XIV.

Geneviève pria longtemps; puis elle s'enveloppa du manteau de Joseph et

s'assit sur une tombe, morne et résignée; puis elle pria de nouveau et

marcha parmi les ruines, interrogeant avec anxiété le sentier par

où Joseph devait revenir. Peu à peu une inquiétude plus poignante

surmontait son courage. Elle regardait la lune, qu'elle avait vue se

lever et qui maintenant s'abaissait vers l'horizon. L'air, en devenant

plus humide et plus froid, lui annonçait l'approche de l'aube, et Joseph

ne revenait pas.

Après avoir lutté aussi longtemps que ses forces le lui permirent, elle

perdit courage, et s'imaginant qu'André était mort, elle s'enveloppa

la tête dans le manteau de Joseph pour étouffer ses cris. Puis elle

s'apaisa un peu en songeant que dans ce cas Joseph, n'ayant plus rien à

faire auprès de son ami, serait de retour vers elle. Mais alors elle se

persuada qu'André était mourant et que Joseph ne pouvait se résoudre

à l'abandonner, dans la crainte de revenir trop tard et de le trouver

mort. Cette idée devint si forte que les minutes de son impatience se

traînèrent comme des siècles. Enfin, elle se leva avec égarement, jeta

le manteau de Joseph sur le pavé, et se mit à courir de toutes ses

forces dans le sentier de la prairie.

Elle s'arrêta deux ou trois fois pour écouter si Joseph n'arrivait pas

à sa rencontre; mais, n'entendant et ne voyant personne, elle reprit sa

course avec plus de précipitation, et franchit comme un trait les portes

du château de Morand.

Dans l'agitation d'une si triste veillée, tous les serviteurs étaient

debout, toutes les portes étaient ouvertes. On vit passer une femme

vêtue de blanc, qui ne parlait à personne et semblait voler à travers

les cours. La vieille cuisinière se signa en disant:

--Hélas! notre jeune maître est _achevé_. Voilà son esprit qui passe.

--Non, dit le bouvier, qui était un homme plus éclairé que la

cuisinière. Si c'était l'âme de notre jeune maître, nous l'aurions vue

sortir de la maison et aller au cimetière, tandis que cette _chose-là_

vient du côté du cimetière et entre dans la maison. Ça doit être sainte

Solange ou sainte Sylvie qui vient le guérir.

--M'est avis, observa la laitière, que c'est plutôt l'âme de sa pauvre

mère qui vient le chercher.

--Disons un _Ave_ pour tous les deux, reprit la cuisinière; et ils

s'agenouillèrent tous les trois sous le portail de la grange.

Pendant ce temps, Geneviève, guidée par les lumières qu'elle voyait aux

fenêtres, ou plutôt entraînée par cette main invisible qui rapproche les

amants, se précipitait, palpitante et pâle, dans la chambre d'André.

Mais à peine en eut-elle passé le seuil que le marquis, s'élançant vers

elle avec fureur, s'écria en levant le bras d'un air menaçant:

«Qu'est-ce que je vois là? qu'est-ce que cela veut dire? Hors d'ici,

intrigante effrontée! espérez-vous venir débaucher mon fils jusque dans

ma maison? Il est trop tard, je vous en avertis; il est mourant, grâce à

vous, mademoiselle; pensez-vous que je vous en remercie?»

Geneviève tomba à genoux.

--Je n'ai pas mérité tout cela, dit-elle d'une voix étouffée; mais

c'est égal, dites-moi ce que vous voudrez, pourvu que je le voie...

laissez-moi le voir, et tuez-moi après si vous voulez!

--Que je vous le laisse voir, misérable! s'écria le marquis, révolté

d'une semblable prière. Êtes-vous folle ou enragée? Avez-vous peur de ne

pas nous avoir fait assez de mal, et venez-vous achever mon fils jusque

dans mes bras?

La voix lui manqua, un mélange de colère et de douleur le prenant à la

gorge. Geneviève ne l'écoutait pas; elle avait jeté les yeux sur le lit

d'André, et le voyait pâle et sans connaissance dans les bras du médecin

et du curé. Elle ne songea plus qu'à courir vers lui, et, se levant,

elle essaya d'en approcher malgré les menaces du marquis.

--Jour de Dieu! maudite créature, s'écria-t-il en se mettant devant elle,

si tu fais un pas de plus, je te jette dehors à coups de fouet!

--Que Dieu me punisse si vous y touchez seulement avec une plume! dit

Joseph en se jetant entre eux deux.

Le marquis recula de surprise.

--Comment, Joseph! dit-il, tu prends le parti de cette vagabonde?

Ne trouvais-tu pas que j'avais raison de la détester et d'empêcher

André....

--C'est possible, interrompit Joseph; mais je ne peux pas entendre

parler à une femme comme vous le faites; sacredieu! monsieur de Morand,

vous ne devriez pas apprendre cela de moi.

--J'aime bien que tu me donnes des leçons, reprit le marquis. Allons!

emmène-la à tous les diables et que je ne la revoie jamais!

--Geneviève, dit Joseph en offrant son bras à la jeune fille, venez avec

moi, je vous prie, ne vous exposez pas à de nouvelles injures.

--Ne me défendrez-vous pas contre lui? répondit Geneviève, refusant avec

force de se laisser emmener. Ne lui direz-vous pas que je ne suis ni une

misérable ni une effrontée? Dites-lui, Joseph, dites-lui que je suis une

honnête fille, que je suis Geneviève la fleuriste qu'il a reçue une fois

dans sa maison avec bonté. Dites-lui que je ne peux ni ne veux faire de

mal à personne, que j'aime André et que j'en suis aimée; mais que je

suis incapable de lui donner un mauvais conseil... Monsieur le marquis,

demandez à M. Joseph Marteau si je suis ce que vous croyez. Laissez-moi

approcher du lit d'André. Si vous craignez que ma vue ne lui fasse du

mal, je me cacherai derrière son rideau; mais laissez-moi le voir pour

la dernière fois... Après, vous me chasserez si vous voulez, mais

laissez-moi le voir... Vous n'êtes pas un méchant homme, vous n'êtes pas

mon ennemi; que vous ai-je fait? Vous ne pouvez maltraiter une femme.

Accordez-moi ce que je vous demande.

En parlant ainsi, Geneviève était retombée à genoux et cherchait à

s'emparer d'une des grosses mains du marquis. Elle était si belle dans

sa pâleur, avec ses joues baignées de larmes, ses longs cheveux noirs

qui, dans l'agitation de sa course, étaient tombés sur son épaule, et

cette sublime expression que la douleur donne aux femmes, que Joseph

jugea sa prière infaillible. Il pensa que nul homme, si affligé qu'il

fût, ne pouvait manquer de voir cette beauté et de se rendre. «Allons,

mon cher voisin, dit-il en s'unissant à Geneviève, accordez-lui ce

qu'elle demande, et soyez sur que vous êtes injuste envers elle. Qui

sait d'ailleurs si sa vue ne guérirait pas André?

--Elle le tuerait! s'écria le marquis, dont la colère augmentait

toujours en raison de la douceur et de la modération des autres. Mais

heureusement, ajouta-t-il, le pauvre enfant n'est pas en état de

s'apercevoir que cette impudente est ici. Sortez, mademoiselle, et

n'espérez pas m'adoucir par vos basses cajoleries. Sortez, ou j'appelle

mes valets d'écurie pour vous chasser.

En même temps il la poussa si rudement qu'elle tomba dans les bras de

Joseph. «Ah! c'est trop fort! s'écria celui-ci. Marquis! tu es un butor

et un rustre! Cette honnête fille parlera à ton fils, et si tu le

trouves mauvais, tu n'as qu'à le dire: en voici un qui te répondra.»

En parlant ainsi, Joseph Marteau montra un de ses poings au marquis,

tandis que de l'autre bras il souleva Geneviève et la porta auprès du

lit d'André. M. de Morand, stupéfait d'abord, voulut se jeter sur lui;

mais Joseph, selon l'usage rustique du pays, prit une paille qu'il tira

précipitamment du lit d'André, et la mettant entre lui et M. de Morand:

--Tenez, marquis, lui dit-il, il est encore temps de vous raviser et de

vous tenir tranquille. Je serais au désespoir de manquer à un ami et à

un homme de votre âge; mais le diable me rompe comme cette paille si je

me laisse insulter, fût-ce par mon père! entendez-vous?

--Mes frères, au nom de Jésus-Christ, finissez cette scène scandaleuse,

dit le curé. Monsieur le marquis, votre fils reconnaît cette jeune

fille: c'est peut-être la volonté de Dieu qu'elle le ramène à la vie.

C'est une fille pieuse et qui a dû prier avec ferveur. Si vous ne voulez

pas que votre fils l'épouse, prenez-vous-y du moins avec le calme et la

dignité qui conviennent à un père. Je vous aiderai à faire comprendre

à ces enfants que leur devoir est d'obéir. Mais dans ce moment-ci vous

devez céder quelque chose si vous voulez qu'on vous cède tout à fait

plus tard. Et vous, monsieur Joseph, ne parlez pas avec cette violence,

et ne menacez pas un vieillard auprès du lit de souffrance de son

enfant, et peut-être auprès du lit de mort d'un chrétien.

Joseph n'avait pas abjuré un certain respect pour le caractère

ecclésiastique et pour les remontrances pieuses. Il était capable de

chanter des chansons obscènes au cabaret et de rire des choses saintes

le verre à la main; mais il n'aurait pas osé entrer dans l'église de son

village le chapeau sur la tète, et il n'eût, pour rien au monde, insulté

le vieux prêtre qui lui avait fait faire sa première communion.

--Monsieur le curé, dit-il, vous avez raison; nous sommes des fous. Que

M. de Morand s'apaise ce soir, je lui ferai des excuses demain.

--Je ne veux pas de vos excuses, répondit le marquis d'un ton d'humeur

qui marquait que sa colère était à demi calmée; et quant à M. le curé,

ajouta-t-il entre ses dents, il pourrait bien garder ses sermons pour

l'heure de la messe... Que cette fille sorte d'ici, et tout sera fini.

--Qu'elle reste, je vous prie, monsieur, dit le médecin; votre fils

éprouve réellement du soulagement à son approche. Regardez-le: ses yeux

ont repris un peu de mobilité, et il semble qu'il cherche à comprendre

sa situation.

En effet, André, après la profonde insensibilité qui avait suivi son

accès de délire, commençait à retrouver la mémoire, et, à mesure qu'il

distinguait les traits de Geneviève, une expression de joie enfantine

commençait à se répandre sur son visage affaissé. La main de Geneviève

qui serra la sienne acheva de le réveiller. Il eut un mouvement

convulsif; et, se tournant vers les personnes qui l'entouraient et qu'il

reconnaissait encore confusément, il leur dit avec un sourire naïf

et puéril: «_C'est Geneviève!_» et il se mit à la regarder d'un air

doucement satisfait.

--Eh bien! oui, c'est Geneviève! dit le marquis en prenant le bras de

la jeune fille et en la poussant vers son fils; puis il alla s'asseoir

auprès de la cheminée, moitié heureux, moitié colère.

--Oui, c'est Geneviève! disait Joseph triomphant, en criant beaucoup

trop fort pour la tête débile de son ami.

--C'est Geneviève, qui a prié pour vous, dit le curé d'une voix

insinuante et douce en se penchant vers le malade. Remerciez Dieu avec

elle.

--Geneviève!... dit André en regardant alternativement le curé et sa

maîtresse d'un air de surprise; oui, Geneviève et Dieu!

Il retomba assoupi, et tous ceux qui l'entouraient gardèrent un

religieux silence. Le médecin plaça une chaise derrière Geneviève et la

poussa doucement pour l'y faire asseoir. Elle resta donc près de son

amant, qui de temps en temps s'éveillait, regardait autour de lui avec

inquiétude, et se calmait aussitôt sous la douce pression de sa main. A

chaque mouvement de son fils, le marquis se retournait sur son fauteuil

de cuir et faisait mine de se lever; mais Joseph, qui s'était assis de

l'autre côté de la cheminée et qui lisait un journal oublié derrière le

trumeau, lui adressait avec les yeux et le geste la muette injonction de

se taire. Le marquis voyait en effet André retomber endormi sur l'épaule

de Geneviève; et, dans la crainte de lui faire du mal, il restait

immobile. Il est impossible d'imaginer quels furent les tourments de cet

homme violent et absolu pendant les heures de cette silencieuse veillée.

Le médecin s'était jeté sur un matelas et reposait au milieu de la

chambre; il était étendu là comme un gardien devant le lit de son

malade; prêt à s'éveiller au moindre bruit et à effrayer par une

sentence menaçante la conscience du marquis pour l'empêcher de séparer

les deux amants. Joseph, ému et fatigué, ne comprenait rien à son

journal, qui avait bien six mois de date, et de temps en temps tombait

dans une espèce de demi-sommeil où il voyait passer confusément les

objets et les pensées qui l'avaient tourmenté durant cette nuit: tantôt

la rivière gonflée qui l'emportait lui et son cheval loin de Geneviève

à demi noyée, tantôt André mourant lui redemandant Geneviève, tantôt le

corbillard d'André suivi de Geneviève, qui relevait sa jupe par mégarde

et laissait voir sa jolie petite jambe.

A cette dernière image, Joseph faisait un grand effort pour chasser

le démon de la concupiscence des voies saintes de l'amitié, et il

s'éveillait en sursaut. Alors il distinguait, à la lueur mourante de

la lampe, la figure rouge du marquis luttant avec les tressaillements

convulsifs de l'impatience, et leurs yeux se rencontraient comme ceux de

deux chats qui guettent la même souris.

Pendant ce temps, le curé lisait son bréviaire à la clarté du jour

naissant. Un petit vent frais agitait les feuilles de la vigne qui

encadrait la fenêtre et jouait avec les rares cheveux blancs du

bonhomme. A chaque soupir étouffé du malade, il abaissait son livre,

relevait ses lunettes et protégeait de sa muette bénédiction le couple

heureux et triste.

Geneviève avait tant souffert, et le trot du cheval l'avait tellement

brisée, qu'elle ne put résister. Malgré l'anxiété de sa situation, elle

céda, et laissa tomber sa jolie tête auprès de celle d'André. Ces deux

visages, pâles et doux, dont l'un semblait à peine plus âgé et plus mâle

que l'autre, reposèrent une demi-heure sur le même oreiller pour

la première fois et sous les yeux d'un père irrité et vaincu, qui

frémissait de colère à ce spectacle et qui n'osait les séparer.

Quand le jour fut tout à fait venu, le curé, ayant achevé son bréviaire,

s'approcha du médecin, et ils eurent ensemble une consultation à voix

basse. Le médecin se leva sans bruit, alla toucher le pouls d'André

et les artères de son front; puis il revint parler au curé. Celui-ci

s'approcha alors de Geneviève, qui s'était doucement éveillée pour céder

la main de son amant à celle du médecin. Elle écouta le curé, fit un

signe de tête respectueux et résigné; puis alla trouver Joseph et lui

parla à l'oreille. Joseph se leva. Le marquis avait fini par s'endormir.

Quand il s'éveilla, il se trouva seul dans la chambre avec son fils et

le médecin. Ce dernier vint à lui et lui dit:

--M. le curé a jugé prudent et convenable de faire retirer la jeune

personne, dont la présence ou le départ aurait pu agir trop violemment

dans quelques heures sur les nerfs du malade. Je me suis assuré de

l'état du pouls. La fièvre était presque tombée, et la faiblesse de

votre fils permettait de compter sur le défaut de mémoire. En effet, le

malade s'est éveillé sans chercher Geneviève et sans montrer la moindre

agitation. Tout à l'heure, il m'a demandé si je n'avais pas vu cette

nuit une femme blanche auprès de son lit. Je lui ai persuadé qu'il

avait vu en rêve cette apparition; maintenez-le dans cette erreur, et

gardez-vous de rien dire qui le ramène à un sentiment trop vif de la

réalité. Je vois maintenant à cette maladie des causes purement morales;

je vous déclare que vous pouvez mieux que moi guérir votre fils.

--Oui, oui, je le ménagerai, dit le marquis; mais n'espérez pas que je

donne mon consentement au mariage; j'aimerais mieux le voir mourir.

--Le mariage ne me regarde pas, dit le médecin; mais si vous voulez

tuer votre fils par le chagrin et la violence, avertissez-moi dès

aujourd'hui; car, dans ce cas, je n'ai plus rien à faire ici.

Le marquis n'avait jamais trouvé une franchise si âpre autour de lui.

Depuis plus de trente ans personne n'avait osé le contrarier, et depuis

quelques heures tous se permettaient de lui résister. Dans la crainte

de perdre son fils, il le traita doucement jusqu'au jour de la

convalescence; mais, dans son coeur, il amassa contre Geneviève une

haine implacable.

André(#13431) · 第 18 / 25 题