Elle savait positivement que, depuis bien des mois, elle n'avait pas

permis une telle action à M. de Luz.

Julien la regarda avec une tendresse inexprimable: Non, se dit-il, elle

ne m'aime pas moins.

Elle lui reprocha le soir, en riant, son goût pour Mme de Fervaques:

--Un bourgeois aimer une parvenue! Les cours de cette espèce sont

peut-être les seuls que mon Julien ne puisse rendre fous. Elle avait

fait de vous un vrai dandy, disait-elle en jouant avec ses cheveux.

Dans le temps qu'il se croyait méprisé de Mathilde, Julien était devenu

l'un des hommes les mieux mis de Paris. Mais encore avait-il un avantage

sur les gens de cette espèce; une fois sa toilette arrangée, il n'y

songeait plus.

Une chose piquait Mathilde, Julien continuait à copier les lettres

russes, et à les envoyer à la maréchale.

CHAPITRE XXXII

LE TIGRE

Hélas! pourquoi ces choses et non pas d'autres?

BEAUMARCHAIS.

Un voyageur anglais raconte l'intimité où il vivait avec un tigre; il

n'avait élevé et le caressait, mais toujours sur sa table tenait un

pistolet armé.

Julien ne s'abandonnait à l'excès de son bonheur que dans les instants

où Mathilde ne pouvait en lire l'expression dans ses yeux. Il

s'acquittait avec exactitude du devoir de lui dire de temps à autre

quelque mot dur.

Quand la douceur de Mathilde, qu'il observait avec étonnement, et

l'excès de son dévouement étaient sur le point de lui ôter tout empire

sur lui-même, il avait le courage de la quitter brusquement.

Pour la première fois Mathilde aima.

La vie, qui toujours pour elle s'était traînée à pas de tortue, volait

maintenant.

Comme il fallait cependant que l'orgueil se fît jour de quelque façon,

elle voulait s'exposer avec témérité à tous les dangers que son amour

pouvait lui faire courir.

C'était Julien qui avait de la prudence, et c'était seulement quand il

était question de danger qu'elle ne cédait pas à sa volonté; mais soumise

et presque humble avec lui, elle n'en montrait que plus de hauteur

envers tout ce qui dans la maison l'approchait, parents ou valets.

Le soir au salon, au milieu de soixante personnes, elle appelait Julien

pour lui parler en particulier et longtemps.

Le petit Tanbeau s'établissant un jour à côté d'eux, elle le pria

d'aller lui chercher dans la bibliothèque le volume de Smollett où se

trouve la révolution de 1682; et comme il hésitait:

--Que rien ne vous presse, ajouta-t-elle avec une expression

d'insultante hauteur qui fut un baume pour l'âme de Julien.

--Avez-vous remarqué le regard de ce petit monstre? lui dit-il.

--Son oncle a dix ou douze ans de service dans ce salon, sans quoi je le

ferais chasser à l'instant.

Sa conduite envers MM. de Croisenois, de Luz, etc., parfaitement polie

pour la forme, n'était guère moins provocante au fond. Mathilde se

reprochait vivement toutes les confidences faites jadis à Julien, et

d'autant plus qu'elle n'osait lui avouer qu'elle avait exagéré les

marques d'intérêt presque tout à fait innocentes dont ces messieurs

avaient été l'objet.

Malgré les plus belles résolutions, sa fierté de femme l'empêchait tous

les jours de dire à Julien:

--C'est parce que je parlais à vous que je trouvais du plaisir à décrire

la faiblesse que j'avais de ne pas retirer ma main, lorsque M. de

Croisenois posant la sienne sur une table de marbre, venait à

l'effleurer un peu.

Aujourd'hui, à peine un de ces messieurs lui parlait-il quelques

instants, qu'elle se trouvait avoir une question à faire à Julien, et

c'était un prétexte pour le retenir auprès d'elle.

Elle se trouva enceinte et l'apprit avec joie à Julien.

--Maintenant douterez-vous de moi? N'est-ce pas une garantie? Je suis

votre épouse à jamais.

Cette annonce frappa Julien d'un étonnement profond. Il fut sur le point

d'oublier le principe de sa conduite. Comment être volontairement froid

et offensant envers cette pauvre jeune fille qui se perd pour moi?

Avait-elle l'air un peu souffrant, même les jours où la sagesse faisait

entendre sa voix terrible, il ne se trouvait plus le courage de lui

adresser un de ces mots cruels si indispensables selon son expérience, à

la durée de leur amour.

--Je veux écrire à mon père, lui dit un jour Mathilde; c'est plus qu'un

père pour moi, c'est un ami: comme tel, je trouverais indigne de vous et

de moi de chercher à le tromper, ne fût-ce qu'un instant.

--Grand Dieu! qu'allez-vous faire? dit Julien effrayé.

--Mon devoir, répondit-elle avec des yeux brillants de joie.

Elle se trouvait plus magnanime que son amant.

--Mais il me chassera avec ignominie!

--C'est son droit, il faut le respecter. Je vous donnerai le bras et

nous sortirons par la porte cochère, en plein midi.

Julien étonné la pria de différer d'une semaine.

--Je ne puis, répondit-elle l'honneur parle, j'ai vu le devoir, il faut

le suivre, et à l'instant.

--Eh bien! je vous ordonne de différer, dit enfin Julien. Votre honneur

est à couvert, je suis votre époux. Notre état à tous les deux va être

changé par cette démarche capitale. Je suis aussi dans mon droit. C'est

aujourd'hui mardi; mardi prochain c'est le jour du duc de Retz, le soir,

quand M. de La Mole rentrera, le portier lui remettra la lettre

fatale... Il ne pense qu'à vous faire duchesse, j'en suis certain, jugez

de son malheur!

--Voulez-vous dire: jugez de sa vengeance?

--Je puis avoir pitié de mon bienfaiteur, être navré de lui nuire; mais

je ne crains et ne craindrai jamais personne.

Mathilde se soumit. Depuis qu'elle avait annoncé son nouvel état à

Julien, c'était la première fois qu'il lui parlait avec autorité; jamais

il ne l'avait tant aimée. C'était avec bonheur que la partie tendre de

son âme saisissait le prétexte de l'état où se trouvait Mathilde pour se

dispenser de lui adresser des mots cruels. L'aveu à M. de La Mole

l'agita profondément. Allait-il être séparé de Mathilde? et avec quelque

douleur qu'elle le vît partir, un mois après son départ, songerait-elle

à lui?

Il avait une horreur presque égale des justes reproches que le marquis

pouvait lui adresser.

Le soir, il avoua à Mathilde ce second sujet de chagrin, et ensuite,

égaré par son amour, il fit l'aveu du premier.

Elle changea de couleur.

--Réellement, lui dit-elle, six mois passés loin de moi seraient un

malheur pour vous!

--Immense, le seul au monde que je voie avec terreur.

Mathilde fut bien heureuse. Julien avait suivi son rôle avec tant

d'application, qu'il était parvenu à lui faire penser qu'elle était

celle des deux qui avait le plus d'amour.

Le mardi fatal arriva bien vite. A minuit, en rentrant, le marquis

trouva une lettre avec l'adresse qu'il fallait pour qu'il l'ouvrît

lui-même, et seulement quand il serait sans témoins.

«Mon père,

»Tous les liens sociaux sont rompus entre nous, il ne reste plus que

ceux de la nature. Après mon mari, vous êtes et serez toujours l'être

qui me sera le plus cher. Mes yeux se remplissent de larmes, je songe à

la peine que je vous cause; mais pour que ma honte ne soit pas publique,

pour vous laisser le temps de délibérer et d'agir, je n'ai pu différer

plus longtemps l'aveu que je vous dois. Si votre amitié, que je sais

être extrême pour moi, veut m'accorder une petite pension, j'irai

m'établir où vous voudrez, en Suisse par exemple, avec mon mari. Son nom

est tellement obscur, que personne ne reconnaîtra votre fille dans Mme

Sorel, belle-fille d'un charpentier de Verrières. Voilà ce nom qui m''a

fait tant de peine à écrire. Je redoute pour Julien votre colère, si

juste en apparence. Je ne serai pas duchesse, mon père; mais je le

savais en l'aimant car c'est moi qui l'ai aimé la première, c'est moi

qui l'ai séduit. Je tiens de vous et de nos aïeux une âme trop élevée

pour arrêter mon attention à ce qui est ou me semble vulgaire. C'est en

vain que, dans le dessein de vous plaire, j'ai songé à M. de Croisenois.

Pourquoi aviez-vous placé le vrai mérite sous mes yeux? vous me l'avez

dit vous-même à mon retour d'Hyères: ce jeune Sorel est le seul être qui

m'amuse; le pauvre garçon est aussi affligé que moi, s'il est possible,

de la peine que vous fait cette lettre. Je ne puis empêcher que vous ne

soyez irrité comme père; mais aimez-moi toujours comme ami.

»Julien me respectait. S'il me parlait quelquefois, c'était uniquement à

cause de sa profonde reconnaissance pour vous: car la hauteur naturelle

de son caractère le porte à ne jamais répondre qu'officiellement à tout

ce qui est tellement au-dessus de lui. Il a un sentiment vif et inné de

la différence des positions sociales. C'est moi, je l'avoue, en

rougissant, à mon meilleur ami, et jamais un tel aveu ne sera fait à un

autre, c'est moi qui un jour au jardin lui ai serré le bras.

»Après vingt-quatre heures, pourquoi seriez-vous irrité contre lui? Ma

faute est irréparable. Si vous l'exigez, c'est par moi que passeront les

assurances de son profond respect et de son désespoir de vous déplaire.

Vous ne le verrez jamais, mais J'irai le rejoindre où il voudra. C'est

son droit, c'est mon devoir, il est le père de mon enfant. Si votre

bonté veut bien nous accorder six mille francs pour vivre, je les

recevrai avec reconnaissance: sinon Julien compte s'établir à Besançon

où il commencera le métier de maître de latin et de littérature. De

quelque bas degré qu'il parte, j'ai la certitude qu'il s'élèvera. Avec

lui, je ne crains pas l'obscurité. S'il y a révolution, je suis sûre

pour lui d'un premier rôle. Pourriez-vous en dire autant d'aucun de ceux

qui ont demandé ma main? Ils ont de belles terres! Je ne puis trouver

dans cette seule circonstance une raison pour admirer. Mon Julien

atteindrait une haute position même sous le régime actuel, s'il avait un

million et la protection de mon père...»

Mathilde, qui savait que le marquis était un homme tout de premier

mouvement, avait écrit huit pages.

Que faire? se disait Julien, en se promenant à minuit dans le jardin

pendant que M. de La Mole lisait cette lettre, où est 1º mon devoir, 2º

mon intérêt? Ce que je lui dois est immense: j'eusse été sans lui un

coquin subalterne, et pas assez coquin pour n'être point haï et

persécuté par les autres. Il m'a fait un homme du monde. Mes coquineries

_nécessaires_ seront 1º plus rares, 2º moins ignobles. Cela est plus que

s'il m'eût donné un million. Je lui dois cette croix et l'apparence de

services diplomatiques qui me tirent du pair.

S'il tenait la plume pour prescrire ma conduite, qu'est-ce qu'il

écrirait?...

Julien fut brusquement interrompu par le vieux valet de chambre de M. de

La Mole.

--Le marquis vous demande à l'instant, vêtu ou non vêtu.

Le valet ajouta à voix basse, en marchant à côté de Julien:

--M. le marquis est hors de lui, prenez garde à vous.

CHAPITRE XXXIII

L'ENFER DE LA FAIBLESSE

En taillant ce diamant un lapidaire malhabile lui a ôté quelques-unes

de ses plus vives étincelles. Au Moyen Âge, que dis-je? encore sous

Richelieu, le Français avait la force de vouloir.

MIRABEAU.

Julien trouva le marquis furieux: pour la première fois de sa vie,

peut-être, ce seigneur fut de mauvais ton; il accabla Julien de toutes

les injures qui lui vinrent à la bouche. Notre héros fut étonné,

impatienté, mais sa reconnaissance n'en fut point ébranlée. Que de beaux

projets depuis longtemps chéris au fond de sa pensée le pauvre homme

voit crouler en un instant! Mais je lui dois de lui répondre, mon

silence augmenterait sa colère. La réponse fut fournie par le rôle de

Tartuffe.

--_Je ne suis pas un ange_... Je vous ai bien servi, vous m'avez payé

avec générosité... J'étais reconnaissant, mais j'ai vingt-deux ans...

Dans cette maison, ma pensée n'était comprise que de vous et de cette

personne aimable...

--Monstre! s'écria le marquis. Aimable! aimable! Le jour où vous l'avez

trouvée aimable, vous deviez fuir.

--Je l'ai tenté; alors, je vous demandai de partir pour le Languedoc.

Las de se promener avec fureur, le marquis, dompté par la douleur, se

jeta dans un fauteuil; Julien l'entendit se dire à demi-voix: Ce n'est

point là un méchant homme.

--Non, je ne le suis pas pour vous, s'écria Julien en tombant à ses

genoux.

Mais il eut une honte extrême de ce mouvement et se releva bien vite.

Le marquis était réellement égaré. A la vue de ce mouvement, il

recommença à l'accabler d'injures atroces et dignes d'un cocher de

fiacre. La nouveauté de ces jurons était peut-être une distraction.

--Quoi! ma fille s'appellera Mme Sorel! quoi! ma fille ne sera pas

duchesse! Toutes les fois que ces deux idées se présentaient aussi

nettement, M. de La Mole était torturé et les mouvements de son âme

n'étaient plus volontaires. Julien craignit d'être battu.

Dans les intervalles lucides, et lorsque le marquis commençait à

s'accoutumer à son malheur, il adressait à Julien des reproches assez

raisonnables:

--Il fallait fuir, monsieur, lui disait-il... Votre devoir était de

fuir... Vous êtes le dernier des hommes...

Julien s'approcha de la table et écrivit:

«_Depuis longtemps ta vie m'est insupportable, j'y mets un terme. Je

prie monsieur le marquis d'agréer, avec l'expression d'une

reconnaissance sans bornes, mes excuses de l'embarras que ma mort dans

son hôtel peut causer._»

--Que monsieur le marquis daigne parcourir ce papier... Tuez-moi, dit

Julien, ou faites-moi tuer par votre valet de chambre. Il est une heure

du matin, je vais me promener au jardin vers le mur du fond.

--Allez à tous les diables, lui cria le marquis comme il s'en allait.

Je comprends, pensa Julien; il ne serait pas fâché de me voir épargner

la façon de ma mort à son valet de chambre... Qu'il me tue, à la bonne

heure c'est une satisfaction que je lui offre... Mais, parbleu, j'aime

la vie... Je me dois à mon fils.

Cette idée qui, pour la première fois, paraissait aussi nettement à son

imagination, l'occupa tout entier après les premières minutes de

promenade données au sentiment du danger.

Cet intérêt si nouveau en fit un être prudent. Il me faut des conseils

pour me conduire avec cet homme fougueux... Il n'a aucune raison, il est

capable de tout. Fouqué est trop éloigné, d'ailleurs il ne comprendrait

pas les sentiments d'un coeur tel que celui du marquis.

Le comte Altamira... Suis-je sûr d'un silence éternel? Il ne faut pas

que ma demande de conseils soit une action et complique ma position.

Hélas! il ne me reste que le sombre abbé Pirard... Son esprit est

rétréci par le jansénisme... Un coquin de jésuite connaîtrait le monde,

et serait mieux mon fait... M. Pirard est capable de me battre, au seul

énoncé du crime.

Le génie de Tartuffe vint au secours de Julien: Eh bien j'irai me

confesser à lui. Telle fut la dernière résolution qu'il prit au jardin,

après s'être prononcé deux grandes heures. Il ne pensait plus qu'il

pouvait être surpris par un coup de fusil; le sommeil le gagnait.

Le lendemain, de très grand matin, Julien était à plusieurs lieues de

Paris, frappant à la porte du sévère janséniste. Il trouva, à son grand

étonnement, qu'il n'était point trop surpris de sa confidence.

--J'ai peut-être des reproches à me faire, se disait l'abbé plus

soucieux qu'irrité. J'avais cru deviner cet amour... Mon amitié pour

vous, petit malheureux, m'a empêché d'avertir le père...

--Que va-t-il faire? lui dit vivement Julien.

(Il aimait l'abbé en ce moment, et une scène lui eût été fort pénible.)

--Je vois trois partis, continua Julien: 1º M. de La Mole peut me faire

donner la mort, et il raconta la lettre de suicide qu'il avait laissée

au marquis. 2º Me faire tirer au blanc par le comte Norbert, qui me

demanderait un duel.

--Vous accepteriez? dit l'abbé furieux, et se levant.

--Vous ne me laissez pas achever. Certainement je ne tirerai jamais sur

le fils de mon bienfaiteur.

3º Il peut m'éloigner. S'il me dit: Allez à Edimbourg, à New York,

j'obéirai. Alors on peut cacher la position de Mlle de La Mole; mais je

ne souffrirai point qu'on supprime mon fils.

--Ce sera là, n'en doutez point, la première idée de cet homme

corrompu...

A Paris, Mathilde était au désespoir. Elle avait vu son père vers les

sept heures. Il lui avait montré la lettre de Julien, elle tremblait

qu'il n'eût trouvé noble de mettre fin à sa vie: Et sans ma permission?

se disait-elle avec une douleur qui était de la colère.

--S'il est mort, je mourrai, dit-elle à son père. C'est vous qui serez

cause de sa mort... Vous vous en réjouirez peut-être... Mais je le jure

à ses mânes, d'abord je prendrai le deuil, et serai publiquement _Mme

veuve Sorel_; j'enverrai mes billets de faire-part, comptez là-dessus...

Vous ne me trouverez ni pusillanime ni lâche.

Son amour allait jusqu'à la folie. A son tour, M. de La Mole fut

interdit.

Il commença à voir les événements avec quelque raison. Au déjeuner,

Mathilde ne parut point. Le marquis fut délivré d'un poids immense et

surtout flatté, quand il s'aperçut qu'elle n'avait rien dit à sa mère.

Vers les midi Julien arriva. On entendit le pas du cheval retentir dans

la cour. Julien descendit. Mathilde le fit appeler, et se jeta dans ses

bras presque à la vue de sa femme de chambre. Julien ne fut pas très

reconnaissant de ce transport, il sortait fort diplomate et fort

calculateur de sa longue conférence avec l'abbé Pirard. Son imagination

était éteinte par le calcul des possibles. Mathilde, les larmes aux

yeux, lui apprit qu'elle avait vu sa lettre de suicide.

--Mon père peut se raviser; faites-moi le plaisir de partir à l'instant

même pour Villequier. Remontez à cheval, sortez de l'hôtel avant qu'on

ne se lève de table.

Comme Julien ne quittait point l'air étonné et froid elle eut un accès

de larmes.

--Laisse-moi conduire nos affaires, s'écria-t-elle avec transport, et en

le serrant dans ses bras. Tu sais bien que ce n'est pas volontairement

que je me sépare de toi. Ecris sous le couvert de ma femme de chambre,

que l'adresse soit d'une main étrangère, moi je t'écrirai des volumes.

Adieu! fuis.

Ce dernier mot blessa Julien, il obéit cependant. Il est fatal,

pensait-il, que, même dans leurs meilleurs moments, ces gens-là trouvent

le secret de me choquer.

Mathilde résista avec fermeté à tous les projets prudents de son père.

Elle ne voulut jamais établir la négociation sur d'autres bases que

celles-ci: Elle serait Mme Sorel, et vivrait pauvrement avec son mari en

Suisse, ou chez son père à Paris. Elle repoussait bien loin la

proposition d'un accouchement clandestin.

--Alors commencerait pour moi la possibilité de la calomnie et du

déshonneur. Deux mois après le mariage, j'irai voyager avec mon mari, et

il nous sera facile de supposer que mon fils est né à une époque

convenable.

D'abord accueillie par des transports de colère, cette fermeté finit par

donner des doutes au marquis.

Dans un moment d'attendrissement:

--Tiens! dit-il à sa fille voilà une inscription de dix mille livres de

rente, envoie-la à ton Julien, et qu'il me mette bien vite dans

l'impossibilité de la reprendre.

Pour _obéir_ à Mathilde, dont il connaissait l'amour pour le

commandement Julien avait fait quarante lieues inutiles: il était à

Villequier, réglant les comptes des fermiers; ce bienfait du marquis fut

l'occasion de son retour. Il alla demander asile à l'abbé Pirard, qui,

pendant son absence, était devenu l'allié le plus utile de Mathilde.

Toutes les fois qu'il était interrogé par le marquis, il lui prouvait

que tout autre parti que le mariage public serait un crime aux yeux de

Dieu.

--Et par bonheur, ajoutait l'abbé, la sagesse du monde est ici d'accord

avec la religion. Pourrait-on compter un instant, avec le caractère

fougueux de Mlle de La Mole, sur le secret qu'elle ne se serait pas

imposé à elle-même? Si l'on n'admet pas la marche franche d'un mariage

public la société s'occupera beaucoup plus longtemps de cette

mésalliance étrange. Il faut tout dire en une fois, sans apparence ni

réalité du moindre mystère.

--Il est vrai, dit le marquis pensif. Dans ce système, parler de ce

mariage après trois jours, devient un rabâchage d'homme qui n'a pas

d'idées. Il faudrait profiter de quelque grande mesure anti-jacobine du

gouvernement et se glisser incognito à la suite.

Deux ou trois amis de M. de La Mole pensaient comme l'abbé Pirard. Le

grand obstacle, à leurs yeux, était le caractère décidé de Mathilde.

Mais après tant de beaux raisonnements, l'âme du marquis ne pouvait

s'accoutumer à renoncer à l'espoir du tabouret pour sa fille.

Sa mémoire et son imagination étaient nourries des roueries et des

faussetés de tous genres qui étaient encore possibles dans sa jeunesse.

Céder à la nécessité, avoir peur de la loi lui semblait chose absurde et

déshonorante pour un homme de son rang. Il payait cher maintenant ces

rêveries enchanteresses qu'il se permettait depuis dix ans sur l'avenir

de cette fille chérie.

Qui l'eût pu prévoir? se disait-il. Une fille d'un caractère si altier,

d'un génie si élevé, plus fière que moi du nom qu'elle porte! dont la

main m'était demandée d'avance par tout ce qu'il y a de plus illustre en

France!

Il faut renoncer à toute prudence. Ce siècle est fait pour tout

confondre! nous marchons vers le chaos.

CHAPITRE XXXIV

UN HOMME D'ESPRIT

Le préfet cheminant sur son cheval se disait: Pourquoi ne serais-je pas

ministre, président du conseil, duc? Voici comment je ferais la

guerre... Par ce moyen je jetterais les novateurs dans les fers...

LE GLOBE

Aucun argument ne vaut pour détruire l'empire de dix années de rêveries

agréables. Le marquis ne trouvait pas raisonnable de se fâcher, mais ne

pouvait se résoudre à pardonner. Si ce Julien pouvait mourir par

accident! se disait-il quelquefois. C'est ainsi que cette imagination

attristée trouvait quelque soulagement à poursuivre les chimères les

plus absurdes. Elles paralysaient l'influence des sages raisonnements de

l'abbé Pirard. Un mois se passa ainsi sans que le négociation fît un

pas.

Dans cette affaire de famille, comme dans celles de la politique, le

marquis avait des aperçus brillants dont il s'enthousiasmait pendant

trois jours. Alors, un plan de conduite ne lui plaisait pas parce qu'il

était étayé par de bons raisonnements; mais les raisonnements ne

trouvaient grâce à ses yeux qu'autant qu'ils appuyaient son plan favori.

Pendant trois jours, il travaillait avec toute l'ardeur et

l'enthousiasme d'un poète, à amener les choses à une certaine position;

le lendemain, il n'y songeait plus.

D'abord Julien fut déconcerté des lenteurs du marquis; mais, après

quelques semaines, il commença à deviner que M. de La Mole n'avait, dans

cette affaire, aucun plan arrêté.

Mme de La Mole et toute la maison croyaient que Julien voyageait en

province pour l'administration des terres, il était caché au presbytère

de l'abbé Pirard, et voyait Mathilde presque tous les jours; elle,

chaque matin, allait passer une heure avec son père, mais quelquefois

ils étaient des semaines entières sans parler de l'affaire qui occupait

toutes leurs pensées.

--Je ne veux pas savoir où est cet homme, lui dit un jour le marquis;

envoyez-lui cette lettre. Mathilde lut:

«Les terres de Languedoc rendent 20.600 fr. Je donne 10.600 fr. à ma

fille, et 10.000 fr. à M. Julien Sorel. Je donne les terres mêmes, bien

entendu. Dites au notaire de dresser deux actes de donation séparés, et

de me les apporter demain; après quoi, plus de relations entre nous. Ah!

Monsieur, devais-je m'attendre à tout ceci?

»_Le marquis de_ LA MOLE.»

--Je vous remercie beaucoup, dit Mathilde gaiement. Nous allons nous

fixer au château d'Aiguillon, entre Agen et Marmande. On dit que c'est

un pays aussi beau que l'Italie.

Cette donation surprit extrêmement Julien. Il n'était plus l'homme

sévère et froid que nous avons connu. La destinée de son fils absorbait

d'avance toutes ses pensées. Cette fortune imprévue et assez

considérable pour un homme si pauvre en fit un ambitieux. Il se voyait,

à sa femme ou à lui 36.000 livres de rente. Pour Mathilde, tous ses

sentiments étaient absorbés dans son adoration pour son mari, car c'est

ainsi que son orgueil appelait toujours Julien. Sa grande, son unique

ambition était de faire reconnaître son mariage. Elle passait sa vie à

s'exagérer la haute prudence qu'elle avait montrée en liant son sort à

celui d'un homme supérieur. Le mérite personnel était à la mode dans sa

tête.

L'absence presque continue, la multiplicité des affaires, le peu de

temps que l'on avait pour parler d'amour, vinrent compléter le bon effet

de la sage politique autrefois inventée par Julien.

Le rouge et le noir: chronique du XIXe siècle · 第 35 / 41 段