XVI.

Geneviève passa la nuit à mettre tout en ordre. Elle fit ses cartons, et

en touchant toutes ces fleurs qu'André aimait tant, elle y laissa tomber

plus d'une larme. «Voici, leur disait-elle dans l'exaltation de ses

pensées, la rosée qui désormais vous fera éclore. Ah! desséchez-vous,

tristes filles de mon amour! Lui seul savait vous admirer, lui seul

savait pourquoi vous étiez belles. Vous allez pâlir et vous effeuiller

aux mains des indifférents: parmi eux je vais me flétrir comme vous.

Hélas! nous avons tout perdu; vous aussi, vous ne serez plus comprises!»

Elle fit un autre paquet des livres qu'André lui avait donnés; mais la

vue de ces livres si chers lui fut bien douloureuse. «C'est vous qui

m'avez perdue, leur disait-elle. J'étais avide de savoir vous lire, mais

vous m'avez fait bien du mal! Vous m'avez appris à désirer un bonheur

que la société réprouve et que mon coeur ne peut supporter. Vous m'avez

forcée à dédaigner tout ce qui me suffisait auparavant. Vous avez changé

mon âme, il fallait donc aussi changer mon sort!»

Geneviève fit tous les apprêts de son départ avec l'ordre et la

précision qui lui étaient naturels. Quiconque l'eût vue arranger tout

son petit bagage de femme et d'artiste, et tapisser d'ouate la cage

où devait voyager son chardonneret favori, l'eût prise pour une

pensionnaire allant en vacances. Son coeur était cependant dévoré de

douleur sous ce calme apparent. Elle ne se laissait aller à aucune

démonstration violente, mais personne ne recevait des atteintes plus

profondes; son âme rongeait son corps sans tacher sa joue ni plisser son

front.

Le lendemain, à sept heures du matin, Geneviève, tristement cahotée dans

la patache de Guéret, quitta le pays. Il n'y eut ni amis, ni larmes,

ni petits soins à son départ. Elle s'en alla seule, comme elle avait

longtemps vécu, ne s'inquiétant ni de la misère ni de la fatigue, se

fiant à elle-même pour gagner son pain, ne demandant secours à personne,

ne se plaignant de rien, mais emportant au fond de son âme une plaie

incurable, le souvenir d'une espérance morte à jamais pour elle.

Henriette remit la lettre à Joseph d'un air de suffisance et de

magnanimité auquel le bon Marteau ne fit pas attention. En voyant la

signature de Geneviève, il se troubla, eut quelque peine à comprendre

la lettre, la relut deux fois; puis, sans rien répondre aux questions

d'Henriette, il se mit à courir et monta tout haletant l'escalier de

Geneviève. La clef était à la porte; il entra sans songer à frapper,

trouva la première et la seconde pièce vides, et pénétra dans l'atelier.

Il n'y restait, de la présence de Geneviève, que quelques feuilles de

roses en baptiste éparses sur la table. Un autre que Joseph les eût

tendrement recueillies; il les prit dans sa main, les froissa avec

colère et les jeta sur le carreau en jurant. Puis il courut seller son

cheval et partit pour le château de Morand.

«Tout cela est bel et bon, mais Geneviève est partie!»

C'est ainsi qu'il entama la conversation en entrant brusquement dans la

chambre d'André. André devint pâle, se leva et retomba sur sa chaise,

sans rien comprendre à ce que disait Joseph, mais frappé de terreur

à l'idée d'une souffrance nouvelle. Joseph lui fit une scène

incompréhensible, lui reprocha sa lâcheté, sa froideur, et, quand il eut

tout dit, s'aperçut enfin qu'il avait affligé et épouvanté André sans

lui rien apprendre. Alors il se souvint des recommandations de Geneviève

et des ménagements que demandait encore la santé de son ami; sa première

vivacité apaisée, il sentit qu'il s'y était pris d'une manière cruelle

et maladroite. Embarrassé de son rôle, il se promena dans la chambre

avec agitation, puis tira la lettre de Geneviève de son sein et la jeta

sur la table. André lut:

«Adieu, Joseph. Quand vous recevrez ce billet, je serai partie, tout

sera fini pour moi. Ne me plaignez pas, ne vous affligez pas.

J'ai du courage, je fais mon devoir, et il y a une autre vie que

celle-ci. Dites à André que ma cousine s'est trouvée tout à coup si

mal que j'ai été obligée de partir sur-le-champ sans attendre qu'il

put venir me voir. Dites-lui que je reviendrai bientôt; suivez les

instructions que je vous ai données hier, habituez-le peu à peu à

m'oublier, ou du moins à renoncer à moi. Dites à son père que je le

supplie de traiter André avec douceur, et que je suis partie pour

jamais. Adieu, Joseph. Merci de votre amitié; reportez-la sur André.

Je n'ai plus besoin de rien. Aimez Henriette, elle est sincère

et bonne; ne la rendez pas malheureuse; sachez, par mon exemple,

combien il est affreux de perdre l'espérance. Plus tard, quand tout

sera réparé, guéri, oublié, souvenez-vous quelquefois de Geneviève.»

--Mais pourquoi? qu'ai-je fait, comment ai-je mérité qu'elle m'abandonne

ainsi? s'écria André au désespoir.

--Je n'en sais, ma foi, rien, répondit Joseph. Le diable m'emporte si je

comprends rien à vos amours! Mais ce n'est pas le moment de se creuser

la cervelle. Écoute, André, il n'y a qu'un mot qui vaille: es-tu décidé

à épouser Geneviève?

--Décidé! oui, Joseph. Comment peux-tu en douter?

--Décidé, bon. Maintenant es-tu sûr de l'épouser? as-tu songé à tout?

as-tu prévu la colère et la résistance de ton père? as-tu fait ton plan?

Veux-tu réclamer ta fortune et forcer son consentement, ou bien veux-tu

vivre maritalement avec Geneviève dans un autre pays sans l'épouser, et

prendre un état qui vous fasse subsister tous deux?

--Je ne ferai jamais cette dernière proposition à Geneviève. Je sais que

je lui deviendrais odieux et que je rougirais de moi-même le jour où je

chercherais à en faire ma maîtresse, quand je puis en faire ma femme.

--Tu résisteras donc à ton père hardiment, franchement?

--Oui.

--Eh bien! à l'oeuvre tout de suite. Geneviève n'est pas bien loin. Il

faut courir après elle: tu es assez fort pour sortir; je vais mettre

François au char à bancs de monsieur ton père. Il le prendra comme il

voudra cette fois-ci, et nous partirons tous deux. Nous rejoindrons

la route de Guéret par la traverse, et nous ramènerons Geneviève à la

ville. Voilà pour aujourd'hui. Tu coucheras chez moi et tu écriras

une jolie petite lettre au marquis, dans laquelle tu lui demanderas

doucement et respectueusement son consentement... ensuite nous verrons

venir.

André(#13431) · 第 20 / 25 题