Quand, après une longue rêverie, il parvenait à reprendre son

raisonnement: Donc, se disait-il, j'obtiendrais un jour de bonheur,

après quoi recommenceraient ses rigueurs fondées, hélas! sur le peu de

pouvoir que j'ai de lui plaire et il ne me resterait plus aucune

ressource, je serais ruiné, perdu à jamais...

Quelle garantie peut-elle me donner avec son caractère? Hélas! mon peu

de mérite répond à tout. Je manquerai d'élégance dans mes manières, ma

façon de parler sera lourde et monotone. Grand Dieu! Pourquoi suis-je

moi?

CHAPITRE XXIX

L'ENNUI

Se sacrifier à ses passions, passe: mais à des passions qu'on n'a pas!

O triste dix-neuvième siècle!

GIRODET.

Après avoir lu sans plaisir d'abord les longues lettres de Julien, Mme

de Fervaques commençait à en être occupée; mais une chose la désolait:

quel dommage que M. Sorel ne soit pas décidément prêtre! On pourrait

l'admettre à une sorte d'intimité; avec cette croix et cet habit presque

bourgeois, on est exposé à des questions cruelles, et que répondre? Elle

n'achevait pas sa pensée: quelque amie maligne peut supposer et même

répandre que c'est un petit cousin subalterne, parent de mon père,

quelque marchand décoré par la garde nationale.

Jusqu'au moment où elle avait vu Julien, le plus grand plaisir de Mme de

Fervaques avait été d'écrire le mot maréchale à côté de son nom. Ensuite

une vanité de parvenue, maladive et qui s'offensait de tout, combattit

un commencement d'intérêt.

Il me serait si facile, se disait la maréchale, d'en faire un grand

vicaire dans quelque diocèse voisin de Paris! Mais M. Sorel tout court,

et encore petit secrétaire de M. de La Mole! c'est désolant.

Pour la première fois, cette âme qui craignait tant, était émue d'un

intérêt étranger à ses prétentions de rang et de supériorité sociale.

Son vieux portier remarqua que lorsqu'il apportait une lettre de ce beau

jeune homme qui avait l'air si triste, il était sûr de voir disparaître

l'air distrait et mécontent que la maréchale avait toujours soin de

prendre à l'arrivée d'un de ses gens.

L'ennui d'une façon de vivre toute ambitieuse d'effet sur le public,

sans qu'il y eût au fond du coeur jouissance réelle pour ce genre de

succès, était devenu si intolérable depuis qu'on pensait à Julien, que

pour que les femmes de chambre ne fussent pas maltraitées de toute une

journée, il suffisait que, pendant la soirée de la veille, on eût passé

une heure avec ce jeune homme singulier. Son crédit naissant résista à

des lettres anonymes, fort bien faites. En vain le petit Tanbeau fournit

à MM. de Luz, de Croisenois, de Caylus deux ou trois calomnies fort

adroites, et que ces messieurs prirent plaisir à répandre sans trop se

rendre compte de la vérité des accusations. La maréchale, dont l'esprit

n'était pas fait pour résister à ces moyens vulgaires, racontait ses

doutes à Mathilde, et toujours était consolée.

Un jour, après avoir demandé trois fois s'il y avait des lettres, Mme de

Fervaques se décida subitement à répondre à Julien. Ce fut une victoire

de l'ennui. A la seconde lettre, la maréchale fut presque arrêtée par

l'inconvenance d'écrire de sa main une adresse aussi vulgaire: _A M.

Sorel, chez M. le marquis de La Mole_.

--Il faut, dit-elle le soir à Julien d'un air fort sec, que vous

m'apportiez des enveloppes sur lesquelles il y aura votre adresse.

Me voilà constitué amant valet de chambre, pensa Julien, et il s'inclina

en prenant plaisir à se grimer comme Arsène, le vieux valet de chambre

du marquis.

Le même soir, il apporta des enveloppes, et le lendemain, de fort bonne

heure, il eut une troisième lettre: il en lut cinq ou six lignes au

commencement, et deux ou trois vers la fin. Elle avait quatre pages

d'une petite écriture fort serrée.

Peu à peu on prit la douce habitude d'écrire presque tous les jours.

Julien répondait par des copies fidèles des lettres russes, et tel est

l'avantage du style emphatique: Mme de Fervaques n'était point étonnée

du peu de rapport des réponses avec ses lettres.

Quelle n'eût pas été l'irritation de son orgueil, si le petit Tanbeau,

qui s'était constitué espion volontaire des démarches de Julien, eût pu

lui apprendre que toutes ses lettres non décachetées étaient jetées au

hasard dans le tiroir de Julien.

Un matin, le portier lui apportait dans la bibliothèque une lettre de la

maréchale, Mathilde rencontra cet homme, vit la lettre et l'adresse de

l'écriture de Julien. Elle entra dans la bibliothèque comme le portier

en sortait, la lettre était encore sur le bord de la table; Julien, fort

occupé à écrire, ne l'avait pas placée dans son tiroir.

--Voilà ce que je ne puis souffrir, s'écria Mathilde en s'emparant de la

lettre; vous m'oubliez tout à fait, moi qui suis votre épouse. Votre

conduite est affreuse, Monsieur.

A ces mots, son orgueil, étonné de l'effroyable inconvenance de sa

démarche, la suffoqua; elle fondit en larmes, et bientôt parut à Julien

hors d'état de respirer.

Surpris, confondu, Julien ne distinguait pas bien tout ce que cette

scène avait d'admirable et d'heureux pour lui. Il aida Mathilde à

s'asseoir; elle s'abandonnait presque dans ses bras.

Le premier instant où il s'aperçut de ce mouvement fut de joie extrême.

Le second fut une pensée pour Korasoff: je puis tout perdre par un seul

mot.

Ses bras se raidirent, tant l'effort imposé par la politique était

pénible. Je ne dois pas même me permettre de presser contre mon coeur ce

corps souple et charmant, ou elle me méprise et me maltraite. Quel

affreux caractère!

Et en maudissant le caractère de Mathilde, il l'en aimait cent fois

plus; il lui semblait avoir dans ses bras une reine.

L'impassible froideur de Julien redoubla le malheur d'orgueil qui

déchirait l'âme de Mlle de La Mole. Elle était loin d'avoir le

sang-froid nécessaire pour chercher à deviner dans ses yeux ce qu'il

sentait pour elle en cet instant. Elle ne put se résoudre à le regarder;

elle tremblait de rencontrer l'expression du mépris.

Assise sur le divan de la bibliothèque immobile et la tête tournée du

côté opposé à Julien, elle était en proie aux plus vives douleurs que

l'orgueil et l'amour puissent faire éprouver à une âme humaine. Dans

quelle atroce démarche elle venait de tomber!

Il m'était réservé, malheureuse que je suis! de voir repousser les

avances les plus indécentes! et repoussées par qui? ajoutait l'orgueil

fou de douleur, repoussées par un domestique de mon père.

--C'est ce que je ne souffrirai pas, dit-elle à haute voix.

Et, se levant avec fureur, elle ouvrit le tiroir de la table de Julien

placée à deux pas devant elle. Elle resta comme glacée d'horreur en y

voyant huit ou dix lettres non ouvertes, semblables en tout à celle que

le portier venait de monter. Sur toutes les adresses, elle reconnaissait

l'écriture de Julien, plus ou moins contrefaite.

--Ainsi, s'écria-t-elle hors d'elle-même, non seulement vous êtes bien

avec elle, mais encore vous la méprisez. Vous, un homme de rien,

mépriser Mme la maréchale de Fervaques!

Ah! pardon, mon ami, ajouta-t-elle en se jetant à ses genoux,

méprise-moi si tu veux, mais aime-moi, je ne puis plus vivre privée de

ton amour. Et elle tomba tout à fait évanouie.

La voilà donc, cette orgueilleuse, à mes pieds! se dit Julien.

CHAPITRE XXX

UNE LOGE AUX BOUFFES

As the blackest sky

Foretells the heaviest tempest.

_Don Juan_, C. I, st. 75.

Au milieu de tous ces grands mouvements, Julien était plus étonné

qu'heureux. Les injures de Mathilde lui montraient combien la politique

russe était sage. _Peu parler peu agir_, voilà mon unique moyen de

salut.

Il releva Mathilde, et sans mot dire la replaça sur le divan. Peu à peu

les larmes la gagnèrent.

Pour se donner une contenance, elle prit dans ses mains les lettres de

Mme de Fervaques; elle les décachetait lentement. Elle eut un mouvement

nerveux bien marqué, quand elle reconnut l'écriture de la maréchale.

Elle tournait sans les lire les feuilles de ces lettres; la plupart

avaient six pages.

--Répondez-moi, du moins, dit enfin Mathilde du ton de voix le plus

suppliant, mais sans oser regarder Julien. Vous savez bien que j'ai de

l'orgueil; c'est le malheur de ma position et même de mon caractère, je

l'avouerai; Mme de Fervaques m'a donc enlevé votre coeur... A-t-elle

fait pour vous tous les sacrifices où ce fatal amour m'a entraînée?

Un morne silence fut toute la réponse de Julien. De quel droit

pensait-il, me demande-t-elle une indiscrétion indigne d'un honnête

homme?

Mathilde essaya de lire les lettres; ses yeux remplis de larmes lui en

ôtaient la possibilité.

Depuis un mois elle était malheureuse, mais cette âme hautaine était

loin de s'avouer ses sentiments. Le hasard tout seul avait amené cette

explosion. Un instant la jalousie et l'amour l'avaient emporté sur

l'orgueil. Elle était placée sur le divan et fort près de Julien. Il

voyait ses cheveux et son cou d'albâtre, un moment il oublia tout ce

qu'il se devait; il passa le bras autour de sa taille, et la serra

presque contre sa poitrine.

Elle tourna la tête vers lui lentement: il fut étonné de l'extrême

douleur qui était dans ses yeux, c'était à ne pas reconnaître leur

physionomie habituelle.

Julien sentit ses forces l'abandonner, tant était mortellement pénible

l'acte de courage qu'il s'imposait.

Ces yeux n'exprimeront bientôt que le plus froid dédain, se dit Julien,

si je me laisse entraîner au bonheur de l'aimer. Cependant, d'une voix

éteinte et avec des paroles qu'elle avait à peine la force d'achever,

elle lui répétait, en ce moment l'assurance de tous ses regrets pour des

démarches que trop d'orgueil avait pu conseil.

--J'ai aussi de l'orgueil, lui dit Julien d'une voix à peine formée, et

ses traits peignaient le point extrême de l'abattement physique.

Mathilde se retourna vivement vers lui. Entendre sa voix était un

bonheur à l'espérance duquel elle avait presque renoncé. En ce moment

elle ne se souvenait de sa hauteur que pour la maudire, elle eût voulu

trouver des démarches insolites, incroyables, pour lui prouver jusqu'à

quel point elle l'adorait et se détestait elle-même.

--C'est probablement à cause de cet orgueil, continua Julien, que vous

m'avez distingué un instant; c'est certainement à cause de cette fermeté

courageuse et qui convient à un homme, que vous m'estimez en ce moment.

Je puis avoir de l'amour pour la maréchale...

Mathilde tressaillit; ses yeux prirent une expression étrange. Elle

allait entendre prononcer son arrêt. Ce mouvement n'échappa point à

Julien; il sentit faiblir son courage.

Ah! se disait-il en écoutant le son des vaines paroles que prononçait sa

bouche, comme il eût fait un bruit étranger; si je pouvais couvrir de

baisers ces joues si pâles, et que tu ne le sentisses pas!

--Je puis avoir de l'amour pour la maréchale, continuait-il... et sa

voix s'affaiblissait toujours; mais certainement, je n'ai de son intérêt

pour moi aucune preuve décisive...

Mathilde le regarda; il soutint ce regard, du moins il espéra que sa

physionomie ne l'avait pas trahi. Il se sentait pénétré d'amour jusque

dans les replis les plus intimes de son coeur. Jamais il ne l'avait

adorée à ce point, il était presque aussi fou que Mathilde. Si elle se

fût trouvé assez de sang-froid et de courage pour manoeuvrer, il fût

tombé à ses pieds, en abjurant toute vaine comédie. Il eut assez de

force pour pouvoir continuer à parler. Ah! Korasoff, s'écria-t-il

intérieurement, que n'êtes-vous ici! quel besoin j'aurais d'un mot pour

diriger ma conduite! Pendant ce temps sa voix disait:

--A défaut de tout autre sentiment la reconnaissance suffirait pour

m'attacher à la maréchale; elle m'a montré de l'indulgence, elle m'a

consolé quand on me méprisait... Je puis ne pas avoir une foi illimitée

en de certaines apparences extrêmement flatteuses sans doute, mais

peut-être aussi bien peu durables.

--Ah! grand Dieu! s'écria Mathilde.

--Eh bien! quelle garantie me donnerez-vous? reprit Julien avec un

accent vif et ferme, et qui semblait abandonner pour un instant les

formes prudentes de la diplomatie. Quelle garantie, quel dieu me

répondra que la position que vous semblez disposée à me rendre en cet

instant vivra plus de deux jours?

--L'excès de mon amour et de mon malheur si vous ne m'aimez plus, lui

dit-elle en lui prenant les mains et se tournant vers lui.

Le mouvement violent qu'elle venait de faire avait un peu déplacé sa

pèlerine; Julien apercevait ses épaules charmantes. Ses cheveux un peu

dérangés lui rappelèrent un souvenir délicieux...

Il allait céder. Un mot imprudent, se dit-il, et je fais recommencer

cette longue suite de journées passées dans le désespoir. Mme de Rênal

trouvait des raisons pour faire ce que son coeur lui dictait: cette

jeune fille du grand monde ne laisse son coeur s'émouvoir que

lorsqu'elle s'est prouvé par bonnes raisons qu'il doit être ému.

Il vit cette vérité en un clin d'oeil et, en un clin d'oeil aussi,

retrouva du courage.

Il retira ses mains que Mathilde pressait dans les siennes et, avec un

respect marqué, s'éloigna un peu d'elle. Un courage d'homme ne peut

aller plus loin. Il s'occupa ensuite à réunir toutes les lettres de Mme

de Fervaques qui étaient éparses sur le divan, et ce fut avec

l'apparence d'une politesse extrême et si cruelle en ce moment qu'il

ajouta:

--Mademoiselle de La Mole daignera me permettre de réfléchir sur tout

ceci.

Il s'éloigna rapidement et quitta la bibliothèque; elle l'entendit

refermer successivement toutes les portes.

Le monstre n'est point troublé, se dit-elle.

Mais que dis-je, monstre! il est sage, prudent, bon; c'est moi qui ai

plus de torts qu'on ne pourrait imaginer.

Cette manière de voir dura. Mathilde fut presque heureuse ce jour-là,

car elle fut toute à l'amour; on eût dit que jamais cette âme n'avait

été agitée par l'orgueil, et quel orgueil!

Elle tressaillit d'horreur quand, le soir au salon, un laquais annonça

Mme de Fervaques, la voix de cet homme lui parut sinistre. Elle ne put

soutenir la vue de la maréchale et s'éloigna bien vite. Julien, peu

enorgueilli de sa pénible victoire, avait craint ses propres regards, et

n'avait pas dîné à l'hôtel de La Mole.

Son amour et son bonheur augmentaient rapidement à mesure qu'il

s'éloignait du moment de la bataille; il en était déjà à se blâmer.

Comment ai-je pu lui résister! se disait-il, si elle allait ne plus

m'aimer! un moment peut changer cette âme altière, et il faut convenir

que je l'ai traitée d'une façon affreuse.

Le soir, il sentit bien qu'il fallait absolument paraître aux Bouffes,

dans la loge de Mme de Fervaques. Elle l'avait expressément invité:

Mathilde ne manquerait pas de savoir sa présence ou son absence impolie.

Malgré l'évidence de ce raisonnement, il n'eut pas la force, au

commencement de la soirée, de se plonger dans la société. En parlant, il

allait perdre la moitié de son bonheur.

Dix heures sonnèrent: il fallut absolument se montrer.

Par bonheur, il trouva la loge de la maréchale remplie de femmes et fut

relégué près de la porte, et tout à fait caché par les chapeaux. Cette

position lui sauva un ridicule; les accents divins du désespoir de

Caroline dans le _Matrimonio segreto_ le firent fondre en larmes. Mme de

Fervaques vit ces larmes, elles faisaient un tel contraste avec la mâle

fermeté de sa physionomie habituelle, que cette âme de grande dame, dès

longtemps saturée de tout ce que la fierté de parvenue a de plus

corrodant, en fut touchée. Le peu qui restait chez elle d'un coeur de

femme la porta à parler. Elle voulut jouir du son de sa voix en ce

moment.

--Avez-vous vu les dames de La Mole, lui dit-elle, elles sont aux

troisièmes. A l'instant, Julien se pencha dans la salle en s'appuyant

assez impoliment sur le devant de la loge: il vit Mathilde; ses yeux

étaient brillants de larmes.

Et cependant ce n'est pas leur jour d'opéra, pensa Julien, quel

empressement!

Mathilde avait décidé sa mère à venir aux Bouffes, malgré l'inconvenance

du rang de la loge qu'une complaisante de la maison s'était empressée de

leur offrir. Elle voulait voir si Julien passerait cette soirée avec la

maréchale.

CHAPITRE XXXI

LUI FAIRE PEUR

Voilà donc le beau miracle de votre civilisation! De l'amour vous avez

fait une affaire ordinaire.

BARNAVE.

Julien courut dans la loge de Mme de La Mole. Ses regards rencontrèrent

d'abord les yeux en larmes de Mathilde; elle pleurait sans nulle

retenue, il n'y avait là que des personnages subalternes, l'amie qui

avait prêté la loge et des hommes de sa connaissance. Mathilde posa sa

main sur celle de Julien; elle avait comme oublié toute crainte de sa

mère. Presque étouffée par ses larmes, elle ne lui dit que ce seul mot:

--Des garanties!

Au moins, que je ne lui parle pas, se disait Julien fort ému lui-même,

et se cachant tant bien que mal les yeux avec la main, sous prétexte du

lustre qui éblouit le troisième rang de loges. Si je parle, elle ne peut

plus douter de l'excès de mon émotion, le son de ma voix me trahira,

tout peut être perdu encore.

Ses combats étaient bien plus pénibles que le matin, son âme avait eu le

temps de s'émouvoir. Il craignait de voir Mathilde se piquer de vanité.

Ivre d'amour et de volupté, il prit sur lui de ne pas lui parler.

C'est, selon moi, l'un des plus beaux traits de son caractère, un être

capable d'un tel effort sur lui-même peut aller loin, _si fata sinant_.

Mlle de La Mole insista pour ramener Julien à l'hôtel. Heureusement il

pleuvait beaucoup. Mais la marquise le fit placer vis-à-vis d'elle, lui

parla constamment et empêcha qu'il ne pût dire un mot à sa fille. On eût

pensé que la marquise soignait le bonheur de Julien; ne craignant plus

de tout perdre par l'excès de son émotion, il s'y livrait avec folie.

Oserai-je dire qu'en rentrant dans sa chambre, Julien se jeta à genoux

et couvrit de baisers les lettres d'amour données par le prince

Korasoff?

O grand homme! que ne te dois-je pas? s'écria-t-il dans sa folie.

Peu à peu quelque sang-froid lui revint. Il se compara à un général qui

vient de gagner à demi une grande bataille. L'avantage est certain,

immense, se dit-il; mais que se passera-t-il demain? Un instant peut

tout perdre.

Il ouvrit d'un mouvement passionné les _Mémoires_ dictés à Sainte-Hélène

par Napoléon, et pendant deux longues heures se força à les lire, ses

yeux seuls lisaient n'importe, il s'y forçait. Pendant cette singulière

lecture sa tête et son coeur montés au niveau de tout ce qu'il y à de

plus grand, travaillaient à son insu. Ce coeur est bien différent de

celui de Mme de Rênal, se disait-il, mais il n'allait pas plus loin.

LUI FAIRE PEUR s'écria-t-il tout à coup en jetant le livre au loin.

L'ennemi ne m'obéira qu'autant que je lui ferai peur, alors il n'osera

me mépriser.

Il se promenait dans sa petite chambre ivre de joie. A la vérité, ce

bonheur était plus d'orgueil que d'amour.

Lui faire peur! se répétait-il fièrement, et il avait raison d'être

fier. Même dans ses moments les plus heureux, Mme de Rênal doutait

toujours que mon amour fût égal au sien. Ici, c'est un démon que je

subjugue, donc il faut subjuguer.

Il savait bien que le lendemain dès huit heures du matin, Mathilde

serait à la bibliothèque; il n'y parut qu'à neuf heures, brûlant

d'amour, mais sa tête dominait son coeur. Une seule minute peut-être ne

se passa pas sans qu'il ne se répétât: la tenir toujours occupée de ce

grand doute, m'aime-t-il? Sa brillante position, les flatteries de tout

ce qui lui parle la portent un peu trop à se rassurer.

Il la trouva pâle, calme, assise sur le divan, mais hors d'état

apparemment de faire un seul mouvement. Elle lui tendit la main:

--Ami, je t'ai offensé, il est vrai; tu peux être fâché contre moi.

Julien ne s'attendait pas à ce ton si simple. Il fut sur le point de se

trahir.

--Vous voulez des garanties, mon ami, ajouta-t-elle après un silence

qu'elle avait espéré voir rompre; il est juste. Enlevez-moi, partons

pour Londres... Je serai perdue à jamais, déshonorée...

Elle eut le courage de retirer sa main à Julien pour s'en couvrir les

yeux. Tous les sentiments de retenue et de vertu féminine étaient

rentrés dans cette âme...

--Eh bien! déshonorez-moi, dit-elle enfin avec un soupir; c'est une

garantie.

Hier j'ai été heureux, parce que j'ai eu le courage d'être sévère avec

moi-même, pensa Julien. Après un petit moment de silence, il eut assez

d'empire sur son coeur pour dire d'un ton glacial:

--Une fois en route pour Londres, une fois déshonorée, pour me servir de

vos expressions, qui me répond que vous m'aimerez? que ma présence dans

la chaise de poste ne vous semblera point importune? Je ne suis pas un

monstre, vous avoir perdue dans l'opinion ne sera pour moi qu'un malheur

de plus. Ce n'est pas votre position avec le monde qui fait obstacle,

c'est par malheur votre caractère. Pouvez-vous vous répondre à vous-même

que vous m'aimerez huit jours?

Ah! qu'elle m'aime huit jours, huit jours seulement, se disait tout bas

Julien, et j'en mourrai de bonheur. Que m'importe l'avenir, que

m'importe la vie? et ce bonheur divin peut commencer en cet instant si

je veux, il ne dépend que de moi!

Mathilde le vit pensif.

--Je suis donc tout à fait indigne de vous, dit-elle en lui prenant la

main.

Julien l'embrassa, mais à l'instant la main de fer du devoir saisit son

coeur. Si elle voit combien je l'adore, je la perds. Et, avant de

quitter ses bras, il avait repris toute la dignité qui convient à un

homme.

Ce jour-là et les suivants, il sut cacher l'excès de sa félicité; il y

eut des moments où il se refusait jusqu'au plaisir de la serrer dans ses

bras.

Dans d'autres instants, le délire du bonheur l'emportait sur tous les

conseils de la prudence.

C'était auprès d'un berceau de chèvrefeuilles disposé pour cacher

l'échelle, dans le jardin, qu'il avait coutume d'aller se placer pour

regarder de loin la persienne de Mathilde, et pleurer son inconstance.

Un fort grand chêne était tout près, et le tronc de cet arbre

l'empêchait d'être vu des indiscrets.

Passant avec Mathilde dans ce même lieu qui lui rappelait si vivement

l'excès de son malheur, le contraste du désespoir passé et de la

félicité présente fut trop fort pour son caractère; des larmes

inondèrent ses yeux, et, portant à ses lèvres la main de son amie:

--Ici, je vivais en pensant à vous; ici, je regardais cette persienne,

j'attendais des heures entières le moment fortuné où je verrais cette

main l'ouvrir...

Sa faiblesse fut complète. Il lui peignit, avec ces couleurs vraies

qu'on n'invente point, l'excès de son désespoir d'alors. De courtes

interjections témoignaient de son bonheur actuel qui avait fait cesser

cette peine atroce...

Que fais-je, grand Dieu! se dit Julien revenant à lui tout à coup. Je me

perds.

Dans l'excès de son alarme, il crut déjà voir moins d'amour dans les

yeux de Mlle de La Mole. C'était une illusion, mais la figure de Julien

changea rapidement et se couvrit d'une pâleur mortelle. Ses yeux

s'éteignirent un instant, et l'expression d'une hauteur non exempte de

méchanceté succéda bientôt à celle de l'amour le plus vrai et le plus

abandonné.

--Qu'avez-vous donc mon ami? lui dit Mathilde avec tendresse et

inquiétude.

--Je mens, dit Julien avec humeur, et je mens à vous. Je me le reproche,

et cependant Dieu sait que je vous estime assez pour ne pas mentir. Vous

m'aimez, vous m'êtes dévouée, et je n'ai pas besoin de faire des phrases

pour vous plaire.

--Grand Dieu! ce sont des phrases que tout ce que vous me dites de

ravissant depuis dix minutes?

--Et je me les reproche vivement, chère amie. Je les ai composées

autrefois pour une femme qui m'aimait et m'ennuyait... C'est le défaut

de mon caractère, je me dénonce moi-même à vous, pardonnez-moi.

Des larmes amères inondaient les joues de Mathilde.

--Dès que par quelque nuance qui m'a choqué, j'ai un moment de rêverie

forcée, continuait Julien, mon exécrable mémoire, que je maudis en ce

moment, m'offre une ressource et j'en abuse.

--Je viens donc de tomber à mon insu dans quelque action qui vous aura

déplu, dit Mathilde avec une naïveté charmante.

--Un jour, je m'en souviens, passant près de ces chèvrefeuilles, vous

avez cueilli une fleur, M. de Luz vous l'a prise, et vous la lui avez

laissée. J'étais à deux pas.

--M. de Luz? c'est impossible, reprit Mathilde, avec la hauteur qui lui

était si naturelle: je n'ai point ces façons.

--J'en suis sûr, répliqua vivement Julien.

--Eh bien! il est vrai, mon ami, dit Mathilde en baissant les yeux

tristement.

Le rouge et le noir: chronique du XIXe siècle · 第 34 / 41 段