Comme c'est aussi l'esprit religieux qui domine le moyen âge

Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le

typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée

et n'a pas été harmonisée. Les mots et phrases imprimés en gras dans

le texte d'origine sont marqués =ainsi=.

UNE

MALADIE MORALE

UNE

MALADIE MORALE

LE MAL DU SIÈCLE

PAR

PAUL CHARPENTIER

SUBSTITUT AU TRIBUNAL DE LA SEINE

[Illustration]

PARIS

LIBRAIRIE ACADÉMIQUE

DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS

35, QUAI DES AUGUSTINS, 35

1880

A LA MÉMOIRE DE MON PÈRE

J.-P. CHARPENTIER

INSPECTEUR DE L'ACADÉMIE DE PARIS, AGRÉGÉ DE LA FACULTÉ DES LETTRES.

INTRODUCTION

INTRODUCTION

Parmi les traits les plus saillants de nos mœurs, il en est un qui ne

peut, ce semble, échapper à personne: je veux dire un penchant très

prononcé pour les jouissances; et j'ajoute, surtout pour celles de

l'ordre matériel. Sans examiner ici si une pareille disposition était

restée jusqu'à présent inconnue, il est permis d'affirmer que, de nos

jours, et parmi nous, elle se manifeste avec évidence. Dès le milieu

de ce siècle, et même un peu avant, la France a donné des preuves

multiples de la considération dans laquelle elle tenait les biens de

ce monde. On y a vu la richesse, les grandeurs, les plaisirs, le

bien-être sous toutes les formes, poursuivis avec âpreté, quelquefois

avec cynisme. Ces ardeurs se sont traduites dans des faits bien

connus, dont quelques-uns n'ont eu que trop d'éclat; elles se sont

exprimées aussi, dans les arts, dans la littérature, par des

productions qu'on n'a point oubliées. Non que la France tout entière

ait sacrifié à ces passions; grâce à Dieu, elle n'a jamais perdu la

tradition des grands dévouements et des œuvres élevées. Mais il

certain que, depuis un certain nombre d'années, nous n'avons point, en

général, montré un détachement exagéré de toutes choses, et qu'on ne

peut nous reprocher d'avoir estimé au-dessous de sa véritable valeur

le prix de la vie.

Cependant, dans ces derniers temps, s'est produit un mouvement

simultané, directement opposé à cette tendance pratique. Une

philosophie qui a reçu la dénomination de pessimiste, s'est donnée à

tâche de démontrer que le bonheur si vivement convoité n'était qu'un

rêve, que la vie n'avait et ne pouvait jamais avoir pour l'homme que

de cruelles déceptions; en un mot, que tout était pour le plus mal

dans le pire des mondes possibles. Cette philosophie, dont le premier

germe paraît avoir été naguère transmis par l'Italie à l'Allemagne et

que l'Allemagne a grossie et corroborée par de laborieuses

élucubrations, recueille aujourd'hui en France une certaine faveur et

acquiert une importance croissante. Des travaux nombreux, plusieurs

tout récents, lui ont été consacrés, qui lors même qu'ils s'efforcent

de la réfuter, n'en ont pas moins pour effet de familiariser les

lecteurs avec une doctrine désolante.

Par une association naturelle d'idées, le pessimisme réveille le

souvenir d'une époque de notre histoire morale qui a précédé

immédiatement celle de la jouissance à outrance, mais qui en est bien

différente.

En effet, de la fin du XVIIIe siècle à la seconde moitié du nôtre,

s'est déroulée chez nous une grande période de mélancolie. Amour de la

solitude, habitude de la rêverie, impuissantes et vagues aspirations,

incurable scepticisme, ennui, désenchantement, désespoir même, poussé

quelquefois jusqu'au suicide, tels étaient les principaux signes qui,

tantôt séparés, tantôt réunis, et quelquefois plus apparents que

réels, révélaient l'existence de cette disposition étrange. On l'a

appelée «_le mal_» ou «_la maladie du siècle_.»

Loin de moi la pensée d'en exagérer l'importance, et l'erreur de

croire que cette crise ait envahi tous les éléments de notre société.

Qui ne sait qu'au sein d'un affaissement trop commun se sont

conservées bien des énergies viriles, bien de fermes convictions? Ne

s'est-il pas aussi rencontré plus d'un homme qui ait échappé à

l'influence générale par sa légèreté et son inconsistance? Et

d'ailleurs, ceux-là même qui en furent atteints n'ont-ils pas connu

des moments d'intermittence ou de rémission? Toutefois on ne saurait

le contester, cet état a présenté à l'époque indiquée plus haut, une

intensité et une étendue bien dignes de l'attention des moralistes.

Sans doute, il ne faudrait pas assimiler tous les mélancoliques aux

pessimistes. Il existe de ceux-ci à ceux-là la différence qui

distingue un état de l'âme d'une conception de la pensée. Autre chose

est de sentir et d'exprimer un malaise intime; autre chose est de

prononcer sur le monde un anathème systématique. Dans le premier cas,

c'est affaire de sentiment; dans le second, de raisonnement. Tel a pu

se juger malheureux, qui n'a pas nié la possibilité du bonheur pour

les autres hommes; peut-être même l'a-t-il volontiers concédée à toute

la terre, pour ne voir dans sa propre souffrance qu'une exception

agréable à son orgueil. Et, d'un autre côté, l'on assure que les

philosophes allemands qui ont élevé le savant échafaudage du

pessimisme, n'ont nullement dédaigné certains avantages palpables, et

qu'ils ont su, comme on l'a dit, «administrer, à la fois, leurs rentes

et leur gloire.» Mais, malgré ces distinctions essentielles, il reste

une sorte de parenté collatérale entre ceux qui ont écrit la théorie

de la souffrance et ceux qui en ont fait l'expérience personnelle. Il

est bien peu vraisemblable que la plupart de ces derniers, même de

ceux à qui leur infortune semblait être un privilège flatteur, aient

conçu une opinion optimiste d'un monde où leurs désirs ne pouvaient

être satisfaits; aussi, voit-on parfois, et comme à leur insu, leur

sentiment se généraliser, et dépasser les bornes de leur propre

perception. En sens inverse, le père du pessimisme dans notre siècle,

a été, nous le verrons, un de ceux qui ont trouvé, pour peindre les

tourments de leur âme, les accents les plus douloureux. En résumé, si

cette philosophie amère ne peut se confondre absolument avec la

disposition morale dont elle rappelle l'existence parmi nous, elle en

est la tardive consécration et comme le couronnement nécessaire.

Le moment paraît donc venu d'étudier avec quelque détail cette

disposition même. Éteinte dans sa forme individuelle, mais revivant à

certains égards sous une autre forme plus abstraite, elle peut être

appréciée à la fois, avec la liberté qui appartient à la critique du

passé, et avec l'intérêt qui s'attache à l'observation des faits

contemporains. C'est ce que je voudrais essayer de faire.

Je voudrais, après avoir recherché le véritable caractère de l'état

dont il s'agit, et après avoir parcouru l'histoire de ses

manifestations anciennes, le suivre en France et même, autant qu'il

sera nécessaire pour l'intelligence du sujet, en dehors de la France,

dans le cours de son plein développement, de 1789 à 1848; puis,

marquer le moment et les circonstances de sa fin. Je voudrais, à

chacune des phases de son existence, en sonder les causes générales ou

particulières et en préciser les conséquences. Enfin, je voudrais en

faire entrevoir le préservatif. Ce sujet n'a point encore été traité

dans son ensemble.

En même temps qu'une étude morale, on trouvera ici une étude

littéraire. Comment en serait-il autrement? L'état que j'analyserai

est presque toujours accompagné du besoin de s'épancher, et de confier

au papier les secrets les plus intimes, les plus fugitives impressions

de l'âme. Dans la recherche des documents de cette nature, nous

rencontrerons les auteurs les plus illustres, les Chateaubriand, les

Lamartine, les Victor Hugo, les Musset, les Georges Sand; mais on

aurait tort de négliger des écrivains plus modestes, et de dédaigner

de plus humbles témoignages. Une simple lettre destinée à un ami, une

note tracée pour son auteur seul, en apprennent souvent, sur un homme

ou sur une époque, plus que des compositions apprêtées, dont la

sincérité peut être compromise par la préoccupation de la publicité.

Je n'ai garde, d'ailleurs, de prétendre que la littérature

contemporaine relève sans exception de cette étude. Dans la préface

d'une traduction de Werther, M. Pierre Leroux a cru pouvoir écrire

«qu'une comparaison entre Werther et les œuvres analogues qui l'ont

suivi, même en se restreignant à celles qui ont le plus de rapport

avec lui, ne serait rien moins qu'un tableau et une histoire de la

littérature depuis près d'un siècle.» Je ne tomberai point dans cette

hyperbole. De même que toute une famille d'esprits s'est tenue en

dehors de l'épidémie régnante, de même, je le reconnais, toute une

partie de la littérature est muette à cet égard. Mais celle qui rentre

dans le cadre de ce travail est assez riche pour lui donner des

proportions trop considérables peut-être au gré du lecteur.

Encore, cet élément d'information ne sera-t-il pas le seul à

consulter. L'art lui-même et les faits sociaux peuvent fournir

d'utiles lumières et compléter les révélations de la plume. Je

m'efforcerai de puiser la vérité à toutes les sources.

I

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES

ET

APERÇU RÉTROSPECTIF

I

Considérations Générales

Il importe avant tout de préciser le caractère général de l'état moral

qui fait l'objet de ce travail. Qu'offre-t-il donc, cet état, qui soit

particulier? Et pourquoi lui appliquer la dénomination de maladie?

Nous avons énuméré les principaux symptômes auxquels on reconnaît son

existence: le besoin de l'isolement, la pratique de l'oisiveté

contemplative, l'irrésolution, l'inquiétude, la mobilité, le doute, le

dégoût de toutes choses, le découragement absolu, enfin la mort

volontaire. Ces différents symptômes sont-ils tous et par eux-mêmes

d'une nature pernicieuse? A ces questions, il faut répondre par une

distinction.

Certes, que dans certaines conjonctures, sous l'influence d'une

vocation religieuse ou d'une grande douleur, on s'éloigne de la

société des hommes, il n'y a là aucun sujet d'étonnement. Qu'on aime

parfois à détourner ses regards du monde extérieur et réel pour les

reporter au dedans de soi-même ou les promener à travers les domaines

de l'imagination, rien de plus naturel encore. Que la volonté ait ses

faiblesses et la faculté de connaître, ses limites; que la vie enfin

nous réserve des déceptions et des douleurs de plus d'une sorte, qui

pourrait le nier? Et celui qui jouirait d'une sérénité inaltérable ne

serait-il pas placé au-dessus des lois de l'humanité?

Mais si un homme se sépare du monde sans autre motif que le désir de

vivre seul; s'il se tient sans cesse replié sur lui-même et se

renferme dans un milieu chimérique; si, avec une tendance instinctive

vers un idéal élevé, il se sent inhabile à y parvenir; si, avide de

croyance, il ne peut s'attacher avec persévérance à aucun principe

religieux ou philosophique; s'il est atteint d'une désillusion

précoce, et blasé avant l'âge; si sa souffrance, quoiqu'ayant une

juste cause, dépasse toute mesure; si elle survit à sa cause, ou même

si elle naît sans cause; si, loin de chercher à la dominer, il se

laisse vaincre par elle; s'il l'entretient à plaisir, s'y complaît et

s'y endort; surtout si, au mépris de ses devoirs envers son Auteur,

envers ses semblables, envers lui-même, il rejette un fardeau qu'il

juge trop lourd pour ses épaules et met fin volontairement à ses

jours, alors on peut affirmer qu'en lui l'équilibre moral est rompu,

et qu'il est en proie à une véritable maladie, et, comme l'on dit

aujourd'hui, à une névrose de l'âme.

Ne nous y trompons pas cependant. Il ne s'agit pas d'une de ces

maladies mentales qui jettent dans les facultés du malade une telle

perturbation qu'elles entraînent son irresponsabilité. De pareils

troubles intéressent le médecin plutôt que le moraliste et nous

n'avons point à nous en occuper. Ceux dont parle cet ouvrage laissent

subsister le libre arbitre. Par suite, ce serait en vain qu'on

chercherait à couvrir d'une sorte d'immunité les regrettables

défaillances qui ont pu les accompagner, et en particulier le crime du

suicide. Mais, sous cette réserve, on doit reconnaître que nous sommes

ici en présence d'un état qu'on a pu justement qualifier de maladif.

A-t-on eu également raison de compléter cette qualification en y

rattachant l'idée du siècle actuel, et de dire «la maladie du siècle»?

Oui, car c'est dans notre siècle que cet état a pris les proportions

les plus considérables. Mais, ne l'oublions pas, d'une part, il n'a

pas duré autant que le siècle, puisqu'il a cessé depuis d'assez

nombreuses années; et, d'autre part, c'est avant ce siècle qu'il avait

commencé, car la plupart des grands mélancoliques, qui attiraient

l'attention publique en 1800, s'étaient déjà fait connaître comme tels

un peu avant cette époque, à peu près vers 1789. Bien plus, ils eurent

eux-mêmes, dans la génération précédente, des ancêtres authentiques

et, pour tout dire, on retrouverait aussi des exemples de la

disposition qui leur était ordinaire dès la plus haute antiquité, et

chez les nations les plus différentes. Parcourons ces divers exemples

plus ou moins anciens. Cette revue éclairera l'étude de l'épidémie

mémorable qui les a suivis.

II

Antiquité et Moyen Age

Reportons-nous d'abord par la pensée vers les temps et les contrées

Bibliques. Le désenchantement de Salomon nous revient aussitôt à la

mémoire et nous nous rappelons ses sentences amères sur la vanité des

biens terrestres. On le sait, la tristesse moderne n'a pas dédaigné de

leur faire de fréquents emprunts.

Ailleurs, au fond de l'Inde, et cinq cents ans avant Jésus-Christ, un

jeune prince, comblé des faveurs de la fortune, mais adonné à l'abus

de la contemplation, le fondateur même du Bouddhisme, fait entendre

une de ces plaintes, qui se multiplieront plus tard à l'infini, sur la

maladie, sur la mort, sur la décomposition incessante des êtres. Mais

Çakya-Mouni ne s'attriste pas seulement sur la mort; il déplore la

vie: «Par le fait de l'existence, dit-il, du désir et de l'ignorance,

les créatures dans le séjour des hommes et des Dieux sont dans la voie

des trois maux... Les qualités du désir toujours accompagnées de

crainte et de misère sont les racines des douleurs. Elles sont plus

redoutables que le tranchant de l'épée ou les feuilles de l'arbre

vénéneux. Comme une image réfléchie, comme un écho, comme un

éblouissement ou le vertige de la danse, comme un songe, comme un

discours vain et futile, comme la magie et le mirage, elles sont

remplies de fausseté; elles sont vides comme l'écume et la bulle

d'eau.» A ses yeux, le vide apparaît partout: «Tout phénomène est

vide, toute substance est vide, en dehors il n'y a que le vide... Le

mal, c'est l'existence. Ce qui produit l'existence, c'est le désir; le

désir naît de la perception des forces illusoires de l'être.» On

s'accorde aujourd'hui à voir dans Çakya-Mouni le plus vieil inventeur

du pessimisme, et peut-être, en effet, quelques-unes de ses idées

peuvent-elles être regardées comme le point de départ de cette

philosophie. Mais, dans les passages que je viens de reproduire, il

parle moins en philosophe qu'en rêveur et en poète; il appartient

plutôt au pessimisme individuel qu'au pessimisme abstrait et c'est

pour cette raison qu'il devait figurer ici.

Pour ne pas avoir à revenir à ces pays lointains plaçons tout de suite

à côté de la tristesse de Çakya-Mouni celle du poète Sadi, qui écrira

au moyen âge cette maxime: «Ce qu'on peut connaître de plus intime et

de plus vrai dans la condition des mortels, c'est la douleur.»

De pareils sentiments, pour avoir été rares dans l'antiquité

classique, n'y furent cependant pas inconnus. On en suit la trace en

Grèce. On cite, chez Homère, la peinture de Ménélas se rassasiant de

sa douleur, de Bellérophon dévorant son cœur; chez Pindare, cette

question et cette réponse: «Qu'est-ce que la vie? C'est le rêve d'une

ombre.» On a cru voir aussi dans Hésiode, Simonide, Euripide,

Sophocle, des indices de mélancolie. Peut-être donne-t-on à ces

différents traits une valeur qui ne leur appartient pas entièrement.

Il en est de plus sérieux dans d'autres œuvres, par exemple, cette

pensée d'Aristote d'après laquelle une sorte de tristesse semblerait

être le privilège du génie. Quelle amertume aussi dans ce passage

d'Empédocle: «Triste race des mortels, de quels désordres, de quels

pleurs êtes-vous sortie! De quelle haute dignité, de quel comble de

bonheur, je suis tombé parmi les hommes! J'ai gémi, je me suis lamenté

à la vue de cette demeure nouvelle.» Et ne dirait-on pas qu'elle est

tirée de quelque écrivain moderne cette phrase sur les tourments de

notre intelligence: «Nos moyens de connaissance sont bornés et

dispersés dans nos organes. Les expressions résistent à nos pensées et

les émoussent. Les mortels éphémères n'apercevant qu'une faible

parcelle de cette vie douteuse, ne saisissant qu'une vaine fumée et

croyant aux choses seules qui leur tombent sous les sens, errent dans

toutes les directions, car ils désirent découvrir cet ensemble des

choses que les hommes ne peuvent ni voir, ni entendre, ni saisir.»

Platon n'est guère plus optimiste en certaine circonstance, témoin ce

fragment de l'Apologie: «Que quelqu'un choisisse une nuit passée dans

un sommeil profond que n'aurait troublé aucun songe, et qu'il compare

cette nuit avec toutes les nuits et tous les jours qui ont rempli le

cours de sa vie; qu'il réfléchisse et qu'il dise combien dans sa vie

il y a eu de jours et de nuits plus heureux et plus doux que celle-là;

je suis persuadé que non seulement un simple particulier, mais que le

grand roi de Perse lui-même en trouverait un bien petit nombre et

qu'il serait aisé de les compter.»

Mais c'est surtout chez un philosophe grec de la Cyrénaïque, chez

Hégésias, que s'accuse cette sombre disposition. Pour Hégésias, la vie

contient tant de maux que la mort qui nous en délivre est un bien. Sa

doctrine se résumait dans un livre intitulé: [Grec: Apokarterôn], ce

qu'on peut traduire ainsi: Le désespéré, ou bien: La mort volontaire.

On y voyait un homme déterminé à se laisser mourir de faim, que des

amis rappelaient à la vie et qui leur répondait en énumérant les

peines dont elle est remplie. Thèse pessimiste assurément, mais aussi,

sans doute, expression d'un sentiment de désespoir personnel. C'est

ce sentiment qui s'exhale dans la conclusion de l'auteur; car le

pessimisme philosophique ne pousse pas, lui, au suicide de l'individu:

il juge ce moyen insuffisant pour corriger le vice radical dont le

système du monde est infecté selon lui. Hégésias, au contraire, y

voyait un moyen suprême d'échapper à tous les maux. Il parlait même

sur ce sujet avec une éloquence si persuasive qu'il avait reçu le

surnom de Peisithanatos, que beaucoup de ses auditeurs, nous dit

Cicéron, s'étaient donné la mort en sortant de ses leçons, et que le

roi Ptolémée crut devoir fermer son école pour arrêter les progrès de

cette contagion menaçante.

La mode du suicide n'était pas, d'ailleurs, chose nouvelle dans ces

régions. Bien avant Hégésias, elle s'était développée en Grèce, et il

y existait une sorte d'association de la mort volontaire dans laquelle

s'enrôlaient les gens fatigués de vivre ou peu soucieux de subir les

disgrâces de la vieillesse. Deux siècles après le philosophe

Cyrénaïque, on retrouvait à Alexandrie une sorte d'académie qui

perpétuait la tradition créée par lui, la secte des co-mourants,

[Grec: tôn sunapothanoumenôn], qui a compté Antoine et Cléopâtre au

nombre de ses affiliés.

Dans les divers exemples qui précèdent, la mélancolie ne se présente

guère qu'à l'état de curieuse exception, due à des causes variées et

quelquefois obscures, mais qui ne paraissent se rattacher à aucun

fait général. Il en est différemment chez les Romains, qui, malgré

leur rudesse native, ne sont pas non plus restés étrangers à cet état

de l'âme.

Qui ne sait de quel accent de tranquille désespoir Lucrèce parle de la

condition humaine; comme il se plaît à dépouiller l'homme de tous les

charmes, de toutes les consolations de la vie? Rien n'égale la

tristesse de son tableau du petit enfant jeté nu sur la terre, comme

un naufragé sur une plage déserte et remplissant la demeure de ses

vagissements lugubres, «comme il convient à un être à qui il reste

tant de maux à traverser dans la vie!» Enfin, quoi de plus frappant

que le vers immortel dans lequel il a décrit la secrète angoisse qui

empoisonne toutes nos joies? Pline l'ancien, lui aussi, cet écrivain

dont on a dit qu'il était presque un moderne, parle de l'homme «jeté

nu sur la terre nue.» Et Cicéron n'a-t-il pas aussi sa note triste, et

en exposant dans les Tusculanes les douloureuses doctrines d'Hégésias,

n'y adhérait-il pas, quand il disait que la mort nous enlève plus de

maux que de biens, et qu'il lui eut été avantageux de mourir plus tôt?

Qu'on n'oublie pas surtout la sensibilité douloureuse, et, pour ainsi

dire, ce don des larmes du poète qui a dit: «_Sunt lacrymæ rerum_» et

qui a mérité d'être choisi par Dante pour compagnon de son voyage dans

le royaume des douleurs; et, à côté du mot de Virgile, qu'on place

celui d'Ovide: «_Est quædam flere voluptas_.»

On peut affirmer qu'il y avait à Rome encore d'autres esprits

profondément souffrants, des hommes qui, sans avoir essuyé aucune

adversité, éprouvaient un mal indéfinissable. Au milieu du palais de

Néron, on voit un citoyen obscur, un simple capitaine des Gardes

atteint, comme l'a très bien dit l'historien de cet épisode, «de cette

langueur douloureuse, de cette mort anticipée, ou plutôt de cette

espèce de sommeil où l'homme est livré à des agitations sans suite, à

des rêves inquiets, à des terreurs sans cause.» Il consulte Sénèque

qui devient «son directeur de conscience» et qui conduit avec habileté

cette œuvre délicate. Mais ce qui montre le mieux, ce me semble,

l'infirmité morale de ces temps, c'est la théorie du suicide professée

par les plus grands philosophes. Sénèque lui-même, cet excellent

médecin des âmes, voit dans cet acte de désespoir un refuge légitime

contre les épreuves de la vie et Pline l'ancien déclare que la faculté

de se donner la mort est le plus grand bienfait qu'ait reçu l'homme,

et il plaint le Dieu, dont il veut bien admettre un instant

l'hypothèse, de ne pouvoir user de ce remède souverain. «On peut

longtemps réfléchir, dit éloquemment M. Villemain, avant de trouver

dans la corruption de l'état social et dans le désespoir de la

philosophie, un plus triste argument contre la divinité, que cette

impuissance du suicide regardée comme une imperfection, et cette

jalousie du néant attribuée même aux dieux.» A de telles

défaillances, il était impossible de ne pas reconnaître une société en

dissolution, déjà troublée par les convulsions qui annonçaient sa fin

prochaine.

A côté du monde païen, qui s'en allait, s'en élevait un autre d'où

devait sortir la régénération. Là encore, la mélancolie apparaît; mais

combien différente de celle que nous venons d'observer! Qu'a de commun

cette humeur inquiète et agitée avec l'austérité, les gémissements,

les plaintes des âmes chrétiennes, avec ces fuites au désert, ces

cloîtres, ces thébaïdes dans lesquelles la jeunesse et la beauté

cherchaient une sépulture volontaire? Quelque rapprochement qu'on ait

voulu faire entre ces choses, leur contraste est complet. La

mélancolie païenne venait de l'absence de convictions: la mélancolie

chrétienne prend sa source dans les profondeurs de la foi. Au surplus,

le chrétien ne pourra jamais être pessimiste absolu. Si la cité des

hommes offense ses yeux, il n'a qu'à les élever vers la cité céleste.

Comme c'est aussi l'esprit religieux qui domine le moyen âge, je n'ai

guère à parler de cette époque. Dante lui-même, malgré son masque

grave et sombre, malgré certaines pages de la Vita Nuova où l'on a cru

voir une confession morale du genre de celles qui se sont si souvent

produites dans notre siècle, Dante échappe à notre examen par le

caractère mystique de sa tristesse. Je me contenterai de mentionner

d'un mot, en Allemagne, un artiste, l'auteur de la célèbre image de

la Mélancolie, et ces poètes dont les Lieds chantent la mort associée

à l'amour. On y a remarqué cette interrogation: «Cette vie l'ai-je

vécue, l'ai-je rêvée?», mot qui rappelle celui de Pindare sur le même

sujet et qui atteste ainsi l'unité de l'esprit humain, à travers les

différences de temps et de races. M. Ozanam a défini avec justesse la

poésie des Minnesinger. «Pour les Allemands la source poétique est

dans cette dernière et plus secrète profondeur de la nature humaine

qu'on nomme le cœur. Là, au milieu d'une continuelle alternative de

joie et de souffrance, éclot la mélancolie qui est aussi l'aspiration

vers le beau, le désir (Sehnsucht?).» Mais, en général, le moyen âge

n'est point frappé par le mal dont j'étudie l'histoire. Arrivons donc

aux temps modernes.

III

Siècle de Louis XIV.--Jean-Jacques Rousseau et ses Disciples

Quand on se rapproche de notre époque, d'abord les monuments de la

mélancolie paraissent peu considérables. Cependant tous les germes

n'en sont pas détruits; un œil attentif les découvre même sous Louis

XIV. Bien qu'avec le grand roi l'ordre et la discipline s'établissent

dans les esprits comme dans l'état, cette société si bien réglée

recèle encore quelques indices de trouble moral.

Bossuet, dans son admirable langage, découvre «cet incurable ennui qui

fait le fond de la vie humaine depuis que l'homme a perdu le goût de

Dieu.» On sent sous l'apparente gaîté de Molière une certaine dose

d'amertume; son Don Juan laisse une impression de tristesse, et son

chef-d'œuvre est le portrait du personnage sévère qui va chercher

une solitude «où d'être homme d'honneur on ait la liberté.» Les

aperçus de Larochefoucauld sur l'homme révèlent une philosophie

morose. Mais c'est chez un autre écrivain du même temps que la

souffrance morale se révèle avec le plus d'intensité. Malgré son désir

de se soumettre aveuglément, en dépit de ses efforts pour conserver la

foi, Pascal est en proie au doute, aux agitations vagues, aux terreurs

sans cause, et c'est à ces angoisses que sont dus les cris puissants

qu'il jette dans le silence de son âme. Aussi Pascal a-t-il la faveur

des mélancoliques modernes. Jean-Jacques Rousseau parle de ce penseur

malheureux avec une grande admiration; et Chateaubriand a dit: «Les

sentiments de Pascal sont remarquables par la profondeur de leur

tristesse et par je ne sais quelle immensité.»

Mais j'ai hâte d'en venir à des figures dans lesquelles on verra une

plus vive ressemblance avec les types connus de la première moitié du

siècle, à de véritables portraits de famille dont la place est

naturellement marquée dans cette galerie. Je veux parler d'abord de

Jean-Jacques Rousseau et de son école.

Ce qui frappe tout de suite dans Jean-Jacques Rousseau, c'est le

penchant à la rêverie. Dès son enfance, la lecture des romans avait

développé en lui cette habitude. «Il n'avait aucune idée des choses,

que tous les sentiments lui étaient déjà connus... Il n'avait rien

conçu, il avait tout senti.» Il atteint le seuil de la jeunesse

«inquiet, mécontent de tout et de lui, dévoré de désirs dont il

ignorait l'objet, pleurant sans sujet de larmes, soupirant sans savoir

de quoi.» Le monde de l'imagination se substitue pour lui à la

réalité; et non seulement il oublie la réalité pour la fiction, mais

plus la réalité est sévère, plus son imagination est riante. Ce n'est

pas assez: il est une chose qu'il aime plus encore que la rêverie,

c'est le souvenir de celle-ci; c'est, pour ainsi dire, la rêverie de

sa rêverie.

Le caractère factice d'une telle existence apparaît bien dans ce qu'on

peut appeler les amours de Jean-Jacques. Aux Charmettes, il aime mieux

Mme de Warens de loin que de près. A Venise, dans l'épisode de

Zanetta, on le voit s'ingéniant à se gâter à lui-même sa bonne

fortune: «non, s'écrie-t-il, à la fin de ce récit, la nature ne m'a

pas fait pour jouir; elle a mis dans ma mauvaise tête le poison du

bonheur ineffable dont elle a mis l'appétit dans mon cœur.» Quant à

Thérèse, il ne l'a jamais aimée. Une fois cependant, il croit avoir

éprouvé la passion. Mais cet amour unique, de quoi se composait-il?

Rousseau, seul à l'Hermitage, avait peuplé sa solitude des fantômes de

femmes dont il avait gardé le souvenir. «Dans ses continuelles

extases, il s'enivrait à torrents des plus délicieux sentiments qui

soient jamais entrés dans un cœur d'homme.» Sous l'influence de ces

songes, il conçoit l'idée et le plan de sa nouvelle Héloïse; il en

écrit les premières pages. C'est alors que survient Mme d'Houdetot;

elle semble être l'incarnation de ses illusions chéries, et il l'aime.

Amour encore imaginaire, et que ne contribuait pas peu à enflammer,

chose bizarre, la certitude qu'il ne serait pas partagé. Au fond,

Rousseau, amoureux surtout de chimères, ne fut jamais vraiment épris

que des créations de son intelligence.

Avec le goût de la rêverie, il avait celui de la solitude qui devint

bientôt pour lui un besoin. Les Charmettes, l'Hermitage, Montmorency,

l'île de Saint-Pierre, Ermenonville, sont illustrés par ses retraites.

Il y employait ses heures à des excursions dans les lieux les plus

déserts, et, s'il se pouvait, les plus sauvages. Il est intéressant de

rechercher les causes de cet amour de l'isolement.

L'origine en était fort complexe. Il procédait d'abord du goût même de

Jean-Jacques pour la rêverie, car l'habitude de la fiction inspire

l'éloignement du monde. Il procédait aussi de son humeur

misanthropique; les hommes lui semblaient trop pervers pour qu'on pût

vivre avec eux. Il se mêlait à ces sentiments une disposition

naturelle à la paresse. Rousseau l'avoue sans détour: «l'oisiveté me

suffit, et pourvu que je ne fasse rien, j'aime mieux rêver éveillé

qu'en songe. Vivre sans gêne dans un loisir éternel, c'est la vie des

bienheureux dans l'autre monde.» Il parle avec enchantement «du

précieux farniente, de l'occupation délicieuse et nécessaire d'un

homme qui s'est dévoué à l'oisiveté.» Vainement il avait cherché

d'abord à se le dissimuler à lui-même, il y avait en lui un esprit de

liberté que rien n'avait pu vaincre. «Cet esprit de liberté,

ajoute-il, me vient moins d'orgueil que de paresse, mais cette paresse

est incroyable; tout l'effarouche; les moindres devoirs de la vie

civile lui sont insupportables.» Il se croit quitte envers les hommes

en leur donnant «l'exemple de la vie qu'ils devraient mener.» La

solitude a donc à ses yeux le mérite de le délivrer de toute gêne.

Elle y joint un dernier avantage: elle lui assure la pleine possession

de lui-même. Parfaitement en repos, il le dit du moins, vis-à-vis de

sa conscience, il trouve dans le simple sentiment de son existence,

dans la perception des moindres mouvements de son âme, une jouissance

douce et continue. Sur ce point, il établit une distinction bien

subtile entre «l'amour-propre» et «l'amour de soi-même»:

l'amour-propre c'est la vanité, il la blâme; l'amour de soi-même,

c'est le plaisir que prend l'individu dans la conscience de son être.

«De quoi jouit-on, dit-il, dans une pareille situation? De rien

d'extérieur à soi, de rien sinon de soi-même et de sa propre

existence; tant que cet état dure on se suffit à soi-même comme Dieu.»

Ce dernier sentiment, Jean-Jacques s'y livre tout entier.

Eh bien, la rêverie, la solitude, la misanthropie, l'oisiveté, la

contemplation de soi-même, toutes ces choses lui ont-elles donné le

bonheur? Il s'en faut bien. Écoutons-le: «quand tous mes rêves se

seraient tournés en réalité, ils ne m'auraient pas suffi; j'aurais

imaginé, rêvé, désiré encore. Je trouvais en moi un vide inexplicable

que rien n'aurait pu remplir, un certain élancement de cœur vers une

autre sorte de jouissance dont je n'avais pas d'idée et dont pourtant

je sentais le besoin.» Il est vrai que ces aspirations même étaient, à

l'en croire, «d'une tristesse attirante,» mais voici un aveu

significatif: «Il n'est pas possible qu'une solitude aussi complète,

aussi permanente, aussi triste en elle-même, ne me jette quelquefois

dans l'abattement.» Les agitations vaines, les terreurs sans cause le

viennent assaillir. Il attribue à ses ennemis de sourds complots, de

ténébreuses machinations. Ses terreurs vont jusqu'à l'hallucination.

Au milieu de ces misères morales, il s'écrie: «Ma naissance fut le

premier de mes maux.» A ce compte, il dut considérer sa mort comme le

premier bien qui lui échut. Il est même permis de craindre qu'il n'ait

pas su l'attendre, et qu'il ait acheté sa délivrance par un crime.

Volontaire ou non, sa fin fut prématurée; à défaut de sa main, le

chagrin qui le minait avait assez de puissance pour briser

l'organisation délicate qu'il avait rapidement usée.

Je le demande, le caractère que je viens de rappeler ne réunit-il pas

tous les signes du mal dont notre pays a tant gémi depuis Rousseau?

Est-il une forme de tristesse, une nuance de mélancolie qui ne soit

contenue dans ce type ou qui ne puisse s'y rattacher?

Et maintenant, s'il faut me prononcer sur les théories prêchées par

Rousseau, que puis-je faire de mieux que de leur opposer son propre

jugement et d'en appeler de Jean-Jacques à lui-même? Vraiment sage

quand il est désintéressé, il déclare que la vie contemplative ne

convient pas à tous les hommes, «qu'il ne serait pas bon, dans la

parfaite constitution des choses, qu'avides de ces douces extases, ils

s'y dégoûtassent de la vie active, dont leurs besoins toujours

renaissants leur prescrivent le devoir.» Un jeune homme lui ayant

demandé la permission de s'établir près de lui, il l'en détourne

vivement et lui dit: «L'homme n'est point fait pour méditer, mais pour

agir.» Enfin, consulté sur un projet de suicide, il le combat avec une

ironie pleine de sens, et dévoile les sentiments de vanité et de haine

cachés sous l'appareil déclamatoire de la lettre à laquelle il répond.

Mais de tous les enseignements qu'il a laissés aucun ne peut être

comparé à son exemple. Sa triste existence, sa fin plus triste encore,

sont la réfutation la plus éclatante de ses trop spécieux systèmes, et

la démonstration douloureuse de cette vérité qu'on ne peut impunément

lutter contre l'instinct le plus profond de l'homme, la sociabilité;

qu'en voulant s'affranchir de toute contrainte, on trouve dans sa

propre pensée un tyran impitoyable, et que l'égoïsme, auquel se réduit

en définitive «l'amour de soi» aussi bien que «l'amour-propre», se

prépare à lui-même de cruels châtiments. Par malheur, cette grande

leçon est restée vaine, et l'expérience si chèrement acquise par

Jean-Jacques n'a sauvé aucun des disciples que lui suscita son génie.

Ces disciples furent nombreux, même de son vivant. Sans parler de

plusieurs de ses lectrices sur lesquelles il exerça, à distance, un si

grand empire, de ces engouements féminins si ardents et si

romanesques, il eut parmi les jeunes hommes de fervents admirateurs.

On a vu tout à l'heure comment ses avis étaient sollicités par eux. Je

ne sais si ceux qui l'entretenaient de projets de suicide eussent

suivi sans hésiter un conseil favorable à ces projets, mais les

consultations de ce genre n'étaient pas rares. Un grand nombre des

contemporains de Rousseau l'ont considéré comme leur maître. «S'il y

avait, dit à ce propos M. Sainte-Beuve, les femmes de Jean-Jacques,

tant celles de la noblesse que de la bourgeoisie qui étaient plus ou

moins d'après la Julie ou la Sophie d'Emile, il y eut aussi les hommes

à la suite de Rousseau, les âmes tendres, timides, malades, atteintes

déjà de ce que nous avons appelé depuis la mélancolie de René et

d'Obermann.»

Dans ce nombre on distingue Deleyre dont on a publié la correspondance

avec Rousseau. Dans son enthousiasme, il voit en lui plus qu'un

philosophe: un prophète; il compare la fuite de Jean-Jacques en

Suisse, à celle de Jésus-Christ en Égypte. S'il ne partage pas les

principes spiritualistes de son maître, il lui ressemble par ses

souffrances intimes. Il éprouve des regrets de sa piété perdue, des

désirs de retour à la foi. Que ne donnerait-il pas pour en recouvrer

le bienfait? «Ah! tombent sur moi tous les fléaux de la fortune et de

la nature pour me rendre un remède si doux!» Cet état d'aspirations

stériles est habituel à Deleyre. Il se plaint de ne pas savoir se

gouverner, il craint les moments de désœuvrement; il demande conseil

contre l'ennui, et il écrit ces lignes significatives: «Je pense à

vous avec autant de plaisir que j'eus de regret l'autre jour de vous

laisser dans la peine et l'inquiétude. C'est notre élément; nous y

mourrons.» Enfin il faut citer de lui ce mot d'une énergique

concision: «A la fin de toutes les jouissances, est le rendez-vous de

toutes les douleurs.»

Ces détails me paraissent justifier l'exactitude de ce portrait que

Sainte-Beuve a tracé de Deleyre: «C'était une âme sensible, inquiète,

dépaysée, déclassée, tirée du cloître où elle n'avait pu rester, et

souffrant dans la société d'où il lui tardait toujours de s'enfuir;

une de ces organisations ébranlées comme il ne s'en trouve pas sous

cette forme au XVII siècle et comme il devait s'en rencontrer beaucoup

au commencement du nôtre. C'était un athée vertueux, un M. de Wolmar,

mais qui n'avait pas tout à fait la force de l'être, et qui se

dévorait lui-même. Il unissait en lui bien des contrastes. De quatorze

ans plus jeune que Jean-Jacques Rousseau, il le suivait d'assez près

en tout; il n'était pas seulement le plus passionné de ses disciples,

c'était en quelque sorte un Rousseau en second, un Rousseau affaibli,

non affadi, nullement copiste, bien naturel, bien sincère, j'allais

dire plus sincère quelquefois que l'autre.»

Après ce prosélyte peu connu, je dois parler d'un plus illustre

disciple, qui lui-même est devenu un maître et qu'en le rapprochant de

Jean-Jacques, on a spirituellement appelé l'Élisée de cet autre Élie.

Bernardin de Saint-Pierre manifesta dès l'enfance le goût de la

rêverie. Il montra aussi dans diverses circonstances un vif penchant

pour la solitude. Les mécomptes et les épreuves diverses de sa vie

augmentèrent cette disposition mélancolique. On lui a même reproché

une humeur inquiète et ombrageuse. Il est certain que, pendant quelque

temps, il tomba dans une profonde misanthropie. Jouet de mille

terreurs, de mille illusions des sens, il ne pouvait supporter la

société des humains. «A la vue de quelques personnes de mon voisinage,

a-t-il dit dans le préambule de l'Arcadie, je me sentais tout agité,

je m'éloignais, je me disais souvent: je n'ai cherché qu'à bien

mériter des hommes; pourquoi est-ce que je me trouble à leur vue? En

vain j'appelais la raison à mon secours; ma raison ne pouvait rien

contre un mal qui lui ôtait ses propres forces.» Sans doute, cette

crise ne fut pas de longue durée et dans les écrits de B. de

Saint-Pierre, la mélancolie est réduite à des proportions bien

modestes et bien inoffensives. Il en fait plutôt un plaisir qu'une

peine; on le voit par les exemples qu'il en donne. «Il goûte du

plaisir lorsqu'il pleut à verse, qu'il voit les vieux murs moussus

tout dégouttants d'eau, et qu'il entend les murmures des vents qui se

mêlent aux frémissements de la pluie.» Ces sensations qu'il aime à

décrire, il les proclame «les affections de l'âme les plus

voluptueuses.» Il traite aussi du «plaisir de la ruine, du plaisir des

tombeaux, qui sont à ses yeux, surtout les tombeaux de nos parents,

les plus intéressants de tous les monuments;» du plaisir de la

solitude «qui flatte notre instinct animal en nous offrant des abris

d'autant plus tranquilles que les agitations de notre vie ont été plus

grandes, et étend notre instinct divin en nous donnant des

perspectives où les beautés naturelles et morales se présentent avec

tous les attraits du sentiment.» Toutefois B. de Saint-Pierre a connue

une certaine tristesse maladive et par là, sans atteindre Rousseau,

il se rapproche de lui.

Mais était-ce seulement dans le voisinage de Jean-Jacques que se

manifestait la mélancolie? Non, elle s'étendait plus loin. Sans parler

de la satire de l'optimisme contenue dans un roman de Voltaire,

rappelons les aveux de désespoir secret que faisait une femme,

entourée de toutes les ressources de la société et de tous les

plaisirs de l'esprit: «Vous voulez que je vive quatre-vingt-dix ans,

écrivait Mme du Deffand; quelle cruelle existence! ignorez-vous que je

déteste la vie; que je me désole d'avoir tant vécu, et que je ne me

console pas d'être née.» Et plus loin: «Si la raison arrêtait les

mouvements de notre âme, ce serait vivre pour sentir le néant, et le

néant (dont je fais grand cas) n'est bon que parce qu'on ne le sent

pas.» Ces sombres boutades échappées à l'humeur aigrie de Mme du

Deffand, ne sont pas un phénomène isolé. On en rencontre de semblables

dans la correspondance d'une autre femme, attachée d'abord à Mme du

Deffand, puis séparée d'elle sans retour, d'une femme, chez laquelle

le cœur était cependant bien ardent, mais qui, fatiguée par une vie

de passions, exhalait, au milieu des effusions d'un amour agité, son

invincible mélancolie. «Mon Dieu! écrivait Mlle Lespinasse au

chevalier de Guibert, ne craignez pas d'être triste avec moi; c'est

mon ton, c'est mon existence que la tristesse.--Mon âme est un

désert, ma tête est vide comme une lanterne. Tout ce que je dis, tout

ce que j'entends, m'est plus qu'indifférent, et je dirai aujourd'hui

comme cet homme à qui on reprochait de ne pas se tuer, puisqu'il était

si détaché de la vie: Je ne me tue pas, parce qu'il m'est égal de

vivre ou de mourir. Cela n'est pourtant pas tout à fait vrai: car je

souffre, et la mort serait un soulagement; mais je n'ai point

d'activité.--J'ai retrouvé le calme, mais je ne m'y trompe point;

c'est le calme de la mort.--Bonsoir, je me sens triste; _la vie me

fait mal_.--J'en suis presque au dégoût de l'esprit.--Oh! comme tout

le monde est malheureux!»

Ainsi, chez Mlle Lespinasse, comme chez Mme du Deffand, et du côté des

encyclopédistes comme du côté de leurs adversaires, partout s'établit

en France une rivalité de tristesse, ou, si l'on aime mieux, un

étrange accord de plaintes contre les douleurs de la vie. Il en était

de même à l'étranger.

IV

L'Angleterre et l'Allemagne au XVIIIe siècle.

Au XVIIIe siècle, les œuvres mélancoliques abondent dans la

littérature anglaise. Un écrivain prend pour sujet les pensées les

plus tristes qu'un homme frappé dans ses plus chères affections puisse

agiter au milieu du silence des nuits. «O tristesse, s'écrie Young,

c'est dans ton école que la sagesse instruit le mieux ses disciples!»

Reconnaissons-le, au milieu des désordres d'une imagination sans

frein, à travers des bizarreries, qu'explique d'ailleurs le génie

national, l'auteur trouvait des mots profonds. Ainsi, frappé de

l'inanité de l'être humain si vite détruit, il posait cette question:

«Où est la poussière qui n'ait pas vécu?» Après lui, citons des génies

moins sombres: C'est Thomson, qui célèbre la solitude. C'est Pope dont

Lamartine n'a jamais oublié quelques strophes attristées. C'est aussi

cet aimable Thomas Gray, qui selon l'expression de Chateaubriand, a

trouvé sur sa lyre, surtout dans son élégie du cimetière de campagne,

«une série d'accords et d'inspirations inconnues de l'antiquité, et à

qui commence cette école de poètes mélancoliques qui s'est transformée

de nos jours dans l'école des poètes désespérés.» C'est Béattie qui,

d'après le mot du même écrivain «a parcouru la série entière des

rêveries et des idées mélancoliques.» C'est enfin le triste et un peu

sauvage Kirke-White, mort à vingt et un ans des fatigues d'un travail

excessif.

En même temps, survenait en Angleterre un événement littéraire d'une

haute importance. Soit que les poésies connues sous le nom d'Ossian

fussent l'œuvre authentique d'un vieux barde, fidèlement transmises

de génération en génération, dans les montagnes de l'Écosse; soit

plutôt, comme il paraît certain aujourd'hui, qu'elles ne fussent que

le résultat d'une supercherie savante, l'habile restauration de

quelques débris antiques combinés avec une création récente, sans

m'appesantir sur ce problème, je dois relever le caractère de la

publication de Macpherson. On n'y trouve que chants de guerre, hymnes

de mort, mélancolie rêveuse et vague religiosité. De la nature, on ne

sent, on ne reproduit, que les spectacles les plus sévères. Au milieu

de cette mise en scène un peu monotone, se meut un monde fantastique,

où les ombres des héros qui ne sont plus se mêlent à la vague

personnalité de leurs descendants. Ces objets, ces figures étranges,

charmaient l'esprit des Anglais, et leur inspiraient une admiration

dont on verra plus tard la contagion se propager parmi nous.

N'oublions pas enfin de rappeler que, dès cette époque, on rencontre

en Angleterre, comme on l'avait vu chez les anciens, le suicide à

l'état de mode. Cette mode funeste était-elle chez les Anglais, selon

l'explication de Montesquieu, le résultat d'une maladie physique, ou,

comme l'a pensé Gœthe, l'effet des passions politiques et de l'esprit

de parti? N'y faut-il pas plutôt voir les suites d'un climat brumeux

qui développe le spleen, affection qui semble si propre à l'Angleterre

que le mot qui la définit est emprunté à sa langue. Ce qu'on ne peut

nier, c'est l'ancienneté de la tradition du suicide en Angleterre.

L'Allemagne, ou, pour employer une expression plus étendue, les pays

de langue allemande n'étaient pas alors moins malades que

l'Angleterre. Il y régnait parmi la jeunesse une tendance marquée vers

le désenchantement et le désespoir. «Éprise de poésie, tout occupée de

chimères, elle se livrait, rapporte Gœthe, aux regrets causés par des

passions malheureuses. Traîner son existence dans les langueurs d'une

vie vulgaire, était sa seule perspective. Un orgueil chagrin

saisissait donc avec empressement l'espoir de se délivrer à volonté de

ce fardeau, dès qu'il deviendrait trop pesant. Les contrariétés, les

ennuis que chaque jour amène, ne pouvaient que fortifier cette

disposition. Elle était générale.» Elle se personnifiait d'une manière

frappante, en un jeune homme, qui, sous un autre nom, devait passer à

la postérité. C'était le fils d'un théologien nommé Jérusalem. Il

était artiste, ami de la solitude; on avait parlé de sa passion pour

la femme d'un ami. Ce malheureux se tua; nous y reviendrons tout à

l'heure.

Les femmes n'avaient garde de résister à l'épidémie de sensibilité

exaltée qui régnait alors. La lecture des romans avait au plus haut

point excité chez elles la puissance de l'imagination et développé

dans leur cœur des passions sans objet précis. Mlle Flachsland, la

fiancée de Herder, en parlant d'une certaine demoiselle de Ziegler,

lui rend ce témoignage que c'était une jeune fille «d'un sentiment

extraordinaire.» Elle-même, Mlle Flachsland, devenue plus tard une

femme très positive, donnait entièrement dans cette mode. Elle avait

fait bâtir dans son jardin un tombeau qu'elle entourait de rosiers;

elle élevait un agneau dont elle faisait le compagnon de sa table, et

quand il mourut, elle donna sa place à un petit chien. Elle écrivait à

son fiancé qu'un soir, au fond des bois, elle était tombée à genoux en

regardant la lune, qui brillait à travers les arbres, et elle

l'entretenait des vagues épanchements d'un besoin d'aimer qu'Herder

aurait eu le droit de trouver un peu trop prodigue. L'intéressant

commentateur de Gœthe, M. Mézières, qui rapporte ces faits curieux,

fait aussi connaître que la mère de Maximiliana Brentano, la

grand'mère de la célèbre Bettina, Mme de la Roche «vogua toute sa vie

sur les eaux du sentiment. C'étaient chez elle des attendrissements

continuels; on s'embrassait, on versait des pleurs.» Pleurs et

attendrissements dont il aurait été difficile de dire la cause.

Une Maladie Morale: Le mal du siècle · 第 1 / 21 段