XV.

Geneviève rentra chez elle très-lasse et un peu calmée. Joseph retourna

tous les jours auprès d'André, et tous les soirs il vint donner de

ses nouvelles à Geneviève. La guérison du jeune homme fit des progrès

rapides, et quinze jours après il commençait à se promener dans le

verger, appuyé sur le bras de son ami. Mais, pendant cette quinzaine,

Geneviève avait lu clairement dans sa destinée. Elle n'avait jamais

soupçonné jusque-là l'horreur que son mariage avec André inspirait

au marquis; elle avait entrevu confusément des obstacles dont André

essayait de la distraire. L'accueil cruel du marquis dans cette triste

nuit ne l'affecta d'abord que médiocrement; mais quand ses anxiétés

cessèrent avec le danger de son amant, elle reporta ses regards sur

les incidents qui l'avaient conduite auprès de son lit. La figure, les

menaces et les insultes de M. de Morand lui revinrent comme le souvenir

d'un mauvais rêve. Elle se demanda si c'était bien elle, la fière, la

réservée Geneviève, qui avait été injuriée et souillée ainsi. Alors

elle examina sa conduite exaltée, sa situation équivoque, son avenir

incertain; elle se vit, d'un côté, perdue dans l'opinion de ses

compatriotes si elle n'épousait pas André; de l'autre, elle se vit

méprisée, repoussée et détestée par un père orgueilleux et entêté, qui

serait son implacable ennemi si elle épousait André malgré sa défense.

Une prévision encore plus cruelle vint se mêler à celle-là. Elle crut

deviner les motifs de la conduite d'André; elle s'expliqua ses longues

absences, son air tourmenté et distrait auprès d'elle, son impatience et

son effroi en la quittant; elle frémit de se voir dans une position si

difficile, appuyée sur un si faible roseau, et de découvrir dans le

coeur de son amant la même incertitude que dans les événements dont elle

était menacée. Elle jeta les yeux avec tristesse sur sa gloire et son

bonheur de la veille, et mesura en tremblant l'abîme infranchissable qui

la séparait déjà du passé.

Calme et prudente, Geneviève, avant de s'abandonner à ces terreurs,

voulut savoir à quel point elles étaient fondées. Elle questionna

Joseph. Il ne fallait pas beaucoup d'adresse pour le faire parler. Il

avait une finesse excessive pour se tirer des embarras qu'il trouvait à

la hauteur de son bras et de son oeil; mais les susceptibilités du coeur

de Geneviève n'étaient pas à sa portée. Il l'admirait sans la comprendre

et la contemplait tout ravi, comme une vision enveloppée de nuages. Il

se confia donc au calme apparent avec lequel elle l'interrogea sur les

dispositions du marquis et sur le caractère d'André. Il crut qu'elle

savait déjà à quoi s'en tenir sur l'obstination de l'un et sur

l'irrésolution de l'autre, et il lui donna sur ces deux questions si

importantes pour elle les plus cruels éclaircissements. Geneviève, qui

voulait puiser son courage dans la connaissance exacte de son malheur,

écoutait ces tristes révélations avec un sang-froid héroïque, et quand

Joseph croyait l'avoir consolée et rassurée en lui disant: «Bonsoir,

Geneviève; il ne faut pas que cela vous tourmente: André vous aime; je

suis votre ami; nous combattrons le sort,» Geneviève s'enfermait dans

sa chambre et passait des nuits de fièvre et de désespoir à savourer le

poison que la sincérité de Joseph lui avait versé dans le coeur.

Joseph, de son côté, commençait à prendre un intérêt singulier à la

douleur de Geneviève, et il éprouvait une étrange impatience. Il

guettait le moment où il pourrait parler d'elle avec André; mais André

semblait fuir ce moment. A mesure que ses forces physiques revenaient,

son vrai caractère reprenait le dessus, et de jour en jour la crainte

remplaçait l'espoir que son père lui avait laissé entrevoir un instant.

Il ne savait pas que Geneviève était venue auprès de son lit, il ne

savait pas à quel point elle avait souffert pour lui. Il se laissait

aller paresseusement au bien-être de la convalescence, et s'il désirait

sincèrement de voir arriver le jour où il pourrait aller la trouver,

il est certain aussi qu'il craignait le jour où son père enflerait sa

grosse voix pour lui dire: _D'où venez-vous?_

Geneviève attendait, pour le juger et prendre un parti, la conduite

qu'il tiendrait avec elle; mais il demeurait dans l'indécision. Chaque

jour elle demandait à Joseph s'il lui avait parlé d'elle, et Joseph

répondait ingénument que non. Enfin un jour il crut lui apporter une

grande consolation en lui racontant qu'André lui avait ouvert son coeur,

qu'il avait parlé d'elle avec enthousiasme, et de la cruauté de son père

avec désespoir.

--Et qu'a-t-il résolu? demanda Geneviève.

--Il m'a demandé conseil, répondit Joseph.

--Et c'est tout?

--Il s'est jeté dans mes bras en pleurant, et m'a supplié de l'aider et

de le protéger dans son malheur.

Geneviève eut sur les lèvres un sourire imperceptible. Ce fut toute

l'expansion d'une âme offensée et déchirée à jamais.

«Et j'ai promis, reprit Joseph, de donner pour lui mon dernier vêtement

et ma dernière goutte de sang; pour lui et pour vous, entendez-vous,

mademoiselle Geneviève?»

Elle le remercia d'un air distrait qu'il prit pour de l'incrédulité.

--Oh! vous ne vous fiez pas à mon amitié, je le sais, dit-il. André doit

vous avoir raconté que _dans les temps_ j'étais un peu contraire à votre

mariage; je ne vous connaissais pas, Geneviève; à présent je sais que

vous êtes un _bon sujet_, un _bon coeur_, et je ne ferais pas moins pour

vous que pour ma propre soeur.

--Je le crois, mon cher monsieur Marteau, dit Geneviève en lui tendant

la main. Vous m'avez donné déjà bien des preuves d'amitié durant cette

cruelle quinzaine. A présent je suis tranquille sur la santé d'André,

et, grâce à vous, j'ai supporté sans mourir les plus affreuses

inquiétudes. Je n'abuserai pas plus longtemps de votre compassion;

j'ai une cousine à Guéret qui m'appelle auprès d'elle, et je vais la

rejoindre.

--Comment! vous partez? dit Joseph, dont la figure prit tout à coup, et

à son insu, une expression de tristesse qu'elle n'avait peut-être jamais

eue. Et quand? et pour combien de temps?

--Je pars bientôt, Joseph, et je ne sais pas quand je reviendrai.

--Eh quoi! vous quittez le pays au moment où André va être guéri et

pourra venir vous voir tous les jours?

--Nous ne nous reverrons jamais! dit Geneviève pâle et les yeux levés au

ciel.

--C'est impossible, c'est impossible! s'écria Joseph. Qu'a-t-il fait

de mal? qu'avez-vous à lui reprocher? Voulez-vous le faire mourir de

chagrin?

--A Dieu ne plaise! Dites-lui bien, Joseph, que c'est une affaire

pressée... ma cousine dangereusement malade, qui m'a forcée de partir;

que je reviendrai bientôt, plus tard.. Dites d'abord dans quelques

jours, et puis vous direz ensuite dans quelques semaines, et puis enfin

dans quelques mois. D'ailleurs j'écrirai; je trouverai des prétextes;

je lui laisserai d'abord de l'espérance, et puis peu à peu je

l'accoutumerai à se passer de moi... et il m'oubliera.

--Que le diable l'emporte s'il vous oublie! dit Joseph d'une voix

altérée; quant à moi, je vivrais cent ans, que je me souviendrais de

vous!... Mais enfin dites-moi, Geneviève, pourquoi voulez-vous partir,

si vous n'êtes pas fâchée contre André?

--Non, je ne suis pas fâchée contre lui, dit Geneviève avec douceur.

Pauvre enfant! comment pourrais-je lui faire un reproche d'être né

esclave? Je le plains et je l'aime; mais je ne puis lui faire aucun

bien, et je puis lui apporter tous les maux. Ne voyez-vous pas que déjà

ce malheureux amour lui a causé tant d'agitations et d'inquiétudes qu'il

a failli en mourir? ne voyez-vous pas que notre mariage est impossible?

--Non, mordieu! je ne vois pas cela. André a une fortune indépendante;

il sera bientôt en âge de la réclamer et de se débarrasser de l'autorité

de son père.

--C'est un affreux parti, et qu'il ne prendra jamais, du moins d'après

mon conseil.

--Mais je l'y déciderai, moi! dit Joseph en levant les épaules.

--Ce sera en pure perte, répondit Geneviève avec fermeté. De telles

résolutions deviennent quelquefois inévitables pour les âmes les plus

honnêtes; mais, pour qu'elles n'aient rien d'odieux, il faut que toutes

les voies de douceur et d'accommodement soient épuisées, il faut avoir

tenté tous les moyens de fléchir l'autorité paternelle, et André ne peut

que désobéir en cachette à son père ou le braver de loin.

--C'est vrai! dit Joseph, frappé du bon sens de Geneviève.

--Pour moi, ajouta-t-elle, je ne saurai ni descendre à implorer un homme

comme le marquis de Morand, ni m'élever à la hardiesse de diviser le

fils et le père. Si je n'avais pas de remords, j'aurais certainement des

regrets, car André ne serait ni tranquille ni heureux après un pareil

démenti à la timidité de son caractère et à la douceur de son âme. Il

est donc nécessaire de renoncer à ce mariage imprudent et romanesque; il

en est temps encore... André n'a contracté aucun engagement envers moi.

En prononçant ces derniers mots, le visage de Geneviève se couvrit d'une

orgueilleuse rougeur, et Joseph, l'homme le plus sceptique de la terre

lorsqu'il s'agissait de la vertu des grisettes, sentit sa conviction

subjuguée; il crut lire tout à coup sur le front de Geneviève son

inviolable pureté.

«Écoutez, lui dit-il en se levant et en lui prenant la main avec une

rudesse amicale, je ne suis ni galant ni romanesque; je n'ai, pour vous

plaire, ni l'esprit ni le savoir d'André. Il vous aime d'ailleurs, et

vous l'aimez... Je n'ai donc rien à dire...»

Et il sortit brusquement, croyant avoir dit quelque chose. Geneviève,

étonnée, le suivit des yeux, et chercha à interpréter l'émotion que

trahissaient sa figure et son attitude; mais elle n'en put deviner le

motif, et reporta sur elle-même ses tristes pensées. Depuis bien des

jours elle n'avait plus le courage de travailler. Elle s'efforçait en

vain de se mettre à l'ouvrage; de violentes palpitations l'oppressaient

dès qu'elle se penchait sur sa table, et sa main tremblante ne pouvait

plus soutenir le fer ni les ciseaux. La lecture lui faisait plus de mal

encore. Son imagination trouvait à chaque ligne un nouveau sujet

de douleur. «Hélas! se disait-elle alors, c'était bien la peine de

m'apprendre ce qu'il faut savoir pour sentir le bonheur!»

Elle pleurait depuis une heure à sa fenêtre lorsqu'elle vit venir

Henriette. Elle eut envie de se renfermer et de ne pas la recevoir;

mais il y avait longtemps qu'elle évitait son amie, elle craignit de

l'offenser ou de l'affliger; et, se hâtant d'essuyer ses larmes, elle se

résigna à cette visite.

Mais au lieu de venir l'embrasser comme de coutume, Henriette entra d'un

air froid et sec, et tira brusquement une chaise, sur laquelle elle se

posa avec roideur. «Ma chère, lui dit-elle après un instant de silence

consacré à préparer sa harangue et son maintien, je viens te dire _une

chose_.»

Puis elle s'arrêta pour voir l'effet de ce début.

--Parle, ma chère, répondit la patiente Geneviève.

--Je viens te dire, reprit Henriette en s'animant peu à peu malgré elle,

que je ne suis pas contente de toi: ta conduite n'est pas celle d'une

amie. Je ne te parle pas de tes devoirs envers la _société_: tu foules

aux pieds tous les _principes_; mais je me plains de ton ingratitude

envers moi, qui me suis employée à te servir et à te rendre heureuse.

Sans moi tu n'aurais jamais eu l'esprit de décider André à t'épouser; et

si tu deviens jamais madame la marquise, tu pourras bien dire que tu

le dois à mon amitié plus qu'à ta prudence. Tout ce que je te demande,

c'est de rester avec lui et de me laisser Joseph.

--Qu'est-ce que vous voulez dire par là? demanda Geneviève avec un

dédain glacial.

--Je veux dire, s'écria Henriette en colère, que tu es une petite

coquette hypocrite et effrontée; que tu n'as pas l'air d'y toucher, mais

que tu sais très-bien attirer et cajoler les hommes qui te plaisent.

C'est un bonheur pour toi d'être si méprisante et d'avoir le coeur si

froid! car tu serais sans cela la plus grande dévergondée de la terre.

Sois ce qu'il te plaira, je ne m'en soucie pas; mais prends tes

adorateurs ailleurs que sous mon bras. Je ne chasse pas sur tes terres;

je n'ai jamais adressé une oeillade à ton marjolet de marquis. Si

j'avais voulu m'en donner la peine, il n'était pas difficile à

enflammer, le pauvre enfant, et mes yeux valent bien les tiens...

Geneviève, révoltée de ce langage, haussa les épaules et détourna la

tête vers la fenêtre. «Oui! oui! continua Henriette, fais la sainte

victime, tu ne m'y prendras plus. Écoute, Geneviève, fais à ta tête,

prends deux ou trois galants, couvre-toi de ridicule, livre-toi à la

risée de toute la ville, je n'y peux rien et je ne m'en mêlerai plus;

mais je t'avertis que si Joseph Marteau vient encore ici demain passer

deux heures tête à tête avec toi, comme il fait tous les soirs depuis

quinze jours, je viendrai sous ta fenêtre avec un galant nouveau; car je

te prie de croire que je ne suis pas au dépourvu, et que j'en trouverai

vingt en un quart d'heure qui valent bien M. Joseph Marteau... Mais

sache que ce galant aura avec lui tous les jeunes gens de la ville, et

que tu seras régalée du plus beau charivari dont le pays ait jamais

entendu parler. Ce n'est pas que j'aime M. Joseph, je m'en soucie comme

de toi; mais je n'entends pas porter encore le ruban jaune à mon bonnet.

Je ne suis pas d'âge à servir de pis-aller.

--Infamie! infamie! murmura Geneviève pâle et près de s'évanouir; puis

elle fit un violent effort sur elle-même, et, se levant, elle montra la

porte à Henriette d'un air impératif. «Mademoiselle, lui dit-elle, je

n'ai plus qu'un soir à passer ici; si vous aviez autant de vigilance

que vous avez de grossièreté, vous auriez écouté à ma porte il y a une

heure, ce qui eût été parfaitement digne de vous; vous m'auriez alors

entendu dire à M. Joseph Marteau que je quittais le pays, et vous auriez

été rassurée sur la possession de votre amant. Maintenant, sortez, je

vous prie. Vous pourrez demain couvrir d'insultes les murs de cette

chambre; ce soir elle est encore à moi; sortez!»

En prononçant ce dernier mot, Geneviève tomba évanouie, et sa tête

frappa rudement contre le pied de sa chaise. Henriette, épouvantée et

honteuse de sa conduite, se jeta sur elle, la releva, la prit dans ses

bras vigoureux et la porta sur son lit. Quand elle eut réussi à la

ranimer, elle se jeta à ses pieds et lui demanda pardon avec des

sanglots qui partaient d'un coeur naturellement bon. Geneviève le

sentit, et, pardonnant au caractère emporté et au manque d'éducation de

son amie, elle la releva et l'embrassa.

--Tu nous aurais épargné à toutes deux une affreuse soirée, lui dit-elle,

si tu m'avais interrogée avec douceur et confiance, au lieu de venir me

faire une scène cruelle et folle. Au premier mot de soupçon, je t'aurais

rassurée...

--Ah! Geneviève, la jalousie raisonne-t-elle? répondit Henriette;

prend-elle le temps d'agir, seulement? Elle crie, jure et pleure; c'est

tout ce qu'elle sait faire. Comment, ma pauvre enfant, tu partais, et

moi je t'accusais! Mais pourquoi partais-tu sans me rien dire? Voilà

comme tu fais toujours: pas l'ombre de confiance envers moi. Et pourquoi

diantre en as-tu plus pour M. Joseph que pour ton amie d'enfance? Car,

enfin, je n'y conçois rien!...

--Ah! voilà tes soupçons qui reviennent? dit Geneviève en souriant

tristement.

--Non, ma chère, reprit Henriette; je vois bien que tu ne veux pas

me l'enlever, puisque tu t'en vas. Mais il est hors de doute que cet

imbécile-là est amoureux de toi...

--De moi? s'écria Geneviève stupéfaite.

--Oui, de toi, reprit Henriette; de toi, qui ne te soucies pas de lui,

j'en suis sûre; car enfin tu aimes André, tu pars avec lui, n'est-ce

pas? Vous allez vous marier hors du pays?

--Oui, oui, Henriette; tu sauras tout cela plus tard; aujourd'hui il

m'est impossible de t'en parler; ce n'est pas manque de confiance en

toi, mon enfant. Je t'écrirai de Guéret, et tu approuveras toute ma

conduite... Parlons de toi; tu as donc des chagrins aussi?

--Oh! des chagrins à devenir folle; et c'est toi, ma pauvre Geneviève,

qui en es cause, bien innocemment sans doute! Mais que veux-tu que je

te dise? je ne peux pas m'empêcher d'être bien aise de ton départ;

car enfin tu vas être heureuse avec ton amant, et moi je retrouverai

peut-être le bonheur avec le mien.

--Vraiment, Henriette, je ne savais pas qu'il fût ton amant. Tu m'as

toujours soutenu le contraire quand je t'ai plaisantée sur lui. Tu

te plains de n'avoir pas ma confiance; que te dirai-je de la tienne,

menteuse?

Henriette rougit; puis, reprenant courage: «Eh bien! c'est vrai,

dit-elle, j'ai eu tort aussi; mais le fait est qu'il m'aimait à la folie

il n'y a pas longtemps, et, malgré toute ma prudence, il s'y est pris si

habilement, le sournois! qu'il a réussi à se faire aimer. Eh bien! le

voilà qui pense à une autre. Le scélérat! depuis cette maudite promenade

que vous avez faite ensemble au clair de la lune pour aller voir André

qui se mourait, M. Joseph n'a plus la tête à lui: il ne parle que de

toi, il ne rêve qu'à toi, il ne trouve plus rien d'aimable en moi. Si je

crie à la vue d'une souris ou d'une araignée: «Ah! dit-il, Geneviève

n'a peur de rien; c'est un petit dragon.» Si je me mets en colère: «Ah!

Geneviève ne se fâche jamais; c'est un petit ange.» Et «Geneviève aux

grands yeux...» et «Geneviève au petit pied...» Tout cela n'est pas

amusant à entendre répéter du matin au soir; de sorte que j'avais fini

par te détester cordialement, ma pauvre Geneviève.

--Si je revois jamais M. Joseph, dit Geneviève, je lui ferai

certainement des reproches pour le beau service que m'a rendu son

amitié; mais je n'en aurai pas de si tôt l'occasion. En attendant, il

faut que je lui écrive; donne-moi l'écritoire, Henriette.

[Illustration: Et elle s'appuya en chancelant contre la croix.]

--Comment! il faut que tu lui écrives? s'écria Henriette, dont les yeux

étincelèrent.

--Oui vraiment, répondit Geneviève en souriant; mais rassure-toi,

ma chère, la lettre ne sera pas cachetée, et c'est toi qui la lui

remettras. Seulement, je te prie de ne pas la lire avant de la lui

donner.

--Ah! tu as des secrets avec Joseph!

--Cela est vrai, Henriette, je lui ai confié un secret; il te le dira,

j'y consens.

--Et pourquoi commences-tu par lui? Tu n'as donc pas confiance en moi?

tu me crois donc incapable de garder un secret?

--Oui, Henriette, incapable, répondit Geneviève en commençant sa lettre.

--Comme tu es drôle! dit Henriette en la regardant d'un air stupéfait.

Enfin, il n'y a que toi au monde pour avoir de pareilles idées! Écrire à

un jeune homme! tu trouves cela tout simple! et me donner la lettre,

à moi qui suis sa maîtresse! et me dire: La voilà; elle n'est pas

cachetée, tu ne la liras pas.

--Est-ce que j'ai tort de croire à ta délicatesse? dit Geneviève

écrivant toujours.

--Non, certes; mais enfin c'est une commission bien singulière; et

moi qui viens de faire une scène épouvantable à Joseph, quelle figure

vais-je faire en lui portant une lettre de toi? une lettre!...

--Mais, ma chère, dit Geneviève, une lettre est une lettre; qu'y a-t-il

de si tendre et de si intime dans l'envoi d'un papier plié?

--Mais, ma chère, répondit Henriette, entre jeunes gens et jeunes filles

on ne s'écrit que pour se parler d'amour. De quoi peut-on se parler, si

ce n'est de cela?

--En effet, je lui parle d'amour, répondit Geneviève, mais de l'amour

d'un autre. Va, Henriette, emporte ce billet, et ne le remets pas demain

avant midi. Embrasse-moi. Adieu!

[Illustration: Ils aperçurent Geneviève assise dans un coin.]

André(#13431) · 第 19 / 25 题