chacun d'eux a de fortes raisons de se

plaindre de sa destinée à cet égard. Heureusement, de tous ces

personnages également maltraités par la passion, d'Olban seul prend la

chose d'une façon absolument tragique.

Dès le début, l'infortuné expose son mal: «Mon cœur est fermé,

dit-il: la douleur y repose..... Si je suis étranger au monde, n'en

accusez que ma sensibilité.» Il aime les promenades solitaires: «Du

haut de mon rocher, isolé, plus près des cieux, je voyais avec

mélancolie le silence et la nuit planer sur vos campagnes et m'offrir

une faible image du sommeil éternel.» Quand il apprend qu'il n'y a

plus d'espoir pour son amour: «Tout est fini, dit-il; je regarde

autour de moi; le monde n'est qu'un désert. Mort! mort! je dois

l'attendre, la chercher, cette mort si désirée, dans des antres

ignorés, dans des lieux où l'œil des hommes ne me retrouvera plus.»

Le projet de se donner la mort ainsi conçu dans son esprit, s'y

fortifie vite, et, malgré les efforts de ses amis, il le met à

exécution. On le voit errer «dans une sombre forêt de sapins, sans

chapeau, les cheveux sur le visage, l'habit en désordre, deux

pistolets à la ceinture.» Il s'assied au pied d'un arbre et se livre à

un long monologue sur sa fin prochaine, puis «il cache sa tête dans

ses mains et gémit sourdement.» La dernière scène nous le montre au

château ruiné de Honak, à la pointe d'un rocher. «Il est appuyé sur un

pan de mur, l'habit en lambeaux, sans chapeau, les cheveux sur la

face, la voix altérée, mais l'air tranquille d'un homme résolu, qui,

plein de son projet, chante au ciel un dernier hymne.» Il invoque le

ciel dont il prétend bien avoir l'assentiment: «O Dieu qui guide mon

bras, s'écrie-t-il, reçois-moi dans ton sein après vingt-deux ans

d'exil.» A genoux, les mains étendues, il dit adieu à tout ce qu'il a

aimé. «Adieu tout! s'écrie-t-il.» Le coup part, et le suicide est

accompli.

Ainsi, ce jeune homme dépourvu d'énergie morale, a cru pouvoir

attenter à ses jours; il n'a pas eu pitié des cœurs qu'il allait

briser. Chose plus grave encore, il a joint le sophisme à la faiblesse

en prétendant faire de Dieu même le complice de son œuvre, et

l'auteur a le dernier tort de nous montrer plus tard la lâcheté de

d'Olban excusée par deux pèlerins priant sur son tombeau.

Il faut le dire, du reste, ces excès étonnaient plus d'un lecteur sans

le séduire. Dorat qui publiait cette œuvre presqu'entière dans le

journal des Dames où elle devait faire une assez singulière figure,

tout en y reconnaissant des beautés, la comparait au chaos des pièces

anglaises. En tout cas, je ne sache pas que ses admirateurs eux-mêmes

aient jamais été tentés de la mettre en pratique. Ramond se trouvait

plus à l'unisson de l'esprit public, quand il s'en tenait à des

élégies, où l'on a vu, comme un prélude de l'accent de Lamartine, et

quand il disait:

Je suis seul, mécontent, au sein de la nature;

Quand tout chante l'amour, à mes sens moins émus

Tout est muet, et l'onde et l'ombre et la verdure;

Avec le monde, hélas! mon cœur ne s'entend plus.

Il est inutile de faire ressortir à quel degré «le jeune d'Olban»

était parent «du jeune Werther,» plus âgé que lui de trois ans

seulement; mais cette parenté ne pouvait guère flatter ce dernier.

D'autres imitations moins heureuses encore ont suivi cet essai de

traduction française du type germanique. «Il est certain, dit Ch.

Nodier, dans la préface de sa réédition de d'Olban, que la plupart de

ces pastiches oubliés aujourd'hui décèlent la précipitation et la

maladresse d'une main inhabile, et qu'ils sont plus ou moins empreints

ou de cette exagération épileptique ou de cette sentimentalité niaise,

qui trahissent dès le premier abord, un contrefacteur sans inspiration

et sans goût.» On peut citer, dans cette veine plus abondante que

précieuse, le _Nouveau Werther_, imité de l'allemand par le soi-disant

marquis de Langle (1786) et le _Saint-Elme_ de Gorgy (1790). Nodier

qualifie ce dernier écrit de pâle et insignifiant, et quant au

premier, il le définit un Werther «enthousiaste de tête qui aurait

brûlé le papier, si on le brûlait avec des mots, mais dont l'âme

apparaît, froide et inanimée, à travers l'expression factice de ses

phrases retentissantes, comme l'échafaudage de l'artificier derrière

ses fusées éteintes.» Enfin, il fait une allusion collective à «dix

autres ouvrages du même temps qu'il serait inutile de nommer à qui ne

les connaît pas.» Cet avis me paraît bon. Il y aurait un mince profit

à descendre plus avant dans l'analyse d'ouvrages de seconde main et de

dernier ordre; mais il était nécessaire de faire entrevoir combien la

littérature en France s'était efforcée de s'approprier le succès de

Werther et de s'assimiler cette œuvre, peu en rapport avec notre

génie national. C'était un des symptômes les plus incontestables de

l'état moral du temps.

Au point de vue littéraire, on prend plus d'intérêt à consulter sur

cet état certaines œuvres de Mme de Charrière; je la nomme ici, quoi

qu'elle soit née en Hollande et qu'elle ait vécu en Suisse, parce

qu'elle s'est naturalisée française en écrivant dans notre langue, et

je ferai de même dans la suite pour les cas analogues. On trouve dans

_Caliste_, ou _lettres écrites de Lauzanne_ (1786), un certain

précepteur anglais, d'un sérieux prématuré et d'une tristesse

mystérieuse, qui gémit sur un malheur qu'il n'a pas eu le courage de

prévenir. Ce même roman, dans son ensemble, a paru porter la trace des

souffrances intimes et des découragements de l'auteur. Le même

sentiment apparaît aussi dans un autre de ses écrits, des _Lettres de

Mistriss Henley_, qui forment le complément du _Mari sentimental_ de

M. de Constant, un oncle de Benjamin; lettres où l'on voit «une femme

qui se meurt, dit Mme de Staël, du dégoût de vivre.» Mais je

n'insisterai pas davantage sur cet écrivain, et, de l'époque

antérieure à 1789, je ne veux plus rapporter que quelques traits.

Une Maladie Morale: Le mal du siècle · 第 2 / 21 段