--La noble Angleterre, guidée par un grand homme, l'immortel Pitt, a

dépensé quarante milliards de francs pour contrarier la révolution. Si

cette assemblée me permet d'aborder avec quelque franchise une idée

triste, l'Angleterre ne comprit pas assez qu'avec un homme tel que

Bonaparte, quand surtout on n'avait à lui opposer qu'une collection de

bonnes intentions, il n'y avait de décisif que les moyens personnels...

--Ah! encore l'éloge de l'assassinat! dit le maître de la maison d'un

air inquiet.

--Faites-nous grâce de vos homélies sentimentales, s'écria avec humeur

le président, son oeil de sanglier brilla d'un éclat féroce. Continuez,

dit-il à l'homme aux gilets. Les joues et le front du président

devinrent pourpres.

--La noble Angleterre, reprit le rapporteur, est écrasée aujourd'hui;

car chaque Anglais, avant de payer son pain, est obligé de payer

l'intérêt des quarante milliards de francs qui furent employés contre

les jacobins. Elle n'a plus de Pitt...

--Elle a le duc de Wellington, dit un personnage militaire qui prit

l'air fort important.

--De grâce, silence, messieurs, s'écria le président; si nous disputons

encore, il aura été inutile de faire entrer M. Sorel.

--On sait que monsieur a beaucoup d'idées, dit le duc d'un air piqué, en

regardant l'interrupteur, ancien général de Napoléon.

Julien vit que ce mot faisait allusion à quelque chose de personnel et

de fort offensant. Tout le monde sourit; le général transfuge parut

outré de colère.

--Il n'y a plus de Pitt, messieurs, reprit le rapporteur, de l'air

découragé d'un homme qui désespère de faire entendre raison à ceux qui

l'écoutent. Y eût-il un nouveau Pitt en Angleterre, on ne mystifie pas

deux fois une nation par les mêmes moyens...

--C'est pourquoi un général vainqueur, un Bonaparte est désormais

impossible en France, s'écria l'interrupteur militaire.

Pour cette fois, ni le président ni le duc n'osèrent se fâcher, quoique

Julien crût lire dans leurs yeux qu'ils en avaient bonne envie. Ils

baissèrent les yeux, et le duc se contenta de soupirer de façon à être

entendu de tous.

Mais le rapporteur avait pris de l'humeur.

--On est pressé de me voir finir, dit-il avec feu, et en laissant tout à

fait de côté cette politesse souriante et ce langage plein de mesure que

Julien croyait l'expression de son caractère, on est pressé de me voir

finir, on ne me tient nul compte des efforts que je fais pour n'offenser

les oreilles de personne, de quelque longueur qu'elles puissent être. Eh

bien, messieurs, je serai bref.

Et je vous dirai en paroles bien vulgaires: l'Angleterre n'a plus un sou

au service de la bonne cause. Pitt lui-même reviendrait, qu'avec tout

son génie il ne parviendrait pas à mystifier les petits propriétaires

anglais car ils savent que la brève campagne de Waterloo leur à coûté, à

elle seule, un milliard de francs. Puisque l'on veut des phrases nettes

ajouta le rapporteur en s'animant de plus en plus, je vous dirai:

Aidez-vous vous-mêmes, car l'Angleterre n'a pas une guinée à votre

service, et quand l'Angleterre ne paye pas, l'Autriche, la Russie, la

Prusse, qui n'ont que du courage et pas d'argent, ne peuvent faire

contre la France plus d'une campagne ou deux.

L'on peut espérer que les jeunes soldats rassemblés par le jacobinisme

seront battus à la première campagne, à la seconde peut-être; mais à la

troisième, dussé-je passer pour un révolutionnaire à vos yeux prévenus,

à la troisième vous aurez les soldats de 1794, qui n'étaient plus les

paysans enrégimentés de 1792.

Ici l'interruption partit de trois ou quatre points à la fois.

--Monsieur, dit le président à Julien, allez mettre au net dans la pièce

voisine le commencement de procès-verbal que vous avez écrit. Julien

sortit à son grand regret. Le rapporteur venait d'aborder des

probabilités qui faisaient le sujet de ses méditations habituelles.

Ils ont peur que je ne me moque d'eux, pensa-t-il. Quand on le rappela,

M. de La Mole disait, avec un sérieux qui, pour Julien qui le

connaissait, semblait bien plaisant:

--... Oui, messieurs, c'est surtout de ce malheureux peuple qu'on peut

dire:

Sera-t-il dieu, table ou cuvette?

_Il sera dieu!_ s'écrie le fabuliste. C'est à vous, messieurs que semble

appartenir ce mot si noble et si profond. Agissez par vous-mêmes et la

noble France reparaîtra telle à peu près que nos aïeux l'avaient faite

et que nos regards l'ont encore vue avant la mort de Louis XVI.

L'Angleterre, ses nobles lords du moins, exècre autant que nous

l'ignoble jacobinisme: sans l'or anglais, l'Autriche, la Russie, la

Prusse ne peuvent livrer que deux ou trois batailles. Cela suffira-t-il

pour amener une heureuse occupation, comme celle que M. de Richelieu

gaspilla si bêtement en 1817? Je ne le crois pas.

Ici il y eut interruption, mais étouffée par les chut de tout le monde.

Elle partait encore de l'ancien général impérial, qui désirait le cordon

bleu, et voulait marquer parmi les rédacteurs de la note secrète.

--Je ne le crois pas, reprit M. de La Mole après le tumulte.

Il insista sur le _Je_, avec une insolence qui charma Julien. Voilà du

bien joué, se disait-il, tout en faisant voler sa plume presque aussi

vite que la parole du marquis. Avec un mot bien dit, M. de La Mole

anéantit les vingt campagnes de ce transfuge.

--Ce n'est pas à l'étranger tout seul, continua le marquis du ton le

plus mesuré, que nous pouvons devoir une nouvelle occupation militaire.

Toute cette jeunesse, qui fait des articles incendiaires dans le

_Globe_, vous donnera trois ou quatre mille jeunes capitaines, parmi

lesquels peut se trouver un Kléber, un Hoche, un Jourdan, un Pichegru,

mais moins bien intentionné.

--Nous n'avons pas su lui faire de la gloire, dit le président, il

fallait le maintenir immortel.

--Il faut enfin qu'il y ait en France deux partis, reprit M. de La Mole,

mais deux partis, non pas seulement de nom, deux partis bien nets bien

tranchés. Sachons qui il faut écraser. D'un côté les journalistes, les

électeurs l'opinion en un mot, la jeunesse et tout ce qui l'admire.

Pendant qu'elle s'étourdit du bruit de ses vaines paroles, nous, nous

avons l'avantage certain de consommer le budget.

Ici encore l'interruption.

--Vous, monsieur, dit M. de La Mole à l'interrupteur avec une hauteur et

une aisance admirables, vous ne consommez pas, si le mot vous choque,

vous dévorez quarante mille francs portés au budget de l'État, et

quatre-vingt mille que vous recevez de la liste civile.

Eh bien, monsieur, puisque vous m'y forcez, je vous prends hardiment

pour exemple. Comme vos nobles aïeux qui suivirent saint Louis à la

croisade, vous devriez pour ces cent vingt mille francs, nous montrer au

moins un régiment, une compagnie, que dis-je! une demi-compagnie, ne

fût-elle que de cinquante hommes prêts à combattre, et dévoués à la

bonne cause, à la vie et à la mort. Vous n'avez que des laquais qui, en

cas de révolte, vous feraient peur à vous-même.

Le trône, l'autel, la noblesse peuvent périr demain, messieurs, tant que

vous n'aurez pas créé dans chaque département une force de cinq cents

hommes _dévoués_; mais je dis dévoués, non seulement avec toute la

bravoure française, mais aussi avec la constance espagnole.

La moitié de cette troupe devra se composer de nos enfants, de nos

neveux de vrais gentilshommes enfin. Chacun d'eux aura à ses côtés, non

pas un petit bourgeois bavard, prêt à arborer la cocarde tricolore si

1815 se présente de nouveau mais un bon paysan simple et franc comme

Cathelineau; notre gentilhomme l'aura endoctriné, ce sera son frère de

lait s'il se peut. Que chacun de nous sacrifie le cinquième de son

revenu pour former cette petite troupe dévouée de cinq cents hommes par

département. Alors vous pourrez compter sur une occupation étrangère.

Jamais le soldat étranger ne pénétrera jusqu'à Dijon seulement, s'il

n'est sûr de trouver cinq cents soldats amis dans chaque département.

Les rois étrangers ne vous écouteront que quand vous leur annoncerez

vingt mille gentilshommes prêts à saisir les armes pour leur ouvrir les

portes de la France. Ce service est pénible, direz-vous, messieurs,

notre tête est à ce prix. Entre la liberté de la presse et notre

existence comme gentilshommes il y a guerre à mort. Devenez des

manufacturiers, des paysans, ou prenez votre fusil. Soyez timides si

vous voulez, mais ne soyez pas stupides; ouvrez les yeux.

_Formez vos bataillons_, vous dirai-je avec la chanson des jacobins;

alors il se trouvera quelque noble GUSTAVE-ADOLPHE, qui, touché du péril

imminent du principe monarchique, s'élancera à trois cents lieues de son

pays, et fera pour vous ce que Gustave fit pour les princes protestants.

Voulez-vous continuer à parler sans agir? Dans cinquante ans il n'y aura

plus en Europe que des présidents de république, et pas un roi. Et avec

ces trois lettres R, O, I s'en vont les prêtres et les gentilshommes. Je

ne vois plus que des candidats faisant la cour à des majorités crottées.

Vous avez beau dire que la France n'a pas en ce moment un général

accrédité, connu et aimé de tous, que l'armée n'est organisée que dans

l'intérêt du trône et de l'autel, qu'on lui a ôté tous les vieux

troupiers, tandis que chacun des régiments prussiens et autrichiens

compte cinquante sous-officiers qui ont vu le feu.

Deux cent mille jeunes gens appartenant à la petite bourgeoisie sont

amoureux de la guerre...

--Trêve de vérités désagréables, dit d'un ton suffisant un grave

personnage, apparemment fort avant dans les dignités ecclésiastiques,

car M. de La Mole sourit agréablement au lieu de se fâcher, ce qui fut

un grand signe pour Julien.

Trêve de vérités désagréables, résumons-nous, messieurs: l'homme à qui

il est question de couper une jambe gangrenée serait mal venu de dire à

son chirurgien: cette jambe malade est fort saine. Passez-moi

l'expression, messieurs, le noble duc de *** est notre chirurgien...

Voilà enfin le grand mot prononcé, pensa Julien, c'est vers le... que je

galoperai cette nuit.

CHAPITRE XXIII

LE CLERGÉ, LES BOIS, LA LIBERTÉ

La première loi de tout être, c'est de se conserver, c'est de vivre.

Vous semez de la ciguë et prétendez voir mûrir des épis!

MACHIAVEL.

Le grave personnage continuait; on voyait qu'il savait; il exposait avec

une éloquence douce et modérée, qui plut infiniment à Julien, ces

grandes vérités:

1º L'Angleterre n'a pas une guinée à notre service; l'économie et Hume y

sont à la mode. Les Saints même ne nous donneront pas d'argent, et M.

Brougham se moquera de nous.

2º Impossible d'obtenir plus de deux campagnes des rois de l'Europe,

sans l'or anglais; et deux campagnes ne suffiront pas contre la petite

bourgeoisie.

3º Nécessité de former un parti armé en France, sans quoi le principe

monarchique d'Europe ne hasardera pas même ces deux campagnes.

--Le quatrième point que j'ose vous proposer comme évident est celui-ci:

_Impossibilité de former un parti armé en France sans le clergé._ Je

vous le dis hardiment, parce que je vais vous le prouver, messieurs. Il

faut tout donner au clergé.

1º Parce que s'occupant de son affaire nuit et jour, et guidé par des

hommes de haute capacité établis loin des orages à trois cents lieues de

vos frontières...

--Ah! Rome, Rome! s'écria le maître de la maison...

--Oui, monsieur, _Rome_! reprit le cardinal avec fierté. Quelles que

soient les plaisanteries plus ou moins ingénieuses qui furent à la mode

quand vous étiez jeune, je dirai hautement, en 1830, que le clergé,

guidé par Rome, parle seul au petit peuple.

Cinquante mille prêtres répètent les mêmes paroles au jour indiqué par

les chefs, et le peuple, qui, après tout, fournit les soldats, sera plus

touché de la voix de ses prêtres que de tous les petits vers du monde...

(Cette personnalité excita des murmures.)

--Le clergé a un génie supérieur au vôtre, reprit le cardinal en

haussant la voix; tous les pas que vous avez faits vers ce point

capital, _avoir en France un parti armé_, ont été faits par nous. Ici

parurent des faits... Qui a envoyé quatre-vingt mille fusils en

Vendée?... etc., etc.

Tant que le clergé n'a pas ses bois, il ne tient rien. A la première

guerre, le ministre des finances écrit à ses agents qu'il n'y a plus

d'argent que pour les curés. Au fond, la France ne croit pas, et elle

aime la guerre. Qui que ce soit qui la lui donne, il sera doublement

populaire, car faire la guerre, c'est affamer les Jésuites, pour parler

comme le vulgaire, faire la guerre, c'est délivrer ces monstres

d'orgueil, les Français, de la menace de l'intervention étrangère.

Le cardinal était écouté avec faveur...

--Il faudrait, dit-il, que M. de Nerval quittât le ministère, son nom

irrite inutilement.

A ce mot, tout le monde se leva et parla à la fois. On va me renvoyer

encore, pensa Julien, mais le sage président lui-même avait oublié la

présence et l'existence de Julien.

Tous les yeux cherchaient un homme que Julien reconnut. C'était M. de

Nerval, le premier ministre qu'il avait aperçu au bal de M. le duc de

Retz.

_Le désordre fut à son comble_, comme disent les journaux en parlant de

la chambre. Au bout d'un gros quart d'heure, le silence se rétablit un

peu.

Alors M. de Nerval se leva, et, prenant le ton d'un apôtre:

--Je ne vous affirmerai point, dit-il d'une voix singulière, que je ne

tiens pas au ministère.

Il m'est démontré, messieurs, que mon nom double les forces des jacobins

en décidant contre nous beaucoup de modérés. Je me retirerais donc

volontiers; mais les voies du Seigneur sont visibles à un petit nombre;

mais ajouta-t-il en regardant fixement le cardinal, j'ai une mission; le

ciel m'a dit: Tu porteras ta tête sur un échafaud, ou tu rétabliras la

monarchie en France, et réduiras les Chambres à ce qu'était le parlement

sous Louis XV, et cela, messieurs, _je le ferai_.

Il se tut, se rassit, et il y eut un grand silence.

Voilà un bon acteur, pensa Julien. Il se trompait toujours comme à

l'ordinaire, en supposant trop d'esprit aux gens. Animé par les débats

d'une soirée aussi vive, et surtout par la sincérité de la discussion

dans ce moment M. de Nerval croyait à sa mission. Avec un grand courage,

cet homme n'avait pas de sens.

Minuit sonna pendant le silence qui suivit le beau mot _je le ferai_.

Julien trouva que le son de la pendule avait quelque chose d'imposant et

de funèbre. Il était ému.

La discussion reprit bientôt avec une énergie croissante, et surtout une

incroyable naïveté. Ces gens-ci me feront empoisonner, pensait Julien

dans de certains moments. Comment dit-on de telles choses devant un

plébéien?

Deux heures sonnaient que l'on parlait encore. Le maître de la maison

dormait depuis longtemps; M. de La Mole fut obligé de sonner pour faire

renouveler les bougies. M. de Nerval, le ministre, était sorti à une

heure trois quarts, non sans avoir souvent étudié la figure de Julien

dans une glace que le ministre avait à ses côtés. Son départ avait paru

mettre à l'aise tout le monde.

Pendant qu'on renouvelait les bougies:

--Dieu sait ce que cet homme va dire au roi! dit tout bas à son voisin

l'homme aux gilets. Il peut nous donner bien des ridicules et gâter

notre avenir.

Il faut convenir qu'il y a chez lui suffisance bien rare et même

effronterie à se présenter ici. Il y paraissait avant d'arriver au

ministère, mais le portefeuille change tout, noie tous les intérêts d'un

homme, il eût dû le sentir.

A peine le ministre sorti, le général de Bonaparte avait fermé les yeux.

En ce moment, il parla de sa santé, de ses blessures, consulta sa montre

et s'en alla.

--Je parierais, dit l'homme aux gilets, que le général court après le

ministre; il va s'excuser de s'être trouvé ici, et prétendre qu'il nous

mène.

Quand les domestiques à demi endormis eurent terminé le renouvellement

des bougies:

--Délibérons enfin, messieurs, dit le président, n'essayons plus de nous

persuader les uns les autres. Songeons à la teneur de la note qui, dans

quarante-huit heures, sera sous les yeux de nos amis du dehors. On a

parlé des ministres. Nous pouvons le dire maintenant que M. de Nerval

nous a quittés, que nous importent les ministres? nous les ferons

vouloir.

Le cardinal approuva par un sourire fin.

--Rien de plus facile, ce me semble, que de résumer notre position, dit

le jeune évêque d'Agde, avec le feu concentré et contraint du fanatisme

le plus exalté. Jusque-là il avait gardé le silence son oeil, que Julien

avait observé, d'abord doux et calme s'était enflammé après la première

heure de discussion. Maintenant son âme débordait comme la lave du

Vésuve.

--De 1806 à 1814, l'Angleterre n'a eu qu'un tort, dit-il, c'est de ne

pas agir directement et personnellement sur Napoléon. Dès que cet homme

eut fait des ducs et des chambellans dès qu'il eut rétabli le trône, la

mission que Dieu lui avait confiée était finie; il n'était plus bon qu'à

immoler. Les saintes Écritures nous enseignent en plus d'un endroit la

manière d'en finir avec les tyrans. (Ici il y eut plusieurs citations

latines.)

Aujourd'hui, messieurs, ce n'est plus un homme qu'il faut immoler, c'est

Paris. Toute la France copie Paris. A quoi bon armer vos cinq cents

hommes par département? Entreprise hasardeuse et qui n'en finira pas. A

quoi bon mêler la France à la chose qui est personnelle à Paris? Paris

seul avec ses journaux et ses salons a fait le mal, que la nouvelle

Babylone périsse.

Entre l'autel et Paris, il faut en finir. Cette catastrophe est même

dans les intérêts mondains du trône. Pourquoi Paris n'a-t-il pas osé

souffler sous Bonaparte? Demandez-le au canon de Saint-Roch...

* * * * *

Ce ne fut qu'à trois heures du matin que Julien sortit avec M. de La

Mole.

Le marquis était honteux et fatigué. Pour la première fois, en parlant à

Julien, il y eut de la prière dans son accent. Il lui demandait sa

parole de ne jamais révéler les excès de zèle, ce fut son mot, dont le

hasard venait de le rendre témoin.

--N'en parlez à notre ami de l'étranger que s'il insiste sérieusement

pour connaître nos jeunes fous. Que leur importe que l'état soit

renversé? ils seront cardinaux, et se réfugieront à Rome. Nous, dans nos

châteaux, nous serons massacrés par les paysans.

La note secrète que le marquis rédigea d'après le grand procès-verbal de

vingt-six pages, écrit par Julien, ne fut prête qu'à quatre heures trois

quarts.

--Je suis fatigué à la mort, dit le marquis, et on le voit bien à cette

note qui manque de netteté vers la fin, j'en suis plus mécontent que

d'aucune chose que j'aie faite en ma vie. Tenez, mon ami, ajouta-t-il,

allez vous reposer quelques heures, et de peur qu'on ne vous enlève, moi

je vais vous enfermer à clef dans votre chambre.

Le lendemain, le marquis conduisit Julien à un château isolé assez

éloigné de Paris. Là se trouvèrent des hôtes singuliers, que Julien

jugea être prêtres. On lui remit un passeport qui portait un nom

suppose, mais Indiquait enfin le véritable but du voyage qu'il avait

toujours feint d'ignorer. Il monta seul dans une calèche.

Le marquis n'avait aucune inquiétude sur sa mémoire Julien lui avait

récité plusieurs fois la note secrète, mais il craignait tort qu'il ne

fût intercepté.

--Surtout n'ayez l'air que d'un fat qui voyage pour tuer le temps, lui

dit-il avec amitié, au moment où il quittait le salon. Il y avait

peut-être plus d'un faux frère dans notre assemblée d'hier soir.

Le voyage fut rapide et fort triste. A peine Julien avait-il été hors de

la vue du marquis qu'il avait oublié et la note secrète et la mission,

pour ne songer qu'aux mépris de Mathilde.

Dans un village à quelques lieues au-delà de Metz, le maître de poste

vint lui dire qu'il n'y avait pas de chevaux. Il était dix heures du

soir; Julien, fort contrarié, demanda à souper. Il se promena devant la

porte, et insensiblement, sans qu'il y parût, passa dans la cour des

écuries. Il n'y vit pas de chevaux.

L'air de cet homme était pourtant singulier, se disait Julien; son oeil

grossier m'examinait.

Il commençait, comme on voit, à ne pas croire exactement tout ce qu'on

lui disait. Il songeait à s'échapper après souper, et pour apprendre

toujours quelque chose sur le pays, il quitta sa chambre pour aller se

chauffer au feu de la cuisine. Quelle ne fut pas sa joie d'y trouver _il

signor_ Geronimo, le célèbre chanteur!

Établi dans un fauteuil qu'il avait fait apporter près du feu, le

Napolitain gémissait tout haut, et parlait plus, à lui tout seul, que

les vingt paysans allemands qui l'entouraient ébahis.

--Ces gens-ci me ruinent, cria-t-il à Julien, j'ai promis de chanter

demain à Mayence. Sept princes souverains, sont accourus pour

m'entendre. Mais allons prendre l'air, ajouta-t-il d'un air

significatif.

Quand il fut à cent pas sur la route, et hors de la possibilité d'être

entendu:

--Savez-vous de quoi il retourne? dit-il à Julien; ce maître de poste

est un fripon. Tout en me promenant, j'ai donné vingt sous à un petit

polisson qui m'a tout dit. Il y a plus de douze chevaux dans une écurie

à l'autre extrémité du village. On veut retarder quelque courrier.

--Vraiment? dit Julien d'un air innocent.

Ce n'était pas le tout que de découvrir la fraude, il fallait partir:

c'est à quoi Geronimo et son ami ne purent réussir.

--Attendons le jour, dit enfin le chanteur, on se méfie de nous. C'est

peut-être à vous ou à moi qu'on en veut. Demain matin nous commandons un

bon déjeuner; pendant qu'on le prépare nous allons nous promener, nous

nous échappons, nous louons des chevaux et gagnons la poste prochaine.

--Et vos effets? dit Julien, qui pensait que peut-être Geronimo lui-même

pouvait être envoyé pour l'intercepter.

Il fallut souper et se coucher. Julien était encore dans le premier

sommeil, quand il fut réveillé en sursaut par la voix de deux personnes

qui parlaient dans sa chambre, sans trop se gêner.

Il reconnut le maître de poste, armé d'une lanterne sourde. La lumière

était dirigée vers le coffre de la calèche, que Julien avait fait monter

dans sa chambre. A côté du maître de poste était un homme qui fouillait

tranquillement dans le coffre ouvert. Julien ne distinguait que les

manches de son habit, qui étaient noires et fort serrées.

C'est une soutane, se dit-il, et il saisit doucement de petits pistolets

qu'il avait placés sous son oreiller.

--Ne craignez pas qu'il se réveille, monsieur le curé, disait le maître

de poste. Le vin qu'on leur a servi était de celui que vous avez préparé

vous-même.

--Je ne trouve aucune trace de papiers, répondait le curé. Beaucoup de

linge, d'essences, de pommades, de futilités, c'est un jeune homme du

siècle, occupé de ses plaisirs. L'émissaire sera plutôt l'autre, qui

affecte de parler avec un accent italien.

Ces gens se rapprochèrent de Julien pour fouiller dans les poches de son

habit de voyage. Il était bien tenté de les tuer comme voleurs. Rien de

moins dangereux pour les suites. Il en eut bonne envie... Je ne serais

qu'un sot se dit-il, je compromettrais ma mission. >, Son habit fouillé:

--Ce n'est pas là un diplomate, dit le prêtre: il s'éloigna et fit bien.

S'il me touche dans mon lit, malheur à lui! se disait Julien; il peut

fort bien venir me poignarder, et c'est ce que je ne souffrirai pas.

Le curé tourna la tête, Julien ouvrait les yeux à demi; quel ne fut pas

son étonnement! c'était l'abbé Castanède! En effet, quoique les deux

personnes voulussent parler assez bas, il lui avait semblé, dès l'abord,

reconnaître une des voix. Julien fut saisi d'une envie démesurée de

purger la terre d'un de ses plus lâches coquins...

Mais ma mission! se dit-il.

Le curé et son acolyte sortirent. Un quart d'heure après, Julien fit

semblant de s'éveiller. Il appela et réveilla toute la maison.

--Je suis empoisonné, s'écriait-il, je souffre horriblement! Il voulait

un prétexte pour aller au secours de Geronimo. Il le trouva à demi

asphyxié par le laudanum contenu dans le vin.

Julien craignant quelque plaisanterie de ce genre, avait soupé avec du

chocolat apporté de Paris. Il ne put venir à bout de réveiller assez

Geronimo pour le décider à partir.

--On me donnerait tout le royaume de Naples disait le chanteur, que je

ne renoncerais pas en ce moment à la volupté de dormir.

--Mais les sept princes souverains!

--Qu'ils attendent.

Le rouge et le noir: chronique du XIXe siècle · 第 31 / 41 段