hauteur de son maintien, et cet aveu me coûte peu, car je viens vous
consulter, monsieur, sur la possibilité de procurer l'évasion de M. de
La Vernaye. D'abord il n'est coupable que d'une étourderie, la femme sur
laquelle il a tiré se porte bien. En second lieu, pour séduire les
subalternes, je puis remettre sur-le-champ cinquante mille francs, et
m'engager pour le double. Enfin, ma reconnaissance et celle de ma
famille ne trouvera rien d'impossible pour qui aura sauvé M. de La
Vernaye.
M. de Frilair paraissait étonné de ce nom. Mathilde lui montra plusieurs
lettres du ministre de la guerre, adressées à M. Julien Sorel de La
Vernaye.
--Vous voyez, monsieur, que mon père se chargeait de sa fortune. C'est
tout simple, je l'ai épousé en secret, mon père désirait qu'il fût
officier supérieur, avant de déclarer ce mariage un peu singulier pour
une La Mole.
Mathilde remarqua que l'expression de la bonté et d'une gaieté douce
s'évanouissait rapidement, à mesure que M. de Frilair arrivait à des
découvertes importantes. Une finesse mêlée de fausseté profonde se
peignit sur sa figure.
L'abbé avait des doutes, il relisait lentement les documents officiels.
Quel parti puis-je tirer de ces étranges confidences? se disait-il. Me
voici tout d'un coup en relation intime avec une amie de la célèbre
maréchale de Fervaques nièce toute-puissante de Mgr l'évoque de ***, par
qui l'on est évêque en France.
Ce que je regardais comme reculé dans l'avenir se présente à
l'improviste. Ceci peut me conduire au but de tous mes voeux.
D'abord Mathilde fut effrayée du changement rapide de la physionomie de
cet homme si puissant, avec lequel elle se trouvait seule dans un
appartement reculé. Mais quoi! se dit-elle bientôt, la pire chance
n'eût-elle pas été de ne faire aucune impression sur le froid égoïsme
d'un prêtre rassasié de pouvoir et de jouissances?
Ébloui de cette voie rapide et imprévue qui s'ouvrait à ses yeux pour
arriver à l'épiscopat, étonné du génie de Mathilde, un instant M. de
Frilair ne fut plus sur ses gardes. Mlle de La Mole le vit presque à ses
pieds, ambitieux et vif jusqu'au tremblement nerveux.
Tout s'éclaircit, pensa-t-elle, rien ne sera impossible ici à l'amie de
Mme de Fervaques. Malgré un sentiment de jalousie encore bien
douloureux, elle eut le courage d'expliquer que Julien était l'ami
intime de la maréchale, et rencontrait presque tous les jours chez elle
Mgr l'évêque de ***.
--Quand l'on tirerait au sort quatre ou cinq fois de suite une liste de
trente-six jurés parmi les notables habitants de ce département, dit le
grand vicaire avec l'âpre regard de l'ambition et en appuyant sur les
mots, je me considérerais comme bien peu chanceux, si, dans chaque
liste, je ne comptais pas huit ou dix amis et les plus intelligents de
la troupe. Presque toujours, j'aurais la majorité, plus qu'elle même
pour condamner, voyez mademoiselle, avec quelle grande facilité je puis
faire absoudre...
L'abbé s'arrêta tout à coup, comme étonné du son de ses paroles; il
avouait des choses que l'on ne dit jamais aux profanes.
Mais, à son tour, il frappa Mathilde de stupeur, quand il lui apprit que
ce qui étonnait et intéressait surtout la société de Besançon dans
l'étrange aventure de Julien, c'est qu'il avait inspiré autrefois une
grande passion à Mme de Rênal, et l'avait longtemps partagée. M. de
Frilair s'aperçut facilement du trouble extrême que produisait son
récit.
J'ai ma revanche! pensa-t-il. Enfin, voici un moyen de conduire cette
petite personne si décidée; je tremblais de n'y pas réussir. L'air
distingué et peu facile à mener redoublait à ses yeux le charme de la
rare beauté qu'il voyait presque suppliante devant lui. Il reprit tout
son sang-froid, et n'hésita point à retourner le poignard dans son
coeur.
--Je ne serais pas surpris après tout, lui dit-il d'un air léger, quand
nous apprendrions que c'est par jalousie que M. Sorel a tiré deux coups
de pistolet à cette femme autrefois tant aimée. Il s'en faut bien
qu'elle soit sans agréments, et depuis peu elle voyait fort souvent un
certain abbé Marquinot de Dijon, espèce de janséniste sans moeurs, comme
ils sont tous.
M. de Frilair tortura voluptueusement et à loisir le coeur de cette
jolie fille, dont il avait surpris le secret.
--Pourquoi, disait-il en arrêtant des yeux ardents sur Mathilde, M.
Sorel aurait-il choisi l'église, si ce n'est parce que, précisément en
cet instant son rival y célébrait la messe? Tout le monde accorde
infiniment d'esprit, et encore plus de prudence à l'homme heureux que
vous protégez. Quoi de plus simple que de se cacher dans les jardins de
M. de Rênal qu'il connaît si bien? là, avec la presque certitude de
n'être ni vu, ni pris, ni soupçonné, il pouvait donner la mort à la
femme dont il était jaloux.
Ce raisonnement, si juste en apparence, acheva de jeter Mathilde hors
d'elle-même. Cette âme altière, mais saturée de toute cette prudence
sèche qui passe dans le grand monde pour peindre fidèlement le coeur
humain, n'était pas faite pour comprendre vite le bonheur de se moquer
de toute prudence, qui peut être si vif pour une âme ardente. Dans les
hautes classes de la société de Paris, où Mathilde avait vécu, la
passion ne peut que bien rarement se dépouiller de prudence, et c'est du
cinquième étage qu'on se jette par la fenêtre.
Enfin, l'abbé de Frilair fut sûr de son empire. Il fit entendre à
Mathilde (sans doute il mentait), qu'il pouvait disposer à son gré du
ministère public, chargé de soutenir l'accusation contre Julien.
Après que le sort aurait désigné les trente-six jurés de la session, il
ferait une démarche directe et personnelle auprès de trente jurés au
moins.
Si Mathilde n'avait pas semblé si jolie à M. de Frilair, il ne lui eût
parlé aussi clairement qu'à la cinq ou sixième entrevue.
CHAPITRE XXXIX
L'INTRIGUE
Castres 1676.--Un frère vient d'assassiner sa soeur dans la maison
voisine de la mienne; ce gentilhomme était déjà coupable d'un meurtre.
Son père, en faisant distribuer secrètement cinq cents écus aux
conseillers, lui a sauvé la vie.
LOCKE, Voyage en France.
En sortant de l'évêché, Mathilde n'hésita pas à envoyer un courrier à
Mme de Fervaques; la crainte de se compromettre ne l'arrêta pas une
seconde. Elle conjurait sa rivale d'obtenir une lettre pour M. de
Frilair écrite en entier de la main de Mgr l'évêque de ***. Elle allait
jusqu'à la supplier d'accourir elle-même à Besançon. Ce trait fut
héroïque de la part d'une âme jalouse et fière.
D'après le conseil de Fouqué, elle avait eu la prudence de ne point
parler de ses démarches à Julien. Sa présence le troublait assez sans
cela. Plus honnête homme à l'approche de la mort qu'il ne l'avait été
durant sa vie, il avait des remords non seulement envers M. de La Mole
mais aussi pour Mathilde.
Quoi donc! se disait-il, je trouve auprès d'elle des moments de
distraction et même de l'ennui. Elle se perd pour moi, et c'est ainsi
que je l'en récompense! Serais-je donc un méchant? Cette question l'eût
bien peu occupé quand il était ambitieux; alors, ne pas réussir était la
seule honte à ses yeux.
Son malaise moral auprès de Mathilde, était d'autant plus décidé, qu'il
lui inspirait en ce moment la passion la plus extraordinaire et la plus
folle. Elle ne parlait que des sacrifices étranges qu'elle voulait faire
pour le sauver.
Exaltée par un sentiment dont elle était fière et qui l'emportait sur
tout son orgueil, elle eût voulu ne pas laisser passer un instant de sa
vie sans le remplir par quelque démarche extraordinaire. Les projets les
plus étranges, les plus périlleux pour elle remplissaient ses longs
entretiens avec Julien. Les geôliers, bien payés, la laissaient régner
dans la prison. Les idées de Mathilde ne se bornaient pas au sacrifice
de sa réputation; peu lui importait de faire connaître son état à toute
la société. Se jeter à genoux pour demander la grâce de Julien, devant
la voiture du roi allant au galop, attirer l'attention du prince, au
risque de se faire mille fois écraser, était une des moindres chimères
que rêvait cette imagination exaltée et courageuse. Par ses amis
employés auprès du roi, elle était sûre d'être admise dans les parties
réservées du parc de Saint-Cloud.
Julien se trouvait peu digne de tant de dévouement, à vrai dire il était
fatigué d'héroïsme. C'eût été à une tendresse simple, naïve et presque
timide, qu'il se fût trouvé sensible, tandis qu'au contraire, il fallait
toujours l'idée d'un public et des autres à l'âme hautaine de Mathilde.
Au milieu de toutes ses angoisses, de toutes ses craintes pour la vie de
cet amant, auquel elle ne voulait pas survivre, Julien sentait qu'elle
avait un besoin secret d'étonner le public par l'excès de son amour et
la sublimité de ses entreprises.
Julien prenait de l'humeur de ne point se trouver touché de tout cet
héroïsme. Qu'eût-ce été s'il eût connu toutes les folies dont Mathilde
accablait l'esprit dévoué, mais éminemment raisonnable et borné du bon
Fouqué?
Il ne savait trop que blâmer dans le dévouement de Mathilde; car lui
aussi eût sacrifié toute sa fortune et exposé sa vie aux plus grands
hasards pour sauver Julien. Il était stupéfait de la quantité d'or jeté
par Mathilde. Les premiers jours, les sommes ainsi dépensées en
imposèrent à Fouqué, qui avait pour l'argent toute la vénération d'un
provincial.
Enfin, il découvrit que les projets de Mlle de La Mole variaient
souvent, et, à son grand soulagement, trouva un mot pour blâmer son
caractère si fatigant pour lui: elle était changeante. De cette épithète
à celle de mauvaise tête, le plus grand anathème en province, il n'y a
qu'un pas.
Il est singulier, se disait Julien, un jour que Mathilde sortait de sa
prison, qu'une passion si vive et dont je suis l'objet me laisse
tellement insensible! et je l'adorais il y a deux mois! J'avais bien lu
que l'approche de la mort désintéresse de tout, mais il est affreux de
se sentir ingrat et de ne pouvoir se changer. Je suis donc un égoïste?
Il se faisait à ce sujet les reproches les plus humiliants.
L'ambition était morte en son coeur, une autre passion y était sortie de
ses cendres; il l'appelait le remords d'avoir assassiné Mme de Rênal.
Dans le fait, il en était éperdument amoureux. Il trouvait un bonheur
singulier quand laissé absolument seul et sans crainte d'être
interrompu, il pouvait se livrer tout entier au souvenir des journées
heureuses qu'il avait passées jadis à Verrières ou à Vergy. Les moindres
incidents de ces temps trop rapidement envolés avaient pour lui une
fraîcheur et un charme irrésistibles. Jamais il ne pensait à ses succès
de Paris, il en était ennuyé.
Ces dispositions qui s'accroissaient rapidement furent en partie
devinées par la jalousie de Mathilde. Elle s'apercevait fort clairement
qu'elle avait à lutter contre l'amour de la solitude. Quelquefois, elle
prononçait avec terreur le nom de Mme de Rênal. Elle voyait frémir
Julien. Sa passion n'eut désormais ni bornes, ni mesure.
S'il meurt, je meurs après lui, se disait-elle avec toute la bonne foi
possible. Que diraient les salons de Paris en voyant une fille de mon
rang adorer à ce point un amant destiné à la mort? Pour trouver de tels
sentiments, il faut remonter au temps des héros, c'étaient des amours de
ce genre qui faisaient palpiter les cours du siècle de Charles IX et de
Henri III.
Au milieu des transports les plus vifs, quand elle serrait contre son
coeur la tête de Julien: Quoi! se disait-elle avec horreur, cette tête
charmante serait destinée à tomber! Eh bien! ajoutait-elle enflammée
d'un héroïsme qui n'était pas sans bonheur, mes lèvres, qui se pressent
contre ces jolis cheveux, seront glacées moins de vingt-quatre heures
après.
Les souvenirs de ces moments d'héroïsme et d'affreuse volupté
l'attachaient d'une étreinte invincible! L'idée de suicide, si occupante
par elle-même, et jusqu'ici si éloignée de cette âme altière, y pénétra,
et ce fut pour y régner bientôt avec un empire absolu. Non, le sang de
mes ancêtres ne s'est point attiédi en descendant jusqu'à moi, se disait
Mathilde avec orgueil.
--J'ai une grâce à vous demander, lui dit un jour son amant: mettez
votre enfant en nourrice à Verrières, Mme de Rênal surveillera la
nourrice.
--Ce que vous me dites là est bien dur...
Et Mathilde pâlit.
--Il est vrai, et je t'en demande mille fois pardon, s'écria Julien
sortant de sa rêverie et la serrant dans ses bras.
Après avoir séché ses larmes, il revint à sa pensée, mais avec plus
d'adresse. Il avait donné à la conversation un tour de philosophie
mélancolique. Il parlait de cet avenir qui allait sitôt se fermer pour
lui.
--Il faut convenir, chère amie, que les passions sont un accident dans
la vie, mais cet accident ne se rencontre que chez les âmes
supérieures... La mort de mon fils serait au fond un bonheur pour
l'orgueil de votre famille, c'est ce que devineront les subalternes. La
négligence sera le lot de cet enfant du malheur et de la honte...
J'espère qu'à une époque que je ne veux point fixer, mais que pourtant
mon courage entrevoit, vous obéirez à mes dernières recommandations:
Vous épouserez M. le marquis de Croisenois.
--Quoi, déshonorée!
--Le déshonneur ne pourra prendre sur un nom tel que le vôtre. Vous
serez une veuve et la veuve d'un fou, voilà tout. J'irai plus loin: mon
crime n'ayant point l'argent pour moteur ne sera point déshonorant.
Peut-être à cette époque, quelque législateur philosophe aura obtenu,
des préjugés de ses contemporains, la suppression de la peine de mort.
Alors, quelque voix amie dira comme un exemple: Tenez, le premier époux
de Mlle de La Mole était un fou, mais non pas un méchant homme, un
scélérat. Il fut absurde de faire tomber cette tête... Alors ma mémoire
ne sera point infâme; du moins après un certain temps... Votre position
dans le monde, votre fortune, et, permettez-moi de le dire, votre génie
feront jouer à M. de Croisenois, devenu votre époux, un rôle auquel tout
seul il ne saurait atteindre. Il n'a que de la naissance et de la
bravoure, et ces qualités toutes seules qui faisaient un homme accompli
en 1729, sont un anachronisme un siècle plus tard, et ne donnent que des
prétentions. Il faut encore d'autres choses pour se placer à la tête de
la jeunesse française.
Vous porterez le secours d'un caractère ferme et entreprenant au parti
politique où vous jetterez votre époux. Vous pourrez succéder aux
Chevreuse et aux Longueville de la Fronde... Mais alors, chère amie, le
feu céleste qui vous anime en ce moment sera un peu attiédi.
Permettez-moi de vous le dire, ajouta-t-il après beaucoup d'autres
phrases préparatoires, dans quinze ans vous regarderez comme une folie
excusable, mais pourtant comme une folie, l'amour que vous avez eu pour
moi...
Il s'arrêta tout à coup et devint rêveur. Il se trouvait de nouveau
vis-à-vis cette idée si choquante pour Mathilde:
--Dans quinze ans, Mme de Rênal adorera mon fils, et vous l'aurez
oublié.
CHAPITRE XL
LA TRANQUILLITÉ
C'est parce que alors j'étais fou qu'aujourd'hui je suis sage. O
philosophe qui ne vois rien que d'instantané, que tes vues sont courtes!
Ton mil n'est pas fait pour suivre le travail souterrain des passions.
Mme GOETHE.
Cet entretien fut coupé par un interrogatoire, suivi d'une conférence
avec l'avocat chargé de la défense. Ces moments étaient les seuls
absolument désagréables d'une vie pleine d'incurie et de rêveries
tendres.
--Il y a meurtre, et meurtre avec préméditation, dit Julien au juge
comme à l'avocat. J'en suis fâché, messieurs, ajouta-t-il en souriant;
mais ceci réduit votre besogne à bien peu de chose.
Après tout, se disait Julien, quand il fut parvenu à se délivrer de ces
deux êtres, il faut que je sois brave, et apparemment plus brave que ces
deux hommes. Ils regardent comme le comble des maux, comme le roi des
épouvantements, ce duel à issue malheureuse, dont je ne m'occuperai
sérieusement que le jour même.
C'est que j'ai connu un plus grand malheur, continua Julien en
philosophant avec lui-même. Je souffrais bien autrement durant mon
premier voyage à Strasbourg, quand je me croyais abandonné par
Mathilde... Et pouvoir dire que j'ai désiré avec tant de passion cette
intimité parfaite qui aujourd'hui me laisse si froid!... Dans le fait,
je suis plus heureux seul que quand cette fille si belle partage ma
solitude...
L'avocat, homme de règle et de formalités, le croyait fou et pensait
avec le public que c'était la jalousie qui lui avait mis le pistolet à
la main. Un jour, il hasarda de faire entendre à Julien que cette
allégation, vraie ou fausse, serait un excellent moyen de plaidoirie.
Mais l'accusé redevint en un clin d'oeil un être passionné et incisif.
--Sur votre vie, monsieur, s'écria Julien hors de lui, souvenez-vous de
ne plus proférer cet abominable mensonge.
Le prudent avocat eut peur un instant d'être assassiné.
Il préparait sa plaidoirie, parce que l'instant décisif approchait
rapidement. Besançon et tout le département ne parlaient que de cette
cause célèbre. Julien ignorait ce détail, il avait prié qu'on ne lui
parlât jamais de ces sortes de choses.
Ce jour-là, Fouqué et Mathilde ayant voulu lui apprendre certains bruits
publics fort propres, selon eux, à donner des espérances, Julien les
avait arrêtés dès le premier mot.
--Laissez-moi ma vie idéale. Vos petites tracasseries vos détails de la
vie réelle, plus ou moins froissants pour moi, me tireraient du ciel. On
meurt comme on peut; moi je ne veux penser à la mort qu'à ma manière.
Que m'importent les autres? Mes relations avec les autres vont être
tranchées brusquement. De grâce ne me parlez plus de ces gens-là: c'est
bien assez d'être encore encanaillé à la vue du juge d'instruction et de
l'avocat.
Au fait, se disait-il à lui-même, il paraît que mon destin est de mourir
en rêvant. Un être obscur, tel que moi, sûr d'être oublié avant quinze
jours, serait bien dupe il faut l'avouer, de jouer la comédie...
Il est singulier pourtant que je n'aie connu l'art de jouir de la vie
que depuis que j'en vois le terme si près de moi.
Il passait ces dernières journées à se promener sur l'étroite terrasse
au haut du donjon, fumant d'excellents cigares que Mathilde avait envoyé
chercher en Hollande par un courrier, et sans se douter que son
apparition était attendue chaque jour par tous les télescopes de la
ville. Sa pensée était à Vergy. Jamais il ne parlait de Mme de Rênal à
Fouqué, mais, deux ou trois fois, cet ami lui dit qu'elle se
rétablissait rapidement, et ce mot retentit dans son coeur.
Pendant que l'âme de Julien était presque toujours tout entière dans le
pays des idées, Mathilde occupée des choses réelles, comme il convient à
un coeur aristocrate avait su avancer à un tel point l'intimité de la
correspondance directe entre Mme de Fervaques et M. de Frilair, que déjà
le grand mot évêché avait été prononcé.
Le vénérable prélat chargé de la feuille des bénéfices ajouta en
apostille à une lettre de sa nièce: _Ce pauvre Sorel n'est qu'un étourdi
j'espère qu'on nous le rendra._
A la vue de ces lignes, M. de Frilair fut comme hors de lui. Il ne
doutait pas de sauver Julien.
--Sans cette loi jacobine qui a prescrit la formation d'une liste
innombrable de jurés, et qui n'a d'autre but réel que d'enlever toute
influence aux gens bien nés, disait-il à Mathilde la veille du tirage au
sort des trente-six jurés de la session, j'aurais répondu du verdict.
J'ai bien fait acquitter le curé N...
Ce fut avec plaisir que, le lendemain, parmi les noms sortis de l'urne,
M. de Frilair trouva cinq congréganistes de Besançon, et parmi les
étrangers à la ville, les noms de MM. Valenod, de Moirod, de Cholin.
--Je réponds d'abord de ces huit jurés-ci, dit-il à Mathilde. Les cinq
premiers sont des machines. Valenod est mon agent, Moirod me doit tout,
de Cholin est un imbécile qui a peur de tout.
Le journal répandit dans le département les noms des jurés et Mme de
Rênal, à l'inexprimable terreur de son mari voulut venir à Besançon.
Tout ce que M. de Rênal put obtenir fut qu'elle ne quitterait point son
lit, afin de ne pas avoir le désagrément d'être appelée en témoignage.
--Vous ne comprenez pas ma position, disait l'ancien maire de Verrières,
je suis maintenant libéral de la défection, comme ils disent, nul doute
que ce polisson de Valenod et M. de Frilair n'obtiennent facilement du
procureur général et des juges tout ce qui pourra m'être désagréable.
Mme de Rênal céda sans peine aux ordres de son mari. Si je paraissais à
la cour d'assises, se disait-elle, j'aurais l'air de demander vengeance.
Malgré toutes les promesses de prudence faites au directeur de sa
conscience et à son mari, à peine arrivée à Besançon elle écrivit de sa
main à chacun des trente-six jurés:
* * * * *
«Je ne paraîtrai point le jour du jugement monsieur parce que ma
présence pourrait jeter de la défaveur sur la cause de M. Sorel. Je ne
désire qu'une chose au monde et avec passion, c'est qu'il soit sauvé.
N'en doutez point, l'affreuse idée qu'à cause de moi un innocent a été
conduit à la mort empoisonnerait le reste de ma vie et sans doute
l'abrégerait. Comment pourriez-vous le condamner à mort, tandis que moi
je vis? Non, sans doute, la société n'a point le droit d'arracher la
vie, et surtout à un être tel que Julien Sorel. Tout le monde, à
Verrières, lui a connu des moments d'égarement. Ce pauvre jeune homme a
des ennemis puissants; mais, même parmi ses ennemis (et combien n'en
a-t-il pas!) quel est celui qui met en doute ses admirables talents et
sa science profonde? Ce n'est pas un sujet ordinaire que vous allez
juger, monsieur. Durant près de dix-huit mois, nous l'avons tous connu
pieux, sage, appliqué; mais, deux ou trois fois par an, il était saisi
par des accès de mélancolie qui allaient jusqu'à l'égarement. Toute la
ville de Verrières, tous nos voisins de Vergy où nous passons la belle
saison, ma famille entière, M. le sous-préfet lui-même, rendront justice
à sa piété exemplaire; il sait par coeur toute la sainte Bible. Un impie
se fût-il appliqué pendant des années à apprendre le livre saint? Mes
fils auront l'honneur de vous présenter cette lettre: ce sont des
enfants. Daignez les interroger, monsieur, ils vous donneront sur ce
pauvre jeune homme tous les détails qui seraient encore nécessaires pour
vous convaincre de la barbarie qu'il y aurait à le condamner. Bien loin
de me venger, vous me donneriez la mort.
»Qu'est-ce que ses ennemis pourront opposer à ce fait? La blessure, qui
a été le résultat d'un de ces moments de folie que mes enfants eux-mêmes
remarquaient chez leur précepteur, est tellement peu dangereuse,
qu'après moins de deux mois elle m'a permis de venir en poste de
Verrières à Besançon. Si j'apprends, monsieur, que vous hésitiez le
moins du monde à soustraire à la barbarie des lois un être si peu
coupable, je sortirai de mon lit où me retiennent uniquement les ordres
de mon mari et j'irai me jeter à vos pieds.
»Déclarez, monsieur, que la préméditation n'est pas constante, et vous
n'aurez pas à vous reprocher le sang d'un innocent, etc., etc.»
CHAPITRE XLI
LE JUGEMENT
Le pays se souviendra longtemps de ce procès célèbre. L'intérêt pour
l'accusé était porté jusqu'à l'agitation: c'est que son crime était
étonnant et pourtant pas atroce. L'eût-il été, ce jeune homme était si
beau! Sa haute fortune sitôt finie augmentait l'attendrissement. Le
condamneront-ils? demandaient les femmes aux hommes de leur
connaissance, et on les voyait pâlissantes attendre la réponse.
SAINTE-BEUVE.
Enfin parut ce jour, tellement redouté de Mme de Rênal et de Mathilde.
L'aspect étrange de la ville redoublait leur terreur, et ne laissait pas
sans émotion même l'âme ferme de Fouqué. Toute la province était
accourue à Besançon pour voir juger cette cause romanesque.
Depuis plusieurs jours, il n'y avait plus de place dans les auberges. M.
le président des assises était assailli par des demandes de billets,
toutes les dames de la ville voulaient assister au jugement; on criait
dans les rues le portrait de Julien, etc., etc.
Mathilde tenait en réserve pour ce moment suprême une lettre écrite en
entier de la main de Mgr l'évêque de ***. Ce prélat, qui dirigeait
l'Église de France et faisait des évêques, daignait demander
l'acquittement de Julien. La veille du jugement, Mathilde porta cette
lettre au tout-puissant grand vicaire.
A la fin de l'entrevue, comme elle s'en allait fondant en larmes: