Julien partit seul et arriva sans autre incident auprès du grand

personnage. Il perdit toute une matinée à solliciter en vain une

audience. Par bonheur vers les quatre heures, le duc voulut prendre

l'air. Julien le vit sortir à pied, il n'hésita pas à l'approcher et à

lui demander l'aumône. Arrivé à deux pas du grand personnage, il tira la

montre du marquis de La Mole, et la montra avec affectation.

--_Suivez-moi de loin_, lui dit-on sans le regarder.

A un quart de lieue de là le duc entra brusquement dans un petit

Café-hauss. Ce fut dans une chambre de cette auberge du dernier ordre

que Julien eut l'honneur de réciter au duc ses quatre pages. Quand il

eut fini:

--Recommencez et allez plus lentement, lui dit-on.

Le prince prit des notes.

--_Gagnez à pied la poste voisine. Abandonnez ici vos effets et votre

calèche. Allez à Strasbourg comme vous pourrez et le vingt-deux du mois_

(on était au dix) _trouvez-vous à midi et demi dans ce même Café-hauss

N'en sortez que dans une demi-heure. Silence!_

Telles furent les seules paroles que Julien entendit. Elles suffirent

pour le pénétrer de la plus haute admiration. C'est ainsi, pensa-t-il,

qu'on traite les affaires, que dirait ce grand homme d'État, s'il

entendait les bavards passionnés d'il y a trois jours?

Julien en mit deux à gagner Strasbourg, il lui semblait qu'il n'avait

rien à y faire. Il prit un grand détour. Si ce diable d'abbé Castanède

m'a reconnu, il n'est pas homme à perdre facilement ma trace. Et quel

plaisir pour lui de se moquer de moi, et de faire échouer ma mission!

L'abbé Castanède, chef de la police de la congrégation, sur toute la

frontière du nord, ne l'avait heureusement pas reconnu. Et les jésuites

de Strasbourg, quoique très zélés, ne songèrent nullement à observer

Julien, qui, avec sa croix et sa redingote bleue, avait l'air d'un jeune

militaire fort occupé de sa personne.

CHAPITRE XXIV

STRASBOURG

Fascination! tu as de l'amour toute son énergie, toute sa puissance

d'éprouver le malheur. Ses plaisirs enchanteurs, ses douces jouissances

sont seuls au-delà de ta sphère. Je ne pouvais pas dire en la voyant

dormir: elle est toute à moi, avec sa beauté d'ange et ses douces

faiblesses! La voilà livrée à ma puissance, telle que le ciel la fit

dans sa miséricorde pour enchanter un coeur d'homme.

_Ode_ de SCHILLER

Forcé de passer huit jours à Strasbourg, Julien cherchait à se distraire

par des idées de gloire militaire et de dévouement à la patrie. Était-il

donc amoureux? il n'en savait rien, il trouvait seulement dans son âme

bourrelée Mathilde maîtresse absolue de son bonheur comme de son

imagination. Il avait besoin de toute l'énergie de son caractère pour se

maintenir au-dessus du désespoir. Penser à ce qui n'avait pas quelque

rapport à Mlle de La Mole était hors de sa puissance. L'ambition, les

simples succès de vanité le distrayaient autrefois des sentiments que

Mme de Rênal lui avait inspirés. Mathilde avait tout absorbé, il la

trouvait partout dans l'avenir.

De toutes parts, dans cet avenir, Julien voyait le manque de succès. Cet

être que l'on a vu à Verrières si rempli de présomption, si orgueilleux,

était tombé dans un excès de modestie ridicule.

Trois jours auparavant il eût tué avec plaisir l'abbé Castanède, et si,

à Strasbourg, un enfant se fût pris de querelle avec lui, il eût donné

raison à l'enfant. En repensant aux adversaires, aux ennemis qu'il avait

rencontrés dans sa vie, il trouvait toujours que lui, Julien, avait eu

tort.

C'est qu'il avait maintenant pour implacable ennemie cette imagination

puissante, autrefois sans cesse employée à lui peindre dans l'avenir des

succès si brillants.

La solitude absolue de la vie de voyageur augmentait l'empire de cette

noire imagination. Quel trésor n'eût pas été un ami! Mais, se disait

Julien, est-il donc un coeur qui batte pour moi? Et quand j'aurais un

ami, l'honneur ne me commande-t-il pas un silence éternel?

Il se promenait à cheval tristement dans les environs de Kehl; c'est un

bourg, sur le bord du Rhin, immortalisé par Desaix et Gouvion Saint-Cyr.

Un paysan allemand lui montrait les petits ruisseaux, les chemins, les

îlots du Rhin, auxquels le courage de ces grands généraux a fait un nom.

Julien, conduisant son cheval de la main gauche tenait déployée de la

droite la superbe carte qui orne les _Mémoires du maréchal Saint-Cyr_.

Une exclamation de gaieté lui fit lever la tête.

C'était le prince Korasoff cet ami de Londres, qui lui avait dévoilé

quelques mois auparavant les premières règles de la haute fatuité.

Fidèle à ce grand art, Korasoff arrivé de la veille à Strasbourg, depuis

une heure à Kehl et qui de la vie n'avait lu une ligne sur le siège de

1796, se mit à tout expliquer à Julien. Le paysan allemand le regardait

étonné, car il savait assez de français pour distinguer les énormes

bévues dans lesquelles tombait le prince. Julien était à mille lieues

des idées du paysan, il regardait avec étonnement ce beau jeune homme,

il admirait sa grâce à monter à cheval.

L'heureux caractère! se disait-il. Comme son pantalon va bien, avec

quelle élégance sont coupés ses cheveux! Hélas! si j'eusse été ainsi,

peut-être qu'après m'avoir aimé trois jours, elle ne m'eût pas pris en

aversion.

Quand le prince eut fini son siège de Kehl:

--Vous avez la mine d'un trappiste, dit-il à Julien, vous outrez le

principe de la gravité que je vous ai donné à Londres. L'air triste ne

peut être de bon ton, c'est l'air ennuyé qu'il faut. Si vous êtes

triste, c'est donc quelque chose qui vous manque, quelque chose qui ne

vous a pas réussi.

_C'est montrer soi inférieur_. Êtes-vous ennuyé, au contraire, c'est ce

qui a essayé vainement de vous plaire qui est inférieur. Comprenez donc,

mon cher, combien la méprise est grave.

Julien jeta un écu au paysan qui les écoutait bouche béante.

--Bien! dit le prince, il y a de la grâce, un noble dédain! fort bien!

et il mit son cheval au galop. Julien le suivit, rempli d'une admiration

stupide.

Ah! si j'eusse été ainsi, elle ne m'eût pas préféré Croisenois! Plus sa

raison était choquée des ridicules du prince, plus il se méprisait de ne

pas les admirer, et s'estimait malheureux de ne pas les avoir. Le dégoût

de soi-même ne peut aller plus loin.

Le prince le trouvait décidément triste:

--Ah! çà, mon cher, lui dit-il en rentrant à Strasbourg vous êtes de

mauvaise compagnie, avez-vous perdu tout votre argent, ou seriez-vous

amoureux de quelque petite actrice?

Les Russes copient les moeurs françaises, mais toujours à cinquante ans

de distance. Ils en sont maintenant au siècle de Louis XV.

Ces plaisanteries sur l'amour mirent des larmes dans les yeux de Julien:

Pourquoi ne consulterais-je pas cet homme si aimable? se dit-il tout à

coup.

--Eh bien oui, mon cher, dit-il au prince, vous me voyez à Strasbourg

fort amoureux et même délaissé. Une femme charmante, qui habite une

ville voisine, m'a planté là après trois jours de passion, et ce

changement me tue.

Il peignit au prince, sous des noms supposés, les actions et le

caractère de Mathilde.

--N'achevez pas, dit Korasoff: pour vous donner confiance en votre

médecin, je vais terminer la confidence. Le mari de cette jeune femme

jouit d'une fortune énorme, ou bien plutôt elle appartient, elle à la

plus haute noblesse du pays. Il faut qu'elle soit fière de quelque

chose.

Julien fit un signe de tête, il n'avait plus le courage de parler.

--Fort bien, dit le prince, voici trois drogues assez amères que vous

allez prendre sans délai:

1º Voir tous les jours Mme..., comment l'appelez-vous?

--Mme de Dubois.

--Quel nom! dit le prince en éclatant de rire; mais pardon, il est

sublime pour vous. Il s'agit de voir chaque jour Mme de Dubois, n'allez

pas surtout paraître à ses yeux froid et piqué rappelez-vous le grand

principe de votre siècle: soyez le contraire de ce à quoi l'on s'attend.

Montrez-vous précisément tel que vous étiez huit jours avant d'être

honoré de ses bontés.

--Ah! j'étais tranquille alors, s'écria Julien avec désespoir, je

croyais la prendre en pitié...

--Le papillon se brûle à la chandelle, continua le prince, comparaison

vieille comme le monde.

1º Vous la verrez tous les jours.

2º Vous ferez la cour à une femme de sa société mais sans vous donner

les apparences de la passion, entendez-vous? Je ne vous le cache pas,

votre rôle est difficile; vous jouez la comédie, et si l'on devine que

vous la jouez, vous êtes perdu.

--Elle a tant d'esprit et moi si peu! Je suis perdu, dit Julien

tristement.

--Non, vous êtes seulement plus amoureux que je ne le croyais. Mme de

Dubois est profondément occupée d'elle-même, comme toutes les femmes qui

ont reçu du ciel ou trop de noblesse ou trop d'argent. Elle se regarde

au lieu de vous regarder, donc elle ne vous connaît pas. Pendant les

deux ou trois accès d'amour qu'elle s'est donnés en votre faveur, à

grand effort d'imagination, elle voyait en vous le héros qu'elle avait

rêvé, et non pas ce que vous êtes réellement.

Mais que diable, ce sont là les éléments, mon cher Sorel, êtes-vous tout

à fait un écolier?...

Parbleu! entrons dans ce magasin, voilà un col noir charmant, on le

dirait fait par John Anderson, de Burlington-street; faites-moi le

plaisir de le prendre, et de jeter bien loin cette ignoble corde noire

que vous avez au cou.

Ah! çà, continua le prince en sortant de la boutique du premier

passementier de Strasbourg, quelle est la société de Mme de Dubois?

grand Dieu! quel nom! Ne vous fâchez pas, mon cher Sorel, c'est plus

fort que moi... A qui ferez-vous la cour?

--A une prude par excellence, fille d'un marchand de bas immensément

riche. Elle a les plus beaux yeux du monde et qui me plaisent

infiniment, elle tient sans doute le premier rang dans le pays; mais au

milieu de toutes ses grandeurs, elle rougit au point de se déconcerter

si quelqu'un vient à parler de commerce et de boutique. Et par malheur,

son père était l'un des marchands les plus connus de Strasbourg.

--Ainsi si l'on parle d'_industrie_, dit le prince en riant vous êtes

sûr que votre belle songe à elle et non pas à vous. Ce ridicule est

divin et fort utile, il vous empêchera d'avoir le moindre moment de

folie auprès de ces beaux yeux. Le succès est certain.

Julien songeait à Mme la maréchale de Fervaques qui venait beaucoup à

l'hôtel de La Mole. C'était une belle étrangère qui avait épousé le

maréchal un an avant sa mort. Toute sa vie semblait n'avoir d'autre

objet que de faire oublier qu'elle était fille d'un industriel, et, pour

être quelque chose à Paris, elle s'était mise à la tête de la vertu.

Julien admirait sincèrement le prince; que n'eût-il pas donné pour avoir

ses ridicules! La conversation entre les deux amis fut infinie; Korasoff

était ravi: jamais un Français ne l'avait écouté aussi longtemps. Ainsi,

j'en suis enfin venu, se disait le prince charmé à me faire écouter en

donnant des leçons à mes maîtres!

--Nous sommes bien d'accord, répétait-il à Julien pour la dixième fois,

pas l'ombre de passion quand vous parlerez à la jeune beauté, fille du

marchand de bas de Strasbourg, en présence de Mme de Dubois. Au

contraire, passion brûlante en écrivant. Lire une lettre d'amour bien

écrite est le souverain plaisir pour une prude; c'est un moment de

relâche. Elle ne joue pas la comédie, elle ose écouter son coeur donc

deux lettres par jour.

--Jamais, jamais! dit Julien découragé; je me ferais plutôt piler dans

un mortier que de composer trois phrases; je suis un cadavre, mon cher,

n'espérez plus rien de moi. Laissez-moi mourir au bord de la route.

--Et qui vous parle de composer des phrases? J'ai dans mon nécessaire

six volumes de lettres d'amour manuscrites. Il y en a pour tous les

caractères de femme, j'en ai pour la plus haute vertu. Est-ce que

Kalisky n'a pas fait la cour à Richemond-la-Terrasse, vous savez, à

trois lieues de Londres, à la plus jolie quakeresse de toute

l'Angleterre?

Julien était moins malheureux quand il quitta son ami à deux heures du

matin.

Le lendemain le prince fit appeler un copiste, et, deux jours après,

Julien eut cinquante-trois lettres d'amour bien numérotées, destinées à

la vertu la plus sublime et la plus triste.

--Il n'y en a pas cinquante-quatre, dit le prince, parce que Kalisky se

fit éconduire; mais que vous importe d'être maltraité par la fille du

marchand de bas, puisque vous ne voulez agir que sur le coeur de Mme de

Dubois?

Tous les jours on montait à cheval: le prince était fou de Julien, ne

sachant comment lui témoigner son amitié soudaine, il finit par lui

offrir la main d'une de ses cousines, riche héritière de Moscou.

--Et une fois marié, ajouta-t-il, mon influence et la croix que vous

avez là vous font colonel en deux ans.

--Mais cette croix n'est pas donnée par Napoléon, il s'en faut bien.

--Qu'importe, dit le prince, ne l'a-t-il pas inventée? Elle est encore

de bien loin la première en Europe.

Julien fut sur le point d'accepter; mais son devoir le rappelait auprès

du grand personnage, en quittant Korasoff, il promit d'écrire. Il reçut

la réponse à la note secrète qu'il avait apportée, et courut vers Paris;

mais à peine eut-il été seul deux jours de suite, que quitter la France

et Mathilde lui parut un supplice pire que la mort. Je n'épouserai pas

les millions que m'offre Korasoff, se dit-il, mais je suivrai ses

conseils.

Après tout, l'art de séduire est son métier, il ne songe qu'à cette

seule affaire depuis plus de quinze ans, car il en a trente. On ne peut

pas dire qu'il manque d'esprit; il est fin et cauteleux; l'enthousiasme,

la poésie sont une impossibilité dans ce caractère: c'est un procureur;

raison de plus pour qu'il ne se trompe pas.

Il le faut, je vais faire la cour à Mme de Fervaques.

Elle m'ennuiera bien peut-être un peu, mais je regarderai ces yeux si

beaux, et qui ressemblent tellement à ceux qui m'ont le plus aimé au

monde.

Elle est étrangère; c'est un caractère nouveau à observer.

Je suis fou, je me noie, je dois suivre les conseils d'un ami et ne pas

m'en croire moi-même.

CHAPITRE XXV

LE MINISTÈRE DE LA VERTU

Mais si je prends de ce plaisir avec tant de prudence et de

circonspection, ce ne sera plus un plaisir pour moi.

LOPE DE VEGA.

A peine de retour à Paris, et au sortir du cabinet du marquis de La

Mole, qui parut fort déconcerté des dépêches qu'on lui présentait, notre

héros courut chez le comte Altamira. A l'avantage d'être condamné à

mort, ce bel étranger réunissait beaucoup de gravité et le bonheur

d'être dévot; ces deux mérites, et, plus que tout, la haute naissance du

comte, convenaient tout à fait à Mme de Fervaques, qui le voyait

beaucoup.

Julien lui avoua gravement qu'il en était fort amoureux.

--C'est la vertu la plus pure et la plus haute, répondit Altamira,

seulement un peu jésuitique et emphatique. Il est des jours où je

comprends chacun des mots dont elle se sert, mais je ne comprends pas la

phrase tout entière. Elle me donne souvent l'idée que je ne sais pas le

français aussi bien qu'on le dit. Cette connaissance fera prononcer

votre nom, elle vous donnera du poids dans le monde. Mais allons chez

Bustos, dit le comte Altamira, qui était un esprit d'ordre; il a fait la

cour à Mme la maréchale.

Don Diego Bustos se fit longtemps expliquer l'affaire, sans rien dire,

comme un avocat dans son cabinet. Il avait une grosse figure de moine

avec des moustaches noires, et une gravité sans pareille; du reste, bon

carbonaro.

--Je comprends, dit-il enfin à Julien. La maréchale de Fervaques

a-t-elle eu des amants, n'en a-t-elle pas eu? Avez-vous ainsi quelque

espoir de réussir? voilà la question. C'est vous dire que, pour ma part,

j'ai échoué. Maintenant que je ne suis plus piqué, je me fais ce

raisonnement: souvent elle a de l'humeur, et, comme je vous le

raconterai bientôt, elle n'est pas mal vindicative.

Je ne lui trouve pas ce tempérament bilieux qui est celui du génie, et

jette sur toutes les actions comme un vernis de passion. C'est au

contraire à la façon d'être flegmatique et tranquille des Hollandais

qu'elle doit sa rare beauté et ses couleurs si fraîches.

Julien s'impatientait de la lenteur et du flegme inébranlable de

l'Espagnol; de temps en temps, malgré lui, quelques monosyllabes lui

échappaient.

--Voulez-vous m'écouter? lui dit gravement don Diego Bustos.

--Pardonnez à la _furia francese_; je suis tout oreilles, dit Julien.

--La maréchale de Fervaques est donc fort adonnée à la haine; elle

poursuit impitoyablement des gens qu'elle n'a jamais vus, des avocats,

de pauvres diables d'hommes de lettres qui ont fait des chansons comme

Collé. Vous savez?

_J'ai la marotte_

_D'aimer Marote._

etc.

Et Julien dut essuyer la citation tout entière. L'Espagnol était bien

aise de chanter en français.

Cette divine chanson ne fut jamais écoutée avec plus d'impatience. Quand

elle fut finie:

--La maréchale, dit don Diego Bustos, a fait destituer l'auteur de cette

chanson:

Un jour l'amour au cabaret...

Julien frémit qu'il ne voulût la chanter. Il se contenta de l'analyser.

Réellement elle était impie et peu décente.

--Quand la maréchale se prit de colère contre cette chanson, dit Don

Diego, je lui fis observer qu'une femme de son rang ne devait point lire

toutes les sottises qu'on publie. Quelques progrès que fassent la piété

et la gravité, il y aura toujours en France une littérature de cabaret.

Quand Mme de Fervaques eut fait ôter à l'auteur, pauvre diable en

demi-solde, une place de dix-huit cents francs: Prenez garde, lui

dis-je, vous avez attaqué ce rimailleur avec vos armes, il peut vous

répondre avec ses rimes: il fera une chanson sur la vertu. Les salons

dorés seront pour vous; les gens qui aiment à rire répéteront ses

épigrammes. Savez-vous, monsieur, ce que la maréchale me répondit?--Pour

l'intérêt du Seigneur, tout Paris me verrait marcher au martyre; ce

serait un spectacle nouveau en France. Le peuple apprendrait à respecter

la qualité. Ce serait le plus beau jour de ma vie. Jamais ses yeux ne

furent plus beaux.

--Et elle les a superbes, s'écria Julien.

--Je vois que vous êtes amoureux... Donc, reprit gravement don Diego

Bustos, elle n'a pas la constitution bilieuse qui porte à la vengeance.

Si elle aime à nuire pourtant, c'est qu'elle est malheureuse, je

soupçonne là malheur intérieur. Ne serait-ce point une prude lasse de

son métier?

L'Espagnol le regarda en silence pendant une grande minute.

--Voilà toute la question, ajouta-t-il gravement, et c'est de là que

vous pouvez tirer quelque espoir. J'y ai beaucoup réfléchi pendant les

deux ans que je me suis porté son très humble serviteur. Tout votre

avenir, monsieur qui êtes amoureux, dépend de ce grand problème: Est-ce

une prude lasse de son métier, et méchante parce qu'elle est

malheureuse?

--Ou bien, dit Altamira sortant enfin de son profond silence, serait-ce

ce que je t'ai dit vingt fois? tout simplement de la vanité française;

c'est le souvenir de son père, le fameux marchand de draps, qui fait le

malheur de ce caractère naturellement morne et sec. Il n'y aurait qu'un

bonheur pour elle, celui d'habiter Tolède, et d'être tourmentée par un

confesseur qui chaque jour lui montrerait l'enfer tout ouvert.

Comme Julien sortait:

--Altamira m'apprend que vous êtes des nôtres, lui dit Don Diego,

toujours plus grave. Un jour vous nous aiderez à reconquérir notre

liberté, ainsi veux-je vous aider dans ce petit amusement. Il est bon

que vous connaissiez le style de la maréchale; voici quatre lettres de

sa main.

--Je vais les copier, s'écria Julien, et vous les rapporter.

--Et jamais personne ne saura par vous un mot de ce que nous avons dit?

--Jamais, sur l'honneur! s'écria Julien.

--Ainsi Dieu vous soit en aide! ajouta l'Espagnol, et il reconduisit

silencieusement, jusque sur l'escalier, Altamira et Julien.

Cette scène égaya un peu notre héros, il fut sur le point de sourire. Et

voilà le dévot Altamira, se disait-il, qui m'aide dans une entreprise

d'adultère!

Pendant toute la grave conversation de don Diego Bustos, Julien avait

été attentif aux heures sonnées par l'horloge de l'hôtel d'Aligre.

Celle du dîner approchait, il allait donc revoir Mathilde! Il rentra, et

s'habilla avec beaucoup de soin.

Première sottise, se dit-il en descendant l'escalier; il faut suivre à

la lettre l'ordonnance du prince.

Il remonta chez lui, et prit un costume de voyage on ne peut pas plus

simple.

Maintenant, pensa-t-il, il s'agit des regards. Il n'était que cinq

heures et demie, et l'on dînait à six. Il eut l'idée de descendre au

salon, qu'il trouva solitaire. A la vue du canapé bleu, il se précipita

à genoux et baisa l'endroit où Mathilde appuyait son bras, il répandit

des larmes, ses joues devinrent brûlantes. Il faut user cette

sensibilité sotte, se dit-il avec colère; elle me trahirait. Il prit un

journal pour avoir une contenance, et passa trois ou quatre fois du

salon au jardin.

Ce ne fut qu'en tremblant et bien caché par un grand chêne, qu'il osa

lever les yeux jusqu'à la fenêtre de Mlle de La Mole. Elle était

hermétiquement fermée, il fut sur le point de tomber et resta longtemps

appuyé contre le chêne; ensuite, d'un pas chancelant, il alla revoir

l'échelle du jardinier.

Le chaînon, jadis forcé par lui en des circonstances hélas! si

différentes, n'avait point été raccommodé. Emporté par un mouvement de

folie, Julien le pressa contre ses lèvres.

Après avoir erré longtemps du salon au jardin, Julien se trouva

horriblement fatigué; ce fut un premier succès qu'il sentit vivement.

Mes regards seront éteints et ne me trahiront pas! Peu à peu les

convives arrivèrent au salon, jamais la porte ne s'ouvrit sans jeter un

trouble mortel dans le coeur de Julien.

On se mit à table. Enfin parut Mlle de La Mole, toujours fidèle à son

habitude de se faire attendre. Elle rougit beaucoup en voyant Julien; on

ne lui avait pas dit son arrivée. D'après la recommandation du prince

Korasoff, Julien regarda ses mains, elles tremblaient. Troublé lui-même

au-delà de toute expression par cette découverte, il fut assez heureux

pour ne paraître que fatigué.

M. de La Mole fit son éloge. La marquise lui adressa la parole un

instant après, et lui fit compliment sur son air de fatigue. Julien se

disait à chaque instant: Je ne dois pas trop regarder Mlle de La Mole,

mais mes regards non plus ne doivent point la fuir. Il faut paraître ce

que j'étais réellement huit jours avant mon malheur... Il eut lieu

d'être satisfait du succès et resta au salon. Attentif pour la première

fois envers la maîtresse de la maison, il fit tous ses efforts pour

faire parler les hommes de sa société et maintenir la conversation

vivante.

Sa politesse fut récompensée, sur les huit heures, on annonça Mme la

maréchale de Fervaques. Julien s'échappa et reparut bientôt, vêtu avec

le plus grand soin. Mme de La Mole lui sut un gré infini de cette marque

de respect, et voulut lui témoigner sa satisfaction, en parlant de son

voyage à Mme de Fervaques. Julien s'établit auprès de la maréchale, de

façon à ce que ses yeux ne fussent pas aperçus de Mathilde. Placé ainsi,

suivant toutes les règles de l'art, Mme de Fervaques fut pour lui

l'objet de l'admiration la plus ébahie. C'est par une tirade sur ce

sentiment que commençait la première des cinquante-trois lettres dont le

prince Korasoff lui avait fait cadeau.

La maréchale annonça qu'elle allait à l'Opéra-Buffa. Julien y courut; il

trouva le chevalier de Beauvoisis, qui l'emmena dans une loge de

messieurs les gentilshommes de la chambre, justement à côté de la loge

de Mme de Fervaques. Julien la regarda constamment. Il faut, se dit-il

en rentrant à l'hôtel, que je tienne un journal de siège; autrement

j'oublierais mes attaques. Il se força à écrire deux ou trois pages sur

ce sujet ennuyeux, et parvint ainsi, chose admirable, à ne presque pas

penser à Mlle de La Mole.

Mathilde l'avait presque oublié pendant son voyage. Ce n'est après tout

qu'un être commun, pensait-elle son nom me rappellera toujours la plus

grande tache de ma vie. Il faut revenir de bonne foi aux idées vulgaires

de sagesse et d'honneur; une femme a tout à perdre en les oubliant. Elle

se montra disposée à permettre enfin la conclusion de l'arrangement avec

le marquis de Croisenois, prépare depuis si longtemps. Il était fou de

joie; on l'eût bien étonné en lui disant qu'il y avait de la résignation

au fond de cette manière de sentir de Mathilde, qui le rendait si fier.

Toutes les idées de Mlle de La Mole changèrent en voyant Julien. Au

vrai, c'est là mon mari, se dit-elle; si je reviens de bonne foi aux

idées de sagesse, c'est évidemment lui que je dois épouser.

Le rouge et le noir: chronique du XIXe siècle · 第 32 / 41 段