baisait la main.
Julien comprit que c'était le comte de La Mole. Il le trouva charmant
dès le premier abord.
Est-il possible, se dit-il, que ce soit là l'homme, dont les
plaisanteries offensantes doivent me chasser de cette maison.
A force d'examiner le comte Norbert, Julien remarqua qu'il était en
bottes et en éperons; et moi je dois être en souliers apparemment
comme inférieur. On se mit à table. Julien entendit la marquise qui
disait un mot sévère, en élevant un peu la voix. Presque en même temps,
il aperçut une jeune personne, extrêmement blonde et fort bien faite,
qui vint s'asseoir vis-à-vis de lui. Elle ne lui plut point; cependant
en la regardant attentivement, il pensa qu'il n'avait jamais vu des yeux
aussi beaux; mais ils annonçaient une grande froideur d'âme. Par la
suite, Julien trouva qu'ils avaient l'expression de l'ennui qui examine,
mais qui se souvient de l'obligation d'être imposant. Mme de Rênal avait
cependant de bien beaux yeux, se disait-il, le monde lui en faisait
compliment; mais ils n'avaient rien de commun avec ceux-ci. Julien
n'avait pas assez d'usage pour distinguer que c'était du feu de la
saillie, que brillaient de temps en temps les yeux de Mlle Mathilde,
c'est ainsi qu'il l'entendit nommer. Quand les yeux de Mme de Rênal
s'animaient, c'était du feu des passions, ou par l'effet d'une
indignation généreuse au récit de quelque action méchante. Vers la fin
du repas Julien trouva un mot pour exprimer le genre de beauté des yeux
de Mlle de La Mole: ils sont scintillants, se dit-il. Du reste, elle
ressemblait cruellement à sa mère, qui lui déplaisait de plus en plus,
et il cessa de la regarder. En revanche, le comte Norbert lui semblait
admirable de tous points. Julien était tellement séduit, qu'il n'eut pas
l'idée d'en être jaloux et de le haïr, parce qu'il était plus riche et
plus noble que lui.
Julien trouva que le marquis avait l'air de s'ennuyer.
Vers le second service, il dit à son fils:
--Norbert, je te demande tes bontés pour M. Julien Sorel que je viens de
prendre à mon état-major, et dont je prétends faire un homme, si cella
se peut.
--C'est mon secrétaire, dit le marquis à son voisin, et il écrit _cela_
avec deux _ll_.
Tout le monde regarda Julien, qui fit une inclination de tête un peu
trop marquée à Norbert; mais en général on fut content de son regard.
Il fallait que le marquis eût parlé du genre d'éducation que Julien
avait reçue, car un des convives l'attaqua sur Horace: C'est précisément
en parlant d'Horace que j'ai réussi auprès de l'évêque de Besançon, se
dit Julien, apparemment qu'ils ne connaissent que cet auteur. A partir
de cet instant, il fut maître de lui. Ce mouvement tut rendu facile,
parce qu'il venait de décider que Mlle de La Mole ne serait jamais une
femme à ses yeux. Depuis le séminaire, il mettait les hommes au pis, et
se laissait difficilement intimider par eux. Il eût joui de tout son
sang-froid, si la salle à manger eût été meublée avec moins de
magnificence. C'était, dans le fait, deux glaces de huit pieds de haut
chacune, et dans lesquelles il regardait quelquefois son interlocuteur
en parlant d'Horace, qui lui imposaient encore. Ses phrases n'étaient
pas trop longues pour un provincial. Il avait de beaux yeux dont la
timidité tremblante ou heureuse, quand il avait bien répondu, redoublait
l'éclat. Il fut trouvé agréable. Cette sorte d'examen jetait un peu
d'intérêt dans un dîner grave. Le marquis engagea par un signe
l'interlocuteur de Julien à le pousser vivement. Serait-il possible
qu'il sût quelque chose? pensait-il.
Julien répondit en inventant ses idées, et perdit assez de sa timidité
pour montrer non pas de l'esprit chose impossible à qui ne sait pas; a
langue dont on se sert à paris, mais il eut des idées nouvelles quoique
présentées sans grâce ni à-propos, et l'on vit qu'il savait parfaitement
le latin.
L'adversaire de Julien était un académicien des Inscriptions, qui, par
hasard savait le latin, il trouva en Julien un très bon humaniste, n'eut
plus la crainte de le faire rougir, et chercha réellement à
l'embarrasser. Dans la chaleur du combat, Julien oublia enfin
l'ameublement magnifique de la salle à manger il en vint à exposer sur
les poètes latins des idées que l'interlocuteur n'avait lues nulle part.
En honnête homme il en fit honneur au jeune secrétaire. Par bonheur, on
entama une discussion sur la question de savoir si Horace a été pauvre
ou riche: un homme aimable, voluptueux et insouciant, faisant des vers
pour s'amuser, comme Chapelle, l'ami de Molière et de La Fontaine, ou un
pauvre diable de poète lauréat suivant la cour et faisant des odes pour
le jour de naissance du roi, comme Southey, l'accusateur de lord Byron.
On parla de l'état de la société sous Auguste et sous George, aux deux
époques l'aristocratie était toute-puissante; mais à Rome, elle se
voyait arracher le pouvoir par Mécène, qui n'était que simple chevalier;
et en Angleterre elle avait réduit George à peu près à l'état d'un doge
de Venise. Cette discussion sembla tirer le marquis de l'état de
torpeur, où l'ennui le plongeait au commencement du dîner.
Julien ne comprenait rien à tous les noms modernes comme Southey, lord
Byron, George, qu'il entendait prononcer pour la première fois. Mais il
n'échappa à personne que, toutes les fois qu'il était question de faits
passés à Rome, et dont la connaissance pouvait se déduire des ouvres
d'Horace, de Martial, de Tacite, etc., il avait une incontestable
supériorité. Julien s'empara sans façon de plusieurs idées qu'il avait
apprises de l'évêque de Besançon, dans la fameuse discussion qu'il avait
eue avec ce prélat; ce ne furent pas les moins goûtées.
Lorsque l'on fut las de parler de poètes, la marquise, qui se faisait
une loi d'admirer tout ce qui amusait son mari, daigna regarder Julien.
--Les manières gauches de ce jeune abbé cachent peut-être un homme
instruit dit à la marquise l'académicien qui se trouvait près d'elle; et
Julien en entendit quelque chose.
Les phrases toutes faites convenaient assez à l'esprit de la maîtresse
de la maison, elle adopta celle-ci sur Julien et se sut bon gré d'avoir
engagé l'académicien à dîner. Il amuse M. de La Mole, pensait-elle.
CHAPITRE III
LES PREMIERS PAS
Cette immense vallée remplie de lumières éclatantes et de tant de
milliers d'hommes éblouit ma vue. Pas un ne me connaît, tous me sont
supérieurs. Ma tête se perd.
Poemi dell'av. REINA.
Le lendemain, de fort bonne heure, Julien faisait des copies de lettres
dans la bibliothèque, lorsque Mlle Mathilde y entra par une petite porte
de dégagement, fort bien cachée avec des dos de livres. Pendant que
Julien admirait cette invention Mlle Mathilde paraissait fort étonnée et
assez contrariée de le rencontrer là. Julien lui trouva, en papillotes
l'air dur, hautain et presque masculin. Mlle de La Mole avait le secret
de voler des livres dans la bibliothèque de son père, sans qu'il y
parût. La présence de Julien rendait inutile sa course de ce matin, ce
qui la contraria d'autant plus, qu'elle venait chercher le second volume
de _la Princesse de Babylone_ de Voltaire, digne complément d'une
éducation éminemment monarchique et religieuse, chef-d'oeuvre du
Sacré-Coeur! Cette pauvre fille, à dix-neuf ans, avait déjà besoin du
piquant de l'esprit pour s'intéresser à un roman.
Le comte Norbert parut dans la bibliothèque vers les trois heures; il
venait étudier un journal, pour pouvoir parler politique le soir, et fut
bien aise de rencontrer Julien, dont il avait oublié l'existence. Il fut
parfait pour lui: il lui offrit de monter à cheval.
--Mon père nous donne congé jusqu'au dîner.
Julien comprit ce _nous_ et le trouva charmant.
--Mon Dieu, monsieur le comte, dit Julien, s'il s'agissait d'abattre un
arbre de quatre-vingts pieds de haut, de! équarrir et d'en faire des
planches, je m'en tirerais bien, J'ose le dire; mais monter à cheval,
cela ne m'est pas arrivé six fois en ma vie.
--Eh bien, ce sera la septième, dit Norbert.
Au fond, Julien se rappelait l'entrée du roi de ***, à Verrières, et
croyait monter à cheval supérieurement. Mais, en revenant du bois de
Boulogne, au beau milieu de la rue du Bac, il tomba en voulant éviter
brusquement un cabriolet et se couvrit de boue. Bien lui prit d'avoir
deux habits. Au dîner, le marquis voulant lui adresser la parole, lui
demanda des nouvelles de sa promenade; Norbert se hâta de répondre en
termes généraux.
--M. le comte est plein de bontés pour moi, reprit Julien, je l'en
remercie, et j'en sens tout le prix. Il a daigné me faire donner le
cheval le plus doux et le plus joli; mais enfin il ne pouvait pas m'y
attacher, et, faute de cette précaution, je suis tombé au beau milieu de
cette rue si longue, près du pont.
Mlle Mathilde essaya en vain de dissimuler un éclat de rire; ensuite son
indiscrétion demanda des détails. Julien s'en tira avec beaucoup de
simplicité; il eut de la grâce sans le savoir.
--J'augure bien de ce petit prêtre dit le marquis à l'académicien; un
provincial simple en pareille occurrence! c'est ce qui ne s'est jamais
vu et ne se verra plus; et encore il raconte son malheur devant des
dames!
Julien mit tellement les auditeurs à leur aise sur son infortune, qu'à
la fin du dîner, lorsque la conversation générale eut pris un autre
cours, Mlle Mathilde faisait des questions à son frère sur les détails
de l'événement malheureux. Ses questions se prolongeant, et Julien
rencontrant ses yeux plusieurs fois, il osa répondre directement,
quoiqu'il ne fût pas interrogé, et tous trois finirent par rire, comme
auraient pu faire trois jeunes habitants d'un village au fond d'un bois.
Le lendemain, Julien assista à deux cours de théologie, et revint
ensuite transcrire une vingtaine de lettres. Il trouva établi près de
lui, dans la bibliothèque, un jeune homme mis avec beaucoup de soin;
mais la tournure était mesquine, et la physionomie celle de l'envie.
Le marquis entra.
--Que faites-vous ici, monsieur Tanbeau? dit-il au nouveau venu d'un ton
sévère.
--Je croyais..., reprit le jeune homme en souriant bassement.
--Non monsieur, vous ne croyiez pas. Ceci est un essai, mais il est
malheureux.
Le jeune Tanbeau se leva furieux et disparut. C'était un neveu de
l'académicien ami de Mme de La Mole, il se destinait aux lettres.
L'académicien avait obtenu que le marquis le prendrait pour secrétaire.
Tanbeau, qui travaillait dans une chambre écartée, ayant su la faveur
dont Julien était l'objet voulut la partager et le matin il était venu
établir son écritoire dans la bibliothèque.
A quatre heures, Julien osa après un peu d'hésitation, paraître chez le
comte Norbert. Celui-ci allait monter à cheval, et fut embarrassé, car
il était parfaitement poli.
--Je pense, dit-il à Julien, que bientôt vous irez au manège; et, après
quelques semaines, je serai ravi de monter à cheval avec vous.
--Je voulais avoir l'honneur de vous remercier des bontés que vous avez
eues pour moi; croyez, monsieur, ajouta Julien d'un air fort sérieux,
que je sens tout ce que je vous dois. Si votre cheval n'est pas blessé
par suite de ma maladresse d'hier, et s'il est libre, je désirerais le
monter ce matin.
--Ma foi, mon cher Sorel, à vos risques et périls. Supposez que je vous
ai fait toutes les objections que réclame la prudence, le fait est qu'il
est quatre heures, nous n'avons pas de temps à perdre.
Une fois qu'il fut à cheval:
--Que faut-il faire pour ne pas tomber? dit Julien au jeune comte.
--Bien des choses, répondit Norbert en riant aux éclats: par exemple,
tenir le corps en arrière.
Julien prit le grand trot. On était sur la place Louis XVI.
--Ah! jeune téméraire, dit Norbert, il y a trop de voitures, et encore
menées par des imprudents! Une fois par terre, leurs tilburys vont vous
passer sur le corps; ils n'iront pas risquer de gâter la bouche de leur
cheval en l'arrêtant tout court.
Vingt fois Norbert vit Julien sur le point de tomber; mais enfin la
promenade finit sans accident. En rentrant le jeune comte dit à sa
soeur:
--Je vous présente un hardi casse-cou.
A dîner, parlant à son père, d'un bout de la table à l'autre, il rendit
justice à la hardiesse de Julien; c'était tout ce qu'on pouvait louer
dans sa façon de monter à cheval. Le jeune comte avait entendu le matin
les gens qui pansaient les chevaux dans la cour prendre texte de la
chute de Julien pour se moquer de lui outrageusement.
Malgré tant de bonté, Julien se sentit bientôt parfaitement isolé au
milieu de cette famille. Tous les usages lui semblaient singuliers, et
il manquait à tous. Ses bévues faisaient la joie des valets de chambre.
L'abbé Pirard était parti pour sa cure. Si Julien est un faible roseau,
qu'il périsse; si c'est un homme de coeur qu'il se tire d'affaire tout
seul, pensait-il.
CHAPITRE IV
L'HÔTEL DE LA MOLE
Que fait-il ici? s'y plairait-il? penserait-il y plaire?
RONSARD.
Si tout semblait étrange à Julien, dans le noble salon de l'hôtel de La
Mole, ce jeune homme, pâle et vêtu de noir, semblait à son tour fort
singulier aux personnes qui daignaient le remarquer. Mme de La Mole
proposa à son mari de l'envoyer en mission les jours où l'on avait à
dîner certains personnages.
--J'ai envie de pousser l'expérience jusqu'au bout, répondit le marquis.
L'abbé Pirard prétend que nous avons tort de briser l'amour-propre des
gens que nous admettons auprès de nous. _On ne s'appuie que sur ce qui
résiste_, etc. Celui-ci n'est inconvenant que par sa figure inconnue,
c'est du reste un sourd-muet.
Pour que je puisse m'y reconnaître, il faut, se dit Julien, que j'écrive
les noms et un mot sur le caractère des personnages que je vois arriver
dans ce salon.
Il plaça en première ligne cinq ou six amis de la maison, qui lui
faisaient la cour à tout hasard, le croyant protégé par un caprice du
marquis. C'étaient de pauvres hères, plus ou moins plats; mais, il faut
le dire à la louange de cette classe d'hommes, telle qu'on la trouve
aujourd'hui dans les salons de l'aristocratie, ils n'étaient pas plats
également pour tous. Tel d'entre eux se fût laissé malmener par le
marquis, qui se fût révolté contre un mot dur à lui adressé par Mme de
La Mole.
Il y avait trop de fierté et trop d'ennui au fond du caractère des
maîtres de la maison, ils étaient trop accoutumes à outrager pour se
désennuyer, pour qu'ils pussent espérer de vrais amis. Mais, excepté les
jours de pluie, et dans les moments d'ennui féroce, qui étaient rares,
on les trouvait toujours d'une politesse parfaite.
Si les cinq ou six complaisants qui témoignaient une amitié si
paternelle à Julien eussent déserté l'hôtel de La Mole, la marquise eût
été exposée à de grands moments de solitude; et, aux veux des femmes de
ce rang, la solitude est affreuse: c'est l'emblème de la _disgrâce_.
Le marquis était parfait pour sa femme; il veillait à ce que son salon
fût suffisamment garni; non pas de pairs, il trouvait ses nouveaux
collègues pas assez nobles pour venir chez lui comme amis, pas assez
amusants pour y être admis comme subalternes.
Ce ne fut que bien plus tard que Julien pénétra ces secrets. La
politique dirigeante qui fait l'entretien des maisons bourgeoises n'est
abordée dans celle de la classe du marquis, que dans les instants de
détresse.
Tel est encore, même dans ce siècle ennuyé, l'empire de la nécessité de
s'amuser, que même les Jours de dîners, à peine le marquis avait-il
quitté le salon, tout le monde prenait la fuite. Pourvu qu'on ne
plaisantât ni de Dieu, ni des prêtres, ni du roi, ni des gens en place,
ni des artistes protégés par la Cour, ni de tout ce qui est établi;
pourvu qu'on ne dît du bien ni de Béranger, ni des journaux de
l'opposition, ni de Voltaire, ni de Rousseau, ni de tout ce qui se
permet un peu de franc-parler; pourvu surtout qu'on ne parlât jamais
politique, on pouvait librement raisonner de tout.
Il n'y a pas de cent mille écus de rentes ni de cordon bleu qui puissent
lutter contre une telle charte de salon. La moindre idée vive semblait
une grossièreté. Malgré le bon ton, la politesse parfaite, l'envie
d'être agréable, l'ennui se lisait sur tous les fronts. Les jeunes gens
qui venaient rendre des devoirs, ayant peur de parler de quelque chose
qui fît soupçonner une pensée, ou de trahir quelque lecture prohibée, se
taisaient après quelques mots bien élégants sur Rossini et le temps
qu'il taisait.
Julien observa que la conversation était ordinairement maintenue vivante
par deux vicomtes et cinq barons que M. de La Mole avait connus dans
l'émigration. Ces messieurs jouissaient de six à huit mille livres de
rente; quatre tenaient pour ta _Quotidienne_, et trois pour la Gazette
de France. L'un d'eux avait tous les jours à raconter quelque anecdote
du Château où le mot admirable n'était pas épargné. Julien remarqua
qu'il avait cinq croix, les autres n'en avaient en général que trois.
En revanche, on voyait dans l'antichambre dix laquais en livrée, et
toute la soirée, on avait des glaces ou du thé tous les quarts d'heure;
et, sur le minuit, une espèce de souper avec du vin de Champagne.
C'était la raison qui quelquefois faisait rester Julien jusqu'à la fin;
du reste, il ne comprenait presque pas que l'on pût écouter sérieusement
la conversation ordinaire de ce salon si magnifiquement doré.
Quelquefois il regardait les interlocuteurs, pour voir si eux-mêmes ne
se moquaient pas de ce qu'ils disaient. Mon M. de Maistre, que je sais
par coeur, a dit cent fois mieux, pensait-il, et encore est-il bien
ennuyeux.
Julien n'était pas le seul à s'apercevoir de l'asphyxie morale. Les uns
se consolaient en prenant force glaces; les autres par le plaisir de
dire tout le reste de la soirée: je sors de l'hôtel de La Mole, où j'ai
su que la Russie, etc...
Julien apprit, d'un des complaisants, qu'il n'y avait pas encore six
mois que Mme de La Mole avait récompensé une assiduité de plus de vingt
années en faisant préfet le pauvre baron Le Bourguignon, sous-préfet
depuis la Restauration.
Ce grand événement avait retrempé le zèle de tous ces messieurs, ils se
seraient fâchés de bien peu de chose auparavant, ils ne se fâchèrent
plus de rien. Rarement le manque d'égards était direct mais Julien avait
déjà surpris à table deux ou trois petits dialogues brefs, entre le
marquis et sa femme, cruels pour ceux qui étaient placés auprès d'eux.
Ces nobles personnages ne dissimulaient pas le mépris sincère pour tout
ce qui n'était pas issu de gens _montant dans les carrosses du roi_.
Julien observa que le mot croisade était le seul qui donnât à leur
figure l'expression du sérieux profond, mêlé de respect. Le respect
ordinaire avait toujours une nuance de complaisance.
Au milieu de cette magnificence et de cet ennui, Julien ne s'intéressait
à rien qu'à M. de La Mole; il l'entendit avec plaisir protester un jour
qu'il n'était pour rien dans l'avancement de ce pauvre Le Bourguignon.
C'était une attention pour la marquise, Julien savait la vérité par
l'abbé Pirard.
Un matin que l'abbé travaillait avec Julien dans la bibliothèque du
marquis, à l'éternel procès de Frilair:
--Monsieur, dit Julien tout à coup, dîner tous les jours avec Mme la
marquise, est-ce un de mes devoirs, ou est-ce une bonté que l'on a pour
moi?
--C'est un honneur insigne! reprit l'abbé, scandalisé. Jamais M. N...
l'académicien, qui, depuis quinze ans, fait une cour assidue, n'a pu
l'obtenir pour son neveu M. Tanbeau.
--C'est pour moi, monsieur, la partie la plus pénible de mon emploi. Je
m'ennuyais moins au séminaire. Je vois bâiller quelquefois jusqu'à Mlle
de La Mole, qui pourtant doit être accoutumée à l'amabilité des amis de
la maison. J'ai peur de m'endormir. De grâce, obtenez-moi la permission
d'aller dîner à quarante sous dans quelque auberge obscure.
L'abbé, véritable parvenu, était fort sensible à l'honneur de dîner avec
un grand seigneur. Pendant qu'il s'efforçait de faire comprendre ce
sentiment par Julien un bruit loger leur fit tourner la tête. Julien vit
Mlle de La Mole qui écoutait. Il rougit. Elle était venue chercher un
livre et avait tout entendu; elle prit quelque considération pour
Julien. Celui-là n'est pas né à genoux pensa-t-elle, comme ce vieil
abbé. Dieu! qu'il est laid.
A dîner, Julien n'osait pas regarder Mlle de La Mole mais elle eut la
bonté de lui adresser la parole. Ce jour-là on attendait beaucoup de
monde, elle l'engagea à rester. Les jeunes filles de Paris n'aiment
guère les gens d'un certain âge, surtout quand ils sont mis sans soin.
Julien n'avait pas eu besoin de beaucoup de sagacité pour s'apercevoir
que les collègues de M. Le Bourguignon restés dans le salon, avaient
l'honneur d'être l'objet ordinaire des plaisanteries de Mlle de La Mole.
Ce jour-là, qu'il y eût ou non de l'affectation de sa part, elle fut
cruelle pour les ennuyeux.
Mlle de La Mole était le centre d'un petit groupe qui se formait presque
tous les soirs derrière l'immense bergère de la marquise. Là, se
trouvaient le marquis de Croisenois, le comte de Caylus, le vicomte de
Luz et deux ou trois autres jeunes officiers, amis de Norbert ou de sa
soeur. Ces messieurs s'asseyaient sur un grand canapé bleu. A
l'extrémité du canapé, opposée à celle qu'occupait la brillante Mathilde
Julien était placé silencieusement sur une petite chaise de paille assez
basse. Ce poste modeste était envié par tous les complaisants, Norbert y
maintenait décemment le jeune secrétaire de son père, en lui adressant
la parole ou en le nommant une ou deux fois par soirée. Ce jour-là, Mlle
de La Mole lui demanda quelle pouvait être la hauteur de la montagne sur
laquelle est placée la citadelle de Besançon. Jamais Julien ne put dire
si cette montagne était plus ou moins haute que Montmartre. Souvent il
riait de grand coeur de ce qu'on disait dans ce petit groupe; mais il se
sentait incapable de rien inventer de semblable. C'était comme une
langue étrangère qu'il eût comprise et admirée, mais qu'il n'eût pu
parler.
Les amis de Mathilde étaient ce jour-là en hostilité continue avec les
gens qui arrivaient dans ce magnifique salon. Les amis de la maison
eurent d'abord la préférence, comme étant mieux connus. On peut juger si
Julien était attentif; tout l'intéressait, et le fond des choses, et la
manière d'en plaisanter.
--Ah! voici M. Descoulis, dit Mathilde, il n'a plus de perruque; est-ce
qu'il voudrait arriver à la préfecture par le génie? il étale ce front
chauve qu'il dit rempli de hautes pensées.
--C'est un homme qui connaît toute la terre, dit le marquis de
Croisenois; il vient aussi chez mon oncle le cardinal. Il est capable de
cultiver un mensonge auprès de chacun de ses amis, pendant des années de
suite, et il a deux ou trois cents amis. Il sait alimenter l'amitié,
c'est son talent. Tel que vous le voyez, il est déjà crotté, à la porte
d'un de ses amis, dès les sept heures du matin, en hiver.
Il se brouille de temps en temps, et il écrit sept ou huit lettres pour
la brouillerie. Puis il se réconcilie, et il a sept ou huit lettres pour
les transports d'amitié. Mais c'est dans l'épanchement franc et sincère
de l'honnête homme qui ne garde rien sur le coeur, qu'il brille le plus.
Cette manoeuvre paraît, quand il a quelque service à demander. Un des
grands vicaires de mon oncle est admirable quand il raconte la vie de M.
Descoulis depuis la Restauration. Je vous l'amènerai.
--Bah! je ne croirais pas à ces propos, c'est jalousie de métier entre
petites gens, dit le comte de Caylus.
--M. Descoulis aura un nom dans l'histoire, reprit le marquis, il a fait
la Restauration avec l'abbé de Pradt et MM. de Talleyrand et Pozzo di
Borgo.
--Cet homme a manié des millions, dit Norbert, et je ne conçois pas
qu'il vienne ici embourser les épigrammes de mon père, souvent
abominables. Combien avez-vous trahi de fois vos amis, mon cher
Descoulis? Lui criait-il l'autre jour d'un bout de la table à l'autre.
--Mais est-il vrai qu'il ait trahi? dit Mlle de La Mole. Qui n'a pas
trahi?
--Quoi! dit le comte de Caylus à Norbert, vous avez chez vous M.
Sainclair, ce fameux libéral, et que diable vient-il y faire? Il faut
que je l'approche, que je lui parle que je me fasse parler; on dit qu'il
a tant d'esprit.
--Mais comment ta mère va-t-elle le recevoir? dit M. de Croisenois. Il a
des idées si extravagantes, si généreuses, si indépendantes...