«Je me suis vengé, lui disait-il. Malheureusement, mon nom paraîtra dans

les journaux, et je ne puis m'échapper de ce monde incognito. Je vous en

demande pardon. Je mourrai dans deux mois. La vengeance a été atroce,

comme la douleur d'être séparé de vous. De ce moment, je m'interdis

d'écrire et de prononcer votre nom. Ne parlez jamais de moi, même à mon

fils: le silence est la seule façon de m'honorer. Pour le commun des

hommes, je serai un assassin vulgaire... Permettez-moi la vérité en ce

moment suprême: vous m'oublierez. Cette grande catastrophe dont je vous

conseille de ne jamais ouvrir la bouche à être vivant, aura épuisé pour

plusieurs années tout ce que je voyais de romanesque et de trop

aventureux dans votre caractère. Vous étiez faite pour vivre avec les

héros du moyen âge; montrez en cette occurrence leur ferme caractère.

Que ce qui doit se passer soit accompli en secret et sans vous

compromettre. Vous prendrez un faux nom, et n'aurez pas de confident.

Sil vous faut absolument le secours d'un ami, je vous lègue l'abbé

Pirard.

»Ne parlez à nul autre, surtout pas de gens de votre classe: les de Luz,

les Caylus.

»Un an après ma mort, épousez M. de Croisenois, je vous en prie, je vous

l'ordonne comme votre époux. Ne m'écrivez point, je ne répondrais pas.

Bien moins méchant que Iago, à ce qu'il me semble, je vais dire comme

lui: _From this time forth I never will speak word._

»On ne me verra ni parler ni écrire; vous aurez eu mes dernières paroles

comme mes dernières adorations.

«J. S.»

* * * * *

Ce fut après avoir fait partir cette lettre que, pour la première fois

Julien, un peu revenu à lui, fut très malheureux. Chacune des espérances

de l'ambition dut être arrachée successivement de son coeur par ce grand

mot: Je mourrai, il faut mourir. La mort en elle-même n'était pas

horrible à ses yeux. Toute sa vie n'avait été qu'une longue préparation

au malheur, et il n'avait eu garde d'oublier celui qui passe pour le

plus grand de tous.

Quoi donc! se disait-il, si dans soixante jours je devais me battre en

duel avec un homme très fort sur les armes, est-ce que j'aurais la

faiblesse d'y penser sans cesse, et la terreur dans l'âme? il passa plus

d'une heure à chercher à se bien connaître sous ce rapport.

Quand il eut vu clair dans son âme, et que la vérité parut devant ses

yeux aussi nettement qu'un des piliers de sa prison, il pensa au

remords.

Pourquoi en aurais-je? J'ai été offensé d'une manière atroce; j'ai tué,

je mérite la mort, mais voilà tout. Je meurs après avoir soldé mon

compte envers l'humanité. Je ne laisse aucune obligation non remplie, je

ne dois rien à personne; ma mort n'a rien de honteux que l'instrument:

cela seul, il est vrai, suffit richement pour ma honte aux yeux des

bourgeois de Verrières, mais sous le rapport intellectuel, quoi de plus

méprisable! Il me reste un moyen d'être considérable à leurs yeux: c'est

de jeter au peuple des pièces d'or en allant au supplice. Ma mémoire,

liée à l'idée de l'or, sera resplendissante pour eux.

Après ce raisonnement, qui au bout d'une minute lui sembla évident: Je

n'ai plus rien à faire sur la terre, se dit Julien, et il s'endormit

profondément.

Vers les neuf heures du soir, le geôlier le réveilla en lui apportant à

souper.

--Que dit-on dans Verrières?

--Monsieur Julien, le serment que j'ai prêté devant le crucifix, à la

cour royale, le jour que je fus installé dans ma place, m'oblige au

silence.

Il se taisait, mais restait. La vue de cette hypocrisie vulgaire amusa

Julien. Il faut, pensa-t-il, que je lui fasse attendre longtemps les

cinq francs qu'il désire pour me vendre sa conscience.

Quand le geôlier vit le repas finir sans tentative de séduction:

--L'amitié que j'ai pour vous, monsieur Julien, dit-il d'un air faux et

doux, m'oblige à parler, quoiqu'on dise que c'est contre l'intérêt de la

justice, parce que cela peut vous servir à arranger votre défense...

Monsieur Julien, qui est bon garçon, sera bien content si je lui

apprends que Mme de Rênal va mieux.

--Quoi! elle n'est pas morte? s'écria Julien en se levant de table hors

de lui.

--Quoi! vous ne saviez rien! dit le geôlier d'un air stupide qui bientôt

devint de la cupidité heureuse. Il sera bien juste que monsieur donne

quelque chose au chirurgien qui, d'après la loi et justice, ne devait

pas parler. Mais pour faire plaisir à monsieur, je suis allé chez lui,

et il m'a tout conté...

--Enfin, la blessure n'est pas mortelle, lui dit Julien impatienté en

s'avançant vers lui, tu m'en réponds sur ta vie?

Le geôlier, géant de six pieds de haut eut peur et se retira vers la

porte. Julien vit qu'il prenait une mauvaise route pour arriver à la

vérité, il se rassit et jeta un napoléon à M. Noiroud.

A mesure que le récit de cet homme prouvait à Julien que la blessure de

Mme de Rênal n'était pas mortelle, il se sentait gagné par les larmes.

--Sortez! lui dit-il brusquement.

Le geôlier obéit. A peine la porte fut-elle fermée: Grand Dieu! elle

n'est pas morte! s'écria Julien, et il tomba à genoux, pleurant à

chaudes larmes.

Dans ce moment suprême, il était croyant. Qu'importent les hypocrisies

des prêtres? peuvent-elles ôter quelque chose à la vérité et à la

sublimité de l'idée de Dieu?

Seulement alors, Julien commença à se repentir du crime commis. Par une

coïncidence qui lui évita le désespoir, en cet instant seulement, venait

de cesser l'état d'irritation physique et de demi-folie où il était

plongé depuis son départ de Paris pour Verrières.

Ses larmes avaient une source généreuse, il n'avait aucun doute sur la

condamnation qui l'attendait.

Ainsi elle vivra! se disait-il... Elle vivra pour me pardonner et pour

m'aimer...

Le lendemain matin fort tard, quand le geôlier le réveilla:

--Il faut que vous ayez un fameux coeur, monsieur Julien, lui dit cet

homme. Deux fois je suis venu et j'ai fait conscience de vous réveiller.

Voici deux bouteilles d'excellent vin que vous envoie M. Maslon notre

curé.

--Comment? ce coquin est encore ici? dit Julien.

--Oui, monsieur, répondit le geôlier en baissant la voix, mais ne parlez

pas si haut, cela pourrait vous compromettre.

Julien rit de bon coeur.

--Au point où j'en suis, mon ami, vous seul pourriez me nuire si vous

cessiez d'être doux et humain... Vous serez bien payé, dit Julien en

s'interrompant et reprenant l'air impérieux.

Cet air fut justifié à l'instant par le don d'une pièce de monnaie.

M. Noiroud raconta de nouveau et dans les plus grands détails tout ce

qu'il avait appris sur Mme de Rênal, mais il ne parla point de la visite

de Mlle Élisa.

Cet homme était bas et soumis autant que possible. Une idée traversa la

tête de Julien: Cette espèce de géant difforme peut gagner trois ou

quatre cents francs, car sa prison n'est guère fréquentée; je puis lui

assurer dix mille francs, s'il veut se sauver en Suisse avec moi... La

difficulté sera de le persuader de ma bonne foi. L'idée du long colloque

à avoir avec un être aussi vil inspira du dégoût à Julien, il pensa à

autre chose.

Le soir, il n'était plus temps. Une chaise de poste vint le prendre à

minuit. Il fut très content des gendarmes, ses compagnons de voyage. Le

matin, lorsqu'il arriva à la prison de Besançon, on eut la bonté de le

loger dans l'étage supérieur d'un donjon gothique. Il jugea

l'architecture du commencement du XIXe siècle; il en admira la grâce et

le légèreté piquante. Par un étroit intervalle entre deux murs au-delà

d'une cour profonde, il avait une échappée de vue superbe.

Le lendemain, il y eut un interrogatoire, après quoi, pendant plusieurs

jours, on le laissa tranquille. Son âme était calme. Il ne trouvait rien

que de simple dans son affaire: J'ai voulu tuer, je dois être tué.

Sa pensée ne s'arrêta pas davantage à ce raisonnement. Le jugement,

l'ennui de paraître en public la défense il considérait tout cela comme

de légers embarras, des cérémonies ennuyeuses auxquelles il serait temps

de songer le jour même. Le moment de la mort ne l'arrêtait guère plus:

J'y songerai après le jugement. La vie n'était point ennuyeuse pour lui,

il considérait toutes choses sous un nouvel aspect, il n'avait plus

d'ambition. Il pensait rarement à Mlle de La Mole. Ses remords

l'occupaient beaucoup et lui présentaient souvent l'image de Mme de

Rênal, surtout pendant le silence des nuits troublé seulement, dans ce

donjon élevé, par le chant de l'orfraie!

Il remerciait le ciel de ne l'avoir pas blessée à mort. Chose étonnante!

se disait-il, je croyais que par sa lettre à M. de La Mole elle avait

détruit à jamais mon bonheur à venir et moins de quinze jours après la

date de cette lettre, je ne songe plus à tout ce qui m'occupait alors...

Deux ou trois mille livres de rente pour vivre tranquille dans un pays

de montagnes comme Vergy... J'étais heureux alors... Je ne connaissais

pas mon bonheur!

Dans d'autres instants, il se levait en sursaut de sa chaise. Si j'avais

blessé à mort Mme de Rênal, je me serais tué... J'ai besoin de cette

certitude pour ne pas me faire horreur à moi-même.

Me tuer! voilà la grande question, se disait-il. Ces juges si

formalistes, si acharnés après le pauvre accusé, qui feraient pendre le

meilleur citoyen pour accrocher la croix... Je me soustrairais à leur

empire, à leurs injures en mauvais français, que le journal du

département va appeler de l'éloquence...

Je puis vivre encore cinq ou six semaines, plus ou moins... Me tuer! ma

foi non, se dit-il après quelques jours, Napoléon a vécu...

D'ailleurs, la vie m'est agréable; ce séjour est tranquille; je n'y ai

point d'ennuyeux, ajouta-t-il en riant, et il se mit à faire la note des

livres qu'il voulait faire venir de Paris.

CHAPITRE XXXVII

UN DONJON

Le tombeau d'un ami.

STERNE.

Il entendit un grand bruit dans le corridor; ce n'était pas l'heure où

l'on montait dans sa prison; l'orfraie s'envola en criant, la porte

s'ouvrit, et le vénérable curé Chélan tout tremblant et la canne à la

main, se jeta dans ses bras.

--Ah! grand Dieu! est-il possible, mon enfant... Monstre! devrais-je

dire.

Et le bon vieillard ne put ajouter une parole. Julien craignit qu'il ne

tombât. Il fut obligé de le conduire à une chaise. La main du temps

s'était appesantie sur cet homme autrefois si énergique. Il ne parut

plus à Julien que l'ombre de lui-même.

Quand il eut repris haleine:

--Avant-hier seulement, je reçois votre lettre de Strasbourg, avec vos

cinq cents francs pour les pauvres de Verrières, on me l'a apportée dans

la montagne, à Liveru où je suis retiré chez mon neveu Jean. Hier,

J'apprends la catastrophe... O ciel! est-il possible!

Et le vieillard ne pleurait plus, il avait l'air privé d'idée, et ajouta

machinalement:

--Vous aurez besoin de vos cinq cents francs, je vous les rapporte.

--J'ai besoin de vous voir, mon père, s'écria Julien attendri. J'ai de

l'argent de reste.

Mais il ne put plus obtenir de réponse sensée. De temps à autre, M.

Chélan versait quelques larmes qui descendaient silencieusement le long

de sa joue; puis il regardait Julien, et était comme étourdi de le voir

lui prendre les mains et les porter à ses lèvres. Cette physionomie si

vive autrefois, et qui peignait avec tant d'énergie les plus nobles

sentiments, ne sortait plus de l'air apathique. Une espèce de paysan

vint bientôt chercher le vieillard.

--Il ne faut pas le fatiguer et le faire trop parler, dit-il à Julien,

qui comprit que c'était le neveu.

Cette apparition laissa Julien plongé dans un malheur cruel et qui

éloignait les larmes. Tout lui paraissait triste et sans consolation; il

sentait son coeur glacé dans sa poitrine.

Cet instant fut le plus cruel qu'il eût éprouvé depuis le crime. Il

venait de voir la mort, et dans toute sa laideur. Toutes les illusions

de grandeur d'âme et de générosité s'étaient dissipées comme un nuage

devant la tempête.

Cette affreuse situation dura plusieurs heures. Après l'empoisonnement

moral, il faut des remèdes physiques et du vin de Champagne. Julien se

fût estimé un lâche d'y avoir recours. Vers la fin d'une journée

horrible, passée tout entière à se promener dans son étroit donjon: Que

je suis fou! s'écria-t-il. C'est dans le cas où je devrais mourir comme

un autre, que la vue de ce pauvre vieillard aurait dû me jeter dans

cette affreuse tristesse; mais une mort rapide et à la fleur des ans me

met précisément à l'abri de cette triste décrépitude.

Quelques raisonnements qu'il se fît, Julien se trouva attendri comme un

être pusillanime, et par conséquent malheureux de cette visite.

Il n'y avait plus rien de rude et de grandiose en lui, plus de vertu

romaine; la mort lui apparaissait à une plus grande hauteur, et comme

chose moins facile.

Ce sera là mon thermomètre, se dit-il. Ce soir, je suis à dix degrés

au-dessous du courage qui me conduit de niveau à la guillotine. Ce

matin, je l'avais ce courage. Au reste, qu'importe? pourvu qu'il me

revienne au moment nécessaire. Cette idée de thermomètre l'amusa, et

enfin parvint à le distraire.

Le lendemain à son réveil, il eut honte de la journée de la veille. Mon

bonheur, ma tranquillité sont enjeu. Il résolut presque d'écrire à M. le

procureur général, pour demander que personne ne fût admis auprès de

lui. Et Fouqué? pensa-t-il. S'il peut prendre sur lui de venir à

Besançon, quelle ne serait pas sa douleur!

Il y avait deux mois peut-être qu'il n'avait songé à Fouqué. J'étais un

grand sot à Strasbourg, ma pensée n'allait pas au-delà du collet de mon

habit. Le souvenir de Fouqué l'occupa beaucoup et le laissa plus

attendri. Il se promenait avec agitation. Me voici décidément de vingt

degrés au-dessous du niveau de la mort... Si cette faiblesse augmente,

il vaudra mieux me tuer. Quelle joie pour les abbés Maslon et les

Valenod, si je meurs comme un cuistre!

Fouqué arriva, cet homme simple et bon était éperdu de douleur. Son

unique idée, s'il en avait, était de vendre tout son bien pour séduire

le geôlier et faire sauver Julien. Il lui parla longuement de l'évasion

de M. de Lavalette.

--Tu me fais peine, lui dit Julien; M. de Lavalette était innocent, moi

je suis coupable. Sans le vouloir, tu me fais songer à la différence...

Mais, est-il vrai? Quoi! tu vendrais tout ton bien? dit Julien

redevenant tout à coup observateur et méfiant.

Fouqué ravi de voir enfin son ami répondre à son idée dominante, lui

détaille longuement et à cent francs près, ce qu'il tirerait de chacune

de ses propriétés.

Quel effort sublime chez un propriétaire de province! pensa Julien. Que

d'économies, que de petites demi-lésineries qui me faisaient tant rougir

lorsque je les lui voyais faire il sacrifie pour moi! Un de ces beaux

jeunes gens que j'ai vus à l'hôtel de La Mole, et qui lisent René,

n'aurait aucun de ces ridicules; mais excepté ceux qui sont fort jeunes

et encore enrichis par héritage, et qui ignorent la valeur de l'argent,

quel est celui de ces beaux Parisiens qui serait capable d'un tel

sacrifice?

Toutes les fautes de français, tous les gestes communs de Fouqué

disparurent, il se jeta dans ses bras. Jamais la province, comparée à

Paris, n'a reçu un plus bel hommage. Fouqué, ravi du moment

d'enthousiasme qu'il voyait dans les yeux de son ami, le prit pour un

consentement à la fuite.

Cette vue du sublime rendit à Julien toute la force que l'apparition de

M. Chélan lui avait fait perdre. Il était encore bien jeune; mais,

suivant moi, ce tut une belle plante. Au lieu de marcher du tendre au

ruse, comme la plupart des hommes, l'âge lui eût donné la bonté facile à

s'attendrir, il se fût guéri d'une méfiance folle... Mais à quoi bon ces

vaines prédictions?

Les interrogatoires devenaient plus fréquents en dépit des efforts de

Julien, dont toutes les réponses tendaient à abréger l'affaire:

--J'ai tué ou du moins j'ai voulu donner la mort et avec préméditation,

répétait-il chaque jour.

Mais le juge était formaliste avant tout. Les déclarations de Julien

n'abrégeaient nullement les interrogatoires, l'amour-propre du juge fut

piqué. Julien ne sut pas qu'on avait voulu le transférer dans un affreux

cachot, et que c'était grâce aux démarches de Fouqué qu'on lui laissait

sa jolie chambre à cent quatre-vingts marches d'élévation.

M. l'abbé de Frilair était au nombre des hommes importants qui

chargeaient Fouqué de leur provision de bois de chauffage. Le bon

marchand parvint jusqu'au tout-puissant grand vicaire. A son

inexprimable ravissement, M. de Frilair lui annonça que, touché des

bonnes qualités de Julien et des services qu'il avait autrefois rendus

au séminaire, il comptait le recommander aux juges. Fouqué entrevit

l'espoir de sauver son ami, et en sortant, et se prosternant jusqu'à

terre, pria M. le grand vicaire de distribuer en messes, pour implorer

l'acquittement de l'accusé, une somme de dix louis.

Fouqué se méprenait étrangement. M. de Frilair n'était point un Valenod.

Il refusa et chercha même à faire entendre au bon paysan qu'il ferait

mieux de garder son argent. Voyant qu'il était impossible d'être clair

sans imprudence, il lui conseilla de donner cette somme en aumône pour

les pauvres prisonniers, qui, dans le fait, manquaient de tout.

Ce Julien est un être singulier, son action est inexplicable, pensait M.

de Frilair, et rien ne doit l'être pour moi... Peut-être sera-t-il

possible d'en faire un martyr... Dans tous les cas, je saurai le fin de

cette affaire et trouverai peut-être une occasion de faire peur à cette

Mme de Rênal, qui ne nous estime point, et au fond me déteste...

Peut-être pourrai-je rencontrer dans tout ceci un moyen de

réconciliation éclatante avec M. de La Mole, qui a un faible pour ce

petit séminariste.

La transaction sur le procès avait été signée quelques semaines

auparavant, et l'abbé Pirard était reparti de Besançon, non sans avoir

parlé de la mystérieuse naissance de Julien, le jour même où le

malheureux assassinait Mme de Rênal dans l'église de Verrières.

Julien ne voyait plus qu'un événement désagréable entre lui et la mort,

c'était la visite de son père. Il consulta Fouqué sur l'idée d'écrire à

M. le procureur général, pour être dispensé de toute visite. Cette

horreur pour la vue d'un père, et dans un tel moment, choqua

profondément le coeur honnête et bourgeois du marchand de bois.

Il crut comprendre pourquoi tant de gens haïssaient passionnément son

ami. Par respect pour le malheur, il cacha sa manière de sentir.

--Dans tous les cas lui répondit-il froidement, cet ordre de secret ne

serait pas appliqué à ton père.

CHAPITRE XXXVIII

UN HOMME PUISSANT

Mais il y a tant de mystère dans ses démarches et d'élégance dans sa

taille! Qui peut-elle être?

SCHILLER.

Les portes du donjon s'ouvrirent de fort bonne heure le lendemain.

Julien fut réveillé en sursaut.

--Ah! bon Dieu, pensa-t-il, voilà mon père. Quelle scène désagréable!

Au même instant, une femme vêtue en paysanne se précipita dans ses bras

en le serrant d'une façon convulsive; il eut peine à la reconnaître.

C'était Mlle de La Mole.

--Méchant, je n'ai su que par ta lettre où tu étais. Ce que tu appelles

ton crime, et qui n'est qu'une noble vengeance qui me révèle toute la

hauteur du coeur qui bat dans cette poitrine, je ne l'ai su qu'à

Verrières...

Malgré ses préventions contre Mlle de La Mole, que d'ailleurs il ne

s'avouait pas bien nettement, Julien la trouva fort jolie. Comment ne

pas voir dans toute cette façon d'agir et de parler un sentiment noble,

désintéressé, bien au-dessus de tout ce qu'aurait osé une âme petite et

vulgaire? Il crut encore aimer une reine, et après quelques instants, ce

fut avec une rare noblesse d'élocution et de pensée qu'il lui dit:

--L'avenir se dessinait à mes yeux fort clairement. Après ma mort, je

vous remariais à M. de Croisenois, qui aurait épousé une veuve. L'âme

noble mais un peu romanesque de cette veuve charmante, étonnée et

convertie au culte de la prudence vulgaire par un événement singulier,

tragique et grand pour elle, eût daigné comprendre le mérite fort réel

du jeune marquis. Vous vous seriez résignée à être heureuse du bonheur

de tout le monde: la considération, les richesses, le haut rang... Mais,

chère Mathilde, votre arrivée à Besançon, si elle est soupçonnée, va

être un coup mortel pour M. de La Mole, et voilà ce que jamais je ne me

pardonnerai. Je lui ai déjà causé tant de chagrin! L'académicien va dire

qu'il a réchauffé un serpent dans son sein.

--J'avoue que je m'attendais peu à tant de froide raison, à tant de

souci pour l'avenir, dit Mlle de La Mole à demi fâchée. Ma femme de

chambre, presque aussi prudente que vous, a pris un passeport pour elle,

et c'est sous le nom de Mme Michelet que j'ai couru la poste.

--Et Mme Michelet a pu arriver aussi facilement jusqu'à moi?

--Ah! tu es toujours l'homme supérieur, celui que j'ai distingué!

D'abord, j'ai offert cent francs à un secrétaire de juge, qui prétendait

que mon entrée dans ce donjon était impossible. Mais l'argent reçu, cet

honnête homme m'a fait attendre, a élevé des objections, j'ai pensé

qu'il songeait à me voler...

Elle s'arrêta.

--Eh bien? dit Julien.

--Ne te fâche pas, mon petit Julien, lui dit-elle en l'embrassant, j'ai

été obligée de dire mon nom à ce secrétaire, qui me prenait pour une

jeune ouvrière de Paris amoureuse du beau Julien... En vérité, ce sont

ses termes. Je lui ai juré que j'étais ta femme, et j'aurai une

permission pour te voir chaque jour.

La folie est complète, pensa Julien, je n'ai pu l'empêcher. Après tout,

M. de La Mole est un si grand seigneur, que l'opinion saura bien trouver

une excuse au jeune colonel qui épousera cette charmante veuve. Ma mort

prochaine couvrira tout, et il se livra avec délices à l'amour de

Mathilde; c'était de la folie, de la grandeur d'âme, tout ce qu'il y a

de plus singulier. Elle lui proposa sérieusement de se tuer avec lui.

Après ces premiers transports, et lorsqu'elle se fut rassasiée du

bonheur de voir Julien, une curiosité vive s'empara tout à coup de son

âme. Elle examinait son amant, qu'elle trouva bien au-dessus de ce

qu'elle s'était imaginé. Boniface de La Mole lui semblait ressuscité,

mais plus héroïque.

Mathilde vit les premiers avocats du pays, qu'elle offensa en leur

offrant de l'or trop crûment; mais ils finirent par accepter.

Elle arriva rapidement à cette idée, qu'en fait de choses douteuses et

d'une haute portée, tout dépendait à Besançon de M. l'abbé de Frilair.

Sous le nom obscur de Mme Michelet, elle trouva d'abord d'insurmontables

difficultés pour parvenir jusqu'au tout-puissant congréganiste. Mais le

bruit de la beauté d'une jeune marchande de modes, folle d'amour, et

venue de Paris à Besançon, pour consoler le jeune abbé Julien Sorel, se

répandit dans la ville.

Mathilde courait seule à pied, dans les rues de Besançon, elle espérait

n'être pas reconnue. Dans tous les cas, elle ne croyait pas inutile à sa

cause de produire une grande impression sur le peuple. Sa folie songeait

à le faire révolter pour sauver Julien marchant à la mort. Mlle de La

Mole croyait être vêtue simplement et comme il convient à une femme dans

la douleur; elle l'était de façon à attirer tous les regards.

Elle était à Besançon l'objet de l'attention de tous lorsque après huit

jours de sollicitations, elle obtint une audience de M. de Frilair.

Quel que fût son courage, les idées de congréganiste influent et de

profonde et prudente scélératesse étaient tellement lices dans son

esprit, qu'elle trembla en sonnant à la porte de l'évêché. Elle pouvait

à peine marcher, lorsqu'il lui fallut monter l'escalier qui conduisait à

l'appartement du premier grand vicaire. La solitude du palais épiscopal

lui donnait froid. Je puis m'asseoir sur un fauteuil, et ce fauteuil me

saisir les bras, j'aurai disparu. A qui ma femme de chambre

pourra-t-elle me demander? Le capitaine de gendarmerie se gardera bien

d'agir... Je suis isolée dans cette grande ville!

A son premier regard dans l'appartement, Mlle de La Mole fut rassurée.

D'abord c'était un laquais en livrée fort élégante, qui lui avait

ouvert. Le salon où on la fit attendre étalait ce luxe fin et délicat,

si différent de la magnificence grossière, et que l'on ne trouve à Paris

que dans les meilleures maisons. Dès qu'elle aperçut M. de Frilair qui

venait à elle d'un air paterne, toutes les idées de crime atroce

disparurent. Elle ne trouva pas même sur cette belle figure, l'empreinte

de cette vertu énergique et quelque peu sauvage si antipathique à la

société de Paris. Le demi-sourire qui animait les traits du prêtre, qui

disposait de tout à Besançon, annonçait l'homme de bonne compagnie, le

prélat instruit, l'administrateur habile. Mathilde se crut à Paris.

Il ne fallut que quelques instants à M. de Frilair pour amener Mathilde

à lui avouer qu'elle était la fille de son puissant adversaire, le

marquis de La Mole.

Le rouge et le noir: chronique du XIXe siècle · 第 37 / 41 段