Elle s'attendait à des importunités, à des airs de malheur de la part de

Julien; elle préparait ses réponses: car sans doute, au sortir du dîner,

il essaierait de lui adresser quelques mots. Loin de là, il resta ferme

au salon, ses regards ne se tournèrent pas même vers le jardin. Dieu

sait avec quelle peine! Il vaut mieux avoir tout de suite cette

explication, se dit Mlle de La Mole; elle alla seule au jardin, Julien

n'y parut pas. Mathilde vint se promener près des portes-fenêtres du

salon; elle le vit fort occupé à décrire à Mme de Fervaques les vieux

châteaux en ruine qui couronnent les coteaux des bords du Rhin et leur

donnent tant de physionomie. Il commençait à ne pas mal se tirer de la

phrase sentimentale et pittoresque qu'on appelle _esprit_ dans certains

salons.

Le prince Korasoff eût été bien fier, s'il se fût trouvé à Paris: cette

soirée était exactement ce qu'il avait prédit.

Il eût approuvé la conduite que tint Julien les jours suivants.

Une intrigue parmi les membres du gouvernement occulte allait disposer

de quelques cordons bleus; Mme la maréchale de Fervaques exigeait que

son grand oncle fût chevalier de l'ordre. Le marquis de La Mole avait la

même prétention pour son beau-père; ils réunirent leurs efforts, et la

maréchale vint presque tous les jours à l'hôtel de La Mole. Ce fut

d'elle que Julien apprit que le marquis allait être ministre: il offrait

à la _Camarilla_ un plan fort ingénieux pour anéantir la Charte, sans

commotion, en trois ans.

Julien pouvait espérer un évêché, si M. de La Mole arrivait au

ministère; mais, à ses yeux, tous ces grands intérêts s'étaient comme

recouverts d'un voile. Son imagination ne les apercevait plus que

vaguement et pour ainsi dire dans le lointain. L'affreux malheur qui en

faisait un maniaque lui montrait tous les intérêts de la vie dans sa

manière d'être avec Mlle de La Mole. Il calculait qu'après cinq ou six

ans de soins, il parviendrait à s'en faire aimer de nouveau.

Cette tête si froide était, comme on voit, tombée à l'état de déraison

complet. De toutes les qualités qui l'avaient distingué autrefois il ne

lui restait qu'un peu de fermeté. Matériellement fidèle au plan de

conduite dicté par le prince Korasoff, chaque soir il se plaçait assez

près du fauteuil de Mme de Fervaques, mais il lui était impossible de

trouver un mot à dire.

L'effort qu'il s'imposait pour paraître guéri aux yeux de Mathilde

absorbait toutes les forces de son âme, il restait auprès de la

maréchale comme un être à peine animé; ses yeux même, ainsi que dans

l'extrême souffrance physique, avaient perdu tout leur feu.

Comme la manière de voir de Mme de La Mole n'était jamais qu'une

contre-épreuve des opinions de ce mari qui pouvait la faire duchesse,

depuis quelques jours elle portait aux nues le mérite de Julien.

CHAPITRE XXVI

L'AMOUR MORAL

There also was of course in Adeline

That calm patrician polish in the address,

Which ne'er can pass the equinoctial line

Of any thing which Nature would express:

Just as a Mandarin finds nothing fine,

At least his manner suffers not to guess

That any thing he views can greatly please.

_Don Juan_. C. XIII, stanza 84.

Il y a un peu de folie dans la manière de voir de toute cette famille,

pensait la maréchale; ils sont engoués de leur jeune abbé, qui ne sait

qu'écouter, avec d'assez beaux yeux, il est vrai.

Julien, de son côté, trouvait dans les façons de la maréchale un exemple

à peu près parfait de ce _calme patricien_ qui respire une politesse

exacte et encore plus l'impossibilité d'aucune vive émotion. L'imprévu

dans les mouvements, le manque d'empire sur soi-même, eût scandalisé Mme

de Fervaques presque autant que l'absence de majesté envers les

inférieurs. Le moindre signe de sensibilité eût été à ses yeux comme une

sorte d'_ivresse morale_ dont il faut rougir, et qui nuit fort à ce

qu'une personne d'un rang élevé se doit à soi-même. Son grand bonheur

était de parler de la dernière chasse du roi, son livre favori les

_Mémoires du duc de Saint-Simon_, surtout pour la partie généalogique.

Julien savait la place qui, d'après la disposition des lumières,

convenait au genre de beauté de Mme de Fervaques. Il s'y trouvait

d'avance, mais avait grand soin de tourner sa chaise de façon à ne pas

apercevoir Mathilde. Étonnée de cette constance à se cacher d'elle un

jour elle quitta le canapé bleu et vint travailler auprès d'une petite

table voisine du fauteuil de la maréchale. Julien la voyait d'assez près

par-dessous le chapeau de Mme de Fervaques. Ces yeux, qui disposaient de

son sort, l'effrayèrent d'abord, aperçus de si près, ensuite le jetèrent

violemment hors de son apathie habituelle, il parla et fort bien.

Il adressait la parole à la maréchale, mais son but unique était d'agir

sur l'âme de Mathilde. Il s'anima de telle sorte que Mme de Fervaques

arriva à ne plus comprendre ce qu'il disait.

C'était un premier mérite. Si Julien eût eu l'idée de le compléter par

quelques phrases de mysticité allemande, de haute religiosité et de

jésuitisme, la maréchale l'eût rangé d'emblée parmi les hommes

supérieurs appelés à régénérer le siècle.

Puisqu'il est d'assez mauvais goût, se disait Mlle de La Mole, pour

parler aussi longtemps et avec tant de feu à Mme de Fervaques, je ne

l'écouterai plus. Pendant toute la fin de cette soirée, elle tint

parole, quoique avec peine.

A minuit, lorsqu'elle prit le bougeoir de sa mère pour l'accompagner à

sa chambre, Mme de La Mole s'arrêta sur l'escalier pour faire un éloge

complet de Julien. Mathilde acheva de prendre de l'humeur, elle ne

pouvait trouver le sommeil Une idée la calma: ce que je méprise peut

encore faire un homme de grand mérite aux yeux de la maréchale.

Pour Julien, il avait agi, il était moins malheureux; ses yeux tombèrent

par hasard sur le portefeuille en cuir de Russie, où le prince Korasoff

avait enfermé les cinquante-trois lettres d'amour dont il lui avait fait

cadeau. Julien vit en note, au bas de la première lettre: _On envoie le

nº 1 huit jours après la première vue_.

Je suis en retard! s'écria Julien, car il y a bien longtemps que je vois

Mme de Fervaques. Il se mit aussitôt à transcrire cette première lettre

d'amour c'était une homélie remplie de phrases sur la vertu et ennuyeuse

à périr; Julien eut le bonheur de s'endormir à la seconde page.

Quelques heures après, le grand soleil le surprit appuyé sur sa table.

Un des moments les plus pénibles de sa vie était celui où, chaque matin,

en s'éveillant, il s'apprenait son malheur. Ce jour-là, il acheva la

copie de sa lettre presque en riant. Est-il possible, se disait-il,

qu'il se soit trouvé un jeune homme pour écrire ainsi! Il compta

plusieurs phrases de neuf lignes. Au bas de l'original, il aperçut une

note au crayon:

_On porte ces lettres soi-même: à cheval, cravate notre, redingote

bleue. On remet la lettre au portier d'un air contrit; profonde

mélancolie dans le regard. Si l'on aperçoit quelque femme de chambre,

essuyer ses yeux furtivement. Adresser la parole à la femme de chambre._

Tout cela fut exécuté fidèlement.

Ce que je fais est bien hardi, pensa Julien en sortant de l'hôtel de

Fervaques, mais tant pis pour Korasoff. Oser écrire à une vertu si

célèbre! Je vais en être traité avec le dernier mépris, et rien ne

m'amusera davantage. C'est, au fond, la seule comédie à laquelle je

puisse être sensible. Oui couvrir de ridicule cet être si odieux, que

j'appelle moi, m'amusera. Si je m'en croyais, je commettrais quelque

crime pour me distraire.

Depuis un mois, le plus beau moment de la vie de Julien était celui où

il remettait son cheval à l'écurie. Korasoff avait expressément défendu

de regarder, sous quelque prétexte que ce fût, la maîtresse qui l'avait

quitté. Mais le pas de ce cheval qu'elle connaissait si bien, la manière

avec laquelle Julien frappait de sa cravache à la porte de l'écurie pour

appeler un homme attiraient quelquefois Mathilde derrière le rideau de

sa fenêtre. La mousseline était si légère que Julien voyait au travers.

En regardant d'une certaine façon sous le bord de son chapeau, il

apercevait la taille de Mathilde sans voir ses yeux. Par conséquent, se

disait-il, elle ne peut voir les miens, et ce n'est point là la

regarder.

Le soir, Mme de Fervaques fut pour lui exactement comme si elle n'eût

pas reçu la dissertation philosophique, mystique et religieuse que, le

matin, il avait remise à son portier avec tant de mélancolie. La veille,

le hasard avait révélé à Julien le moyen d'être éloquent; il s'arrangea

de façon à voir les yeux de Mathilde. Elle, de son côté, un instant

après l'arrivée de la maréchale, quitta le canapé bleu: c'était déserter

sa société habituelle. M. de Croisenois parut consterné de ce nouveau

caprice; sa douleur évidente ôta à Julien ce que son malheur avait de

plus atroce.

Cet imprévu dans sa vie le fit parler comme un ange; et comme

l'amour-propre se glisse même dans les cours qui servent de temple à la

vertu la plus auguste Mme de La Mole a raison, se dit la maréchale en

remontant en voiture, ce jeune prêtre a de la distinction. Il faut que,

les premiers jours, ma présence l'ait intimidé. Dans le fait, tout ce

que l'on rencontre dans cette maison est bien léger; je n'y vois que des

vertus aidées par la vieillesse, et qui avaient grand besoin des glaces

de l'âge. Ce jeune homme aura su voir la différence, il écrit bien mais

je crains fort que cette demande de l'éclairer de mes conseils, qu'il me

fait dans sa lettre, ne soit au fond qu'un sentiment qui s'ignore

soi-même.

Toutefois, que de conversions ont ainsi commencé! Ce qui me fait bien

augurer de celle-ci, c'est la différence de son style avec celui des

jeunes gens dont j'ai eu l'occasion de voir les lettres. Il est

impossible de ne pas reconnaître de l'onction, un sérieux profond et

beaucoup de conviction dans la prose de ce jeune lévite, il aura la

doute vertu de Massillon.

CHAPITRE XXVII

LES PLUS BELLES PLACES DE L'ÉGLISE

Des services! des talents! du mérite! bah! soyez d'une coterie.

TÉLÉMAQUE.

Ainsi l'idée d'évêché était pour la première fois mêlée avec celle de

Julien dans la tête d'une femme qui, tôt ou tard, devait distribuer les

plus belles places de l'Église de France. Cet avantage n'eût guère

touché Julien; en cet instant, sa pensée ne s'élevait à rien d'étranger

à son malheur actuel: tout le redoublait, par exemple, la vue de sa

chambre lui était devenue insupportable. Le soir, quand il rentrait avec

sa bougie, chaque meuble, chaque petit ornement lui semblait prendre une

voix pour lui annoncer aigrement quelque nouveau détail de son malheur.

Ce jour-là, j'ai un travail forcé, se dit-il en rentrant et avec une

vivacité que, depuis longtemps, il ne connaissait plus: espérons que la

seconde lettre sera aussi ennuyeuse que la première.

Elle l'était davantage. Ce qu'il copiait lui semblait si absurde, qu'il

en vint à transcrire ligne par ligne, sans songer au sens.

C'est encore plus emphatique, se disait-il, que les pièces officielles

du traité de Münster, que mon professeur de diplomatie me faisait copier

à Londres.

Il se souvint seulement alors des lettres de Mme de Fervaques dont il

avait oublié de rendre les originaux au grave Espagnol don Diego Bustos.

Il les chercha; elles étaient réellement presque aussi amphigouriques

que celles du jeune seigneur russe. Le vague était complet. Cela voulait

tout dire et ne rien dire. C'est la harpe éolienne du style, pensa

Julien. Au milieu des plus hautes pensées sur le néant, sur la mort, sur

l'infini, etc., je ne vois de réel qu'une peur abominable du ridicule.

Le monologue que nous venons d'abréger fut répété pendant quinze jours

de suite. S'endormir en transcrivant une sorte de commentaire de

l'Apocalypse, le lendemain aller porter une lettre d'un air

mélancolique, remettre le cheval à l'écurie avec l'espérance

d'apercevoir la robe de Mathilde, travailler, le soir paraître à l'Opéra

quand Mme de Fervaques ne venait pas à l'hôtel de La Mole, tels étaient

les événements monotones de la vie de Julien. Elle avait plus d'intérêt

quand Mme de Fervaques venait chez la marquise; alors il pouvait

entrevoir les yeux de Mathilde sous une aile du chapeau de la maréchale,

et il était éloquent. Ses phrases pittoresques et sentimentales

commençaient à prendre une tournure plus frappante à la fois et plus

élégante.

Il sentait bien que ce qu'il disait était absurde aux yeux de Mathilde,

mais il voulait la frapper par l'élégance de la diction. Plus ce que je

dis est faux, plus je dois lui plaire, pensait Julien, et alors, avec

une hardiesse abominable, il exagérait certains aspects de la nature. Il

s'aperçut bien vite que, pour ne pas paraître vulgaire aux yeux de la

maréchale il fallait surtout se bien garder des idées simples et

raisonnables. Il continuait ainsi, ou abrégeait ses amplifications

suivant qu'il voyait le succès ou l'indifférence dans les yeux des deux

grandes dames auxquelles il fallait plaire.

Au total, sa vie était moins affreuse que lorsque ses journées se

passaient dans l'inaction.

Mais, se disait-il un soir, me voici transcrivant la quinzième de ces

abominables dissertations; les quatorze premières ont été fidèlement

remises au suisse de la maréchale. Je vais avoir l'honneur de remplir

toutes les cases de son bureau. Et cependant elle me traite exactement

comme si je n'écrivais pas! Quelle peut être la fin de tout ceci? Ma

constance l'ennuierait-elle autant que moi? Il faut convenir que ce

Russe, ami de Korasoff et amoureux de la belle quakeresse de Richemond,

fut en son temps un homme terrible; on n'est pas plus assommant.

Comme tous les êtres médiocres que le hasard met en présence des

manoeuvres d'un grand général, Julien ne comprenait rien à l'attaque

exécutée par le jeune Russe sur le coeur de la sévère Anglaise. Les

quarante premières lettres n'étaient destinées qu'à se faire pardonner

la hardiesse d'écrire. Il fallait faire contracter à cette douce

personne, qui peut-être s'ennuyait infiniment, l'habitude de recevoir

des lettres peut-être un peu moins insipides que sa vie de tous les

jours.

Un matin, on remit une lettre à Julien; il reconnut les armes de Mme de

Fervaques, et brisa le cachet avec un empressement qui lui eût semblé

bien impossible quelques jours auparavant: ce n'était qu'une invitation

à dîner.

Il courut aux instructions du prince Korasoff. Malheureusement, le jeune

Russe avait voulu être léger comme Dorat, là où il eût fallu être simple

et intelligible; Julien ne put deviner la position morale qu'il devait

occuper au dîner de la maréchale.

Le salon était de la plus haute magnificence, doré comme la galerie de

Diane aux Tuileries, avec des tableaux à l'huile au lambris. Il y avait

des taches claires dans ces tableaux. Julien apprit plus tard que les

sujets avaient semblé peu décents à la maîtresse du logis, qui avait

fait corriger les tableaux. _Siècle moral!_ pensa-t-il.

Dans ce salon, il remarqua trois des personnages qui avaient assisté à

la rédaction de la note secrète. L'un d'eux, Mgr l'évoque de ***, oncle

de la maréchale, avait la feuille des bénéfices et, disait-on, ne savait

rien refuser à sa nièce. Quel pas immense j'ai fait se dit Julien en

souriant avec mélancolie, et combien il m'est indifférent! Me voici

dînant avec le fameux évêque de ***.

Le dîner fut médiocre et la conversation impatientante. C'est la table

d'un mauvais livre, pensait Julien. Tous les plus grands sujets des

pensées des hommes y sont fièrement abordés. Écoute-t-on trois minutes,

on se demande ce qui l'emporte, de l'emphase du parleur ou de son

abominable ignorance.

Le lecteur a sans doute oublié ce petit homme de lettres, nommé Tanbeau,

neveu de l'académicien et futur professeur, qui, par ses basses

calomnies, semblait chargé d'empoisonner le salon de l'hôtel de La Mole.

Ce fut par ce petit homme que Julien eut la première idée qu'il se

pourrait bien que Mme de Fervaques, tout en ne répondant pas à ses

lettres, vit avec indulgence le sentiment qui les dictait. L'âme noire

de M. Tanbeau était déchirée en pensant aux succès de Julien, mais comme

d'un autre côté, un homme de mérite, pas plus qu'un sot ne peut être en

deux endroits à la fois, si Sorel devient l'amant de la sublime

maréchale se disait le futur professeur, elle le placera dans l'Église

de quelque manière avantageuse, et j'en serai délivré à l'hôtel de La

Mole.

M. l'abbé Pirard adressa aussi à Julien de longs sermons sur ses succès

à l'hôtel de Fervaques. Il y avait _jalousie de secte_ entre l'austère

janséniste et le salon jésuitique, régénérateur et monarchique de la

vertueuse maréchale.

CHAPITRE XXVIII

MANON LESCAUT

Or, une fois qu'il fut bien convaincu de la sottise et ânerie du prieur,

il réussissait assez ordinairement en appelant noir ce qui était blanc,

et blanc ce qui était noir.

LICHTENBERG.

Les instructions russes prescrivaient impérieusement de ne jamais

contredire de vive voix la personne à qui on écrivait. On ne devait

s'écarter sous aucun prétexte, du rôle de l'admiration la plus

extatique; les lettres partaient toujours de cette supposition.

Un soir, à l'Opéra, dans la loge de Mme de Fervaques Julien portait aux

nues le ballet de _Manon Lescaut_. Sa seule raison pour parler ainsi,

c'est qu'il le trouvait insignifiant.

La maréchale dit que ce ballet était bien inférieur au roman de l'abbé

Prévost.

Comment! pensa Julien étonné et amusé, une personne d'une si haute vertu

vanter un roman! Mme de Fervaques faisait profession, deux ou trois fois

la semaine, du mépris le plus complet pour les écrivains qui, au moyen

de ces plats ouvrages, cherchent à corrompre une jeunesse qui n'est,

hélas! que trop disposée aux erreurs des sens.

Dans ce genre immoral et dangereux, _Manon Lescaut_ continua la

maréchale, occupe, dit-on, un des premiers rangs. Les faiblesses et les

angoisses méritées d'un coeur bien criminel y sont, dit-on, dépeintes

avec une vérité qui a de la profondeur, ce qui n'empêche pas votre

Bonaparte de prononcer à Sainte-Hélène que c'est un roman écrit pour des

laquais.

Ce mot rendit toute son activité à l'âme de Julien. On a voulu me perdre

auprès de la maréchale; on lui a dit mon enthousiasme pour Napoléon. Ce

fait l'a assez piquée pour qu'elle cède à la tentation de me le faire

sentir. Cette découverte l'amusa toute la soirée, et le rendit amusant.

Comme il prenait congé de la maréchale sous le vestibule de l'Opéra:

--Souvenez-vous, monsieur, lui dit-elle, qu'il ne faut pas aimer

Bonaparte quand on m'aime; on peut tout au plus l'accepter comme une

nécessité imposée par la Providence. Du reste, cet homme n'avait pas

l'âme assez flexible pour sentir les chefs-d'oeuvre des arts.

_Quand on m'aime!_ se répétait Julien, cela ne veut rien dire, ou veut

tout dire. Voilà des secrets de langage qui manquent à nos pauvres

provinciaux. Et il songea beaucoup à Mme de Rênal, en copiant une lettre

immense destinée à la maréchale.

--Comment se fait-il, lui dit-elle le lendemain d'un air d'indifférence

qu'il trouva mal joué, que vous me parliez de _Londres_ et de

_Richemond_ dans une lettre que vous avez écrite hier soir, à ce qu'il

semble, au sortir de l'Opéra?

Julien fut très embarrassé, il avait copié ligne par ligne, sans songer

à ce qu'il écrivait, et apparemment avait oublié de substituer aux mots

_Londres_ et _Richemond_, qui se trouvaient dans l'original, ceux de

_Paris_ et _Saint-Cloud_. Il commença deux ou trois phrases, mais sans

possibilité de les achever il se sentait sur le point de céder au rire

fou. Enfin en cherchant ses mots il parvint à cette idée: Exalté par la

discussion des plus sublimes, des plus grands intérêts de l'âme humaine,

la mienne, en vous écrivant, a pu avoir une distraction.

Je produis une impression se dit-il donc je puis m'épargner l'ennui du

reste de la soirée. Il sortit en courant de l'hôtel de Fervaques. Le

soir, en revoyant l'original de la lettre par lui copiée la veille, il

arriva bien vite à l'endroit fatal où le jeune Russe parlait de Londres

et de Richemond. Julien fut bien étonné de trouver cette lettre presque

tendre.

C'était le contraste de l'apparente légèreté de ses propos, avec la

profondeur sublime et presque apocalyptique de ses lettres qui l'avait

fait distinguer. La longueur des phrases plaisait surtout à la

maréchale; ce n'est pas là ce style sautillant mis à la mode par

Voltaire, cet homme immoral! Quoique notre héros fît tout au monde pour

bannir toute espèce de bon sens de sa conversation, elle avait encore

une couleur antimonarchique et impie qui n'échappait pas à Mme de

Fervaques. Environnée de personnages éminemment moraux, mais qui souvent

n'avaient pas une idée par soirée cette dame était profondément frappée

de tout ce qui ressemblait à une nouveauté, mais en même temps, elle

croyait se devoir à elle-même d'en être offensée. Elle appelait ce

défaut, _garder l'empreinte de la légèreté du siècle_...

Mais de tels salons ne sont bons à voir que quand on sollicite. Tout

l'ennui de cette vie sans intérêt que menait Julien est sans doute

partagé par le lecteur. Ce sont là les landes de notre voyage.

Pendant tout le temps usurpé dans la vie de Julien par l'épisode

Fervaques, Mlle de La Mole avait besoin de prendre sur elle pour ne pas

songer à lui. Son âme était en proie à de violents combats: quelquefois

elle se flattait de mépriser ce jeune homme si triste; mais, malgré

elle, sa conversation la captivait. Ce qui l'étonnait surtout, c'était

sa fausseté parfaite, il ne disait pas un mot à la maréchale qui ne fût

un mensonge, ou du moins un déguisement abominable de sa façon de

penser, que Mathilde connaissait si parfaitement sur presque tous les

sujets. Ce machiavélisme la frappait. Quelle profondeur! se disait-elle;

quelle différence avec les nigauds emphatiques ou les fripons communs,

tels que M. Tanbeau, qui tiennent le même langage!

Toutefois, Julien avait des journées affreuses. C'était pour accomplir

le plus pénible des devoirs qu'il paraissait chaque jour dans le salon

de la maréchale. Ses efforts pour jouer un rôle achevaient d'ôter toute

force à son âme. Souvent, la nuit, en traversant la cour immense de

l'hôtel de Fervaques ce n'était qu'à force de caractère et de

raisonnement qu'il parvenait à se maintenir un peu au-dessus du

désespoir.

J'ai vaincu le désespoir au séminaire, se disait-il: pourtant quelle

affreuse perspective j'avais alors! Je faisais ou je manquais ma

fortune, dans l'un comme dans l'autre cas, je me voyais obligé de passer

toute ma vie en société intime avec ce qu'il y a sous le ciel de plus

méprisable et de plus dégoûtant. Le printemps suivant onze petits mois

après seulement, j'étais le plus heureux peut-être des jeunes gens de

mon âge.

Mais bien souvent, tous ces beaux raisonnements étaient sans effet

contre l'affreuse réalité. Chaque jour il voyait Mathilde au déjeuner et

à dîner. D'après les lettres nombreuses que lui dictait M. de La Mole,

il la savait à la veille d'épouser M. de Croisenois. Déjà cet aimable

jeune homme paraissait deux fois par jour à l'hôtel de La Mole: l'oeil

jaloux d'un amant délaissé ne perdait pas une seule de ses démarches.

Quand il avait cru voir que Mlle de La Mole traitait bien son prétendu,

en rentrant chez lui, Julien ne pouvait s'empêcher de regarder ses

pistolets avec amour.

Ah! que je serais plus sage, se disait-il, de démarquer mon linge, et

d'aller dans quelque forêt solitaire, à vingt lieues de Paris, finir

cette exécrable vie! Inconnu dans le pays, ma mort serait cachée pendant

quinze jours, et qui songerait à moi après quinze jours! >.

Ce raisonnement était fort sage. Mais le lendemain, le bras de Mathilde,

entrevu entre la manche de sa robe et son gant, suffisait pour plonger

notre jeune philosophe dans des souvenirs cruels, et qui cependant

l'attachaient à la vie. Eh bien! se disait-il alors, je suivrai jusqu'au

bout cette politique russe. Comment cela finira-t-il?

A l'égard de la maréchale, certes, après avoir transcrit ces

cinquante-trois lettres, je n'en écrirai pas d'autres.

A l'égard de Mathilde, ces six semaines de comédie si pénible, ou ne

changeront rien à sa colère, ou m'obtiendront un instant de

réconciliation. Grand Dieu! j'en mourrais de bonheur! Et il ne pouvait

achever sa pensée.

Le rouge et le noir: chronique du XIXe siècle · 第 33 / 41 段