Je joue ici un rôle indigne, pensa-t-il tout à coup. Il s'agissait de

quitter sa petite chaise de paille d'une façon qui ne fût pas trop

gauche. Il voulut inventer, il demandait quelque chose de nouveau à une

imagination tout occupée ailleurs. Il fallait avoir recours à la

mémoire, la sienne était, il faut l'avouer, peu riche en ressources de

ce genre; le pauvre garçon avait encore bien peu d'usage, aussi fut-il

d'une gaucherie parfaite et remarquée de tous lorsqu'il se leva pour

quitter le salon. Le malheur était trop évident dans toute sa manière

d'être. Il jouait depuis trois quarts d'heure le rôle d'un importun

subalterne auquel on ne se donne pas la peine de cacher ce qu'on pense

de lui.

Les observations critiques qu'il venait de faire sur ses rivaux,

l'empêchèrent toutefois de prendre son malheur trop au tragique; il

avait, pour soutenir sa fierté, le souvenir de ce qui s'était passé

l'avant-veille. Quels que soient leurs mille avantages sur moi,

pensait-il en entrant seul au jardin, Mathilde n'a été pour aucun d'eux

ce que, deux fois dans ma vie, elle a daigné être pour moi.

Sa sagesse n'alla pas plus loin. Il ne comprenait nullement le caractère

de la personne singulière que le hasard venait de rendre maîtresse

absolue de tout son bonheur.

Il s'en tint, la journée suivante, à tuer de fatigue lui et son cheval.

Il n'essaya plus de s'approcher, le soir, du canapé bleu, auquel

Mathilde restait fidèle. Il remarqua que le comte Norbert ne daignait

pas même le regarder en le rencontrant dans la maison. Il doit se faire

une étrange violence, pensa-t-il, lui naturellement si poli.

Pour Julien, le sommeil eût été le bonheur. En dépit de la fatigue

physique, des souvenirs trop séduisants commençaient à envahir toute son

imagination. Il n'eut pas le génie de voir que, par ses grandes courses

à cheval dans les bois des environs de Paris, n'agissant que sur

lui-même et nullement sur le coeur ou sur l'esprit de Mathilde, il

laissait au hasard la disposition de son sort.

Il lui semblait qu'une chose apporterait à sa douleur un soulagement

infini: ce serait de parler à Mathilde. Mais cependant qu'oserait-il lui

dire?

C'est à quoi, un matin, à sept heures, il rêvait profondément, lorsque

tout à coup il la vit entrer dans la bibliothèque.

--Je sais, monsieur, que vous désirez me parler.

--Grand Dieu! qui vous l'a dit?

--Je le sais, que vous importe? Si vous manquez d'honneur, vous pouvez

me perdre, ou du moins le tenter; mais ce danger, que je ne crois pas

réel, ne m'empêchera certainement pas d'être sincère. Je ne vous aime

plus, monsieur, mon imagination folle m'a trompée...

A ce coup terrible, éperdu d'amour et de malheur, Julien essaya de se

justifier. Rien de plus absurde. Se justifie-t-on de déplaire? Mais la

raison n'avait plus aucun empire sur ses démarches. Un instinct aveugle

le poussait à retarder la décision de son sort. Il lui semblait que tant

qu'il parlait, tout n'était pas fini. Mathilde n'écoutait pas ses

paroles, leur son l'irritait, elle ne concevait pas qu'il eût l'audace

de l'interrompre.

Les remords de la vertu et ceux de l'orgueil la rendaient, ce matin-là,

également malheureuse. Elle était en quelque sorte anéantie par

l'affreuse idée d'avoir donné des droits sur elle à un petit abbé fils

d'un paysan. C'est à peu près, se disait-elle dans les moments où elle

s'exagérait son malheur, comme si j'avais à me reprocher une faiblesse

pour un des laquais.

Dans les caractères hardis et fiers, il n'y a qu'un pas de la colère

contre soi-même à l'emportement contre les autres; les transports de

fureur sont dans ce cas un plaisir vif.

En un instant, Mlle de La Mole arriva au point d'accabler Julien des

marques de mépris les plus excessives. Elle avait infiniment d'esprit,

et cet esprit triomphait dans l'art de torturer les amours-propres et de

leur infliger des blessures cruelles.

Pour la première fois de sa vie, Julien se trouvait soumis à l'action

d'un esprit supérieur animé contre lui de la haine la plus violente.

Loin de songer le moins du monde à se défendre en cet instant, son

imagination mobile en vint à se mépriser soi-même. En s'entendant

accabler de marques de mépris si cruelles, et calculées avec tant

d'esprit pour détruire toute bonne opinion qu'il pouvait avoir de soi,

il lui semblait que Mathilde avait raison, et qu'elle n'en disait pas

assez.

Pour elle, elle trouvait un plaisir d'orgueil délicieux à punir ainsi

elle et lui de l'adoration quelle avait sentie quelques jours

auparavant.

Elle n'avait pas besoin d'inventer et de penser pour la première fois

les choses cruelles qu'elle lui adressait avec tant de complaisance.

Elle ne faisait que répéter ce que depuis huit jours, disait dans son

coeur l'avocat du parti contraire à l'amour.

Chaque mot centuplait l'affreux malheur de Julien. Il voulut fuir, Mlle

de La Mole le retint par le bras avec autorité.

--Daignez remarquer, lui dit-il, que vous parlez très haut, on vous

entendra de la pièce voisine.

--Qu'importe! reprit fièrement Mlle de La Mole, qui osera dire qu'on

m'entend? Je veux guérir à jamais votre petit amour-propre des idées

qu'il a pu se figurer sur mon compte.

Lorsque Julien put sortir de la bibliothèque, il était tellement étonné,

qu'il en sentait moins son malheur. Eh bien! elle ne m'aime plus, se

répétait-il en se parlant tout haut comme pour s'apprendre sa position.

Il paraît qu'elle m'a aimé huit ou dix jours, et moi je l'aimerai toute

la vie.

Est-il bien possible, elle n'était rien! rien pour mon coeur, il y a si

peu de jours!

Les jouissances d'orgueil inondaient le coeur de Mathilde; elle avait

donc pu rompre à tout jamais! Triompher si complètement d'un penchant si

puissant la rendrait parfaitement heureuse. Ainsi, ce petit monsieur

comprendra, et une fois pour toutes, qu'il n'a et n'aura jamais aucun

empire sur moi. Elle était si heureuse que réellement elle n'avait plus

d'amour en ce moment.

Après une scène aussi atroce, aussi humiliante, chez un être moins

passionné que Julien, l'amour fût devenu impossible. Sans s'écarter un

seul instant de ce qu'elle se devait à elle-même Mlle de La Mole lui

avait adressé de ces choses désagréables, tellement bien calculées,

qu'elles peuvent paraître une vérité, même quand on s'en souvient de

sang-froid.

La conclusion que Julien tira dans le premier moment d'une scène si

étonnante, fut que Mathilde avait un orgueil infini. Il croyait

fermement que tout était fini à tout jamais entre eux, et cependant le

lendemain, au déjeuner, il fut gauche et timide devant elle. C'était un

défaut qu'on n'avait pu lui reprocher jusque-là. Dans les petites comme

dans les grandes choses, il savait nettement ce qu'il devait et voulait

faire, et l'exécutait.

Ce jour-là, après le déjeuner, comme Mme de La Mole lui demandait une

brochure séditieuse et pourtant assez rare, que le matin son curé lui

avait apportée en secret, Julien, en la prenant sur une console, fit

tomber un vieux vase de porcelaine bleue, laid au possible.

Mme de La Mole se leva en jetant un cri de détresse, et vint considérer

de près les ruines de son vase chéri. C'était du vieux Japon,

disait-elle il me venait de ma grand'tante abbesse de Chelles; c'était

un présent des Hollandais au duc d'Orléans régent qui l'avait donné à sa

fille...

Mathilde avait suivi le mouvement de sa mère, ravie de voir brisé ce

vase bleu qui lui semblait horriblement laid. Julien était silencieux et

point trop troublé; il vit Mlle de La Mole tout près de lui.

--Ce vase, lui dit-il, est à jamais détruit, ainsi en est-il d'un

sentiment qui fut autrefois le maître de mon coeur; je vous prie

d'agréer mes excuses de toutes les folies qu'il m'a fait faire; et il

sortit.

--On dirait en vérité, dit Mme de La Mole, comme il s'en allait, que ce

M. Sorel est fier et content de ce qu'il vient de faire.

Ce mot tomba directement sur le coeur de Mathilde. Il est vrai, se

dit-elle, ma mère a deviné juste, tel est le sentiment qui l'anime.

Alors seulement cessa la joie de la scène qu'elle lui avait faite la

veille. Eh bien, tout est fini, se dit-elle avec un calme apparent, il

me reste un grand exemple, cette erreur est affreuse humiliante! elle me

vaudra la sagesse pour tout le reste de la vie.

Que n'ai-je dit vrai? pensait Julien, pourquoi l'amour que j'avais pour

cette folle me tourmente-t-il encore?

Cet amour, loin de s'éteindre comme il l'espérait, fit des progrès

rapides. Elle est folle il est vrai, se disait-il en est-elle moins

adorable? est-il possible d'être plus jolie? Tout ce que la civilisation

la plus élégante peut présenter de vifs plaisirs, n'était-il pas réuni

comme à l'envi chez Mlle de La Mole? Ces souvenirs de bonheur passé

s'emparaient de Julien, et détruisaient rapidement tout l'ouvrage de la

raison.

La raison lutte en vain contre les souvenirs de ce genre; ses essais

sévères ne font qu'en augmenter le charme.

Vingt-quatre heures après la rupture du vase de vieux Japon, Julien

était décidément l'un des hommes les plus malheureux.

CHAPITRE XXI

LA NOTE SECRÈTE

Car tout ce que je raconte, je l'ai vu; et si j'ai pu me tromper en le

voyant, bien certainement je ne vous trompe point en vous le disant.

Lettre à l'Auteur.

Le marquis le fit appeler; M. de La Mole semblait rajeuni, son oeil

était brillant.

--Parlons un peu de votre mémoire, dit-il à Julien, on dit qu'elle est

prodigieuse! Pourriez-vous apprendre par coeur quatre pages et aller les

réciter à Londres? mais sans changer un mot!...

Le marquis chiffonnait avec humeur la _Quotidienne_ du jour, et

cherchait en vain à dissimuler un air fort sérieux et que Julien ne lui

avait jamais vu, même lorsqu'il était question du procès Frilair.

Julien avait déjà assez d'usage pour sentir qu'il devait paraître tout à

fait dupe du ton léger qu'on lui montrait.

--Ce numéro de la _Quotidienne_ n'est peut-être pas fort amusant; mais,

si Monsieur le marquis le permet, demain matin j'aurai l'honneur de le

lui réciter tout entier.

--Quoi! même les annonces?

--Fort exactement, et sans qu'il y manque un mot.

--M'en donnez-vous votre parole? reprit le marquis avec une gravité

soudaine.

--Oui, monsieur, la crainte d'y manquer pourrait seule troubler ma

mémoire.

--C'est que j'ai oublié de vous faire cette question hier: je ne vous

demande pas votre serment de ne jamais répéter ce que vous allez

entendre; je vous connais trop pour vous faire cette injure. J'ai

répondu de vous, je vais vous mener dans un salon où se réuniront douze

personnes; vous tiendrez note de ce que chacun dira.

Ne soyez pas inquiet, ce ne sera point une conversation confuse, chacun

parlera à son tour, je ne veux pas dire avec ordre, ajouta le marquis en

reprenant l'air fin et léger qui lui était si naturel. Pendant que nous

parlerons, vous écrirez une vingtaine de pages; vous reviendrez ici avec

moi, nous réduirons ces vingt pages à quatre. Ce sont ces quatre pages

que vous me réciterez demain matin, au lieu de tout le numéro de la

_Quotidienne_. Vous partirez aussitôt après, il faudra courir la poste

comme un jeune homme qui voyage pour ses plaisirs. Votre but sera de

n'être remarqué de personne. Vous arriverez auprès d'un grand

personnage. Là, il vous faudra plus d'adresse. Il s'agit de tromper tout

ce qui l'entoure; car parmi ses secrétaires, parmi ses domestiques, il y

a des gens vendus à nos ennemis, et qui guettent nos agents au passage

pour les intercepter. Vous aurez une lettre de recommandation

insignifiante.

Au moment où Son Excellence vous regardera, vous tirerez ma montre que

voici et que je vous prête pour le voyage. Prenez-la sur vous, c'est

toujours autant de fait donnez-moi la vôtre.

Le duc lui-même daignera écrire sous votre dictée les quatre pages que

vous aurez apprises par coeur.

Cela fait, mais non plus tôt, remarquez bien, vous pourrez, si Son

Excellence vous interroge, raconter la séance à laquelle vous allez

assister.

Ce qui vous empêchera de vous ennuyer le long du voyage, c'est qu'entre

Paris et la résidence du ministre, il y a des gens qui ne demanderaient

pas mieux que de tirer un coup de fusil à M. l'abbé Sorel. Alors sa

mission est finie et je vois un grand retard; car, mon cher, comment

saurons-nous votre mort? votre zèle ne peut pas aller jusqu'à nous en

faire part.

Courez sur-le-champ acheter un habillement complet reprit le marquis

d'un air sérieux. Mettez-vous à la mode d'il y a deux ans. Il faut ce

soir que vous ayez l'air peu soigné. En voyage, au contraire, vous serez

comme à l'ordinaire. Cela vous surprend, votre méfiance devine? Oui, mon

ami, un des vénérables personnages que vous allez entendre opiner est

fort capable d'envoyer des renseignements, au moyen desquels on pourra

bien vous donner au moins de l'opium, le soir, dans quelque bonne

auberge où vous aurez demandé à souper.

--Il vaut mieux, dit Julien faire trente lieues de plus et ne pas

prendre la route directe. Il s'agit de Rome, je suppose...

Le marquis prit un air de hauteur et de mécontentement que Julien ne lui

avait pas vu à ce point depuis Bray-le-Haut.

--C'est ce que vous saurez, monsieur, quand je jugerai à propos de vous

le dire. Je n'aime pas les questions.

--Ceci n'en était pas une reprit Julien avec effusion; je vous le jure,

monsieur, je pensais tout haut, je cherchais dans mon esprit la route la

plus sûre.

--Oui, il paraît que votre esprit était bien loin. N'oubliez jamais

qu'un ambassadeur, et de votre âge encore, ne doit pas avoir l'air de

forcer la confiance.

Julien fut très mortifié, il avait tort. Son amour-propre cherchait une

excuse et ne la trouvait pas.

--Comprenez donc, ajouta M. de La Mole que toujours on en appelle à son

coeur quand on a fait quelque sottise.

Une heure après, Julien était dans l'antichambre du marquis avec une

tournure subalterne, des habits antiques, une cravate d'un blanc

douteux, et quelque chose de cuistre dans toute l'apparence.

En le voyant, le marquis éclata de rire, et alors seulement la

justification de Julien fut complète.

Si ce jeune homme me trahit, se disait M. de La Mole, à qui se fier? et

cependant quand on agit, il faut se fier à quelqu'un. Mon fils et ses

brillants amis de même acabit ont du coeur, de la fidélité pour cent

mille; s'il fallait se battre, ils périraient sur les marches du trône,

ils savent tout... excepté ce dont on a besoin dans le moment. Du diable

si je vois un d'entre eux qui puisse apprendre par coeur quatre pages et

faire cent lieues sans être dépisté. Norbert saurait se faire tuer comme

ses aïeux, c'est aussi le mérite d'un conscrit...

Le marquis tomba dans une rêverie profonde: Et encore se faire tuer,

dit-il avec un soupir, peut-être ce Sorel le saurait-il aussi bien que

lui...

--Montons en voiture, dit le marquis, comme pour chasser une idée

importune.

--Monsieur, dit Julien, pendant qu'on arrangeait cet habit, j'ai appris

par coeur la première page de la _Quotidienne_ d'aujourd'hui.

Le marquis prit le journal, Julien récita sans se tromper d'un seul mot.

Bon, dit le marquis, fort diplomate ce soir-là; pendant ce temps, ce

jeune homme ne remarque pas les rues par lesquelles nous passons.

Ils arrivèrent dans un grand salon d'assez triste apparence, en partie

boisé et en partie tendu de velours vert. Au milieu du salon, un laquais

renfrogné achevait d'établir une grande table à manger, qu'il changea

plus tard en table de travail, au moyen d'un immense tapis vert tout

taché d'encre, dépouille de quelque ministère.

Le maître de la maison était un homme énorme, dont le nom ne fut point

prononcé; Julien lui trouva la physionomie et l'éloquence d'un homme qui

digère.

Sur un signe du marquis, Julien était resté au bas bout de la table.

Pour se donner une contenance, il se mit à tailler des plumes. Il compta

du coin de l'oeil sept interlocuteurs, mais Julien ne les apercevait que

par le dos. Deux lui parurent adresser la parole à M. de La Mole sur le

ton de l'égalité; les autres semblaient plus ou moins respectueux.

Un nouveau personnage entra sans être annoncé. Ceci est singulier, pensa

Julien, on n'annonce point dans ce salon. Est-ce que cette précaution

serait prise en mon honneur? Tout le monde se leva pour recevoir le

nouveau venu. Il portait la même décoration extrêmement distinguée que

trois autres des personnes qui étaient déjà dans le salon. On parlait

assez bas. Pour juger le nouveau venu, Julien en fut réduit à ce que

pouvaient lui apprendre ses traits et sa tournure. Il était court et

épais, haut en couleur, l'oeil brillant et sans expression autre qu'une

méchanceté de sanglier.

L'attention de Julien fut vivement distraite par l'arrivée presque

immédiate d'un être tout différent. C'était un grand homme très maigre

et qui portait trois ou quatre gilets. Son oeil était caressant, son

geste poli.

C'est toute la physionomie du vieil évêque de Besançon, pensa Julien.

Cet homme appartenait évidemment à l'Église, il n'annonçait pas plus de

cinquante à cinquante-cinq ans, on ne pouvait pas avoir l'air plus

paterne.

Le jeune évêque d'Agde parut, il eut l'air fort étonné quand, faisant la

revue des présents, ses yeux arrivèrent à Julien. Il ne lui avait pas

adressé la parole depuis la cérémonie de Bray-le-Haut. Son regard

surpris embarrassa et irrita Julien. Quoi donc! se disait celui-ci

connaître un homme me tournera-t-il toujours à malheur? Tous ces grands

seigneurs que je n'ai jamais vus ne m'intimident nullement, et le regard

de ce jeune évêque me glace! Il faut convenir que je suis un être bien

singulier et bien malheureux.

Un petit homme extrêmement noir entra bientôt avec fracas, et se mit à

parler dès la porte, il avait le teint jaune et l'air un peu fou. Dès

l'arrivée de ce parleur impitoyable, des groupes se formèrent,

apparemment pour éviter l'ennui de l'écouter.

En s'éloignant de la cheminée, on se rapprochait du bas bout de la

table, occupé par Julien.. Sa contenance devenait de plus en plus

embarrassée, car enfin, quelque effort qu'il fît, il ne pouvait pas ne

pas entendre, et quelque peu d'expérience qu'il eût, il comprenait toute

l'importance des choses dont on parlait sans aucun déguisement; et

combien les hauts personnages qu'il avait apparemment sous les yeux

devaient tenir à ce qu'elles restassent secrètes!

Déjà, le plus lentement possible. Julien avait taillé une vingtaine de

plumes; cette ressource allait lui manquer. Il cherchait en vain un

ordre dans les yeux de M. de La Mole; le marquis l'avait oublié.

Ce que je fais est ridicule, se disait Julien en taillant ses plumes;

mais des gens à physionomie aussi médiocre, et chargés par d'autres ou

par eux-mêmes d'aussi grands intérêts, doivent être fort susceptibles.

Mon malheureux regard a quelque chose d'interrogatif et de peu

respectueux, qui sans doute les piquerait. Si je baisse décidément les

yeux, j'aurai l'air de faire collection de leurs paroles.

Son embarras était extrême, il entendait de singulières choses.

CHAPITRE XXII

LA DISCUSSION

La république!--Pour un, aujourd'hui, qui sacrifierait tout au bien

public, il en est des milliers et des millions qui ne connaissent que

leurs jouissances, leur vanité. On est considéré, à Paris, à cause de sa

voiture et non à cause de sa vertu.

NAPOLÉON, Mémorial.

Le laquais entra précipitamment en disant:

--Monsieur le duc de ***:

--Taisez-vous, vous n'êtes qu'un sot, dit le duc en entrant.

Il dit si bien ce mot, et avec tant de majesté, que malgré lui, Julien

pensa que savoir se fâcher contre un laquais était toute la science de

ce grand personnage. Julien leva les yeux et les baissa aussitôt. Il

avait si bien deviné la portée du nouvel arrivant, qu'il trembla que son

regard ne fût une indiscrétion.

Ce duc était un homme de cinquante ans, mis comme un dandy, et marchant

par ressorts. Il avait la tête étroite, avec un grand nez, et un visage

busqué et tout en avant; il eût été difficile d'avoir l'air plus noble

et plus insignifiant. Son arrivée détermina l'ouverture de la séance.

Julien fut vivement interrompu dans ses observations physiognomoniques

par la voix de M. de La Mole.

--Je vous présente M. l'abbé Sorel, disait le marquis; il est doué d'une

mémoire étonnante; il n'y a qu'une heure que je lui ai parlé de la

mission dont il pouvait être honoré, et, afin de donner une preuve de sa

mémoire, il a appris par coeur la première page de la _Quotidienne_.

--Ah! les nouvelles étrangères de ce pauvre N..., dit le maître de la

maison.

Il prit le journal avec empressement, et regardant Julien d'un air

plaisant, à force de chercher à être important:

--Parlez, monsieur, lui dit-il.

Le silence était profond, tous les yeux fixés sur Julien; il récita si

bien qu'au bout de vingt lignes:

--Il suffit, dit le duc.

Le petit homme au regard de sanglier s'assit. Il était le président, car

à peine en place, il montra à Julien une table de jeu, et lui fit signe

de l'apporter auprès de lui. Julien s'y établit avec ce qu'il faut pour

écrire. Il compta douze personnes assises autour du tapis vert.

--Monsieur Sorel, dit le duc, retirez-vous dans la pièce voisine, on

vous fera appeler.

Le maître de la maison prit l'air fort inquiet:

--Les volets ne sont pas fermés, dit-il à demi bas à son voisin.

--Il est inutile de regarder par la fenêtre, cria-t-il sottement à

Julien. Me voici fourré dans une conspiration tout au moins, pensa

celui-ci. Heureusement, elle n'est pas de celles qui conduisent en place

de Grève. Quand il y aurait du danger, je dois cela et plus encore au

marquis. Heureux s'il m'était donné de réparer tout le chagrin que mes

folies peuvent lui causer un jour!

Tout en pensant à ses folies et à son malheur, il regardait les lieux de

façon à ne jamais les oublier. Il se souvint alors seulement qu'il

n'avait point entendu le marquis dire au laquais le nom de la rue, et le

marquis avait fait prendre un fiacre, ce qui ne lui arrivait jamais.

Longtemps Julien fut laissé à ses réflexions. Il était dans un salon

tendu en velours rouge avec de larges galons d'or. Il y avait sur la

console un grand crucifix en ivoire, et sur la cheminée, le livre du

Pape, de M. de Maistre, doré sur tranches, et magnifiquement relié.

Julien l'ouvrit pour ne pas avoir l'air d'écouter. De moment en moment

on parlait très haut dans la pièce voisine. Enfin, la porte s'ouvrit, on

l'appela.

--Songez, messieurs, disait le président, que de ce moment nous parlons

devant le duc de ***. Monsieur, dit-il en montrant Julien, est un jeune

lévite, dévoué à notre sainte cause, et qui redira facilement, à l'aide

de sa mémoire étonnante, jusqu'à nos moindres discours.

La parole est à monsieur, dit-il en indiquant le personnage à l'air

paterne, et qui portait trois ou quatre gilets.

Julien trouva qu'il eût été plus naturel de nommer le Monsieur aux

gilets. Il prit du papier et écrivit beaucoup.

(Ici l'auteur eût voulu placer une page de points. Cela aura mauvaise

grâce, dit l'éditeur, et pour un écrit aussi frivole, manquer de grâce,

c'est mourir.

--La politique, reprend l'auteur, est une pierre attachée au cou de la

littérature, et qui, en moins de six mois, la submerge. La politique au

milieu des intérêts d'imagination, c'est un coup de pistolet au milieu

d'un concert. Ce bruit est déchirant sans être énergique. Il ne

s'accorde avec le son d'aucun instrument. Cette politique va offenser

mortellement une moitié de lecteurs et ennuyer l'autre qui l'a trouvée

bien autrement spéciale et énergique dans le journal du matin...

--Si vos personnages ne parlent pas politique reprend l'éditeur, ce ne

sont plus les Français de 1830, et votre livre n'est plus un miroir,

comme vous en avez la prétention...)

Le procès-verbal de Julien avait vingt-six pages; voici un extrait bien

pâle, car il a fallu, comme toujours supprimer les ridicules dont

l'excès eût semblé odieux où peu vraisemblable. (Voir la _Gazette des

Tribunaux._)

L'homme aux gilets et à l'air paterne (c'était un évêque peut-être)

souriait souvent, et alors ses yeux, entourés de paupières flottantes,

prenaient un brillant singulier et une expression moins indécise que de

coutume. Ce personnage, que l'on faisait parler le premier devant le duc

(mais quel duc? se disait Julien), apparemment pour exposer les opinions

et faire les fonctions d'avocat général, parut à Julien tomber dans

l'incertitude et l'absence de conclusions décidées que l'on reproche

souvent à ces magistrats. Dans le courant de la discussion, le duc alla

même jusqu'à le lui reprocher.

Après plusieurs phrases de morale et d'indulgente philosophie, l'homme

aux gilets dit:

Le rouge et le noir: chronique du XIXe siècle · 第 30 / 41 段