Mathilde finit par s'impatienter de voir si peu l'homme qu'elle était

parvenue à aimer réellement.

Dans un moment d'humeur, elle écrivit à son père, et commença sa lettre

comme Othello:

Que j'aie préféré Julien aux agréments que la société offrait à la fille

de M. le marquis de La Mole, mon choix le prouve assez. Ces plaisirs de

considération et de petite vanité sont nuls pour moi. Voici bientôt six

semaines que je vis séparée de mon mari. C'est assez pour vous témoigner

mon respect. Avant jeudi prochain, je quitterai la maison paternelle.

Vos bienfaits nous ont enrichis. Personne ne connaît mon secret, que le

respectable abbé Pirard. J'irai chez lui, il nous mariera, et une heure

après la cérémonie, nous serons en route pour le Languedoc, et ne

reparaîtrons jamais à Paris que d'après vos ordres. Mais ce qui me perce

le coeur, c'est que tout ceci va faire anecdote piquante contre moi,

contre vous. Les épigrammes d'un public sot ne peuvent-elles pas obliger

notre excellent Norbert à chercher querelle à Julien? Dans cette

circonstance, je le connais, je n'aurais aucun empire sur lui. Nous

trouverions dans son âme du plébéien révolté. Je vous en conjure à

genoux, ô mon père! venez assister à mon mariage, dans l'église de M.

Pirard, jeudi prochain. Le piquant de l'anecdote maligne sera adouci, et

la vie de votre fils unique, celle de mon mari seront assurées, etc.,

etc.

L'âme du marquis fut jetée par cette lettre dans un étrange embarras. Il

fallait donc à la fin prendre un parti. Toutes les petites habitudes,

tous les amis vulgaires avaient perdu leur influence.

Dans cette étrange circonstance, les grands traits du caractère,

imprimés par les événements de la jeunesse, reprirent tout leur empire.

Les malheurs de l'émigration en avaient fait un homme à imagination.

Après avoir joui pendant deux ans d'une fortune immense et de toutes les

distinctions de la cour, 1790 l'avait jeté dans les affreuses misères

des émigrés. Cette dure école avait changé une âme de vingt-deux ans. Au

fond, il était campé au milieu de ses richesses actuelles, plus qu'il

n'en était dominé. Mais cette même imagination qui avait préservé son

âme de la gangrène de l'or, l'avait jeté en proie à une folle passion

pour voir sa tille décorée d'un beau titre. Pendant les six semaines qui

venaient de s'écouler, tantôt poussé par un caprice, le marquis avait

voulu enrichir Julien, la pauvreté lui semblait ignoble, déshonorante

pour lui M. de La Mole, impossible chez l'époux de sa fille; il jetait

l'argent. Le lendemain, son imagination prenant un autre cours, il lui

semblait que Julien allait entendre le langage muet de cette générosité

d'argent, changer de nom, s'exiler en Amérique, écrire à Mathilde qu'il

était mort pour elle... M. de La Mole supposait cette lettre écrite, il

suivait son effet sur le caractère de sa fille...

Le jour où il fut tiré de ces songes si jeunes par la lettre réelle de

Mathilde après avoir pensé longtemps à tuer Julien ou à le faire

disparaître, il rêvait à lui bâtir une brillante fortune. Il lui faisait

prendre le nom d'une de ses terres, et pourquoi ne lui ferait-il pas

passer sa pairie? M. le duc de Chaulnes, son beau-père, lui avait parlé

plusieurs fois, depuis que son fils unique avait été tué en Espagne, du

désir de transmettre son titre à Norbert...

L'on ne peut refuser à Julien une singulière aptitude aux affaires, de

la hardiesse, peut-être même du brillant se disait le marquis... mais au

fond de ce caractère, je trouve quelque chose d'effrayant. C'est

l'impression qu'il produit sur tout le monde. Donc il y a là quelque

chose de réel (plus ce point réel était difficile à saisir, plus il

effrayait l'âme imaginative du vieux marquis).

Ma fille me le disait fort adroitement l'autre jour (dans une lettre

supprimée): Julien ne s'est affilié à aucun salon, à aucune coterie. Il

ne s'est ménagé aucun appui contre moi, pas la plus petite ressource si

je l'abandonne... Mais est-ce là ignorance de l'état actuel de la

société?... Deux ou trois fois je lui ai dit: Il n'y a de candidature

réelle et profitable, que celle des salons...

Non, il n'a pas le génie adroit et cauteleux d'un procureur qui ne perd

ni une minute ni une opportunité... Ce n'est point un caractère à la

Louis XI. D'un autre côté, je lui vois les maximes les plus

antigénéreuses... Je m'y perds... Se répéterait-il ces maximes, pour

servir de _digue_ à ses passions?

Du reste, une chose surnage: il est impatient du mépris, je le tiens par

là.

Il n'a pas la religion de la haute naissance, il est vrai, il ne nous

respecte pas d'instinct... C'est un tort, mais enfin, l'âme d'un

séminariste devrait n'être impatiente que du manque de jouissance et

d'argent. Lui, bien différent, ne peut supporter le mépris à aucun prix.

Pressé par la lettre de sa fille, M. de La Mole vit la nécessité de se

décider: Enfin, voici la grande question: l'audace de Julien est-elle

allée jusqu'à entreprendre de faire la cour à ma fille, parce qu'il sait

que je l'aime avant tout, et que j'ai cent mille écus de rente?

Mathilde proteste du contraire... Non, mon Julien, voilà un point sur

lequel je ne veux pas me laisser faire illusion.

Y a-t-il eu amour véritable, imprévu? ou bien désir vulgaire de s'élever

à une belle position? Mathilde est clairvoyante, elle a senti d'abord

que ce soupçon peut le perdre auprès de moi, de là cet aveu: c'est elle

qui s'est avisée de l'aimer la première...

Une fille d'un caractère si altier se serait oubliée jusqu'à faire des

avances matérielles!... Lui serrer le bras au jardin, un soir, quelle

horreur! comme si elle n'avait pas eu cent moyens moins indécents de lui

faire connaître qu'elle le distinguait.

Qui s'excuse s'accuse; je me défie de Mathilde... Ce jour-là, les

raisonnements du marquis étaient plus concluants qu'à l'ordinaire.

Cependant l'habitude l'emporta il résolut de gagner du temps et d'écrire

à sa fille. Car on s'écrivait d'un côté de l'hôtel à l'autre; M. de La

Mole n'osait discuter avec Mathilde et lui tenir tête. Il avait peur de

tout finir par une concession subite.

LETTRE

«Gardez-vous de faire de nouvelles folies voici un brevet de lieutenant

de hussards, pour M. le chevalier Julien Sorel de La Vernaye. Vous voyez

ce que je fais pour lui. Ne me contrariez pas, ne m'interrogez pas.

Qu'il parte dans vingt-quatre heures, pour se faire recevoir à

Strasbourg, où est son régiment. Voici un mandat sur mon banquier; qu'on

m'obéisse.»

* * * * *

L'amour et la joie de Mathilde n'eurent plus de bornes; elle voulut

profiter de la victoire, et répondit à l'instant:

* * * * *

«M. de La Vernaye serait à vos pieds, éperdu de reconnaissance, s'il

savait tout ce que vous daignez faire pour lui. Mais au milieu de cette

générosité, mon père m'a oubliée, l'honneur de votre fille est en

danger. Une indiscrétion peut faire une tache éternelle et que vingt

mille écus de rente ne répareraient pas. Je n'enverrai le brevet à M. de

La Vernaye que si vous me donnez votre parole que, dans le courant du

mois prochain, mon mariage sera célébré en public, à Villequier. Bientôt

après cette époque, que je vous supplie de ne pas outrepasser, votre

fille ne pourra paraître en public qu'avec le nom de Mme de La Vernaye.

Que je vous remercie, cher papa, de m'avoir sauvée de ce nom de Sorel,

etc., etc.»

* * * * *

Le réponse fut imprévue.

* * * * *

«Obéissez, ou je me rétracte de tout. Tremblez, jeune imprudente. Je ne

sais pas encore ce que c'est que votre Julien, et vous-même vous le

savez moins que moi. Qu'il parte pour Strasbourg, et songe à marcher

droit. Je ferai connaître mes volontés d'ici à quinze jours.»

* * * * *

Cette réponse si ferme étonna Mathilde. _Je ne connais pas Julien_; ce

mot la jeta dans une rêverie, qui bientôt finit par les suppositions les

plus enchanteresses; mais elle les croyait la vérité. L'esprit de mon

Julien n'a pas revêtu le petit _uniforme_ mesquin des salons, et mon

père ne croit pas à sa supériorité, précisément à cause de ce qui la

prouve...

Toutefois, si je n'obéis pas à cette velléité de caractère, je vois la

possibilité d'une scène publique; un éclat abaisse ma position dans le

monde, et peut me rendre moins aimable aux yeux de Julien. Après

l'éclat... pauvreté pour dix ans; et la folie de choisir un mari à cause

de son mérite ne peut se sauver du ridicule que par la plus brillante

opulence. Si je vis loin de mon père, à son âge, il peut m'oublier...

Norbert épousera une femme aimable adroite: le vieux Louis XIV fut

séduit par la duchesse de Bourgogne...

Elle se décida à obéir, mais se garda de communiquer la lettre de son

père à Julien, ce caractère farouche eût pu être porté à quelque folie.

Le soir, lorsqu'elle apprit à Julien qu'il était lieutenant de hussards,

sa joie fut sans bornes. On peut se la figurer par l'ambition de toute

sa vie, et par la passion qu'il avait maintenant pour son fils. Le

changement de nom le frappait d'étonnement.

Après tout, pensait-il, mon roman est fini, et à moi seul tout le

mérite. J'ai su me faire aimer de ce monstre d'orgueil, ajoutait-il en

regardant Mathilde; son père ne peut vivre sans elle, et elle sans moi.

CHAPITRE XXXV

UN ORAGE

Mon Dieu, donnez-moi la médiocrité!

MIRABEAU.

Son âme était absorbée, il ne répondait qu'à demi à la vive tendresse

qu'elle lui témoignait. Il restait silencieux et sombre. Jamais il

n'avait paru si grand, si adorable aux yeux de Mathilde. Elle redoutait

quelque subtilité de son orgueil qui viendrait déranger toute la

position.

Presque tous les matins, elle voyait l'abbé Pirard arriver à l'hôtel.

Par lui, Julien ne pouvait-il pas avoir pénétré quelque chose des

intentions de son père? Le marquis lui-même, dans un moment de caprice,

ne pouvait-il pas lui avoir écrit? Après un aussi grand bonheur comment

expliquer l'air sévère de Julien? Elle n'osa l'interroger.

Elle n'osa! elle, Mathilde! Il y eut, dès ce moment, dans son sentiment

pour Julien, du vague, de l'imprévu, presque de la terreur. Cette âme

sèche sentit de la passion tout ce qui en est possible dans un être

élevé au milieu de cet excès de civilisation que Paris admire.

Le lendemain de grand matin, Julien était au presbytère de l'abbé

Pirard. Des chevaux de poste arrivaient dans la cour avec une chaise

délabrée, louée à la poste voisine.

--Un tel équipage n'est plus de saison, lui dit le sévère abbé d'un air

rechigné. Voici vingt mille francs, dont M. de La Mole vous fait cadeau;

il vous engage à les dépenser dans l'année, mais en tâchant de vous

donner le moins de ridicules possibles. (Dans une somme aussi forte,

jetée à un jeune homme, le prêtre ne voyait qu'une occasion de pécher.)

Le marquis ajoute: M. Julien de La Vernaye aura reçu cet argent de son

père, qu'il est inutile de désigner autrement. M. de La Vernaye jugera

peut-être convenable de faire un cadeau à M. Sorel, charpentier à

Verrières, qui soigna son enfance... Je pourrai me charger de cette

partie de la commission, ajouta l'abbé; j'ai enfin déterminé M. de La

Mole à transiger avec cet abbé de Frilair, si jésuite. Son crédit est

décidément trop fort pour le nôtre. La reconnaissance implicite de votre

haute naissance par cet homme qui gouverne Besançon, sera une des

conditions tacites de l'arrangement.

Julien ne fut plus maître de son transport, il embrassa l'abbé, il se

voyait reconnu.

--Fi donc! dit M. Pirard en le repoussant, que veut dire cette vanité

mondaine?... Quant à Sorel et à ses fils, je leur offrirai, en mon nom,

une pension annuelle, de cinq cents francs, qui leur sera payée à

chacun, tant que je serai content d'eux.

Julien était déjà froid et hautain. Il remercia, mais en termes très

vagues et n'engageant à rien. Serait-il bien possible, se disait-il que

je fusse le fils naturel de quelque grand seigneur exilé dans nos

montagnes par le terrible Napoléon? A chaque instant, cette idée lui

semblait moins improbable... Ma haine pour mon père serait une preuve...

Je ne serais plus un monstre!

Peu de jours après ce monologue, le quinzième régiment de hussards, l'un

des plus brillants de l'armée, était en bataille sur la place d'armes de

Strasbourg. M. le chevalier de La Vernaye montait le plus beau cheval de

l'Alsace, qui lui avait coûté six mille francs. Il était reçu

lieutenant, sans avoir jamais été sous-lieutenant que sur les contrôles

d'un régiment dont jamais il n'avait ouï parler.

Son air impassible, ses yeux sévères et presque méchants, sa pâleur, son

inaltérable sang-froid commencèrent sa réputation dès le premier jour.

Peu après, sa politesse parfaite et pleine de mesure, son adresse au

pistolet et aux armes, qu'il fit connaître sans trop d'affectation,

éloignèrent l'idée de plaisanter à haute voix sur son compte. Après cinq

ou six jours d'hésitation, l'opinion publique du régiment se déclara en

sa faveur. Il y a tout dans ce jeune homme, disaient les vieux officiers

goguenards, excepté de la jeunesse.

De Strasbourg, Julien écrivit à M. Chélan, l'ancien curé de Verrières,

qui touchait maintenant aux bornes de l'extrême vieillesse.

* * * * *

«Vous aurez appris avec une joie, dont je ne doute pas les événements

qui ont porté ma famille à m'enrichir. Voici cinq cents francs que je

vous prie de distribuer sans bruit, ni mention aucune de mon nom, aux

malheureux, pauvres maintenant comme je le fus autrefois, et que sans

doute vous secourez comme autrefois vous m'avez secouru.»

* * * * *

Julien était ivre d'ambition et non pas de vanité toutefois il donnait

une grande part de son attention à l'apparence extérieure. Ses chevaux,

ses uniformes, les livrées de ses gens étaient tenus avec une correction

qui aurait fait honneur à la ponctualité d'un grand seigneur anglais. A

peine lieutenant, par faveur et depuis deux jours, il calculait déjà

que, pour commander en chef à trente ans, au plus tard, comme tous les

grands généraux il fallait à vingt-trois être plus que lieutenant. Il né

pensait qu'à la gloire et à son fils.

Ce fut au milieu des transports de l'ambition la plus effrénée qu'il fut

surpris par un jeune valet de pied de l'hôtel de La Mole, qui arrivait

en courrier.

* * * * *

«Tout est perdu, lui écrivait Mathilde, accourez le plus vite possible,

sacrifiez tout, désertez s'il le faut. A peine arrivé, attendez-moi dans

un fiacre, près la petite porte du jardin, au nº... de la rue... J'irai

vous parler, peut-être pourrai-je vous introduire dans le jardin. Tout

est perdu, et je le crains, sans ressource; comptez sur moi, vous me

trouverez dévouée et ferme dans l'adversité. Je vous aime.»

* * * * *

En quelques minutes, Julien obtint une permission du colonel, et partit

de Strasbourg à franc étrier; mais l'affreuse inquiétude qui le dévorait

ne lui permit pas de continuer cette façon de voyager au-delà de Metz.

Il se jeta dans une chaise de poste; et ce fut avec une rapidité presque

incroyable qu'il arriva au lieu indiqué, près la petite porte du jardin

de l'hôtel de La Mole. Cette porte s'ouvrit, et à l'instant Mathilde,

oubliant tout respect humain, se précipita dans ses bras. Heureusement

il n'était que cinq heures du matin, et la rue était encore déserte.

--Tout est perdu; mon père, craignant mes larmes, est parti dans la nuit

de jeudi. Pour où? personne ne le sait. Voici sa lettre, lisez. Et elle

monta dans le fiacre avec Julien.

* * * * *

«Je pouvais tout pardonner, excepté le projet de vous séduire parce que

vous êtes riche. Voilà, malheureuse fille, l'affreuse vérité. Je vous

donne ma parole d'honneur que je ne consentirai jamais à un mariage avec

cet homme. Je lui assure dix mille livres de rente s'il veut vivre au

loin, hors des frontières de France, ou mieux encore en Amérique. Lisez

la lettre que je reçois en réponse aux renseignements que j'avais

demandés. L'impudent m'avait engagé lui-même à écrire à Mme de Rênal.

Jamais je ne lirai une ligne de vous relative à cet homme. Je prends en

horreur Paris et vous. Je vous engage à recouvrir du plus grand secret

ce qui doit arriver. Renoncez franchement à un homme vil, et vous

retrouverez un père.»

* * * * *

--Où est la lettre de Mme de Rênal? dit froidement Julien.

--La voici. Je n'ai voulu te la montrer qu'après que tu aurais été

préparé.

LETTRE

«Ce que je dois à la cause sacrée de la religion et de la morale

m'oblige, monsieur, à la démarche pénible que je viens accomplir auprès

de vous; une règle qui ne peut faillir m'ordonne de nuire en ce moment à

mon prochain, mais afin d'éviter un plus grand scandale. La douleur que

j'éprouve doit être surmontée par le sentiment du devoir. Il n'est que

trop vrai, monsieur, la conduite de la personne au sujet de laquelle

vous me demandez toute la vérité, a pu sembler inexplicable ou même

honnête. On a pu croire convenable de cacher ou de déguiser une partie

de la réalité, la prudence le voulait aussi bien que la religion. Mais

cette conduite que vous désirez connaître, a été dans le fait

extrêmement condamnable et plus que je ne puis le dire. Pauvre et avide,

c'est à l'aide de l'hypocrisie la plus consommée, et par la séduction

d'une femme faible et malheureuse, que cet homme a cherché à se faire un

état et à devenir quelque chose. C'est une partie de mon pénible devoir

d'ajouter que je suis obligée de croire que M. J... n'a aucun principe

de religion. En conscience, je suis contrainte de penser qu'un de ses

moyens pour réussir dans une maison est de chercher à séduire la femme

qui a le principal crédit. Couvert par une apparence de désintéressement

et par des phrases de roman, son grand et unique objet est de parvenir à

disposer du maître de la maison et de sa fortune. Il laisse après lui le

malheur et des regrets éternels», etc., etc., etc.»

Cette lettre, extrêmement longue et à demi effacée par des larmes était

bien de la main de Mme de Rênal elle était même écrite avec plus de soin

qu'à l'ordinaire.

--Je ne puis blâmer M. de La Mole, dit Julien après l'avoir finie; il

est juste et prudent. Quel père voudrait donner sa fille chérie à un tel

homme! Adieu!

Julien sauta à bas du fiacre et courut à sa chaise de poste arrêtée au

bout de la rue. Mathilde, qu'il semblait avoir oubliée, fit quelques pas

pour le suivre; mais les regards des marchands qui s'avançaient sur la

porte de leurs boutiques, et desquels elle était connue, la forcèrent à

rentrer précipitamment au jardin.

Julien était parti pour Verrières. Dans cette route rapide, il ne put

écrire à Mathilde comme il en avait le projet, sa main ne formait sur le

papier que des traits illisibles.

Il arriva à Verrières un dimanche matin. Il entra chez l'armurier du

pays qui l'accabla de compliments sur sa récente fortune. C'était la

nouvelle du pays.

Julien eut beaucoup de peine à lui faire comprendre qu'il voulait une

paire de pistolets. L'armurier sur sa demande chargea les pistolets.

Les _trois coups_ sonnaient; c'est un signal bien connu dans les

villages de France, et qui, après les diverses sonneries de la matinée,

annonce le commencement immédiat de la messe.

Julien entra dans l'église neuve de Verrières. Toutes les fenêtres

hautes de l'édifice étaient voilées avec des rideaux cramoisis. Julien

se trouva à quelques pas derrière le banc de Mme de Rênal. Il lui sembla

qu'elle priait avec ferveur. La vue de cette femme qui l'avait tant aimé

fit trembler le bras de Julien d'une telle façon, qu'il ne put d'abord

exécuter son dessein. Je ne le puis, se disait-il à lui-même;

physiquement, je ne le puis.

En ce moment, le jeune clerc qui servait la messe sonna pour

l'_élévation_. Mme de Rênal baissa la tête qui un instant se trouva

presque entièrement cachée par les plis de son châle. Julien ne la

reconnaissait plus aussi bien; il tira sur elle un coup de pistolet et

la manqua; il tira un second coup, elle tomba.

CHAPITRE XXXVI

DÉTAILS TRISTES

Ne vous attendez point de ma part à de la faiblesse. Je me suis vengé.

J'ai mérité la mort et me voici. Priez pour mon âme.

SCHILLER

Julien resta immobile, il ne voyait plus. Quand il revint un peu à lui,

il aperçut tous les fidèles qui s'enfuyaient de l'église; le prêtre

avait quitté l'autel. Julien se mit à suivre d'un pas assez lent

quelques femmes qui s'en allaient en criant. Une femme, qui voulait fuir

plus vite que les autres, le poussa rudement, il tomba. Ses pieds

s'étaient embarrassés dans une chaise renversée par la foule; en se

relevant, il se sentit le cou serré; c'était un gendarme en grande tenue

qui l'arrêtait. Machinalement Julien voulut avoir recours à ses petits

pistolets; mais un second gendarme s'emparait de ses bras.

Il fut conduit à la prison. On entra dans une chambre, on lui mit les

fers aux mains, on le laissa seul, la porte se ferma sur lui à double

tour; tout cela fut exécuté très vite, et il y fut insensible.

Ma foi, tout est fini, dit-il tout haut en revenant à lui... Oui, dans

quinze jours la guillotine... ou se tuer d'ici là.

Son raisonnement n'allait pas plus loin il se sentait la tête comme si

elle eût été serrée avec violence. Il regarda pour voir si quelqu'un le

tenait. Après quelques instants, il s'endormit profondément.

Mme de Rênal n'était pas blessée mortellement. La première balle avait

percé son chapeau; comme elle se retournait le second coup était parti.

La balle l'avait frappée à l'épaule et, chose étonnante, avait été

renvoyée par l'os de l'épaule, que pourtant elle cassa, contre un pilier

gothique, dont elle détacha un énorme éclat de pierre.

Quand, après un pansement long et douloureux, le chirurgien, homme

grave, dit à Mme de Rênal: je réponds de votre vie comme de la mienne,

elle fut profondément affligée.

Depuis longtemps, elle désirait sincèrement la mort. La lettre qui lui

avait été imposée par son confesseur actuel, et qu'elle avait écrite à

M. de La Mole, avait donné le dernier coup à cet être affaibli par un

malheur trop constant. Ce malheur était l'absence de Julien; elle

l'appelait, elle, le remords. Le directeur, jeune ecclésiastique

vertueux et fervent, nouvellement arrivé de Dijon, ne s'y trompait pas.

Mourir ainsi, mais non de ma main, ce n'est point un péché, pensait Mme

de Rênal. Dieu me pardonnera peut-être de me réjouir de ma mort. Elle

n'osait ajouter: Et mourir de la main de Julien, c'est le comble des

félicités.

A peine fut-elle débarrassée de la présence du chirurgien et de tous les

amis accourus en foule, qu'elle fit appeler Élisa sa femme de chambre.

--Le geôlier, lui dit-elle en rougissant beaucoup, est un homme cruel.

Sans doute il va le maltraiter, croyant en cela faire une chose agréable

pour moi... Cette idée m'est insupportable. Ne pourriez-vous pas aller

comme de vous-même remettre au geôlier ce petit paquet qui contient

quelques louis? Vous lui direz que la religion ne permet pas qu'il le

maltraite... Il faut surtout qu'il n'aille pas parler de cet envoi

d'argent.

C'est à la circonstance dont nous venons de parler que Julien dut

l'humanité du geôlier de Verrières; c'était toujours ce M. Noiroud,

ministériel parfait, auquel nous avons vu la présence de M. Appert faire

une si belle peur.

Un juge parut dans la prison.

--J'ai donné la mort avec préméditation, lui dit Julien; j'ai acheté et

fait charger les pistolets chez un tel, l'armurier. L'article 1342 du

code pénal est clair, je mérite la mort et je l'attends.

Le petit esprit du juge ne comprenant pas cette franchise, il

multipliait les questions pour faire en sorte que l'accusé se coupât

dans ses réponses.

--Mais ne voyez-vous pas, lui dit Julien en souriant, que je me fais

aussi coupable que vous pouvez le désirer? Allez, monsieur, vous ne

manquerez pas la proie que vous poursuivez. Vous aurez le plaisir de

condamner. Épargnez-moi votre présence.

Il me reste un ennuyeux devoir à remplir, pensa Julien, il faut écrire à

Mlle de La Mole.

* * * * *

Le rouge et le noir: chronique du XIXe siècle · 第 36 / 41 段