--Sache que je t'ai toujours aimée, que je n'ai aimé que toi.

--Est-il bien possible! s'écria Mme de Rênal, ravie à son tour.

Elle s'appuya sur Julien, qui était à ses genoux, et longtemps ils

pleurèrent en silence.

A aucune époque de sa vie, Julien n'avait trouvé un moment pareil.

Bien longtemps après, quand on put parler:

--Et cette jeune Mme Michelet, dit Mme de Rênal ou plutôt cette Mlle de

La Mole, car je commence en vérité à croire cet étrange roman.

--Il n'est vrai qu'en apparence, répondit Julien. C'est ma femme, mais

ce n'est pas ma maîtresse...

En s'interrompant cent fois l'un l'autre, ils parvinrent à grand'peine à

se raconter ce qu'ils ignoraient. La lettre écrite à M. de La Mole avait

été faite par le jeune prêtre qui dirigeait la conscience de Mme de

Rênal, et ensuite copiée par elle.

--Quelle horreur m'a fait commettre la religion! lui disait-elle; et

encore j'ai adouci les passages les plus affreux de cette lettre...

Les transports et le bonheur de Julien lui prouvaient combien il lui

pardonnait. Jamais il n'avait été aussi fou d'amour.

--Je me crois pourtant pieuse, lui disait Mme de Rênal dans la suite de

la conversation. Je crois sincèrement en Dieu, je crois également, et

même cela m'est prouvé, que le crime que je commets est affreux, et dès

que je te vois, même après que tu m'as tiré deux coups de pistolet...

Et ici, malgré elle, Julien la couvrit de baisers.

--Laisse-moi, continua-t-elle, je veux raisonner avec toi, de peur de

l'oublier... Dès que je te vois, tous les devoirs disparaissent, je ne

suis plus qu'amour pour toi, ou plutôt, le mot amour est trop faible. Je

sens pour toi ce que je devrais sentir uniquement pour Dieu: un mélange

de respect, d'amour, d'obéissance... En vérité, je ne sais pas ce que tu

m'inspires. Tu me dirais de donner un coup de couteau au geôlier, que le

crime serait commis avant que j'y eusse songé. Explique-moi cela bien

nettement avant que je te quitte je veux voir clair dans mon coeur; car

dans deux mois nous nous quittons... A propos, nous quitterons-nous? lui

dit-elle en souriant.

--Je retire ma parole, s'écria Julien en se levant; je n'appelle pas de

la sentence de mort, si par poison, couteau, pistolet, charbon ou de

toute autre manière quelconque, tu cherches à mettre fin ou obstacle à

ta vie.

La physionomie de Mme de Rênal changea tout à coup; la plus vive

tendresse fit place à une rêverie profonde.

--Si nous mourions tout de suite? lui dit-elle enfin.

--Qui sait ce que l'on trouve dans l'autre vie? répondit Julien;

peut-être des tourments, peut-être rien du tout. Ne pouvons-nous pas

passer deux mois ensemble d'une manière délicieuse? Deux mois, c'est

bien des jours. Jamais je n'aurai été aussi heureux.

--Jamais tu n'auras été aussi heureux!

--Jamais, répéta Julien ravi, et je te parle comme je me parle à

moi-même. Dieu me préserve d'exagérer.

--C'est me commander que de parler ainsi, dit-elle avec un sourire

timide et mélancolique.

--Eh bien! tu jures, sur l'amour que tu as pour moi de n'attenter à ta

vie par aucun moyen direct, ni indirect... songe, ajouta-t-il, qu'il

faut que tu vives pour mon fils, que Mathilde abandonnera à des laquais,

dès qu'elle sera marquise de Croisenois.

--Je jure, reprit-elle froidement, mais je veux emporter ton appel écrit

et signé de ta main. J'irai moi-même chez M. le procureur général.

--Prends garde, tu te compromets.

--Après la démarche d'être venue te voir dans ta prison, je suis à

jamais, pour Besançon et toute la Franche-Comté, une héroïne

d'anecdotes, dit-elle d'un air profondément affligé. Les bornes de

l'austère pudeur sont franchies... Je suis une femme perdue d'honneur;

il est vrai que c'est pour toi...

Son accent était si triste que Julien l'embrassa avec un bonheur tout

nouveau pour lui. Ce n'était plus l'ivresse de l'amour, c'était

reconnaissance extrême. Il venait d'apercevoir, pour la première fois,

toute l'étendue du sacrifice qu'elle lui avait fait.

Quelque âme charitable informa, sans doute, M. de Rênal des longues

visites que sa femme faisait à la prison de Julien; car, au bout de

trois jours, il lui envoya sa voiture, avec l'ordre exprès de revenir

sur-le-champ à Verrières.

Cette séparation cruelle avait mal commencé la journée pour Julien. On

l'avertit, deux ou trois heures après, qu'un certain prêtre intrigant et

qui pourtant n'avait pu se pousser parmi les jésuites de Besançon,

s'était établi depuis le matin en dehors de la porte de la prison, dans

la rue. Il pleuvait beaucoup, et là cet homme prétendait jouer le

martyr. Julien était mal disposé, cette sottise le toucha profondément.

Le matin il avait déjà refusé la visite de ce prêtre, mais cet homme

s'était mis en tête de confesser Julien et de se faire un nom parmi les

jeunes femmes de Besançon, par toutes les confidences qu'il prétendrait

en avoir reçues.

Il déclarait à haute voix qu'il allait passer la journée et la nuit à la

porte de la prison:

--Dieu m'envoie pour toucher le coeur de cet autre apostat...

Et le bas peuple, toujours curieux d'une scène, commençait à

s'attrouper.

--Oui, mes frères, leur disait-il, je passerai ici la journée, la nuit,

ainsi que toutes les journées, et toutes les nuits qui suivront. Le

Saint-Esprit m'a parlé, j'ai une mission d'en haut; c'est moi qui dois

sauver l'âme du jeune Sorel. Unissez-vous à mes prières, etc., etc.

Julien avait horreur du scandale et de tout ce qui pouvait attirer

l'attention sur lui. Il songea à saisir le moment pour s'échapper du

monde incognito; mais il avait quelque espoir de revoir Mme de Rênal, et

il était éperdument amoureux.

La porte de la prison était située dans l'une des rues les plus

fréquentées. L'idée de ce prêtre crotté, faisant foule et scandale,

torturait son âme. Et, sans nul doute, à chaque instant il répète mon

nom! Ce moment fut plus pénible que la mort.

Il appela deux ou trois fois, à une heure d'intervalle, un porte-clefs

qui lui était dévoué, pour l'envoyer voir si le prêtre était encore à la

porte de la prison.

--Monsieur, il est à deux genoux dans la boue, lui disait toujours le

porte-clefs; il prie à haute voix et dit des litanies pour votre âme...

L'impertinent! pensa Julien. En ce moment, en effet, il entendit un

bourdonnement sourd, c'était le peuple répondant aux litanies. Pour

comble d'impatience, il vit le porte-clefs lui-même agiter ses lèvres en

répétant les mots latins.

--On commence à dire, ajouta le porte-clefs, qu'il faut que vous ayez le

coeur bien endurci pour refuser le secours de ce saint homme.

O ma patrie! que tu es encore barbare! s'écria Julien ivre de colère. Et

il continua son raisonnement tout haut et sans songer à la présence du

porte-clefs.

Cet homme veut un article dans le journal, et le voilà sûr de l'obtenir.

Ah! maudits provinciaux! à Paris, je ne serais pas soumis à toutes ces

vexations. On y est plus savant en charlatanisme.

--Faites entrer ce saint prêtre dit-il enfin au porte-clefs, et la sueur

coulait à grand flots sur son front.

Le porte-clefs fit le signe de la croix et sortit tout joyeux.

Ce saint prêtre se trouva horriblement laid, il était encore plus

crotté. La pluie froide qu'il faisait augmentait l'obscurité et

l'humidité du cachot. Le prêtre voulut embrasser Julien, et se mit à

s'attendrir en lui parlant. La plus basse hypocrisie était trop

évidente; de sa vie, Julien n'avait été aussi en colère.

Un quart d'heure après l'entrée du prêtre, Julien se trouva tout à fait

un lâche. Pour la première fois, la mort lui parut horrible. Il pensait

à l'état de putréfaction où serait son corps deux jours après

l'exécution, etc., etc.

Il allait se trahir par quelque signe de faiblesse ou se jeter sur le

prêtre et l'étrangler avec sa chaîne, lorsqu'il eut l'idée de prier le

saint homme d'aller dire pour lui une bonne messe de quarante francs, ce

jour-là même.

Or, il était près de midi, le prêtre décampa.

CHAPITRE XLIV

Dès qu'il fut sorti, Julien pleura beaucoup et pleura de mourir. Peu à

peu il se dit que, si Mme de Rênal eût été à Besançon, il lui eût avoué

sa faiblesse...

Au moment où il regrettait le plus l'absence de cette femme adorée, il

entendit le pas, de Mathilde.

Le pire des malheurs en prison, pensa-t-il, c'est de ne pouvoir fermer

sa porte. Tout ce que Mathilde lui dit ne fit que l'irriter.

Elle lui raconta que, le jour du jugement, M. de Valenod ayant en poche

sa nomination de préfet, il avait osé se moquer de M. de Frilair et se

donner le plaisir de le condamner à mort.

«Quelle idée a eue votre ami, vient de me dire M. de Frilair, d'aller

réveiller et attaquer la petite vanité de cette _aristocratie

bourgeoise_! Pourquoi parler de caste? Il leur a indiqué ce qu'ils

devaient faire dans leur intérêt politique: ces nigauds n'y songeaient

pas et étaient prêts à pleurer. Cet intérêt de caste est venu masquer à

leurs yeux l'horreur de condamner à mort. Il faut avouer que M. Sorel

est bien neuf aux affaires. Si nous ne parvenons à le sauver par le

recours en grâce, sa mort sera une sorte de _suicide_...»

Mathilde n'eut garde de dire à Julien ce dont elle ne se doutait pas

encore: c'est que l'abbé de Frilair, voyant Julien perdu, croyait utile

à son ambition d'aspirer à devenir son successeur.

Presque hors de lui à force de colère impuissante et de contrariété:

--Allez écouter une messe pour moi, dit-il à Mathilde, et laissez-moi un

instant de paix.

Mathilde, déjà fort jalouse des visites de Mme de Rênal, et qui venait

d'apprendre son départ, comprit la cause de l'humeur de Julien, et

fondit en larmes.

Sa douleur était réelle, Julien le voyait et n'en était que plus irrité.

Il avait un besoin impérieux de solitude, et comment se la procurer?

Enfin, Mathilde, après avoir essayé de tous les raisonnements pour

l'attendrir, le laissa seul, mais presque au même instant Fouqué parut.

--J'ai besoin d'être seul, dit-il à cet ami fidèle...

Et comme il le vit hésiter:

--Je compose un mémoire pour mon recours en grâce... du reste...

fais-moi un plaisir, ne me parle jamais de la mort. Si j'ai besoin de

quelques services particuliers ce jour-là, laisse-moi t'en parler le

premier.

Quand Julien se fut enfin procuré la solitude, il se trouva plus accablé

et plus lâche qu'auparavant. Le peu de forces qui restait à cet âme

affaiblie, avait été épuisé à déguiser son état à Mlle de La Mole et à

Fouqué.

Vers le soir, une idée le consola:

Si ce matin, dans un moment où la mort me paraissait si laide, on m'eût

averti pour l'exécution, l'_oeil du public eût été aiguillon de gloire_,

peut-être ma démarche eût-elle eu quelque chose d'empesé, comme celle

d'un fat timide qui entre dans un salon. Quelques gens clairvoyants,

s'il en est parmi ces provinciaux, eussent pu deviner ma faiblesse...

mais personne _ne l'eût vue_.

Et il se sentit délivré d'une partie de son malheur. Je suis un lâche en

ce moment, se répétait-il en chantant, mais personne ne le saura.

Un événement presque plus désagréable encore l'attendait pour le

lendemain. Depuis longtemps, son père annonçait sa visite, ce jour-là,

avant le réveil de Julien, le vieux charpentier en cheveux blancs parut

dans son cachot.

Julien se sentit faible, il s'attendait aux reproches les plus

désagréables. Pour achever de compléter sa pénible sensation, ce

matin-là il éprouvait vivement le remords de ne pas aimer son père.

Le hasard nous a placés l'un près de l'autre sur la terre, se disait-il

pendant que le porte-clefs arrangeait un peu le cachot, et nous nous

sommes fait à peu près tout le mal possible. Il vient au moment de ma

mort me donner le dernier coup.

Les reproches sévères du vieillard commencèrent dès qu'ils furent sans

témoin.

Julien ne put retenir ses larmes. Quelle indigne faiblesse! se dit-il

avec rage. Il ira partout exagérer mon manque de courage; quel triomphe

pour les Valenod et pour tous les plats hypocrites qui règnent à

Verrières! Ils sont bien grands en France, ils réunissent tous les

avantages sociaux. Jusqu'ici je pouvais au moins me dire: Ils reçoivent

de l'argent, il est vrai, tous les honneurs s'accumulent sur eux, mais

moi j'ai la noblesse du coeur.

Et voilà un témoin que tous croiront, et qui certifiera à tout

Verrières, et en l'exagérant, que j'ai été faible devant la mort!

J'aurai été un lâche dans cette épreuve que tous comprennent!

Julien était près du désespoir. Il ne savait comment renvoyer son père.

Et feindre de manière à tromper ce vieillard si clairvoyant se trouvait

en ce moment tout à fait au-dessus de ses forces.

Son esprit parcourait rapidement tous les possibles.

--_J'ai fait des économies_! s'écria-t-il tout à coup.

Ce mot de génie changea la physionomie du vieillard et la position de

Julien.

--Comment dois-je en disposer? continua Julien plus tranquille: l'effet

produit lui avait ôté tout sentiment d'infériorité.

Le vieux charpentier brûlait du désir de ne pas laisser échapper cet

argent, dont il semblait que Julien voulait laisser une partie à ses

frères. Il parla longtemps et avec feu. Julien put être goguenard.

--Eh bien! le Seigneur m'a inspiré pour mon testament. Je donnerai mille

francs à chacun de mes frères et le reste à vous.

--Fort bien, dit le vieillard, ce reste m'est dû; mais puisque Dieu vous

a fait la grâce de toucher votre coeur, si vous voulez mourir en bon

chrétien, il convient de payer vos dettes. Il y a encore les frais de

votre nourriture et de votre éducation que j'ai avancés, et auxquels

vous ne songez pas...

Voilà donc l'amour de père! se répétait Julien l'âme navrée,

lorsqu'enfin il fut seul. Bientôt parut le geôlier.

--Monsieur, après la visite des grands parents, j'apporte toujours à mes

hôtes une bouteille de bon vin de Champagne. Cela est un peu cher, six

francs la bouteille, mais cela réjouit le coeur.

--Apportez trois verres, lui dit Julien avec un empressement d'enfant,

et faites entrer deux des prisonniers que j'entends se promener dans le

corridor.

Le geôlier lui amena deux galériens tombés en récidive et qui se

préparaient à retourner au bagne. C'étaient des scélérats fort gais et

réellement très remarquables par la finesse, le courage et le

sang-froid.

--Si vous me donnez vingt francs, dit l'un d'eux à Julien, je vous

conterai ma vie en détail. C'est du chenu.

--Mais vous allez me mentir? dit Julien.

--Non pas, répondit-il, mon ami que voilà, et qui est jaloux de mes

vingt francs, me dénoncera si je dis faux.

Son histoire était abominable. Elle montrait un coeur courageux, où il

n'y avait plus qu'une passion, celle de l'argent.

Après leur départ, Julien n'était plus le même homme. Toute sa colère

contre lui-même avait disparu. La douleur atroce, envenimée par la

pusillanimité, à laquelle il était en proie depuis le départ de Mme de

Rênal, s'était tournée en mélancolie.

A mesure que j'aurais été moins dupe des apparences, se disait-il,

j'aurais vu que les salons de Paris sont peuplés d'honnêtes gens tels

que mon père, ou de coquins habiles tels que ces galériens. Ils ont

raison, jamais les hommes de salon ne se lèvent le matin avec cette

pensée poignante: Comment dînerai-je? Et ils vantent leur probité! et,

appelés au jury, ils condamnent fièrement l'homme qui a volé un couvert

d'argent parce qu'il se sentait défaillir de faim!

Mais y a-t-il une cour, s'agit-il de perdre ou de gagner un

portefeuille, mes honnêtes gens de salon tombent dans des crimes

exactement pareils à ceux que la nécessité de dîner a inspirés à ces

deux galériens...

Il n'y a point de droit naturel, ce mot n'est qu'une antique niaiserie

bien digne de l'avocat général qui m'a donné chasse l'autre jour, et

dont l'aïeul fut enrichi par une confiscation de Louis XIV. Il n'y a de

droit que lorsqu'il y a une loi pour défendre de faire telle chose sous

peine de punition. Avant la loi il n'y a de naturel que la force du

lion, ou le besoin de l'être qui a faim, qui a froid, le besoin en un

mot... Non, les gens qu'on honoré ne sont que des fripons qui ont eu le

bonheur de n'être pas pris en flagrant délit. L'accusateur que la

société lance après moi, a été enrichi par une infamie... J'ai commis un

assassinat et je suis justement condamné mais, à cette seule action

près, le Valenod qui m'a condamné est cent fois plus nuisible à la

société.

Eh bien! ajouta Julien tristement, mais sans colère malgré son avarice,

mon père vaut mieux que tous ces hommes-là. Il ne m'a jamais aimé. Je

viens combler la mesure en le déshonorant par une mort infâme. Cette

crainte de manquer d'argent cette vue exagérée de la méchanceté des

hommes qu'on appelle avarice, lui fait voir un prodigieux motif de

consolation et de sécurité dans une somme de trois ou quatre cents louis

que je puis lui laisser. Un dimanche après dîner, il montrera son or à

tous ses envieux de Verrières. A ce prix, leur dira son regard, lequel

d'entre vous ne serait pas charmé d'avoir un fils guillotiné?

Cette philosophie pouvait être vraie, mais elle était de nature à faire

désirer la mort. Ainsi se passèrent cinq longues journées. Il était poli

et doux envers Mathilde qu'il voyait exaspérée par la plus vive

jalousie. Un soir Julien songeait sérieusement à se donner la mort. Son

âme était énervée par le malheur profond où l'avait jeté le départ de

Mme de Rênal. Rien ne lui plaisait plus, ni dans la vie réelle, ni dans

l'imagination. Le défaut d'exercice commençait à altérer sa santé et à

lui donner le caractère exalté et faible d'un jeune étudiant allemand.

Il perdait cette mâle hauteur qui repousse par un énergique jurement

certaines idées peu convenables, dont l'âme des malheureux est

assaillie.

J'ai aimé la vérité... Où est-elle?... Partout hypocrisie ou du moins

charlatanisme, même chez les plus vertueux, même chez les plus grands;

et ses lèvres prirent l'expression du dégoût... Non, l'homme ne peut pas

se fier à l'homme.

Mme de *** faisant une quête pour ses pauvres orphelins, me disait que

tel prince venait de donner dix louis; mensonge. Mais que dis-je?

Napoléon à Sainte-Hélène!... Pur charlatanisme, proclamation en faveur

du roi de Rome.

Grand Dieu! si un tel homme, et encore quand le malheur doit le rappeler

sévèrement au devoir, s'abaisse jusqu'au charlatanisme, à quoi

s'attendre du reste de l'espèce?...

Où est la vérité? Dans la religion... Oui, ajouta-t-il avec le sourire

amer du plus extrême mépris, dans la bouche des Maslon, des Frilair, des

Castanède... Peut-être dans le vrai christianisme, dont les prêtres ne

seraient pas plus payés que les apôtres ne l'ont été?... Mais saint Paul

fut payé par le plaisir de commander, de parler, de faire parler de

soi...

Ah! s'il y avait une vraie religion... Sot que je suis! je vois une

cathédrale gothique, des vitraux vénérables; mon coeur faible se figure

le prêtre de ces vitraux... Mon âme le comprendrait, mon âme en a

besoin... Je ne trouve qu'un fat avec des cheveux sales... aux agréments

près, un chevalier de Beauvoisis.

Mais un vrai prêtre un Massillon un Fénelon... Massillon a sacré Dubois.

Les Mémoires de Saint-Simon m'ont gâté Fénelon; mais enfin un vrai

prêtre... Alors, les âmes tendres auraient un point de réunion dans le

monde... Nous ne serions pas isolés... Ce bon prêtre nous parlerait de

Dieu. Mais quel Dieu? Non celui de la Bible, petit despote cruel et

plein de la soif de se venger... mais le Dieu de Voltaire, juste, bon,

infini...

Il fut agité par tous les souvenirs de cette Bible qu'il savait par

coeur... Mais comment, dès qu'on sera _trois ensemble_, croire à ce

grand nom DIEU, après l'abus effroyable qu'en font nos prêtres?

Vivre isolé!... Quel tourment!...

Je deviens fou et injuste, se dit Julien en se frappant le front. Je

suis isolé ici dans ce cachot, mais je n'ai pas _vécu isolé_ sur la

terre; j'avais la puissante idée du _devoir_. Le devoir que je m'étais

prescrit, à tort ou à raison... a été comme le tronc d'un arbre solide

auquel je m'appuyais pendant l'orage; je vacillais, j'étais agité. Après

tout, je n'étais qu'un homme... mais je n'étais pas emporte.

C'est l'air humide de ce cachot qui me fait penser à l'isolement...

Et pourquoi être encore hypocrite en maudissant l'hypocrisie? Ce n'est

ni la mort, ni le cachot, ni l'air humide, c'est l'absence de Mme de

Rênal qui m'accable. Si, à Verrières, pour la voir, j'étais obligé de

vivre des semaines entières, caché dans les caves de sa maison est-ce

que je me plaindrais?

L'influence de mes contemporains l'emporte, dit-il tout haut et avec un

rire amer. Parlant seul avec moi-même, à deux pas de la mort, je suis

encore hypocrite... O dix-neuvième siècle!

... Un chasseur tire un coup de fusil dans une forêt, sa proie tombe, il

s'élance pour la saisir. Sa chaussure heurte une fourmilière haute de

deux pieds, détruit l'habitation des fourmis, sème au loin les fourmis,

leurs oeufs... Les plus philosophes parmi les fourmis ne pourront jamais

comprendre ce corps noir, immense effroyable: la botte du chasseur, qui

tout à coup a pénétré dans leur demeure, avec une incroyable rapidité,

et précédée d'un bruit épouvantable, accompagné de gerbes d'un feu

rougeâtre..

... Ainsi la mort, la vie l'éternité, choses fort simples pour qui

aurait les organes assez vastes pour les concevoir...

Une mouche éphémère naît à neuf heures du matin dans les grands jours

d'été, pour mourir à cinq heures du soir, comment comprendrait-elle le

mot nuit?

Donnez-lui cinq heures d'existence de plus, elle voit et comprend ce que

c'est que la nuit.

Ainsi moi, je mourrai à vingt-trois ans. Donnez-moi cinq années de vie

de plus, pour vivre avec Mme de Rênal...

Il se mit à rire comme Méphistophélès. Quelle folie de discuter ces

grands problèmes!

1º Je suis hypocrite comme s'il y avait là quelqu'un pour m'écouter.

2º J'oublie de vivre et d'aimer, quand il me reste si peu de jours à

vivre... Hélas! Mme de Rênal est absente; peut-être son mari ne la

laissera plus revenir à Besançon, et continuer à se déshonorer.

Voilà ce qui m'isole, et non l'absence d'un Dieu juste, tout-puissant,

point méchant, point avide de vengeance...

Ah! s'il existait... hélas! je tomberais à ses pieds: J'ai mérité la

mort, lui dirais-je; mais, grand Dieu, Dieu bon, Dieu indulgent,

rends-moi celle que j'aime!

La nuit était alors fort avancée. Après une heure ou deux d'un sommeil

paisible, arriva Fouqué.

Julien se sentait fort et résolu comme l'homme qui voit clair dans son

âme.

CHAPITRE XLV

--Je ne veux pas jouer à ce pauvre abbé Chas-Bernard le mauvais tour de

le faire appeler, dit-il à Fouqué; il n'en dînerait pas de trois jours.

Mais tâche de me trouver un janséniste, ami de M. Pirard et inaccessible

à l'intrigue.

Fouqué attendait cette ouverture avec impatience. Julien s'acquitta avec

décence de tout ce qu'on doit à l'opinion, en province. Grâce à M.

l'abbé de Frilair, et malgré le mauvais choix de son confesseur, Julien

était dans son cachot le protégé de la congrégation; avec plus d'esprit

de conduite, il eût pu s'échapper. Mais le mauvais air du cachot

produisant son effet, sa raison diminuait. Il n'en fut que plus heureux,

au retour de Mme de Rênal.

--Mon premier devoir est envers toi, lui dit-elle en l'embrassant; je me

suis sauvée de Verrières...

Julien n'avait point de petit amour-propre à son égard, il lui raconta

toutes ses faiblesses. Elle fut bonne et charmante pour lui.

Le soir, à peine sortie de la prison, elle fit venir chez sa tante le

prêtre qui s'était attaché à Julien comme à une proie, comme il ne

voulait que se mettre en crédit auprès des jeunes femmes appartenant à

la haute société de Besançon, Mme de Rênal l'engagea facilement à aller

faire une neuvaine à l'abbaye de Bray-le-Haut.

Aucune parole ne peut rendre l'excès et la folie de l'amour de Julien.

A force d'or, et en usant et abusant du crédit de sa tante, dévote

célèbre et riche, Mme de Rênal obtint de le voir deux fois par jour.

A cette nouvelle, la jalousie de Mathilde s'exalta jusqu'à l'égarement.

M. de Frilair lui avait avoué que tout son crédit n'allait pas jusqu'à

braver toutes les convenances au point de lui faire permettre de voir

son ami plus d'une fois chaque jour. Mathilde fit suivre Mme de Rênal

afin de connaître ses moindres démarches. M. de Frilair épuisait toutes

les ressources d'un esprit fort adroit pour lui prouver que Julien était

indigne d'elle.

Au milieu de tous ces tourments, elle ne l'en aimait que plus, et,

presque chaque jour, lui faisait une scène horrible.

Le rouge et le noir: chronique du XIXe siècle · 第 40 / 41 段