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typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
et n'a pas été harmonisée. Les mots et phrases imprimés en gras dans
le texte d'origine sont marqués =ainsi=.
UNE
MALADIE MORALE
UNE
MALADIE MORALE
LE MAL DU SIÈCLE
PAR
PAUL CHARPENTIER
SUBSTITUT AU TRIBUNAL DE LA SEINE
[Illustration]
PARIS
LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
35, QUAI DES AUGUSTINS, 35
1880
A LA MÉMOIRE DE MON PÈRE
J.-P. CHARPENTIER
INSPECTEUR DE L'ACADÉMIE DE PARIS, AGRÉGÉ DE LA FACULTÉ DES LETTRES.
INTRODUCTION
INTRODUCTION
Parmi les traits les plus saillants de nos mœurs, il en est un qui ne
peut, ce semble, échapper à personne: je veux dire un penchant très
prononcé pour les jouissances; et j'ajoute, surtout pour celles de
l'ordre matériel. Sans examiner ici si une pareille disposition était
restée jusqu'à présent inconnue, il est permis d'affirmer que, de nos
jours, et parmi nous, elle se manifeste avec évidence. Dès le milieu
de ce siècle, et même un peu avant, la France a donné des preuves
multiples de la considération dans laquelle elle tenait les biens de
ce monde. On y a vu la richesse, les grandeurs, les plaisirs, le
bien-être sous toutes les formes, poursuivis avec âpreté, quelquefois
avec cynisme. Ces ardeurs se sont traduites dans des faits bien
connus, dont quelques-uns n'ont eu que trop d'éclat; elles se sont
exprimées aussi, dans les arts, dans la littérature, par des
productions qu'on n'a point oubliées. Non que la France tout entière
ait sacrifié à ces passions; grâce à Dieu, elle n'a jamais perdu la
tradition des grands dévouements et des œuvres élevées. Mais il
certain que, depuis un certain nombre d'années, nous n'avons point, en
général, montré un détachement exagéré de toutes choses, et qu'on ne
peut nous reprocher d'avoir estimé au-dessous de sa véritable valeur
le prix de la vie.
Cependant, dans ces derniers temps, s'est produit un mouvement
simultané, directement opposé à cette tendance pratique. Une
philosophie qui a reçu la dénomination de pessimiste, s'est donnée à
tâche de démontrer que le bonheur si vivement convoité n'était qu'un
rêve, que la vie n'avait et ne pouvait jamais avoir pour l'homme que
de cruelles déceptions; en un mot, que tout était pour le plus mal
dans le pire des mondes possibles. Cette philosophie, dont le premier
germe paraît avoir été naguère transmis par l'Italie à l'Allemagne et
que l'Allemagne a grossie et corroborée par de laborieuses
élucubrations, recueille aujourd'hui en France une certaine faveur et
acquiert une importance croissante. Des travaux nombreux, plusieurs
tout récents, lui ont été consacrés, qui lors même qu'ils s'efforcent
de la réfuter, n'en ont pas moins pour effet de familiariser les
lecteurs avec une doctrine désolante.
Par une association naturelle d'idées, le pessimisme réveille le
souvenir d'une époque de notre histoire morale qui a précédé
immédiatement celle de la jouissance à outrance, mais qui en est bien
différente.
En effet, de la fin du XVIIIe siècle à la seconde moitié du nôtre,
s'est déroulée chez nous une grande période de mélancolie. Amour de la
solitude, habitude de la rêverie, impuissantes et vagues aspirations,
incurable scepticisme, ennui, désenchantement, désespoir même, poussé
quelquefois jusqu'au suicide, tels étaient les principaux signes qui,
tantôt séparés, tantôt réunis, et quelquefois plus apparents que
réels, révélaient l'existence de cette disposition étrange. On l'a
appelée «_le mal_» ou «_la maladie du siècle_.»
Loin de moi la pensée d'en exagérer l'importance, et l'erreur de
croire que cette crise ait envahi tous les éléments de notre société.
Qui ne sait qu'au sein d'un affaissement trop commun se sont
conservées bien des énergies viriles, bien de fermes convictions? Ne
s'est-il pas aussi rencontré plus d'un homme qui ait échappé à
l'influence générale par sa légèreté et son inconsistance? Et
d'ailleurs, ceux-là même qui en furent atteints n'ont-ils pas connu
des moments d'intermittence ou de rémission? Toutefois on ne saurait
le contester, cet état a présenté à l'époque indiquée plus haut, une
intensité et une étendue bien dignes de l'attention des moralistes.
Sans doute, il ne faudrait pas assimiler tous les mélancoliques aux
pessimistes. Il existe de ceux-ci à ceux-là la différence qui
distingue un état de l'âme d'une conception de la pensée. Autre chose
est de sentir et d'exprimer un malaise intime; autre chose est de
prononcer sur le monde un anathème systématique. Dans le premier cas,
c'est affaire de sentiment; dans le second, de raisonnement. Tel a pu
se juger malheureux, qui n'a pas nié la possibilité du bonheur pour
les autres hommes; peut-être même l'a-t-il volontiers concédée à toute
la terre, pour ne voir dans sa propre souffrance qu'une exception
agréable à son orgueil. Et, d'un autre côté, l'on assure que les
philosophes allemands qui ont élevé le savant échafaudage du
pessimisme, n'ont nullement dédaigné certains avantages palpables, et
qu'ils ont su, comme on l'a dit, «administrer, à la fois, leurs rentes
et leur gloire.» Mais, malgré ces distinctions essentielles, il reste
une sorte de parenté collatérale entre ceux qui ont écrit la théorie
de la souffrance et ceux qui en ont fait l'expérience personnelle. Il
est bien peu vraisemblable que la plupart de ces derniers, même de
ceux à qui leur infortune semblait être un privilège flatteur, aient
conçu une opinion optimiste d'un monde où leurs désirs ne pouvaient
être satisfaits; aussi, voit-on parfois, et comme à leur insu, leur
sentiment se généraliser, et dépasser les bornes de leur propre
perception. En sens inverse, le père du pessimisme dans notre siècle,
a été, nous le verrons, un de ceux qui ont trouvé, pour peindre les
tourments de leur âme, les accents les plus douloureux. En résumé, si
cette philosophie amère ne peut se confondre absolument avec la
disposition morale dont elle rappelle l'existence parmi nous, elle en
est la tardive consécration et comme le couronnement nécessaire.
Le moment paraît donc venu d'étudier avec quelque détail cette
disposition même. Éteinte dans sa forme individuelle, mais revivant à
certains égards sous une autre forme plus abstraite, elle peut être
appréciée à la fois, avec la liberté qui appartient à la critique du
passé, et avec l'intérêt qui s'attache à l'observation des faits
contemporains. C'est ce que je voudrais essayer de faire.
Je voudrais, après avoir recherché le véritable caractère de l'état
dont il s'agit, et après avoir parcouru l'histoire de ses
manifestations anciennes, le suivre en France et même, autant qu'il
sera nécessaire pour l'intelligence du sujet, en dehors de la France,
dans le cours de son plein développement, de 1789 à 1848; puis,
marquer le moment et les circonstances de sa fin. Je voudrais, à
chacune des phases de son existence, en sonder les causes générales ou
particulières et en préciser les conséquences. Enfin, je voudrais en
faire entrevoir le préservatif. Ce sujet n'a point encore été traité
dans son ensemble.
En même temps qu'une étude morale, on trouvera ici une étude
littéraire. Comment en serait-il autrement? L'état que j'analyserai
est presque toujours accompagné du besoin de s'épancher, et de confier
au papier les secrets les plus intimes, les plus fugitives impressions
de l'âme. Dans la recherche des documents de cette nature, nous
rencontrerons les auteurs les plus illustres, les Chateaubriand, les
Lamartine, les Victor Hugo, les Musset, les Georges Sand; mais on
aurait tort de négliger des écrivains plus modestes, et de dédaigner
de plus humbles témoignages. Une simple lettre destinée à un ami, une
note tracée pour son auteur seul, en apprennent souvent, sur un homme
ou sur une époque, plus que des compositions apprêtées, dont la
sincérité peut être compromise par la préoccupation de la publicité.
Je n'ai garde, d'ailleurs, de prétendre que la littérature
contemporaine relève sans exception de cette étude. Dans la préface
d'une traduction de Werther, M. Pierre Leroux a cru pouvoir écrire
«qu'une comparaison entre Werther et les œuvres analogues qui l'ont
suivi, même en se restreignant à celles qui ont le plus de rapport
avec lui, ne serait rien moins qu'un tableau et une histoire de la
littérature depuis près d'un siècle.» Je ne tomberai point dans cette
hyperbole. De même que toute une famille d'esprits s'est tenue en
dehors de l'épidémie régnante, de même, je le reconnais, toute une
partie de la littérature est muette à cet égard. Mais celle qui rentre
dans le cadre de ce travail est assez riche pour lui donner des
proportions trop considérables peut-être au gré du lecteur.
Encore, cet élément d'information ne sera-t-il pas le seul à
consulter. L'art lui-même et les faits sociaux peuvent fournir
d'utiles lumières et compléter les révélations de la plume. Je
m'efforcerai de puiser la vérité à toutes les sources.
I
CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
ET
APERÇU RÉTROSPECTIF
I
Considérations Générales
Il importe avant tout de préciser le caractère général de l'état moral
qui fait l'objet de ce travail. Qu'offre-t-il donc, cet état, qui soit
particulier? Et pourquoi lui appliquer la dénomination de maladie?
Nous avons énuméré les principaux symptômes auxquels on reconnaît son
existence: le besoin de l'isolement, la pratique de l'oisiveté
contemplative, l'irrésolution, l'inquiétude, la mobilité, le doute, le
dégoût de toutes choses, le découragement absolu, enfin la mort
volontaire. Ces différents symptômes sont-ils tous et par eux-mêmes
d'une nature pernicieuse? A ces questions, il faut répondre par une
distinction.
Certes, que dans certaines conjonctures, sous l'influence d'une
vocation religieuse ou d'une grande douleur, on s'éloigne de la
société des hommes, il n'y a là aucun sujet d'étonnement. Qu'on aime
parfois à détourner ses regards du monde extérieur et réel pour les
reporter au dedans de soi-même ou les promener à travers les domaines
de l'imagination, rien de plus naturel encore. Que la volonté ait ses
faiblesses et la faculté de connaître, ses limites; que la vie enfin
nous réserve des déceptions et des douleurs de plus d'une sorte, qui
pourrait le nier? Et celui qui jouirait d'une sérénité inaltérable ne
serait-il pas placé au-dessus des lois de l'humanité?
Mais si un homme se sépare du monde sans autre motif que le désir de
vivre seul; s'il se tient sans cesse replié sur lui-même et se
renferme dans un milieu chimérique; si, avec une tendance instinctive
vers un idéal élevé, il se sent inhabile à y parvenir; si, avide de
croyance, il ne peut s'attacher avec persévérance à aucun principe
religieux ou philosophique; s'il est atteint d'une désillusion
précoce, et blasé avant l'âge; si sa souffrance, quoiqu'ayant une
juste cause, dépasse toute mesure; si elle survit à sa cause, ou même
si elle naît sans cause; si, loin de chercher à la dominer, il se
laisse vaincre par elle; s'il l'entretient à plaisir, s'y complaît et
s'y endort; surtout si, au mépris de ses devoirs envers son Auteur,
envers ses semblables, envers lui-même, il rejette un fardeau qu'il
juge trop lourd pour ses épaules et met fin volontairement à ses
jours, alors on peut affirmer qu'en lui l'équilibre moral est rompu,
et qu'il est en proie à une véritable maladie, et, comme l'on dit
aujourd'hui, à une névrose de l'âme.
Ne nous y trompons pas cependant. Il ne s'agit pas d'une de ces
maladies mentales qui jettent dans les facultés du malade une telle
perturbation qu'elles entraînent son irresponsabilité. De pareils
troubles intéressent le médecin plutôt que le moraliste et nous
n'avons point à nous en occuper. Ceux dont parle cet ouvrage laissent
subsister le libre arbitre. Par suite, ce serait en vain qu'on
chercherait à couvrir d'une sorte d'immunité les regrettables
défaillances qui ont pu les accompagner, et en particulier le crime du
suicide. Mais, sous cette réserve, on doit reconnaître que nous sommes
ici en présence d'un état qu'on a pu justement qualifier de maladif.
A-t-on eu également raison de compléter cette qualification en y
rattachant l'idée du siècle actuel, et de dire «la maladie du siècle»?
Oui, car c'est dans notre siècle que cet état a pris les proportions
les plus considérables. Mais, ne l'oublions pas, d'une part, il n'a
pas duré autant que le siècle, puisqu'il a cessé depuis d'assez
nombreuses années; et, d'autre part, c'est avant ce siècle qu'il avait
commencé, car la plupart des grands mélancoliques, qui attiraient
l'attention publique en 1800, s'étaient déjà fait connaître comme tels
un peu avant cette époque, à peu près vers 1789. Bien plus, ils eurent
eux-mêmes, dans la génération précédente, des ancêtres authentiques
et, pour tout dire, on retrouverait aussi des exemples de la
disposition qui leur était ordinaire dès la plus haute antiquité, et
chez les nations les plus différentes. Parcourons ces divers exemples
plus ou moins anciens. Cette revue éclairera l'étude de l'épidémie
mémorable qui les a suivis.
II
Antiquité et Moyen Age
Reportons-nous d'abord par la pensée vers les temps et les contrées
Bibliques. Le désenchantement de Salomon nous revient aussitôt à la
mémoire et nous nous rappelons ses sentences amères sur la vanité des
biens terrestres. On le sait, la tristesse moderne n'a pas dédaigné de
leur faire de fréquents emprunts.
Ailleurs, au fond de l'Inde, et cinq cents ans avant Jésus-Christ, un
jeune prince, comblé des faveurs de la fortune, mais adonné à l'abus
de la contemplation, le fondateur même du Bouddhisme, fait entendre
une de ces plaintes, qui se multiplieront plus tard à l'infini, sur la
maladie, sur la mort, sur la décomposition incessante des êtres. Mais
Çakya-Mouni ne s'attriste pas seulement sur la mort; il déplore la
vie: «Par le fait de l'existence, dit-il, du désir et de l'ignorance,
les créatures dans le séjour des hommes et des Dieux sont dans la voie
des trois maux... Les qualités du désir toujours accompagnées de
crainte et de misère sont les racines des douleurs. Elles sont plus
redoutables que le tranchant de l'épée ou les feuilles de l'arbre
vénéneux. Comme une image réfléchie, comme un écho, comme un
éblouissement ou le vertige de la danse, comme un songe, comme un
discours vain et futile, comme la magie et le mirage, elles sont
remplies de fausseté; elles sont vides comme l'écume et la bulle
d'eau.» A ses yeux, le vide apparaît partout: «Tout phénomène est
vide, toute substance est vide, en dehors il n'y a que le vide... Le
mal, c'est l'existence. Ce qui produit l'existence, c'est le désir; le
désir naît de la perception des forces illusoires de l'être.» On
s'accorde aujourd'hui à voir dans Çakya-Mouni le plus vieil inventeur
du pessimisme, et peut-être, en effet, quelques-unes de ses idées
peuvent-elles être regardées comme le point de départ de cette
philosophie. Mais, dans les passages que je viens de reproduire, il
parle moins en philosophe qu'en rêveur et en poète; il appartient
plutôt au pessimisme individuel qu'au pessimisme abstrait et c'est
pour cette raison qu'il devait figurer ici.
Pour ne pas avoir à revenir à ces pays lointains plaçons tout de suite
à côté de la tristesse de Çakya-Mouni celle du poète Sadi, qui écrira
au moyen âge cette maxime: «Ce qu'on peut connaître de plus intime et
de plus vrai dans la condition des mortels, c'est la douleur.»
De pareils sentiments, pour avoir été rares dans l'antiquité
classique, n'y furent cependant pas inconnus. On en suit la trace en
Grèce. On cite, chez Homère, la peinture de Ménélas se rassasiant de
sa douleur, de Bellérophon dévorant son cœur; chez Pindare, cette
question et cette réponse: «Qu'est-ce que la vie? C'est le rêve d'une
ombre.» On a cru voir aussi dans Hésiode, Simonide, Euripide,
Sophocle, des indices de mélancolie. Peut-être donne-t-on à ces
différents traits une valeur qui ne leur appartient pas entièrement.
Il en est de plus sérieux dans d'autres œuvres, par exemple, cette
pensée d'Aristote d'après laquelle une sorte de tristesse semblerait
être le privilège du génie. Quelle amertume aussi dans ce passage
d'Empédocle: «Triste race des mortels, de quels désordres, de quels
pleurs êtes-vous sortie! De quelle haute dignité, de quel comble de
bonheur, je suis tombé parmi les hommes! J'ai gémi, je me suis lamenté
à la vue de cette demeure nouvelle.» Et ne dirait-on pas qu'elle est
tirée de quelque écrivain moderne cette phrase sur les tourments de
notre intelligence: «Nos moyens de connaissance sont bornés et
dispersés dans nos organes. Les expressions résistent à nos pensées et
les émoussent. Les mortels éphémères n'apercevant qu'une faible
parcelle de cette vie douteuse, ne saisissant qu'une vaine fumée et
croyant aux choses seules qui leur tombent sous les sens, errent dans
toutes les directions, car ils désirent découvrir cet ensemble des
choses que les hommes ne peuvent ni voir, ni entendre, ni saisir.»
Platon n'est guère plus optimiste en certaine circonstance, témoin ce
fragment de l'Apologie: «Que quelqu'un choisisse une nuit passée dans
un sommeil profond que n'aurait troublé aucun songe, et qu'il compare
cette nuit avec toutes les nuits et tous les jours qui ont rempli le
cours de sa vie; qu'il réfléchisse et qu'il dise combien dans sa vie
il y a eu de jours et de nuits plus heureux et plus doux que celle-là;
je suis persuadé que non seulement un simple particulier, mais que le
grand roi de Perse lui-même en trouverait un bien petit nombre et
qu'il serait aisé de les compter.»
Mais c'est surtout chez un philosophe grec de la Cyrénaïque, chez
Hégésias, que s'accuse cette sombre disposition. Pour Hégésias, la vie
contient tant de maux que la mort qui nous en délivre est un bien. Sa
doctrine se résumait dans un livre intitulé: [Grec: Apokarterôn], ce
qu'on peut traduire ainsi: Le désespéré, ou bien: La mort volontaire.
On y voyait un homme déterminé à se laisser mourir de faim, que des
amis rappelaient à la vie et qui leur répondait en énumérant les
peines dont elle est remplie. Thèse pessimiste assurément, mais aussi,
sans doute, expression d'un sentiment de désespoir personnel. C'est
ce sentiment qui s'exhale dans la conclusion de l'auteur; car le
pessimisme philosophique ne pousse pas, lui, au suicide de l'individu:
il juge ce moyen insuffisant pour corriger le vice radical dont le
système du monde est infecté selon lui. Hégésias, au contraire, y
voyait un moyen suprême d'échapper à tous les maux. Il parlait même
sur ce sujet avec une éloquence si persuasive qu'il avait reçu le
surnom de Peisithanatos, que beaucoup de ses auditeurs, nous dit
Cicéron, s'étaient donné la mort en sortant de ses leçons, et que le
roi Ptolémée crut devoir fermer son école pour arrêter les progrès de
cette contagion menaçante.
La mode du suicide n'était pas, d'ailleurs, chose nouvelle dans ces
régions. Bien avant Hégésias, elle s'était développée en Grèce, et il
y existait une sorte d'association de la mort volontaire dans laquelle
s'enrôlaient les gens fatigués de vivre ou peu soucieux de subir les
disgrâces de la vieillesse. Deux siècles après le philosophe
Cyrénaïque, on retrouvait à Alexandrie une sorte d'académie qui
perpétuait la tradition créée par lui, la secte des co-mourants,
[Grec: tôn sunapothanoumenôn], qui a compté Antoine et Cléopâtre au
nombre de ses affiliés.
Dans les divers exemples qui précèdent, la mélancolie ne se présente
guère qu'à l'état de curieuse exception, due à des causes variées et
quelquefois obscures, mais qui ne paraissent se rattacher à aucun
fait général. Il en est différemment chez les Romains, qui, malgré
leur rudesse native, ne sont pas non plus restés étrangers à cet état
de l'âme.
Qui ne sait de quel accent de tranquille désespoir Lucrèce parle de la
condition humaine; comme il se plaît à dépouiller l'homme de tous les
charmes, de toutes les consolations de la vie? Rien n'égale la
tristesse de son tableau du petit enfant jeté nu sur la terre, comme
un naufragé sur une plage déserte et remplissant la demeure de ses
vagissements lugubres, «comme il convient à un être à qui il reste
tant de maux à traverser dans la vie!» Enfin, quoi de plus frappant
que le vers immortel dans lequel il a décrit la secrète angoisse qui
empoisonne toutes nos joies? Pline l'ancien, lui aussi, cet écrivain
dont on a dit qu'il était presque un moderne, parle de l'homme «jeté
nu sur la terre nue.» Et Cicéron n'a-t-il pas aussi sa note triste, et
en exposant dans les Tusculanes les douloureuses doctrines d'Hégésias,
n'y adhérait-il pas, quand il disait que la mort nous enlève plus de
maux que de biens, et qu'il lui eut été avantageux de mourir plus tôt?
Qu'on n'oublie pas surtout la sensibilité douloureuse, et, pour ainsi
dire, ce don des larmes du poète qui a dit: «_Sunt lacrymæ rerum_» et
qui a mérité d'être choisi par Dante pour compagnon de son voyage dans
le royaume des douleurs; et, à côté du mot de Virgile, qu'on place
celui d'Ovide: «_Est quædam flere voluptas_.»
On peut affirmer qu'il y avait à Rome encore d'autres esprits
profondément souffrants, des hommes qui, sans avoir essuyé aucune
adversité, éprouvaient un mal indéfinissable. Au milieu du palais de
Néron, on voit un citoyen obscur, un simple capitaine des Gardes
atteint, comme l'a très bien dit l'historien de cet épisode, «de cette
langueur douloureuse, de cette mort anticipée, ou plutôt de cette
espèce de sommeil où l'homme est livré à des agitations sans suite, à
des rêves inquiets, à des terreurs sans cause.» Il consulte Sénèque
qui devient «son directeur de conscience» et qui conduit avec habileté
cette œuvre délicate. Mais ce qui montre le mieux, ce me semble,
l'infirmité morale de ces temps, c'est la théorie du suicide professée
par les plus grands philosophes. Sénèque lui-même, cet excellent
médecin des âmes, voit dans cet acte de désespoir un refuge légitime
contre les épreuves de la vie et Pline l'ancien déclare que la faculté
de se donner la mort est le plus grand bienfait qu'ait reçu l'homme,
et il plaint le Dieu, dont il veut bien admettre un instant
l'hypothèse, de ne pouvoir user de ce remède souverain. «On peut
longtemps réfléchir, dit éloquemment M. Villemain, avant de trouver
dans la corruption de l'état social et dans le désespoir de la
philosophie, un plus triste argument contre la divinité, que cette
impuissance du suicide regardée comme une imperfection, et cette
jalousie du néant attribuée même aux dieux.» A de telles
défaillances, il était impossible de ne pas reconnaître une société en
dissolution, déjà troublée par les convulsions qui annonçaient sa fin
prochaine.
A côté du monde païen, qui s'en allait, s'en élevait un autre d'où
devait sortir la régénération. Là encore, la mélancolie apparaît; mais
combien différente de celle que nous venons d'observer! Qu'a de commun
cette humeur inquiète et agitée avec l'austérité, les gémissements,
les plaintes des âmes chrétiennes, avec ces fuites au désert, ces
cloîtres, ces thébaïdes dans lesquelles la jeunesse et la beauté
cherchaient une sépulture volontaire? Quelque rapprochement qu'on ait
voulu faire entre ces choses, leur contraste est complet. La
mélancolie païenne venait de l'absence de convictions: la mélancolie
chrétienne prend sa source dans les profondeurs de la foi. Au surplus,
le chrétien ne pourra jamais être pessimiste absolu. Si la cité des
hommes offense ses yeux, il n'a qu'à les élever vers la cité céleste.
Comme c'est aussi l'esprit religieux qui domine le moyen âge, je n'ai
guère à parler de cette époque. Dante lui-même, malgré son masque
grave et sombre, malgré certaines pages de la Vita Nuova où l'on a cru
voir une confession morale du genre de celles qui se sont si souvent
produites dans notre siècle, Dante échappe à notre examen par le
caractère mystique de sa tristesse. Je me contenterai de mentionner
d'un mot, en Allemagne, un artiste, l'auteur de la célèbre image de
la Mélancolie, et ces poètes dont les Lieds chantent la mort associée
à l'amour. On y a remarqué cette interrogation: «Cette vie l'ai-je
vécue, l'ai-je rêvée?», mot qui rappelle celui de Pindare sur le même
sujet et qui atteste ainsi l'unité de l'esprit humain, à travers les
différences de temps et de races. M. Ozanam a défini avec justesse la
poésie des Minnesinger. «Pour les Allemands la source poétique est
dans cette dernière et plus secrète profondeur de la nature humaine
qu'on nomme le cœur. Là, au milieu d'une continuelle alternative de
joie et de souffrance, éclot la mélancolie qui est aussi l'aspiration
vers le beau, le désir (Sehnsucht?).» Mais, en général, le moyen âge
n'est point frappé par le mal dont j'étudie l'histoire. Arrivons donc
aux temps modernes.
III
Siècle de Louis XIV.--Jean-Jacques Rousseau et ses Disciples
Quand on se rapproche de notre époque, d'abord les monuments de la
mélancolie paraissent peu considérables. Cependant tous les germes
n'en sont pas détruits; un œil attentif les découvre même sous Louis
XIV. Bien qu'avec le grand roi l'ordre et la discipline s'établissent
dans les esprits comme dans l'état, cette société si bien réglée
recèle encore quelques indices de trouble moral.
Bossuet, dans son admirable langage, découvre «cet incurable ennui qui
fait le fond de la vie humaine depuis que l'homme a perdu le goût de
Dieu.» On sent sous l'apparente gaîté de Molière une certaine dose
d'amertume; son Don Juan laisse une impression de tristesse, et son
chef-d'œuvre est le portrait du personnage sévère qui va chercher
une solitude «où d'être homme d'honneur on ait la liberté.» Les
aperçus de Larochefoucauld sur l'homme révèlent une philosophie
morose. Mais c'est chez un autre écrivain du même temps que la
souffrance morale se révèle avec le plus d'intensité. Malgré son désir
de se soumettre aveuglément, en dépit de ses efforts pour conserver la
foi, Pascal est en proie au doute, aux agitations vagues, aux terreurs
sans cause, et c'est à ces angoisses que sont dus les cris puissants
qu'il jette dans le silence de son âme. Aussi Pascal a-t-il la faveur
des mélancoliques modernes. Jean-Jacques Rousseau parle de ce penseur
malheureux avec une grande admiration; et Chateaubriand a dit: «Les
sentiments de Pascal sont remarquables par la profondeur de leur
tristesse et par je ne sais quelle immensité.»
Mais j'ai hâte d'en venir à des figures dans lesquelles on verra une
plus vive ressemblance avec les types connus de la première moitié du
siècle, à de véritables portraits de famille dont la place est
naturellement marquée dans cette galerie. Je veux parler d'abord de
Jean-Jacques Rousseau et de son école.
Ce qui frappe tout de suite dans Jean-Jacques Rousseau, c'est le
penchant à la rêverie. Dès son enfance, la lecture des romans avait
développé en lui cette habitude. «Il n'avait aucune idée des choses,
que tous les sentiments lui étaient déjà connus... Il n'avait rien
conçu, il avait tout senti.» Il atteint le seuil de la jeunesse
«inquiet, mécontent de tout et de lui, dévoré de désirs dont il
ignorait l'objet, pleurant sans sujet de larmes, soupirant sans savoir
de quoi.» Le monde de l'imagination se substitue pour lui à la
réalité; et non seulement il oublie la réalité pour la fiction, mais
plus la réalité est sévère, plus son imagination est riante. Ce n'est
pas assez: il est une chose qu'il aime plus encore que la rêverie,
c'est le souvenir de celle-ci; c'est, pour ainsi dire, la rêverie de
sa rêverie.
Le caractère factice d'une telle existence apparaît bien dans ce qu'on
peut appeler les amours de Jean-Jacques. Aux Charmettes, il aime mieux
Mme de Warens de loin que de près. A Venise, dans l'épisode de
Zanetta, on le voit s'ingéniant à se gâter à lui-même sa bonne
fortune: «non, s'écrie-t-il, à la fin de ce récit, la nature ne m'a
pas fait pour jouir; elle a mis dans ma mauvaise tête le poison du
bonheur ineffable dont elle a mis l'appétit dans mon cœur.» Quant à
Thérèse, il ne l'a jamais aimée. Une fois cependant, il croit avoir
éprouvé la passion. Mais cet amour unique, de quoi se composait-il?
Rousseau, seul à l'Hermitage, avait peuplé sa solitude des fantômes de
femmes dont il avait gardé le souvenir. «Dans ses continuelles
extases, il s'enivrait à torrents des plus délicieux sentiments qui
soient jamais entrés dans un cœur d'homme.» Sous l'influence de ces
songes, il conçoit l'idée et le plan de sa nouvelle Héloïse; il en
écrit les premières pages. C'est alors que survient Mme d'Houdetot;
elle semble être l'incarnation de ses illusions chéries, et il l'aime.
Amour encore imaginaire, et que ne contribuait pas peu à enflammer,
chose bizarre, la certitude qu'il ne serait pas partagé. Au fond,
Rousseau, amoureux surtout de chimères, ne fut jamais vraiment épris
que des créations de son intelligence.
Avec le goût de la rêverie, il avait celui de la solitude qui devint
bientôt pour lui un besoin. Les Charmettes, l'Hermitage, Montmorency,
l'île de Saint-Pierre, Ermenonville, sont illustrés par ses retraites.
Il y employait ses heures à des excursions dans les lieux les plus
déserts, et, s'il se pouvait, les plus sauvages. Il est intéressant de
rechercher les causes de cet amour de l'isolement.
L'origine en était fort complexe. Il procédait d'abord du goût même de
Jean-Jacques pour la rêverie, car l'habitude de la fiction inspire
l'éloignement du monde. Il procédait aussi de son humeur
misanthropique; les hommes lui semblaient trop pervers pour qu'on pût
vivre avec eux. Il se mêlait à ces sentiments une disposition
naturelle à la paresse. Rousseau l'avoue sans détour: «l'oisiveté me
suffit, et pourvu que je ne fasse rien, j'aime mieux rêver éveillé
qu'en songe. Vivre sans gêne dans un loisir éternel, c'est la vie des
bienheureux dans l'autre monde.» Il parle avec enchantement «du
précieux farniente, de l'occupation délicieuse et nécessaire d'un
homme qui s'est dévoué à l'oisiveté.» Vainement il avait cherché
d'abord à se le dissimuler à lui-même, il y avait en lui un esprit de
liberté que rien n'avait pu vaincre. «Cet esprit de liberté,
ajoute-il, me vient moins d'orgueil que de paresse, mais cette paresse
est incroyable; tout l'effarouche; les moindres devoirs de la vie
civile lui sont insupportables.» Il se croit quitte envers les hommes
en leur donnant «l'exemple de la vie qu'ils devraient mener.» La
solitude a donc à ses yeux le mérite de le délivrer de toute gêne.
Elle y joint un dernier avantage: elle lui assure la pleine possession
de lui-même. Parfaitement en repos, il le dit du moins, vis-à-vis de
sa conscience, il trouve dans le simple sentiment de son existence,
dans la perception des moindres mouvements de son âme, une jouissance
douce et continue. Sur ce point, il établit une distinction bien
subtile entre «l'amour-propre» et «l'amour de soi-même»:
l'amour-propre c'est la vanité, il la blâme; l'amour de soi-même,
c'est le plaisir que prend l'individu dans la conscience de son être.
«De quoi jouit-on, dit-il, dans une pareille situation? De rien
d'extérieur à soi, de rien sinon de soi-même et de sa propre
existence; tant que cet état dure on se suffit à soi-même comme Dieu.»
Ce dernier sentiment, Jean-Jacques s'y livre tout entier.
Eh bien, la rêverie, la solitude, la misanthropie, l'oisiveté, la
contemplation de soi-même, toutes ces choses lui ont-elles donné le
bonheur? Il s'en faut bien. Écoutons-le: «quand tous mes rêves se
seraient tournés en réalité, ils ne m'auraient pas suffi; j'aurais
imaginé, rêvé, désiré encore. Je trouvais en moi un vide inexplicable
que rien n'aurait pu remplir, un certain élancement de cœur vers une
autre sorte de jouissance dont je n'avais pas d'idée et dont pourtant
je sentais le besoin.» Il est vrai que ces aspirations même étaient, à
l'en croire, «d'une tristesse attirante,» mais voici un aveu
significatif: «Il n'est pas possible qu'une solitude aussi complète,
aussi permanente, aussi triste en elle-même, ne me jette quelquefois
dans l'abattement.» Les agitations vaines, les terreurs sans cause le
viennent assaillir. Il attribue à ses ennemis de sourds complots, de
ténébreuses machinations. Ses terreurs vont jusqu'à l'hallucination.
Au milieu de ces misères morales, il s'écrie: «Ma naissance fut le
premier de mes maux.» A ce compte, il dut considérer sa mort comme le
premier bien qui lui échut. Il est même permis de craindre qu'il n'ait
pas su l'attendre, et qu'il ait acheté sa délivrance par un crime.
Volontaire ou non, sa fin fut prématurée; à défaut de sa main, le
chagrin qui le minait avait assez de puissance pour briser
l'organisation délicate qu'il avait rapidement usée.
Je le demande, le caractère que je viens de rappeler ne réunit-il pas
tous les signes du mal dont notre pays a tant gémi depuis Rousseau?
Est-il une forme de tristesse, une nuance de mélancolie qui ne soit
contenue dans ce type ou qui ne puisse s'y rattacher?
Et maintenant, s'il faut me prononcer sur les théories prêchées par
Rousseau, que puis-je faire de mieux que de leur opposer son propre
jugement et d'en appeler de Jean-Jacques à lui-même? Vraiment sage
quand il est désintéressé, il déclare que la vie contemplative ne
convient pas à tous les hommes, «qu'il ne serait pas bon, dans la
parfaite constitution des choses, qu'avides de ces douces extases, ils
s'y dégoûtassent de la vie active, dont leurs besoins toujours
renaissants leur prescrivent le devoir.» Un jeune homme lui ayant
demandé la permission de s'établir près de lui, il l'en détourne
vivement et lui dit: «L'homme n'est point fait pour méditer, mais pour
agir.» Enfin, consulté sur un projet de suicide, il le combat avec une
ironie pleine de sens, et dévoile les sentiments de vanité et de haine
cachés sous l'appareil déclamatoire de la lettre à laquelle il répond.
Mais de tous les enseignements qu'il a laissés aucun ne peut être
comparé à son exemple. Sa triste existence, sa fin plus triste encore,
sont la réfutation la plus éclatante de ses trop spécieux systèmes, et
la démonstration douloureuse de cette vérité qu'on ne peut impunément
lutter contre l'instinct le plus profond de l'homme, la sociabilité;
qu'en voulant s'affranchir de toute contrainte, on trouve dans sa
propre pensée un tyran impitoyable, et que l'égoïsme, auquel se réduit
en définitive «l'amour de soi» aussi bien que «l'amour-propre», se
prépare à lui-même de cruels châtiments. Par malheur, cette grande
leçon est restée vaine, et l'expérience si chèrement acquise par
Jean-Jacques n'a sauvé aucun des disciples que lui suscita son génie.
Ces disciples furent nombreux, même de son vivant. Sans parler de
plusieurs de ses lectrices sur lesquelles il exerça, à distance, un si
grand empire, de ces engouements féminins si ardents et si
romanesques, il eut parmi les jeunes hommes de fervents admirateurs.
On a vu tout à l'heure comment ses avis étaient sollicités par eux. Je
ne sais si ceux qui l'entretenaient de projets de suicide eussent
suivi sans hésiter un conseil favorable à ces projets, mais les
consultations de ce genre n'étaient pas rares. Un grand nombre des
contemporains de Rousseau l'ont considéré comme leur maître. «S'il y
avait, dit à ce propos M. Sainte-Beuve, les femmes de Jean-Jacques,
tant celles de la noblesse que de la bourgeoisie qui étaient plus ou
moins d'après la Julie ou la Sophie d'Emile, il y eut aussi les hommes
à la suite de Rousseau, les âmes tendres, timides, malades, atteintes
déjà de ce que nous avons appelé depuis la mélancolie de René et
d'Obermann.»
Dans ce nombre on distingue Deleyre dont on a publié la correspondance
avec Rousseau. Dans son enthousiasme, il voit en lui plus qu'un
philosophe: un prophète; il compare la fuite de Jean-Jacques en
Suisse, à celle de Jésus-Christ en Égypte. S'il ne partage pas les
principes spiritualistes de son maître, il lui ressemble par ses
souffrances intimes. Il éprouve des regrets de sa piété perdue, des
désirs de retour à la foi. Que ne donnerait-il pas pour en recouvrer
le bienfait? «Ah! tombent sur moi tous les fléaux de la fortune et de
la nature pour me rendre un remède si doux!» Cet état d'aspirations
stériles est habituel à Deleyre. Il se plaint de ne pas savoir se
gouverner, il craint les moments de désœuvrement; il demande conseil
contre l'ennui, et il écrit ces lignes significatives: «Je pense à
vous avec autant de plaisir que j'eus de regret l'autre jour de vous
laisser dans la peine et l'inquiétude. C'est notre élément; nous y
mourrons.» Enfin il faut citer de lui ce mot d'une énergique
concision: «A la fin de toutes les jouissances, est le rendez-vous de
toutes les douleurs.»
Ces détails me paraissent justifier l'exactitude de ce portrait que
Sainte-Beuve a tracé de Deleyre: «C'était une âme sensible, inquiète,
dépaysée, déclassée, tirée du cloître où elle n'avait pu rester, et
souffrant dans la société d'où il lui tardait toujours de s'enfuir;
une de ces organisations ébranlées comme il ne s'en trouve pas sous
cette forme au XVII siècle et comme il devait s'en rencontrer beaucoup
au commencement du nôtre. C'était un athée vertueux, un M. de Wolmar,
mais qui n'avait pas tout à fait la force de l'être, et qui se
dévorait lui-même. Il unissait en lui bien des contrastes. De quatorze
ans plus jeune que Jean-Jacques Rousseau, il le suivait d'assez près
en tout; il n'était pas seulement le plus passionné de ses disciples,
c'était en quelque sorte un Rousseau en second, un Rousseau affaibli,
non affadi, nullement copiste, bien naturel, bien sincère, j'allais
dire plus sincère quelquefois que l'autre.»
Après ce prosélyte peu connu, je dois parler d'un plus illustre
disciple, qui lui-même est devenu un maître et qu'en le rapprochant de
Jean-Jacques, on a spirituellement appelé l'Élisée de cet autre Élie.
Bernardin de Saint-Pierre manifesta dès l'enfance le goût de la
rêverie. Il montra aussi dans diverses circonstances un vif penchant
pour la solitude. Les mécomptes et les épreuves diverses de sa vie
augmentèrent cette disposition mélancolique. On lui a même reproché
une humeur inquiète et ombrageuse. Il est certain que, pendant quelque
temps, il tomba dans une profonde misanthropie. Jouet de mille
terreurs, de mille illusions des sens, il ne pouvait supporter la
société des humains. «A la vue de quelques personnes de mon voisinage,
a-t-il dit dans le préambule de l'Arcadie, je me sentais tout agité,
je m'éloignais, je me disais souvent: je n'ai cherché qu'à bien
mériter des hommes; pourquoi est-ce que je me trouble à leur vue? En
vain j'appelais la raison à mon secours; ma raison ne pouvait rien
contre un mal qui lui ôtait ses propres forces.» Sans doute, cette
crise ne fut pas de longue durée et dans les écrits de B. de
Saint-Pierre, la mélancolie est réduite à des proportions bien
modestes et bien inoffensives. Il en fait plutôt un plaisir qu'une
peine; on le voit par les exemples qu'il en donne. «Il goûte du
plaisir lorsqu'il pleut à verse, qu'il voit les vieux murs moussus
tout dégouttants d'eau, et qu'il entend les murmures des vents qui se
mêlent aux frémissements de la pluie.» Ces sensations qu'il aime à
décrire, il les proclame «les affections de l'âme les plus
voluptueuses.» Il traite aussi du «plaisir de la ruine, du plaisir des
tombeaux, qui sont à ses yeux, surtout les tombeaux de nos parents,
les plus intéressants de tous les monuments;» du plaisir de la
solitude «qui flatte notre instinct animal en nous offrant des abris
d'autant plus tranquilles que les agitations de notre vie ont été plus
grandes, et étend notre instinct divin en nous donnant des
perspectives où les beautés naturelles et morales se présentent avec
tous les attraits du sentiment.» Toutefois B. de Saint-Pierre a connue
une certaine tristesse maladive et par là, sans atteindre Rousseau,
il se rapproche de lui.
Mais était-ce seulement dans le voisinage de Jean-Jacques que se
manifestait la mélancolie? Non, elle s'étendait plus loin. Sans parler
de la satire de l'optimisme contenue dans un roman de Voltaire,
rappelons les aveux de désespoir secret que faisait une femme,
entourée de toutes les ressources de la société et de tous les
plaisirs de l'esprit: «Vous voulez que je vive quatre-vingt-dix ans,
écrivait Mme du Deffand; quelle cruelle existence! ignorez-vous que je
déteste la vie; que je me désole d'avoir tant vécu, et que je ne me
console pas d'être née.» Et plus loin: «Si la raison arrêtait les
mouvements de notre âme, ce serait vivre pour sentir le néant, et le
néant (dont je fais grand cas) n'est bon que parce qu'on ne le sent
pas.» Ces sombres boutades échappées à l'humeur aigrie de Mme du
Deffand, ne sont pas un phénomène isolé. On en rencontre de semblables
dans la correspondance d'une autre femme, attachée d'abord à Mme du
Deffand, puis séparée d'elle sans retour, d'une femme, chez laquelle
le cœur était cependant bien ardent, mais qui, fatiguée par une vie
de passions, exhalait, au milieu des effusions d'un amour agité, son
invincible mélancolie. «Mon Dieu! écrivait Mlle Lespinasse au
chevalier de Guibert, ne craignez pas d'être triste avec moi; c'est
mon ton, c'est mon existence que la tristesse.--Mon âme est un
désert, ma tête est vide comme une lanterne. Tout ce que je dis, tout
ce que j'entends, m'est plus qu'indifférent, et je dirai aujourd'hui
comme cet homme à qui on reprochait de ne pas se tuer, puisqu'il était
si détaché de la vie: Je ne me tue pas, parce qu'il m'est égal de
vivre ou de mourir. Cela n'est pourtant pas tout à fait vrai: car je
souffre, et la mort serait un soulagement; mais je n'ai point
d'activité.--J'ai retrouvé le calme, mais je ne m'y trompe point;
c'est le calme de la mort.--Bonsoir, je me sens triste; _la vie me
fait mal_.--J'en suis presque au dégoût de l'esprit.--Oh! comme tout
le monde est malheureux!»
Ainsi, chez Mlle Lespinasse, comme chez Mme du Deffand, et du côté des
encyclopédistes comme du côté de leurs adversaires, partout s'établit
en France une rivalité de tristesse, ou, si l'on aime mieux, un
étrange accord de plaintes contre les douleurs de la vie. Il en était
de même à l'étranger.
IV
L'Angleterre et l'Allemagne au XVIIIe siècle.
Au XVIIIe siècle, les œuvres mélancoliques abondent dans la
littérature anglaise. Un écrivain prend pour sujet les pensées les
plus tristes qu'un homme frappé dans ses plus chères affections puisse
agiter au milieu du silence des nuits. «O tristesse, s'écrie Young,
c'est dans ton école que la sagesse instruit le mieux ses disciples!»
Reconnaissons-le, au milieu des désordres d'une imagination sans
frein, à travers des bizarreries, qu'explique d'ailleurs le génie
national, l'auteur trouvait des mots profonds. Ainsi, frappé de
l'inanité de l'être humain si vite détruit, il posait cette question:
«Où est la poussière qui n'ait pas vécu?» Après lui, citons des génies
moins sombres: C'est Thomson, qui célèbre la solitude. C'est Pope dont
Lamartine n'a jamais oublié quelques strophes attristées. C'est aussi
cet aimable Thomas Gray, qui selon l'expression de Chateaubriand, a
trouvé sur sa lyre, surtout dans son élégie du cimetière de campagne,
«une série d'accords et d'inspirations inconnues de l'antiquité, et à
qui commence cette école de poètes mélancoliques qui s'est transformée
de nos jours dans l'école des poètes désespérés.» C'est Béattie qui,
d'après le mot du même écrivain «a parcouru la série entière des
rêveries et des idées mélancoliques.» C'est enfin le triste et un peu
sauvage Kirke-White, mort à vingt et un ans des fatigues d'un travail
excessif.
En même temps, survenait en Angleterre un événement littéraire d'une
haute importance. Soit que les poésies connues sous le nom d'Ossian
fussent l'œuvre authentique d'un vieux barde, fidèlement transmises
de génération en génération, dans les montagnes de l'Écosse; soit
plutôt, comme il paraît certain aujourd'hui, qu'elles ne fussent que
le résultat d'une supercherie savante, l'habile restauration de
quelques débris antiques combinés avec une création récente, sans
m'appesantir sur ce problème, je dois relever le caractère de la
publication de Macpherson. On n'y trouve que chants de guerre, hymnes
de mort, mélancolie rêveuse et vague religiosité. De la nature, on ne
sent, on ne reproduit, que les spectacles les plus sévères. Au milieu
de cette mise en scène un peu monotone, se meut un monde fantastique,
où les ombres des héros qui ne sont plus se mêlent à la vague
personnalité de leurs descendants. Ces objets, ces figures étranges,
charmaient l'esprit des Anglais, et leur inspiraient une admiration
dont on verra plus tard la contagion se propager parmi nous.
N'oublions pas enfin de rappeler que, dès cette époque, on rencontre
en Angleterre, comme on l'avait vu chez les anciens, le suicide à
l'état de mode. Cette mode funeste était-elle chez les Anglais, selon
l'explication de Montesquieu, le résultat d'une maladie physique, ou,
comme l'a pensé Gœthe, l'effet des passions politiques et de l'esprit
de parti? N'y faut-il pas plutôt voir les suites d'un climat brumeux
qui développe le spleen, affection qui semble si propre à l'Angleterre
que le mot qui la définit est emprunté à sa langue. Ce qu'on ne peut
nier, c'est l'ancienneté de la tradition du suicide en Angleterre.
L'Allemagne, ou, pour employer une expression plus étendue, les pays
de langue allemande n'étaient pas alors moins malades que
l'Angleterre. Il y régnait parmi la jeunesse une tendance marquée vers
le désenchantement et le désespoir. «Éprise de poésie, tout occupée de
chimères, elle se livrait, rapporte Gœthe, aux regrets causés par des
passions malheureuses. Traîner son existence dans les langueurs d'une
vie vulgaire, était sa seule perspective. Un orgueil chagrin
saisissait donc avec empressement l'espoir de se délivrer à volonté de
ce fardeau, dès qu'il deviendrait trop pesant. Les contrariétés, les
ennuis que chaque jour amène, ne pouvaient que fortifier cette
disposition. Elle était générale.» Elle se personnifiait d'une manière
frappante, en un jeune homme, qui, sous un autre nom, devait passer à
la postérité. C'était le fils d'un théologien nommé Jérusalem. Il
était artiste, ami de la solitude; on avait parlé de sa passion pour
la femme d'un ami. Ce malheureux se tua; nous y reviendrons tout à
l'heure.
Les femmes n'avaient garde de résister à l'épidémie de sensibilité
exaltée qui régnait alors. La lecture des romans avait au plus haut
point excité chez elles la puissance de l'imagination et développé
dans leur cœur des passions sans objet précis. Mlle Flachsland, la
fiancée de Herder, en parlant d'une certaine demoiselle de Ziegler,
lui rend ce témoignage que c'était une jeune fille «d'un sentiment
extraordinaire.» Elle-même, Mlle Flachsland, devenue plus tard une
femme très positive, donnait entièrement dans cette mode. Elle avait
fait bâtir dans son jardin un tombeau qu'elle entourait de rosiers;
elle élevait un agneau dont elle faisait le compagnon de sa table, et
quand il mourut, elle donna sa place à un petit chien. Elle écrivait à
son fiancé qu'un soir, au fond des bois, elle était tombée à genoux en
regardant la lune, qui brillait à travers les arbres, et elle
l'entretenait des vagues épanchements d'un besoin d'aimer qu'Herder
aurait eu le droit de trouver un peu trop prodigue. L'intéressant
commentateur de Gœthe, M. Mézières, qui rapporte ces faits curieux,
fait aussi connaître que la mère de Maximiliana Brentano, la
grand'mère de la célèbre Bettina, Mme de la Roche «vogua toute sa vie
sur les eaux du sentiment. C'étaient chez elle des attendrissements
continuels; on s'embrassait, on versait des pleurs.» Pleurs et
attendrissements dont il aurait été difficile de dire la cause.