--Je réponds de la déclaration du jury, lui dit M. de Frilair sortant

enfin de sa réserve diplomatique, et presque ému lui-même. Parmi les

douze personnes chargées d'examiner si le crime de votre protégé est

constant, et surtout s'il y a eu préméditation, je compte six amis

dévoués à ma fortune, et je leur ai fait entendre qu'il dépendait d'eux

de me porter à l'épiscopat. Le baron Valenod, que j'ai fait maire de

Verrières, dispose entièrement de deux de ses administrés, MM. de Moirod

et de Cholin. A la vérité, le sort nous a donné pour cette affaire deux

jurés fort mal pensants; mais, quoique ultra-libéraux, ils sont fidèles

à mes ordres dans les grandes occasions, et je les ai fait prier de

voter comme M. Valenod. J'ai appris qu'un sixième juré industriel,

immensément riche et bavard libéral, aspire en secret à une fourniture

au ministère de la guerre, et sans doute il ne voudrait pas me déplaire.

Je lui ai fait dire que M. de Valenod a mon dernier mot.

--Et quel est ce M. Valenod? dit Mathilde inquiète.

--Si vous le connaissiez, vous ne pourriez douter du succès. C'est un

parleur audacieux, impudent, grossier fait pour mener des sots. 1814 l'a

pris à la misère, et je vais en faire un préfet. Il est capable de

battre les autres jurés, s'ils ne veulent pas voter à sa guise.

Mathilde fut un peu rassurée.

Une autre discussion l'attendait dans la soirée. Pour ne pas prolonger

une scène désagréable et dont, à ses yeux, le résultat était certain,

Julien était résolu à ne pas prendre la parole.

--Mon avocat parlera, c'est bien assez, dit-il à Mathilde. Je ne serai

que trop longtemps exposé en spectacle à tous mes ennemis. Ces

provinciaux ont été choqués de la fortune rapide que je vous dois, et,

croyez-m'en, il n'en est pas un qui ne désire ma condamnation, sauf à

pleurer comme un sot quand on me mènera à la mort.

--Ils désirent vous voir humilié, il n'est que trop vrai, répondit

Mathilde, mais je ne les crois point cruels. Ma présence à Besançon et

le spectacle de ma douleur ont intéressé toutes les femmes: votre jolie

figure fera le reste. Si vous dites un mot devant vos juges, tout

l'auditoire est pour vous, etc., etc.

Le lendemain à neuf heures, quand Julien descendit de sa prison pour

aller dans la grande salle du palais de justice, ce fut avec beaucoup de

peine que les gendarmes parvinrent à écarter la foule immense entassée

dans la cour. Julien avait bien dormi, il était fort calme et

n'éprouvait d'autre sentiment qu'une pitié philosophique pour cette

foule d'envieux qui, sans cruauté, allaient applaudir à son arrêt de

mort. Il fut bien surpris lorsque retenu plus d'un quart d'heure au

milieu de la foule, il fut obligé de reconnaître que sa présence

inspirait au public une pitié tendre. Il n'entendit pas un seul propos

désagréable. Ces provinciaux sont moins méchants que je ne le croyais,

se dit-il.

En entrant dans la salle du jugement, il fut frappé de l'élégance de

l'architecture. C'était un gothique propre, et une foule de jolies

petites colonnes taillées dans la pierre avec le plus grand soin. Il se

crut en Angleterre.

Mais bientôt toute son attention fut absorbée par douze ou quinze jolies

femmes qui, placées vis-à-vis la sellette de l'accusé, remplissaient les

trois balcons au-dessus des juges et des jurés. En se retournant vers le

public, il vit que la tribune circulaire qui règne au-dessus de

l'amphithéâtre était remplie de femmes: la plupart étaient jeunes et lui

semblèrent fort jolies, leurs yeux étaient brillants et remplis

d'intérêt. Dans le reste de la salle, la foule était énorme, on se

battait aux portes, et les sentinelles ne pouvaient obtenir de silence.

Quand tous les yeux qui cherchaient Julien s'aperçurent de sa présence,

en le voyant occuper la place un peu plus élevée réservée à l'accusé, il

fut accueilli par un murmure d'étonnement et de tendre intérêt.

On eût dit, ce jour-là, qu'il n'avait pas vingt ans; il était mis fort

simplement, mais avec une grâce parfaite, ses cheveux et son front

étaient charmants; Mathilde avait voulu présider elle-même à sa

toilette. La pâleur de Julien était extrême. A peine assis sur la

sellette, il entendit dire de tous côtés:

--Dieu! comme il est jeune! Mais c'est un enfant.... Il est bien mieux

que son portrait.

--Mon accusé, fui dit le gendarme assis à sa droite, voyez-vous ces six

dames qui occupent ce balcon? Le gendarme lui indiquait une petite

tribune en saillie au-dessus de l'amphithéâtre où sont placés les jurés.

C'est Mme la préfète, continua le gendarme, à côté Mme la Marquise de

N***, celle-là vous aime bien; je l'ai entendue parler au juge

d'instruction. Après, c'est Mme Derville...

--Mme Derville! s'écria Julien, et une vive rougeur couvrit son front.

Au sortir d'ici, pensa-t-il, elle va écrire à Mme de Rênal. Il ignorait

l'arrivée de Mme de Rênal à Besançon.

Les témoins furent entendus; cela prit plusieurs heures. Dès les

premiers mots de l'accusation soutenue par l'avocat général, deux de ces

dames placées dans le petit balcon, tout à fait en face de Julien,

fondirent en larmes. Mme Derville ne s'attendrit point ainsi, pensa

Julien. Cependant il remarqua qu'elle était fort rouge.

L'avocat général faisait du pathos en mauvais français sur la barbarie

du crime commis, Julien observa que les voisines de Mme Derville avaient

l'air de le désapprouver vivement. Plusieurs jurés, apparemment de la

connaissance de ces dames leur parlaient et semblaient les rassurer.

Voilà qui ne laisse pas d'être de bon augure, pensa Julien.

Jusque-là il s'était senti pénétré d'un mépris sans mélange pour tous

les hommes qui assistaient au jugement. L'éloquence plate de l'avocat

général augmenta ce sentiment de dégoût. Mais peu à peu la sécheresse

d'âme de Julien disparut devant les marques d'intérêt dont il était

évidemment l'objet.

Il fut content de la mine ferme de son avocat.

--Pas de phrases, lui dit-il tout bas comme il allait prendre la parole.

--Toute l'emphase pillée à Bossuet, qu'on a étalée contre vous, vous a

servi, dit l'avocat.

En effet, à peine avait-il parlé pendant cinq minutes, que presque

toutes les femmes avaient leur mouchoir à la main. L'avocat, encouragé

adressa aux jurés des choses extrêmement fortes. Julien frémit, il se

sentait sur le point de verser des larmes. Grand Dieu! que diront mes

ennemis?

Il allait céder à l'attendrissement qui le gagnait, lorsque,

heureusement pour lui, il surprit un regard insolent de M. le baron de

Valenod.

Les yeux de ce cuistre sont flamboyants, se dit-il; quel triomphe pour

cette âme basse! Quand mon crime n'aurait amené que cette seule

circonstance, je devrais le maudire. Dieu sait ce qu'il dira de moi,

dans les soirées d'hiver, à Mme de Rênal!

Cette idée effaça toutes les autres. Bientôt après, Julien fut rappelé à

lui-même par les marques d'assentiment du public. L'avocat venait de

terminer sa plaidoirie. Julien se souvint qu'il était convenable de lui

serrer la main. Le temps avait passé rapidement.

On apporta des rafraîchissements à l'avocat et à l'accusé. Ce fut alors

seulement que Julien fut frappé d'une circonstance: aucune femme n'avait

quitté l'audience pour aller dîner.

--Ma foi, je meurs de faim, dit l'avocat, et vous?

--Moi de même, répondit Julien.

--Voyez, voilà Mme la préfète qui reçoit aussi son dîner, lui dit

l'avocat en lui indiquant le petit balcon. Bon courage, tout va bien.

La séance recommença.

Comme le président faisait son résumé, minuit sonna. Le président fut

obligé de s'interrompre, au milieu du silence de l'anxiété universelle,

le retentissement de la cloche de l'horloge remplissait la salle.

Voilà le dernier de mes jours qui commence, pensa Julien. Bientôt il se

sentit enflammé par l'idée du devoir. Il avait dominé jusque-là son

attendrissement, et gardé sa résolution de ne point parler; mais quand

le président des assises lui demanda s'il avait quelque chose à ajouter,

il se leva. Il voyait devant lui les yeux de Mme Derville qui, aux

lumières, lui semblèrent bien brillants. Pleurerait-elle, par hasard?

pensa-t-il.

«Messieurs les jurés,

»L'horreur du mépris, que je croyais pouvoir braver au moment de la

mort, me fait prendre la parole. Messieurs, je n'ai point l'honneur

d'appartenir à votre classe, vous voyez en moi un paysan qui s'est

révolté contré la bassesse de sa fortune.

»Je ne vous demande aucune grâce continua Julien en affermissant sa

voix. Je ne me fais point illusion, la mort m'attend: elle sera juste.

J'ai pu attenter aux jours de la femme la plus digne de tous les

respects, de tous les hommages. Mme de Rênal avait été pour moi comme

une mère. Mon crime est atroce, et il fut prémédité. J'ai donc mérité la

mort, messieurs les jurés. Quand je serais moins coupable, je vois des

hommes qui, sans s'arrêter à ce que ma jeunesse peut mériter de pitié,

voudront punir en moi et décourager à jamais cette classe de jeunes gens

qui, nés dans un ordre inférieur, et en quelque sorte opprimés par la

pauvreté, ont le bonheur de se procurer une bonne éducation, et l'audace

de se mêler à ce que l'orgueil des gens riches appelle la société.

»Voilà mon crime, messieurs, et il sera puni avec d'autant plus de

sévérité, que, dans le fait, je ne suis point jugé par mes pairs. Je ne

vois point sur les bancs des jurés quelque paysan enrichi, mais

uniquement des bourgeois indignés....»

Pendant vingt minutes, Julien parla sur ce ton; il dit tout ce qu'il

avait sur le coeur; l'avocat général, qui aspirait aux faveurs de

l'aristocratie, bondissait sur son siège; mais malgré le tour un peu

abstrait que Julien avait donné à la discussion toutes les femmes

fondaient en larmes. Mme Derville elle-même avait son mouchoir sur ses

yeux. Avant de finir, Julien revint à la préméditation, à son repentir,

au respect, à l'adoration filiale et sans bornes que, dans des temps

plus heureux, il avait pour Mme de Rênal... Mme Derville jeta un cri et

s'évanouit.

Une heure sonnait comme les jurés se retiraient dans leur chambre.

Aucune femme n'avait abandonné sa place; plusieurs hommes avaient les

larmes aux yeux. Les conversations furent d'abord très vives, mais peu à

peu, la décision du jury se faisant attendre, la fatigue générale

commença à jeter du calme dans l'assemblée. Ce moment était solennel;

les lumières jetaient moins d'éclat. Julien, très fatigué, entendait

discuter auprès de lui la question de savoir si ce retard était de bon

ou de mauvais augure. Il vit avec plaisir que tous les voeux étaient

pour lui; le jury ne revenait point, et cependant aucune femme ne

quittait la salle.

Comme deux heures venaient de sonner, un grand mouvement se fit

entendre. La petite porte de la chambre des jurés s'ouvrit. M. le baron

de Valenod s'avança d'un pas grave et théâtral, il était suivi de tous

les jurés. Il toussa, puis déclara qu'en son âme et conscience la

déclaration unanime du jury était que Julien Sorel était coupable de

meurtre, et de meurtre avec préméditation: cette déclaration entraînait

la peine de mort; elle fut prononcée un instant après. Julien regarda sa

montre, et se souvint de M. de Lavalette, il était deux heures et un

quart. C'est aujourd'hui vendredi, pensa-t-il.

Oui, mais ce jour est heureux pour le Valenod qui me condamne... Je suis

trop surveillé pour que Mathilde puisse me sauver comme fit Mme de

Lavalette... Ainsi, dans trois jours, à cette même heure, je saurai à

quoi m'en tenir sur le _grand peut-être_.

En ce moment, il entendit un cri et fut rappelé aux choses de ce monde.

Les femmes autour de lui sanglotaient il vit que toutes les figures

étaient tournées vers une petite tribune pratiquée dans le couronnement

d'un pilastre gothique. Il sut plus tard que Mathilde s'y était cachée.

Comme le cri ne se renouvela pas, tout le monde se remit à regarder

Julien, auquel les gendarmes cherchaient à faire traverser la foute.

Tâchons de ne pas apprêter à rire à ce fripon de Valenod pensa Julien.

Avec quel air contrit et patelin il a prononcé la déclaration qui

entraîne la peine de mort! tandis que ce pauvre président des assises,

tout juge qu'il est depuis nombre d'années, avait la larme à l'oeil en

me condamnant. Quelle joie pour le Valenod de se venger de notre

ancienne rivalité auprès de Mme de Rênal!... Je ne la verrai donc plus!

C'en est fait... Un dernier adieu est impossible entre nous, je le

sens... Que j'aurais été heureux de lui dire toute l'horreur que j'ai de

mon crime!

Seulement ces paroles: Je me trouve justement condamné.

CHAPITRE XLII

En ramenant Julien en prison, on l'avait introduit dans une chambre

destinée aux condamnés à mort. Lui qui, d'ordinaire, remarquait

jusqu'aux plus petites circonstances, ne s'était point aperçu qu'on ne

le faisait pas remonter à son donjon. Il songeait à ce qu'il dirait à

Mme de Rênal, si, avant le dernier moment, il avait le bonheur de la

voir. Il pensait qu'elle l'interromprait et voulait du premier mot

pouvoir lui peindre tout son repentir. Après une telle action, comment

lui persuader que je l'aime uniquement? car enfin, j'ai voulu la tuer

par ambition ou par amour pour Mathilde.

En se mettant au lit, il trouva des draps d'une toile grossière. Ses

yeux se dessillèrent. Ah! je suis au cachot, se dit-il, comme condamné à

mort. C'est juste...

Le comte Altamira me racontait que, la veille de sa mort, Danton disait

avec sa grosse voix: C'est singulier, le verbe guillotiner ne peut pas

se conjuguer dans tous ses temps, on peut bien dire: Je serai

guillotiné, tu seras guillotiné, mais on ne dit pas: J'ai été

guillotiné.

Pourquoi pas, reprit Julien, s'il y a une autre vie?...

Ma foi, si je trouve le Dieu des chrétiens, je suis perdu: c'est un

despote, et, comme tel, il est rempli d'idées de vengeance; sa Bible ne

parle que de punitions atroces. Je ne l'ai jamais aimé, je n'ai même

jamais voulu croire qu'on l'aimât sincèrement. Il est sans pitié (et il

se rappela plusieurs passages de la Bible). Il me punira d'une manière

abominable...

Mais si je trouve le Dieu de Fénelon! Il me dira peut-être: Il te sera

beaucoup pardonné, parce que tu as beaucoup aimé...

Ai-je beaucoup aimé? Ah! j'ai aimé Mme de Rênal mais ma conduite a été

atroce. Là, comme ailleurs, le mérite simple et modeste a été abandonné

pour ce qui est brillant...

Mais aussi, quelle perspective!... Colonel de hussards, si nous avions

la guerre; secrétaire de légation pendant la paix, ensuite

ambassadeur... car bientôt j'aurais su les affaires... et quand je

n'aurais été qu'un sot, le gendre du marquis de La Mole a-t-il quelque

rivalité à craindre? Toutes mes sottises eussent été pardonnées, ou

plutôt comptées pour des mérites. Homme de mérite et jouissant de la

plus grande existence à Vienne ou à Londres...

--Pas précisément, monsieur, guillotiné dans trois jours.

Julien rit de bon coeur de cette saillie de son esprit. En vérité,

l'homme a deux êtres en lui, pensa-t-il. Qui diable songeait à cette

réflexion maligne?

Eh bien, oui, mon ami, guillotiné dans trois jours répondit-il à

l'interrupteur. M. de Cholin louera une fenêtre, de compte à demi avec

l'abbé Maslon. Eh bien, pour le prix de location de cette fenêtre,

lequel de ces deux dignes personnages volera l'autre?

Ce passage du _Venceslas_ de Rotrou lui revint tout à coup:

LADISLAS.

... Mon âme est toute prête.

LE ROI, _père de Ladislas_.

L'échafaud l'est aussi; portez-y votre tête.

Belle réponse! pensa-t-il, et il s'endormit. Quelqu'un le réveilla le

matin en le serrant fortement.

--Quoi, déjà! dit Julien en ouvrant un oeil hagard. Il se croyait entre

les mains du bourreau.

C'était Mathilde. Heureusement, elle ne m'a pas compris. Cette réflexion

lui rendit tout son sang-froid. Il trouva Mathilde changée comme par six

mois de maladie: réellement elle n'était pas reconnaissable.

--Cet infâme Frilair m'a trahie, lui disait-elle en se tordant les

mains, la fureur l'empêchait de pleurer.

--N'étais-je pas beau hier, quand j'ai pris la parole? répondit Julien.

J'improvisais, et pour la première fois de ma vie! Il est vrai qu'il est

à craindre que ce ne soit aussi la dernière.

Dans ce moment, Julien jouait sur le caractère de Mathilde avec tout le

sang-froid d'un pianiste habile qui touche un piano...

--L'avantage d'une naissance illustre me manque, il est vrai,

ajouta-t-il, mais la grande âme de Mathilde a élevé son amant jusqu'à

elle. Croyez-vous que Boniface de La Mole ait été mieux devant ses

juges?

Mathilde, ce jour-là, était tendre sans affectation, comme une pauvre

fille habitant un cinquième étage; mais elle ne put obtenir de lui des

paroles plus simples. Il lui rendait, sans le savoir, le tourment

qu'elle lui avait souvent infligé.

On ne connaît point les sources du Nil, se disait Julien; il n'a point

été donné à l'oeil de l'homme de voir le roi des fleuves dans l'état de

simple ruisseau: ainsi aucun oeil humain ne verra Julien faible d'abord

parce qu'il ne l'est pas. Mais j'ai le coeur facile à toucher; la parole

la plus commune, si elle est dite avec un accent vrai, peut attendrir ma

voix et même faire couler mes larmes. Que de fois les coeurs secs ne

m'ont-ils pas méprisé pour ce défaut! Ils croyaient que je demandais

grâce: voilà ce qu'il ne faut pas souffrir.

On dit que le souvenir de sa femme émut Danton au pied de l'échafaud

mais Danton avait donné de la force à une nation de freluquets, et

empêchait l'ennemi d'arriver à Paris... Moi seul, je sais ce que

j'aurais pu faire... Pour les autres, je ne suis tout au plus qu'un

PEUT-ÊTRE.

Si Mme de Rênal était ici, dans mon cachot, au lieu de Mathilde,

aurais-je pu répondre de moi? L'excès de mon désespoir et de mon

repentir eût passé, aux yeux des Valenod et de tous les patriciens du

pays, pour l'ignoble peur de la mort; ils sont si fiers, ces coeurs

faibles que leur position pécuniaire met au-dessus des tentations! Voyez

ce que c'est, auraient dit MM. de Moirod et de Cholin, qui viennent de

me condamner à mort, que de naître fils d'un charpentier! On peut

devenir savant, adroit, mais le coeur!... le coeur ne s'apprend pas.

Même avec cette pauvre Mathilde, qui pleure maintenant, ou plutôt qui ne

peut plus pleurer, dit-il en regardant ses yeux rouges... et il la serra

dans ses bras: l'aspect d'une douleur vraie lui fit oublier son

syllogisme... Elle a pleuré toute la nuit peut-être, se dit-il mais un

jour, quelle honte ne lui fera pas ce souvenir! Elle se regardera comme

ayant été égarée, dans sa première jeunesse, par les façons de penser

basses d'un plébéien... Le Croisenois est assez faible pour l'épouser,

et, ma foi, il fera bien. Elle lui fera jouer un rôle.

Du droit qu'un esprit ferme et vaste en ses desseins

A sur l'esprit grossier des vulgaires humains.

Ah çà! voici qui est plaisant: depuis que je dois mourir, tous les vers

que j'ai jamais sus en ma vie me reviennent à la mémoire. Ce sera un

signe de décadence...

Mathilde lui répétait d'une voix éteinte:

--Il est là, dans la pièce voisine.

Enfin il fit attention à ces paroles. Sa voix est faible, pensa-t-il,

mais tout ce caractère impérieux est encore dans son accent. Elle baisse

la voix pour ne pas se fâcher.

--Et qui est là? lui dit-il d'un air doux.

--L'avocat, pour vous faire signer votre appel.

--Je n'appellerai pas.

--Comment! vous n'appellerez pas, dit-elle en se levant et les yeux

étincelants de colère, et pourquoi, s'il vous plaît?

--Parce que, en ce moment, je me sens le courage de mourir sans trop

faire rire à mes dépens. Et qui me dit que dans deux mois, après un long

séjour dans ce cachot humide. Je serai aussi bien dispose? Je prévois

des entrevues avec des prêtres, avec mon père... Rien au monde ne peut

m'être aussi désagréable. Mourons.

Cette contrariété imprévue réveilla toute la partie altière du caractère

de Mathilde. Elle n'avait pu voir l'abbé de Frilair avant l'heure où

l'on ouvre les cachots de la prison de Besançon; sa fureur retomba sur

Julien. Elle l'adorait, et pendant un grand quart d'heure, il retrouva

dans ses imprécations contre son caractère, de lui Julien, dans ses

regrets de l'avoir aimé, toute cette âme hautaine qui jadis l'avait

accablé d'injures si poignantes, dans la bibliothèque de l'hôtel de La

Mole.

--Le ciel devait à la gloire de ta race de te faire naître homme, lui

dit-il.

Mais quant à moi, pensait-il, je serais bien dupe de vivre encore deux

mois dans ce séjour dégoûtant, en butte à tout ce que la faction

patricienne peut inventer d'infâme et d'humiliant[*], et ayant pour

unique consolation les imprécations de cette folle... Eh bien

après-demain matin, je me bats en duel avec un homme connu par son

sang-froid et par une adresse remarquable... Fort remarquable, dit le

parti méphistophélès; il ne manque Jamais son coup.

[*] C'est un jacobin qui parle.

Eh bien, soit, à la bonne heure (Mathilde continuait à être éloquente).

Parbleau non, se dit-il, je n'appellerai pas.

Cette résolution prise, il tomba dans la rêverie... Le courrier en

passant apportera le journal à six heures comme à l'ordinaire à huit

heures, après que M. de Rênal l'aura lu, Élisa marchant sur la pointe du

pied, viendra le déposer sur son lit. Plus tard elle s'éveillera: tout à

coup en lisant, elle sera troublée, sa jolie main tremblera; elle lira

jusqu'à ces mots... A dix heures et cinq minutes il avait cessé

d'exister.

Elle pleurera à chaudes larmes, je la connais, en vain j'ai voulu

l'assassiner, tout sera oublié. Et la personne à qui j'ai voulu ôter la

vie sera la seule qui sincèrement pleurera ma mort.

Ah! ceci est une antithèse! pensa-t-il, et, pendant un grand quart

d'heure que dura encore la scène que lui faisait Mathilde, il ne songea

qu'à Mme de Rênal. Malgré lui, et quoique répondant souvent à ce que

Mathilde lui disait, il ne pouvait détacher son âme du souvenir de la

chambre à coucher de Verrières. Il voyait la gazette de Besançon sur la

courtepointe de taffetas orange. Il voyait cette main si blanche qui la

serrait d'un mouvement convulsif, il voyait Mme de Rênal pleurer... Il

suivait la route de chaque larme sur cette figure charmante.

Mlle de La Mole ne pouvant rien obtenir de Julien, fit entrer l'avocat.

C'était heureusement un ancien capitaine de l'armée d'Italie, de 1796,

où il avait été camarade de Manuel.

Pour la forme, il combattit la résolution du condamné. Julien, voulant

le traiter avec estime, lui déduisit toutes ses raisons.

--Ma foi, on peut penser comme vous, finit par lui dire M. Félix Vaneau,

c'était le nom de l'avocat. Mais vous avez trois jours pleins pour

appeler, et il est de mon devoir de revenir tous les jours. Si un volcan

s'ouvrait sous la prison, d'ici à deux mois vous seriez sauvé. Vous

pouvez mourir de maladie, dit-il en regardant Julien.

Julien lui serra la main.

--Je vous remercie, vous êtes un brave homme. A ceci je songerai.

Et lorsque Mathilde sortit enfin avec l'avocat, il se sentait beaucoup

plus d'amitié pour l'avocat que pour elle.

CHAPITRE XLIII

Une heure après, comme il dormait profondément, il fut éveillé par des

larmes qu'il sentait couler sur sa main. Ah! c'est encore Mathilde,

pensa-t-il à demi éveillé. Elle vient, fidèle à la théorie, attaquer ma

résolution par les sentiments tendres. Ennuyé de la perspective de cette

nouvelle scène dans le genre pathétique, il n'ouvrit pas les yeux. Les

vers de Belphégor fuyant sa femme lui revinrent à la pensée.

Il entendit un soupir singulier; il ouvrit les yeux, c'était Mme de

Rênal.

--Ah! je te revois avant que de mourir, est-ce une illusion?

s'écria-t-il en se jetant à ses pieds.

Mais pardon, madame, je ne suis qu'un assassin à vos yeux, dit-il à

l'instant, en revenant à lui.

--Monsieur... je viens vous conjurer d'appeler, je sais que vous ne le

voulez pas... Ses sanglots l'étouffaient; elle ne pouvait parler.

--Daignez me pardonner.

--Si tu veux que je te pardonne, lui dit-elle en se levant et se jetant

dans ses bras, appelle tout de suite de ta sentence de mort.

Julien la couvrait de baisers.

--Viendras-tu me voir tous les jours pendant ces deux mois?

--Je te le jure. Tous les jours, à moins que mon mari ne me le défende.

--Je signe! s'écria Julien. Quoi! tu me pardonnes! est-il possible!

Il la serrait dans ses bras; il était fou. Elle jeta un petit cri.

--Ce n'est rien, lui dit-elle tu m'as fait mal.

--A ton épaule, s'écria Julien fondant en larmes. Il s'éloigna un peu,

et couvrit sa main de baisers de flamme. Qui me l'eût dit, la dernière

fois que je te vis, dans ta chambre à Verrières?...

--Qui m'eût dit alors que j'écrirais à M. de La Mole cette lettre

infâme?...

Le rouge et le noir: chronique du XIXe siècle · 第 39 / 41 段