Geneviève passa la nuit à mettre tout en ordre. Elle fit ses cartons, et
en touchant toutes ces fleurs qu'André aimait tant, elle y laissa tomber
plus d'une larme. «Voici, leur disait-elle dans l'exaltation de ses
pensées, la rosée qui désormais vous fera éclore. Ah! desséchez-vous,
tristes filles de mon amour! Lui seul savait vous admirer, lui seul
savait pourquoi vous étiez belles. Vous allez pâlir et vous effeuiller
aux mains des indifférents: parmi eux je vais me flétrir comme vous.
Hélas! nous avons tout perdu; vous aussi, vous ne serez plus comprises!»
Elle fit un autre paquet des livres qu'André lui avait donnés; mais la
vue de ces livres si chers lui fut bien douloureuse. «C'est vous qui
m'avez perdue, leur disait-elle. J'étais avide de savoir vous lire, mais
vous m'avez fait bien du mal! Vous m'avez appris à désirer un bonheur
que la société réprouve et que mon coeur ne peut supporter. Vous m'avez
forcée à dédaigner tout ce qui me suffisait auparavant. Vous avez changé
mon âme, il fallait donc aussi changer mon sort!»
Geneviève fit tous les apprêts de son départ avec l'ordre et la
précision qui lui étaient naturels. Quiconque l'eût vue arranger tout
son petit bagage de femme et d'artiste, et tapisser d'ouate la cage
où devait voyager son chardonneret favori, l'eût prise pour une
pensionnaire allant en vacances. Son coeur était cependant dévoré de
douleur sous ce calme apparent. Elle ne se laissait aller à aucune
démonstration violente, mais personne ne recevait des atteintes plus
profondes; son âme rongeait son corps sans tacher sa joue ni plisser son
front.
Le lendemain, à sept heures du matin, Geneviève, tristement cahotée dans
la patache de Guéret, quitta le pays. Il n'y eut ni amis, ni larmes,
ni petits soins à son départ. Elle s'en alla seule, comme elle avait
longtemps vécu, ne s'inquiétant ni de la misère ni de la fatigue, se
fiant à elle-même pour gagner son pain, ne demandant secours à personne,
ne se plaignant de rien, mais emportant au fond de son âme une plaie
incurable, le souvenir d'une espérance morte à jamais pour elle.
Henriette remit la lettre à Joseph d'un air de suffisance et de
magnanimité auquel le bon Marteau ne fit pas attention. En voyant la
signature de Geneviève, il se troubla, eut quelque peine à comprendre
la lettre, la relut deux fois; puis, sans rien répondre aux questions
d'Henriette, il se mit à courir et monta tout haletant l'escalier de
Geneviève. La clef était à la porte; il entra sans songer à frapper,
trouva la première et la seconde pièce vides, et pénétra dans l'atelier.
Il n'y restait, de la présence de Geneviève, que quelques feuilles de
roses en baptiste éparses sur la table. Un autre que Joseph les eût
tendrement recueillies; il les prit dans sa main, les froissa avec
colère et les jeta sur le carreau en jurant. Puis il courut seller son
cheval et partit pour le château de Morand.
«Tout cela est bel et bon, mais Geneviève est partie!»
C'est ainsi qu'il entama la conversation en entrant brusquement dans la
chambre d'André. André devint pâle, se leva et retomba sur sa chaise,
sans rien comprendre à ce que disait Joseph, mais frappé de terreur
à l'idée d'une souffrance nouvelle. Joseph lui fit une scène
incompréhensible, lui reprocha sa lâcheté, sa froideur, et, quand il eut
tout dit, s'aperçut enfin qu'il avait affligé et épouvanté André sans
lui rien apprendre. Alors il se souvint des recommandations de Geneviève
et des ménagements que demandait encore la santé de son ami; sa première
vivacité apaisée, il sentit qu'il s'y était pris d'une manière cruelle
et maladroite. Embarrassé de son rôle, il se promena dans la chambre
avec agitation, puis tira la lettre de Geneviève de son sein et la jeta
sur la table. André lut:
«Adieu, Joseph. Quand vous recevrez ce billet, je serai partie, tout
sera fini pour moi. Ne me plaignez pas, ne vous affligez pas.
J'ai du courage, je fais mon devoir, et il y a une autre vie que
celle-ci. Dites à André que ma cousine s'est trouvée tout à coup si
mal que j'ai été obligée de partir sur-le-champ sans attendre qu'il
put venir me voir. Dites-lui que je reviendrai bientôt; suivez les
instructions que je vous ai données hier, habituez-le peu à peu à
m'oublier, ou du moins à renoncer à moi. Dites à son père que je le
supplie de traiter André avec douceur, et que je suis partie pour
jamais. Adieu, Joseph. Merci de votre amitié; reportez-la sur André.
Je n'ai plus besoin de rien. Aimez Henriette, elle est sincère
et bonne; ne la rendez pas malheureuse; sachez, par mon exemple,
combien il est affreux de perdre l'espérance. Plus tard, quand tout
sera réparé, guéri, oublié, souvenez-vous quelquefois de Geneviève.»
--Mais pourquoi? qu'ai-je fait, comment ai-je mérité qu'elle m'abandonne
ainsi? s'écria André au désespoir.
--Je n'en sais, ma foi, rien, répondit Joseph. Le diable m'emporte si je
comprends rien à vos amours! Mais ce n'est pas le moment de se creuser
la cervelle. Écoute, André, il n'y a qu'un mot qui vaille: es-tu décidé
à épouser Geneviève?
--Décidé! oui, Joseph. Comment peux-tu en douter?
--Décidé, bon. Maintenant es-tu sûr de l'épouser? as-tu songé à tout?
as-tu prévu la colère et la résistance de ton père? as-tu fait ton plan?
Veux-tu réclamer ta fortune et forcer son consentement, ou bien veux-tu
vivre maritalement avec Geneviève dans un autre pays sans l'épouser, et
prendre un état qui vous fasse subsister tous deux?
--Je ne ferai jamais cette dernière proposition à Geneviève. Je sais que
je lui deviendrais odieux et que je rougirais de moi-même le jour où je
chercherais à en faire ma maîtresse, quand je puis en faire ma femme.
--Tu résisteras donc à ton père hardiment, franchement?
--Oui.
--Eh bien! à l'oeuvre tout de suite. Geneviève n'est pas bien loin. Il
faut courir après elle: tu es assez fort pour sortir; je vais mettre
François au char à bancs de monsieur ton père. Il le prendra comme il
voudra cette fois-ci, et nous partirons tous deux. Nous rejoindrons
la route de Guéret par la traverse, et nous ramènerons Geneviève à la
ville. Voilà pour aujourd'hui. Tu coucheras chez moi et tu écriras
une jolie petite lettre au marquis, dans laquelle tu lui demanderas
doucement et respectueusement son consentement... ensuite nous verrons
venir.