XIII.

Cette sainte confiance donna de véritables remords à André. Il savait

bien qu'avec un peu plus de courage il aurait pu s'échapper plus tôt;

mais il n'osait avouer ni son asservissement ni la tyrannie de son père.

Déclarer à Geneviève les traverses qu'elle avait à essuyer pour devenir

sa femme était au-dessus de ses forces. Bien des jours se passèrent sans

qu'il pût se décider à sortir de cette difficulté, soit en affrontant la

colère du marquis, soit en éveillant l'effroi et le chagrin dans l'âme

tranquille de Geneviève. Il erra pendant un mois. On le rencontrait à

toutes heures du jour ou de la nuit courant ou plutôt fuyant à travers

prés ou bois, de la ville au château et du château à la ville; ici

cherchant à apaiser les inquiétudes de sa maîtresse, là tâchant d'éviter

les remontrances paternelles. Au milieu de ces agitations, la force lui

manqua; il ne sentit plus que la fatigue de lutter ainsi contre son

coeur et contre son caractère. La fièvre le prit et le plongea dans le

découragement et l'inertie.

Jusque-là il avait réussi à faire accepter à Geneviève toutes les

mauvaises raisons qu'il avait pu inventer pour excuser l'irrégularité

et la brièveté de ses visites. Il éprouva une sorte de satisfaction

paresseuse et mélancolique à se sentir malade; c'était une excuse

irrécusable à lui donner de son absence, c'était une manière d'échapper

à la surveillance et aux reproches du marquis. Le besoin égoïste

du repos parla plus haut un instant que les empressements et les

impatiences de l'amour. Il ferma les yeux et s'endormit presque joyeux

de n'avoir pas six lieues à faire et autant de mensonges à inventer dans

sa journée.

Un soir, comme Joseph Marteau, en attendant quelqu'un, fumait un cigare

à sa fenêtre, il vit une robe blanche traverser furtivement l'obscurité

de la ruelle et s'arrêter, comme incertaine, à la petite porte de la

maison. Joseph se pencha vers cette ombre mystérieuse; et, le feu de son

cigare l'ayant signalé dans les ténèbres, une petite voix tremblante

l'appela par son nom.

«Oh! dit Joseph, ce n'est point la voix d'Henriette. Que signifie cela?»

En deux secondes il franchit l'escalier; et, s'élançant dans la rue,

il saisit une taille délicate, et, à tout hasard, voulut embrasser sa

nouvelle conquête.

--Par amitié et par charité, monsieur Marteau, lui dit-elle en se

dégageant, épargnez-moi, reconnaissez-moi, je suis Geneviève.

--Geneviève! Au nom du diable! comment cela se fait-il?

--Au nom de Dieu! ne faites pas de bruit et écoutez-moi. André est

sérieusement malade. Il y a trois jours que je n'ai reçu de ses

nouvelles, et je viens d'apprendre qu'il est au lit avec la fièvre et le

délire. J'ai cherché Henriette sans pouvoir la rencontrer. Je ne sais où

m'informer de ce qui se passe au château de Morand. D'heure en heure mon

inquiétude augmente; je me sens tour à tour devenir folle et mourir. Il

faut que vous ayez pitié de moi et que vous alliez savoir des nouvelles

d'André. Vous êtes son ami, vous devez être inquiet aussi... Il peut

avoir besoin de vous...

[Illustration: Quel être singulier! dit Geneviève en rougissant.]

--Parbleu! j'y vais sur-le-champ, répondit Joseph en prenant le chemin

de son écurie. Diable! diable! qu'est-ce que tout cela?

Préoccupé de cette fâcheuse nouvelle, et partageant autant qu'il était

en lui l'inquiétude de Geneviève, il se mit à seller son cheval tout en

grommelant entre ses dents et jurant contre son domestique et contre

lui-même à chaque courroie qu'il attachait. En mettant enfin le pied

sur l'étrier, il s'aperçut, à la lueur d'une vieille lanterne de fer

suspendue au plafond de l'écurie, que Geneviève était là et suivait tous

ses mouvements avec anxiété. Elle était si pâle et si brisée que, contre

sa coutume, Joseph fut attendri.

--Soyez tranquille, lui dit-il, je serai bientôt arrivé.

--Et revenu? lui demanda Geneviève d'un air suppliant.

--Ah! diable! cela est une autre affaire. Six lieues ne se font pas en

un quart d'heure. Et puis, si André est vraiment mal, je ne pourrai pas

le quitter!

--Oh! mon Dieu! que vais-je devenir? dit-elle en croisant ses mains

sur sa poitrine. Joseph! Joseph! s'écria-t-elle avec effusion en se

rapprochant de lui, sauvez-le, et laissez-moi mourir d'inquiétude.

--Ma chère demoiselle, reprit Joseph, tranquillisez-vous; le mal n'est

peut-être pas si grand que vous croyez.

--Je ne me tranquilliserai pas; j'attendrai, je souffrirai, je prierai

Dieu. Allez vite... Attendez, Joseph, ajouta-t-elle en posant sa petite

main sur la main rude du cavalier; s'il meurt, parlez-lui de moi,

faites-lui entendre mon nom, dites-lui que je ne lui survivrai pas d'un

jour!

Geneviève fondit en larmes; les yeux de Joseph s'humectèrent malgré lui.

--Écoutez, dit-il: si vous restez à m'attendre, vous souffrirez trop.

Venez avec moi.

--Oui! s'écria Geneviève; mais comment faire?

--Montez en croupe derrière moi. Il fait une nuit du diable: personne

ne nous verra. Je vous laisserai dans la métairie la plus voisine du

château; je courrai m'informer de ce qui se passe, et vous le saurez

au bout d'un quart d'heure, soit que j'accoure vous le dire et que je

retourne vite auprès d'André, soit que je le trouve assez bien pour le

quitter et vous ramener avant le jour.

[Illustration: En parlant ainsi, Joseph se retourna vers Geneviève...]

--Oui, oui, mon bon Joseph! s'écria Geneviève.

--Eh, bien! dépêchons-nous, dit Joseph; car j'attends Henriette d'un

moment à l'autre, et, si elle nous voit partir ensemble, elle nous

tourmentera pour venir avec nous, ou elle me fera quelque scène de

jalousie absurde.

---Partons, partons vite, dit Geneviève.

Joseph plia son manteau et l'attacha derrière sa selle pour faire un

siège à Geneviève. Puis il la prit dans ses bras et l'assit avec soin

sur la croupe de son cheval; ensuite il monta adroitement sans la

déranger, et piquant des deux, il gagna la campagne; mais, en traversant

une petite place, son malheur le força de passer sous un des six

réverbères dont la ville est éclairée; le rayon tombant d'aplomb sur son

visage, il fut reconnu d'Henriette, qui venait droit à lui. Soit qu'il

craignît de perdre en explications un temps précieux, soit qu'il se fît

un malin plaisir d'exciter sa jalousie, il poussa son cheval et passa

rapidement auprès d'elle avant qu'elle pût reconnaître Geneviève. En

voyant le perfide à qui elle avait donné rendez-vous s'enfuir à toute

bride avec une femme en croupe, Henriette, frappée de surprise, n'eut

pas la force de faire un cri et resta pétrifiée jusqu'à ce que la colère

lui suggéra un déluge d'imprécations que Joseph était déjà trop loin

pour entendre.

C'était la première fois de sa vie que Geneviève montait sur un cheval.

Celui de Joseph était vigoureux; mais, peu accoutumé à un double

fardeau, il bondissait dans l'espoir de s'en débarrasser.

«Tenez-moi bien!» criait Joseph.

Geneviève ne songeait pas à avoir peur. En toute autre circonstance,

rien au monde ne l'eut déterminée à une semblable témérité. Courir les

chemins la nuit, seule avec un libertin avéré comme l'était Joseph,

c'était une chose aussi contraire à ses habitudes qu'à son caractère;

mais elle ne pensait à rien de tout cela. Elle serrait son bras autour

de son cavalier, sans se soucier qu'il fût un homme, et se sentait

emportée dans les ténèbres sans savoir si elle était enlevée par un

cheval ou par le vent de la nuit.

--Voulez-vous que nous prenions le plus court? lui dit Joseph.

--Certainement, répondit-elle.

--Mais le chemin n'est pas bon: la rivière sera un peu haute, je vous en

avertis. Vous n'aurez pas peur?

--Non, dit Geneviève. Prenons le plus court.

--Cette diable de petite fille n'a peur de rien, se dit Joseph, pas même

de moi. Heureusement que la situation d'André m'ôte l'envie de rire, et

que d'ailleurs mon amitié pour lui...

--Que dites-vous donc? il me semble que vous parlez tout seul, lui

demanda Geneviève.

--Je dis que le chemin est mauvais, répondit Joseph, et que si je

tombais, vous seriez obligée de tomber aussi.

--Dieu nous protégera, dit Geneviève avec ferveur, nous sommes déjà

assez malheureux.

--Il faut que j'aie bien de l'amitié pour vous, reprit Joseph au bout

d'un instant, pour avoir chargé de deux personnes le dos de ce pauvre

François; savez-vous que la course est longue! et j'aimerais mieux aller

toute ma vie à pied que de surmener François.

--Il s'appelle François? dit Geneviève préoccupée; il va bien doucement.

--Oh! diable! patience! patience! nous voici au gué. Tenez-moi bien et

relevez un peu vos pieds; je crois que la rivière sera forte.

François s'avança dans l'eau avec précaution, mais quand il fut

arrivé vers le milieu de la rivière, il s'arrêta, et, se sentant trop

embarrassé de ses deux cavaliers pour garder l'équilibre sur les pierres

mouvantes, il refusa d'aller plus avant. L'eau montait déjà presque aux

genoux de Joseph, et Geneviève avait bien de la peine à préserver ses

petits pieds.

--Diable! dit Joseph, je ne sais si nous pourrons traverser; François

commence à perdre pied, et le brave garçon n'ose pas se mettre à la nage

à cause de vous.

--Donnez-lui de l'éperon, dit Geneviève.

--Cela vous plaît à dire! un cheval chargé de deux personnes ne peut

guère nager: si j'étais seul, je serais déjà à l'autre bord; mais avec

vous je ne sais que faire. Il fait terriblement nuit; je crains de

prendre sur la droite et d'aller tomber dans la prise d'eau, ou de me

jeter trop sur la gauche et d'aller donner contre l'écluse. Il est vrai

que François n'est pas une bête et qu'il saura peut-être se diriger tout

seul.

--Tenez, dit Geneviève, Dieu veille sur nous: voici la lune qui parait

entre les buissons et qui nous montre le chemin; suivez cette ligne

blanche qu'elle trace sur l'eau.

--Je ne m'y fie pas; c'est de la vapeur et non de la vraie lumière. Ah

ça! prenez garde à vous.

Il donna de l'éperon à François, qui, après quelque hésitation, se mit

à la nage et gagna un endroit moins profond où il prit pied de nouveau;

mais il fit de nouvelles difficultés pour aller plus loin, et Joseph

s'aperçut qu'il avait perdu le gué.

--Le diable sait où nous sommes, dit-il; pour, moi, je ne m'en doute

guère, et je ne vois pas où nous pourrons aborder.

--Allons tout droit, dit Geneviève.

--Tout droit? la rive a cinq pieds de haut; et si François s'engage dans

les joncs qui sont par là, je ne sais où, nous sommes perdus tous les

trois. Ces diables d'herbes nous prendront comme dans un filet, et vous

aurez beau savoir tous leurs noms en latin, mademoiselle Geneviève, nous

n'en serons pas moins pâture à écrevisses.

--Retournons en arrière, dit Geneviève.

--Cela ne vaudra pas mieux, dit Joseph. Que voulez-vous faire au milieu

de ce brouillard? Je vous vois comme en plein jour, et à deux pieds plus

loin, votre serviteur; il n y a plus moyen de savoir si c'est du sable

ou de l'écume.

En parlant, Joseph se retourna vers Geneviève et vit distinctement sa

jambe, qu'à son insu elle avait mise à découvert en relevant sa robe

pour ne pas se mouiller. Cette petite jambe, admirablement modelée et

toujours chaussée avec un si grand soin, vint se mettre en travers

dans l'imagination de Joseph avec toutes ses perplexités, et, en la

regardant, il oublia entièrement qu'il avait lui-même les jambes dans

l'eau et qu'il était en grand danger de se noyer au premier mouvement

que ferait son cheval.

--Allons donc, dit Geneviève, il faut prendre un parti; il ne fait pas

chaud ici.

--Il ne fait pas froid, dit Joseph.

--Mais il se fait tard. André meurt peut-être! Joseph, avançons et

recommandons-nous à Dieu, mon ami.

Ces paroles mirent une étrange confusion dans l'esprit de Joseph: l'idée

de son ami mourant, les expressions affectueuses de Geneviève et l'image

de cette jolie jambe se croisaient singulièrement dans son cerveau.

«Allons, dit-il enfin, donnez-moi une poignée de main, Geneviève; et si

un de nous seulement en réchappe, qu'il parle de l'autre quelquefois

avec André.»

Geneviève lui serra la main, et, laissant retomber sa robe, elle

frappa elle-même du talon le flanc de sa monture. François se remit

courageusement à la nage, avança jusqu'à une éminence et, au lieu de

continuer, revint sur ses pas.

«Il cherche le chemin, il voit qu'il s'est trompé, dit Joseph.

Laissons-le faire, il a la bride sur le cou.»

Après quelques incertitudes, François retrouva le gué et parvint

glorieusement au rivage.

--Excellente bête! s'écria Joseph; puis, se retournant un peu, il

étouffa une espèce du soupir en voyant la jupe de Geneviève retomber

jusqu'à sa cheville, et il ne put s'empêcher de murmurer entre ses

dents: «Ah! cette petite jambe!»

--Qu'est-ce que vous dites? demanda l'ingénue jeune fille.

--Je dis que François a de fameuses jambes, répondit Joseph.

--Et que la Providence veillait sur nous, reprit Geneviève avec un

accent si sincère et si pieux que Joseph se retourna tout à fait; et,

en voyant son regard inspiré, son visage pâle et presque angélique, il

n'osa plus penser à sa jambe et sentit comme une espèce de remords de

l'avoir tant remarquée en un semblable moment.

Ils arrivèrent sans autre accident à la métairie où Joseph voulait

laisser Geneviève. Cette métairie lui appartenait, et il croyait être

sûr de la discrétion de ses métayers; mais Geneviève ne put se décider

à affronter leurs regards et leurs questions. Elle pria Joseph de la

déposer sur le bord du chemin, à un quart de lieue du château.

--C'est impossible, lui dit-il. Que ferez-vous seule ici? vous aurez peur

et vous mourrez de froid.

--Non, répondit-elle; donnez-moi votre manteau. J'irai m'asseoir là-bas,

sous le porche de Saint-Sylvain, et je vous attendrai.

--Dans cette chapelle abandonnée? vous serez piquée par les vipères;

vous rencontrerez quelque sorcier, quelque _meneur de loups!_

--Allons, Joseph, est-ce le moment de plaisanter?

--Ma foi! je ne plaisante pas. Je ne crois guère au diable; mais je

crois à ces voleurs de bestiaux qui font le métier de fantômes la

nuit dans les pâturages. Ces gens-là n'aiment pas les témoins et les

maltraitent quand ils ne peuvent pas les effrayer.

--Ne craignez rien pour moi, Joseph; je me cacherai d'eux comme ils se

cacheront de moi. Allez! et pour l'amour de Dieu, revenez vite me dire

ce qu'il a.

Elle sauta légèrement à terre, prit le manteau de Joseph sur son épaule

et s'enfonça dans les longues herbes du pâturage.

«Drôle de fille! se dit Joseph en la regardant fuir comme une ombre vers

la chapelle. Qui est-ce qui l'aurait jamais crue capable de tout cela?

Henriette le ferait certainement pour moi, mais elle ne le ferait pas

de même. Elle aurait peur, elle crierait à propos de tout; elle serait

ennuyeuse à périr... elle l'est déjà passablement.»

Et, tout en devisant ainsi, Joseph Marteau arriva au château de Morand.

Il trouva André assez sérieusement malade et en proie à un violent accès

de délire. Le marquis passait la nuit auprès de lui avec le médecin, la

nourrice et M. Forez. Joseph fut accueilli avec reconnaissance, mais

avec tristesse. On avait des craintes graves: André ne reconnaissait

personne; il appelait Geneviève; il demandait à la voir ou à mourir. Le

marquis était au désespoir, et, ne pouvant pas imaginer de plus grand

sacrifice pour soulager son fils que l'abjuration momentanée de son

autorité, il se penchait sur lui, et, lui parlant comme à un enfant,

il lui promettait de lui laisser aimer et épouser Geneviève; mais,

lorsqu'il se rapprochait de ses hôtes, il maudissait devant eux cette

_misérable petite fille_ qui allait être cause de la mort d'André, et

disait qu'il la tuerait s'il la tenait entre ses mains. Au bout d'une

heure, Joseph voyant André un peu mieux, partit pour en informer

Geneviève, et pour calmer autant que possible l'inquiétude où elle

devait être plongée. Il prit à travers prés, et en dix minutes arriva

à la chapelle de Saint-Sylvain: c'était une masure abandonnée depuis

longtemps aux reptiles et aux oiseaux de nuit. La lune en éclairait

faiblement les décombres, et projetait des lueurs obliques et

tremblantes sous les arceaux rompus des fenêtres. Les angles de la nef

restaient dans l'obscurité, et Joseph se défendit mal d'une certaine

impression désagréable en passant auprès d'une statue mutilée qui gisait

dans l'herbe et qui se trouva sous ses pieds au moment où il traversait

un de ces endroits sombres. Il était fort et brave, dix hommes ne lui

auraient pas fait peur; mais son éducation rustique lui avait laissé

malgré lui quelques idées superstitieuses. Il ne s'y complaisait point,

comme font parfois les cerveaux poétiques; il en rougissait au contraire

et cachait ce penchant sous une affectation d'incrédulité philosophique;

mais son imagination, moins forte que son orgueil, ne pouvait étouffer

les terreurs de son enfance et surtout le souvenir du passage de la

_grand'bête_ dans la métairie où il était resté six ans en nourrice. La

_grand'bête_ apparaît tous les dix ans dans le pays et sème l'effroi de

famille en famille. Elle s'efforce de pénétrer dans les métairies pour

empoisonner les étables et faire périr les troupeaux. Les habitants sont

forcés de soutenir chaque soir une espèce de siège, et c'est avec bien

de la peine qu'ils parviennent à l'éloigner, car les balles de fusil ne

l'atteignent point; et les chiens fuient en hurlant à son approche. Au

reste, la bête, ou plutôt l'esprit malin qui en emprunte la forme, est

d'un aspect indéfinissable: plusieurs l'ont portée toute une nuit sur

leur dos (car elle se livre à mille plaisanteries diaboliques avec les

imprudents qu'elle rencontre dans les prés au clair de la lune), mais

nul ne l'a jamais vue distinctement. On sait seulement qu'elle change de

stature à volonté. Dans l'espace de quelques instants elle passe de la

taille d'une chèvre à celle d'un lapin, et de celle d'un loup à celle

d'un boeuf; mais ce n'est ni un lapin, ni une chèvre, ni un boeuf, ni

un loup, ni un chien enragé: c'est la _grand'bête;_ c'est le fléau

des campagnes, la terreur des habitants, et le triste présage d'une

prochaine épidémie parmi les bestiaux.

Joseph se rappelait malgré lui toutes ces traditions effrayantes; mais

s'il n'avait pas l'esprit assez fort pour les repousser, du moins il se

sentait assez de courage et le bras assez prompt pour ne jamais reculer

devant le danger.

Il s'étonnait de ne point trouver Geneviève au lieu qu'elle lui avait

indiqué, lorsqu'un bruit de chaînes lui fit brusquement tourner la tête,

et il vit à trois pas de lui une vague forme de quadrupède dont la

longue face pâle semblait l'observer attentivement. Le premier mouvement

de Joseph fut de lever le manche de son fouet pour frapper l'animal

redoutable; mais, à sa grande confusion, il vit une jeune pouliche

blanche, à demi sauvage, qui était venue là pour paître l'herbe autour

des tombeaux, et qui s'enfuit épouvantée en traînant ses enferges sur

les dalles de la chapelle.

Joseph, tout honteux de sa terreur, pénétra au fond de la nef; une

croix de bois marquait la place où avait été l'autel. Geneviève était

agenouillée devant cette croix; elle avait roulé son fichu de mousseline

blanche comme un voile autour de sa tête, penchée dans l'immobilité du

recueillement. Un cerveau plus exalté que celui de Joseph l'aurait prise

pour une ombre. Étonné de trouver Geneviève dans une attitude si calme,

et ne comprenant pas l'émotion que cette femme agenouillée la nuit au

milieu des ruines lui causait à lui-même, le bon campagnard eut comme un

sentiment de respect qui le fit hésiter à troubler cette sainte prière;

mais, au bruit des pas de Joseph, Geneviève se retourna, et, se levant à

demi, le questionna d'un air inquiet.

Il eut presque envie de la tromper et de lui cacher la vérité; mais elle

interpréta son silence et s'écria en joignant les mains:

--Au nom du ciel, ne me faites pas languir.., s'il est mort!... ah!

oui... je le vois... Il est mort!... Et elle s'appuya en chancelant

contre la croix.

--Non, non! répondit vivement Joseph; il vit, on peut le sauver encore.

--Ah! merci, merci! dit Geneviève, mais dites-moi bien la vérité, est-il

bien mal?

--Mal? certainement. Voici la réponse ambiguë du médecin: peu de chose à

craindre, peu de chose à espérer; c'est-à-dire que la maladie suit son

cours ordinaire et ne présente pas d'accident impossible à combattre,

mais que par elle-même c'est une maladie grave et qui ne pardonne pas

souvent.

--En ce cas, dit Geneviève après un instant de silence, retournez auprès

de lui, je vais encore prier ici.

Elle se remit à genoux et laissa tomber sa tête sur ses mains

jointes, dans une attitude de résignation si triste que Joseph en fut

profondément touché.

--Je vais y retourner, en effet, répondit-il; mais je reviendrai

certainement vers vous aussitôt qu'il y aura un peu de mieux.

--Écoutez, Joseph, lui dit-elle, s'il doit mourir cette nuit, il faut

que je le voie, que je lui dise un dernier adieu. Tant que j'aurai un

peu d'espoir, je ne me sentirai pas la hardiesse de me montrer dans sa

maison; mais si je n'ai plus qu'un instant pour le voir sur la terre,

rien au monde ne pourra m'empêcher de profiter de cet instant-là.

Jurez-moi que vous m'avertirez quand tout sera perdu, quand lui et moi

n'aurons plus qu'une heure à vivre.

Joseph le jura.

«Je ne sais ce qu'elle a dans la voix ni de quels mots elle se sert,

pensait-il en s'éloignant; mais elle me ferait pleurer comme un enfant.»

André(#13431) · 第 17 / 25 题