On pense bien qu'André dans ses nouvelles leçons ne s'en tint pas à la
seule science. Ses regards, l'émotion de sa voix, sa main tremblante en
effleurant celle de Geneviève, disaient plus que ses paroles. Peu à
peu Geneviève comprit ce langage, et les battements de son coeur y
répondirent en secret. Après lui avoir révélé les lois de l'univers
et l'histoire des mondes, il voulut l'initier à la poésie, et par la
lecture des plus belles pages sut la préparer à comprendre Goethe, son
poëte favori. Cette éducation fut encore plus rapide que la précédente.
Geneviève saisissait à merveille tous les côtés poétiques de la vie.
Elle dévorait avec ardeur les livres qu'André prenait pour elle dans la
petite bibliothèque de M. Forez. Elle se relevait souvent la nuit pour
y rêver en regardant le ciel. Elle appliquait à son amour et à celui
d'André les plus belles pensées de ses poëtes chéris; et cette
affection, d'abord paisible et douce, se revêtit bientôt d'un éclat
inconnu. Geneviève s'éleva jusqu'à son amant; mais cette égalité ne fut
pas de longue durée. Plus neuve encore et plus forte d'esprit, elle
le dépassa bientôt. Elle apprit moins de choses, mais elle lui prouva
qu'elle sentait plus vivement que lui ce qu'elle savait, et André fut
pénétré d'admiration et de gratitude; il se sentit heureux bien au
delà de ses espérances. Il vit naître l'enthousiasme dans cette âme
virginale, et reçut dans son sein les premiers épanchements de cet amour
qu'il avait enseigné.
Cependant Henriette avait été colporter en tous lieux la nouvelle du
prochain mariage d'André avec Geneviève. Le premier à qui elle en fit
part fut Joseph Marteau; et, au grand étonnement de la couturière,
celui-ci fit une exclamation de surprise où n'entrait pas le moindre
signe de joie ou d'approbation.
«Comment! cela ne vous fait pas plaisir? dit Henriette; vous ne me
remerciez pas d'avoir réussi à marier votre ami avec la plus jolie et la
plus aimable fille du pays?»
Joseph secoua la tête. «Cela me paraît, dit-il, la chose la plus folle
que vous ayez pu inventer. Quelle diable d'idée avez-vous eue là!»
--Fi! monsieur, je ne comprends pas l'indifférence que vous y mettez.
--Cela ne m'est pas indifférent, répondit Joseph. J'en suis fort
contrarié, au contraire.
--Êtes-vous fou aujourd'hui? s'écria Henriette. Ne vous ai-je pas
entendu, hier encore, dire que vous n'estimiez réellement Geneviève que
depuis qu'elle aimait M. André? n'avez-vous pas travaillé vous-même
à rendre M. André amoureux d'elle? Qui est cause de leur première
entrevue? est-ce vous ou moi? Ne m'avez-vous pas priée d'amener
Geneviève chez vous, pour que M. André put la voir?...
--Mais non pas l'épouser, reprit Joseph avec une franchise un peu
brusque.
--Oh! quelle horreur! s'écria Henriette; je vous comprends maintenant,
monsieur; vous êtes un scélérat, et je ne vous reparlerai de ma vie.
Juste Dieu! séduire une fille et l'abandonner, cela vous paraîtrait
naturel et juste; mais l'épouser quand on l'a perdue de réputation, vous
appelez cela une _diable_ d'idée, une invention folle!... Ah! je vois le
danger où je m'exposais en souffrant vos galanteries; mais, Dieu merci,
il est encore temps de m'en préserver. Pauvres filles que nous sommes!
c'est ainsi qu'on abuse de notre candeur et de notre crédulité! Vous
n'abuserez pas ainsi de moi, monsieur Joseph; adieu, adieu pour
toujours.
Et Henriette s'enfuit furieuse et désespérée. Joseph se promit de
l'apaiser une autre fois, et il chercha André. Mais pendant bien des
jours André fut introuvable. Il passait le temps où il était forcé de
quitter Geneviève à courir les prés comme un fou, et à pleurer d'amour
et de joie à l'ombre de tous les buissons. Enfin Joseph le joignit un
matin, comme il allait franchir la porte de sa bien-aimée, et, à son
grand déplaisir, il l'entraîna dans le jardin voisin.
--Ah çà! lui dit-il, es-tu fou? Qu'est-ce qui t'arrive? Dois-je en croire
les bavardages d'Henriette et ceux de toute la ville? as-tu l'intention
sérieuse d'épouser Geneviève?
--Certainement, répondit André avec candeur. Quelle question me fais-tu
là?
--Allons, dit Joseph, c'est une folie de jeune homme, à ce que je vois;
mais heureusement il est encore temps d'y songer. As-tu réfléchi un peu,
mon cher André? sais-tu quel âge tu as? connais-tu ton père? espères-tu
lui faire accepter une grisette pour belle-fille? crois-tu que tu auras
seulement le courage de lui en parler?
--Je n'en sais rien, répondit André un peu troublé de cette dernière
question; mais je sais que j'ai droit à un petit héritage de ma mère, et
que cela suffira pour m'enrichir au delà de mes besoins et de ceux de
Geneviève.
--Idée de roman, mon cher! On peut vivre avec moins; mais quand on
a vécu dans une certaine aisance, il est dur de se voir réduit au
nécessaire. Songes-tu que ton père est jeune encore, qu'il peut se
remarier, avoir d'autres enfants, te déshériter? Songes-tu que tu auras
des enfants toi-même, que tu n'as pas d'état, que tu n'auras pas de quoi
les élever convenablement, et que la misère te tombera sur le corps à
mesure que l'amour te sortira du coeur?
--Jamais il n'en sortira! s'écria André, il me donnera le courage de
supporter toutes les privations, toutes les souffrances...
--Bah! bah! reprit Joseph, tu ne sais pas de quoi tu parles; tu n'as
jamais souffert, jamais jeûné.
--Je l'apprendrai, s'il le faut.
--Et Geneviève l'apprendra aussi?
--Je travaillerai pour elle.
--À quoi? Fais-moi le plaisir de me dire à quelle profession tu es
propre. As-tu fait ton droit? as-tu étudié la médecine? Pourrais-tu être
professeur de mathématiques? Saurais-tu au moins faire des bottes, ou
même tracer un sillon droit avec la charrue?
--Je ne sais rien d'utile, je l'avoue, repartit André. Je n'ai vécu
jusqu'ici que de lectures et de rêveries. Je ne suis pas assez fort pour
exercer un métier; mais le peu que je possède pourra me mettre à l'abri
du besoin.
--Essaies-en, et tu verras.
--Je compte en essayer.
Joseph frappa du pied avec chagrin.
--Et c'est moi qui t'ai mis cette sottise d'amour en tête! s'écria-t-il;
je ne me le pardonnerai jamais! Pouvais-je penser que tu prendrais au
sérieux la première occasion de plaisir offerte à ta jeunesse?
--J'étais donc un lâche et un misérable à tes yeux? Tu croyais que je
consentirais à voir diffamer Geneviève sans prendre sa défense et sans
réparer le mal que je lui aurais fait!
--On n'est pas un lâche et un misérable pour cela, dit Joseph en
haussant les épaules; je ne crois être ni l'un ni l'autre, et pourtant
je fais la cour à Henriette; tout le monde le sait, et je la laisse tant
qu'elle veut se bercer de l'espoir d'être un jour madame Marteau. Je
veux être son amant, et voilà tout.
--Vous pouvez parler d'Henriette avec légèreté; quoi que je n'approuve
pas le mensonge, je vous trouve excusable jusqu'à un certain point. Mais
établissez-vous la moindre comparaison entre elle et Geneviève?
--Pas la moindre; j'aime Henriette à la folie, et il n'y a pas un cheveu
de Geneviève qui me tente; je n'entends rien à ces sortes de femmes.
Mais je comprends ta situation. Tu es le premier amant de Geneviève et
tu lui dois plus qu'à toute autre. Rassure-toi cependant; tu ne seras
pas le dernier, et il n'y a pas de fille inconsolable.
--Je ne connais pas les autres filles, et vous ne connaissez pas
Geneviève. Nous ne pouvons pas raisonner ensemble là-dessus; agis avec
Henriette comme tu voudras, je me conduirai avec Geneviève comme Dieu
m'ordonne de le faire.
Joseph s'épuisa en remontrances sans ébranler la résolution de son ami;
il le quitta pour aller faire la paix avec Henriette, et se consola de
l'imprudence d'André en se disant tout bas: «Heureusement ce n'est pas
encore fait; la grosse voix du marquis n'a pas encore tonné.»
Cet événement ne se fit pas longtemps attendre. Des amis officieux
eurent bientôt informé M. de Morand de la passion de son fils pour une
grisette. Malgré sa haine pour cette espèce de femmes, il s'en inquiéta
peu d'abord. Il fut même content, jusqu'à un certain point, de voir
André renoncer à ses rêves d'expatriation. Mais quand on lui eut répété
plusieurs fois que son fils avait manifesté l'intention sérieuse
d'épouser Geneviève, quoiqu'il lui fût encore impossible de le croire,
il commença à se sentir mécontent de cette espèce de bravade, et
résolut d'y mettre fin sur-le-champ. Un matin donc, au moment où André
franchissait, joyeux et léger, le seuil de sa maison pour aller trouver
Geneviève, une main vigoureuse saisit la bride de son petit cheval et le
fit même reculer. Comme il faisait à peine jour, André ne reconnut pas
son père au premier coup d'oeil, et, pour la première fois de sa vie, il
se mit à jurer contre l'insolent qui l'arrêtait.
--Doucement, monsieur, répondit le marquis, vous me semblez bien mal
appris pour un bel esprit comme vous êtes. Faites-moi le plaisir de
descendre de cheval et d'ôter votre chapeau devant votre père.
André obéit; et quand il eut mis pied à terre, le marquis lui ordonna de
renvoyer son cheval à l'écurie.
--Faut-il le débrider? demanda le palefrenier.
--Non, dit André, qui espérait être libre au bout d'un instant.
--Il faut lui ôter la selle! cria le marquis d'un ton qui ne souffrait
pas de réplique.
André se sentit gagné par le froid de la peur; il suivit son père
jusqu'à sa chambre.
--Où alliez-vous? lui dit celui-ci en s'asseyant lourdement sur son grand
fauteuil de toile d'Orange.
--A L..., répondit André timidement.
--Chez qui?
--Chez Joseph, répondit André après un peu d'hésitation.
--Où allez-vous tous les matins?
--Chez Joseph.
--Où passez-vous toutes les après-midi?
--A la chasse.
--D'où venez-vous si tard tous les soirs? de chez Joseph et de la
chasse, n'est-ce pas?
--Oui, mon père.
--Avec votre permission, monsieur le savant, vous en avez menti. Vous
n'allez ni chez Joseph ni à la chasse. Auriez-vous en votre possession
quelque beau livre écrit sur l'art de mentir! Faites-moi le plaisir
d'aller l'étudier dans votre chambre, afin de vous en acquitter un peu
mieux à l'avenir. M'entendez-vous?
André, révolté de se voir traité comme un enfant, hésita, rougit, pâlit
et obéit. Son père le suivit, l'enferma à double tour, mit la clef dans
sa poche et s'en fut à la chasse.
André, furieux et désolé, maudit mille fois son sort et finit par sauter
par la fenêtre. Il s'en alla passer une heure aux pieds de Geneviève.
Mais, dans la crainte de l'effrayer de la dureté de son père, il lui
cacha son aventure, et lui donna, pour raison de sa courte visite, une
prétendue indisposition du marquis.
Le marquis fit bonne chasse, oublia son prisonnier, et rentra assez tard
pour lui laisser le temps de rentrer le premier. Lorsqu'il le retrouva
sous les verrous il se sentit fort apaisé et l'emmena souper assez
amicalement avec lui, croyant avoir remporté une grande victoire et
signalé sa puissance par un acte éclatant. André, de son côté, ne
montra guère de rancune; il croyait avoir échappé à la tyrannie
et s'applaudissait de sa rébellion secrète comme d'une résistance
intrépide. Ils se réconcilièrent en se trompant l'un l'autre et en
se trompant eux-mêmes, l'un se flattant d'avoir subjugué, l'autre
s'imaginant avoir désobéi.
Le lendemain, André s'éveilla longtemps avant le jour; et, se croyant
libre, il allait reprendre la route de L..., quand son père parut comme
la veille, un peu moins menacent seulement.
--Je ne veux pas que tu ailles à la ville aujourd'hui, lui dit-il; j'ai
découvert un taillis tout plein de bécasses. Il faut que tu viennes avec
moi en tuer cinq ou six.
--Vous êtes bien bon, mon père, répondit André; mais j'ai promis à
Joseph d'aller déjeuner avec lui...
--Tu déjeunes avec lui tous les jours, répondit le marquis d'un ton
calme et ferme; il se passera fort bien de toi pour aujourd'hui. Va
prendre ton fusil et ta carnassière.
Il fallut encore qu'André se résignât. Son père le tint à la chasse
toute la journée, lui fit faire dix lieues à pied, et l'écrasa tellement
de fatigue, qu'il eut une courbature le lendemain, et que le marquis eut
un prétexte excellent pour lui défendre de sortir. Le jour suivant, il
l'emmena dans sa chambre, et, ouvrant le livre de ses domaines sur une
table, il le força de faire des additions jusqu'à l'heure du dîner. Vers
le soir, André espérait être libre: son père le mena voir tondre des
moutons.
Le quatrième jour, Geneviève, ne pouvant résister à son inquiétude, lui
écrivit quelques lignes, les confia à un enfant du voisinage, qu'elle
chargea d'aller les lui remettre. Le message arriva à bon port, quoique
Geneviève, ne prévoyant pas la situation de son amant, n'eût pris aucune
précaution contre la surveillance du marquis. Le hasard protégea le
petit page aux pieds nus de Geneviève, et André lut ces mots, qui le
transportèrent d'amour et de douleur.
«Ou votre père est dangereusement malade, ou vous l'êtes vous-même,
mon ami. Je m'arrête à cette dernière supposition avec raison et avec
désespoir. Si vous étiez bien portant, vous m'écririez pour me donner
des nouvelles de votre père et pour m'expliquer les motifs de votre
absence, vous êtes donc bien mal, puisque vous n'avez pas la force de
penser à moi et de m'épargner les tourments que j'endure! O André!
quatre jours sans te voir, à présent c'est impossible à supporter sans
mourir!»
André sentit renaître son courage. Il viola sans hésitation la consigne
de son père, et courut à travers champs jusqu'à la ville. Il arriva plus
fatigué par les terres labourées, les haies et les fossés qu'il avait
franchis, qu'il ne l'eût été par le plus long chemin. Poudreux et
haletant, il se jeta aux pieds de Geneviève et lui demanda pardon en la
serrant contre son coeur.
--Pardonne-moi, pardonne-moi, lui disait-il, oh! pardonne-moi de t'avoir
fait souffrir?
--Je n'ai rien à vous pardonner, André, lui répondit-elle; quels torts
pourriez-vous avoir envers moi? Je ne vous accuse pas, je ne vous
interroge même pas. Comment pourrais-je supposer qu'il y a de votre
faute dans ceci? Je vous vois et je remercie Dieu.