--Voyez, dit Mlle de La Mole, voilà l'homme indépendant, qui salue

jusqu'à terre M. Descoulis, et qui saisit sa main. J'ai presque cru

qu'il allait la porter à ses lèvres.

--Il faut que Descoulis soit mieux avec le pouvoir que nous ne le

croyons, reprit M. de Croisenois.

--Sainclair vient ici pour être de l'académie, dit Norbert, voyez comme

il salue le baron L..., Croisenois.

--Il serait moins bas de se mettre à genoux, reprit M. de Luz.

--Mon cher Sorel, dit Norbert, vous qui avez de l'esprit, mais qui

arrivez de vos montagnes, tâchez de ne jamais saluer comme fait ce grand

poète, fût-ce Dieu le Père.

--Ah! voici l'homme d'esprit par excellence, M. le baron Bâton, dit Mlle

de La Mole, imitant un peu la voix du laquais qui venait de l'annoncer.

--Je crois que même vos gens se moquent de lui. Quel nom, baron Bâton!

dit M. de Caylus.

--Que fait le nom? nous disait-il l'autre jour, reprit Mathilde

Figurez-vous le duc de Bouillon annoncé pour la première fois: Il ne

manque au public, à mon égard, qu'un peu d'habitude...

Julien quitta le voisinage du canapé. Peu sensible encore aux charmantes

finesses d'une moquerie légère pour rire d'une plaisanterie, il

prétendait qu'elle fût fondée en raison. Il ne voyait, dans les propos

de ces jeunes gens, que le ton de dénigrement général, et en était

choqué. Sa pruderie provinciale ou anglaise allait jusqu'à y voir de

l'envie, en quoi assurément il se trompait.

Le comte Norbert, se disait-il, à qui j'ai vu faire trois brouillons

pour une lettre de vingt lignes à son colonel, serait bien heureux s'il

avait écrit de sa vie une page comme celles de M. Sainclair.

Passant inaperçu à cause de son peu d'importance, Julien s'approcha

successivement de plusieurs groupes; il suivait de loin le baron Bâton

et voulait l'entendre. Cet homme de tant d'esprit avait l'air inquiet,

et Julien ne le vit se remettre un peu que lorsqu'il eut trouvé trois ou

quatre phrases piquantes. Il sembla à Julien que ce genre d'esprit avait

besoin d'espace.

Le baron ne pouvait pas dire des mots, il lui fallait au moins quatre

phrases de six lignes chacune pour être brillant.

--_Cet homme disserte_, il ne cause pas, disait quelqu'un derrière

Julien.

Il se retourna et rougit de plaisir quand il entendit nommer le comte

Chalvet. C'est l'homme le plus fin du siècle. Julien avait souvent

trouvé son nom dans le _Mémorial de Sainte-Hélène_ et dans les morceaux

d'histoire dictés par Napoléon. Le comte Chalvet était bref dans sa

parole, ses traits étaient des éclairs, justes, vifs, quelquefois

profonds. S'il parfait d'une affaire, sur-le-champ on voyait la

discussion faire un pas. Il y portait des faits, c'était plaisir de

l'entendre. Du reste, en politique, il était cynique effronté.

--Je suis indépendant, moi, disait-il à un monsieur portent trois

plaques, et dont apparemment il se moquait. Pourquoi veut-on que je sois

aujourd'hui de la même opinion qu'il y a six semaines? En ce cas, mon

opinion serait mon tyran.

Quatre jeunes gens graves, qui l'entouraient, firent la mine, ces

messieurs n'aiment pas le genre plaisant. Le comte vit qu'il était allé

trop loin. Heureusement, il aperçut l'honnête M. Balland, tartufe

d'honnêteté. Le comte se mit à lui parler: on se rapprocha, on comprit

que le pauvre Balland allait être immolé. A force de morale et de

moralité, quoique horriblement laid, et après des premiers pas dans le

monde, difficiles à raconter, M. Balland a épousé une femme fort riche,

qui est morte; ensuite une seconde femme fort riche, que l'on ne volt

point dans le monde. Il jouit en toute humilité de soixante mille livres

de rentes, et a lui-même des flatteurs. Le comte Chalvet lui parla de

tout cela et sans pitié. Il y eut bientôt autour d'eux un cercle de

trente personnel. Tout le monde souriait, même les jeunes gens graves,

l'espoir du siècle.

Pourquoi vient-il chez M. de La Mole, où il est le plastron évidemment?

pensa Julien. Il se rapprocha de l'abbé Pirard, pour le lui demander.

M. Balland s'esquiva.

--Bon! dit Norbert, voilà un des espions de mon père parti il ne reste

plus que le petit boiteux Napier.

Serait-ce là le mot de l'énigme? pensa Julien. Mais en ce cas, pourquoi

le marquis reçoit-il M. Balland?

Le sévère abbé Pirard faisait la mine dans un coin du salon, en

entendant les laquais annoncer.

--C'est donc une caverne, disait-il comme Basile, je ne vois arriver que

des gens tarés.

C'est que le sévère abbé ne connaissait pas ce qui tient à la haute

société. Mais, par ses amis les jansénistes, il avait des notions fort

exactes sur ces hommes qui n'arrivent dans les salons que par leur

extrême finesse au service de tous les partis, ou leur fortune

scandaleuse. Pendant quelques minutes, ce soir-là, il répondit

d'abondance de coeur aux questions empressés de Julien, puis s'arrêta

tout court, désolé d'avoir toujours du mal à dire de tout le monde, et

se l'imputant à péché. Bilieux, janséniste, et croyant au devoir de la

charité chrétienne sa vie dans le monde était un combat.

--Quelle figure a cet abbé Pirard! disait Mlle de La Mole, comme Julien

se rapprochait du canapé.

Julien se sentit irrité, mais pourtant elle avait raison. M. Pirard

était sans contredit le plus honnête homme du salon, mais sa figure

couperosée, qui s'agitait des bourrèlements de sa conscience, le rendait

hideux en ce moment. Croyez après cela aux physionomies pensa Julien;

c'est dans le moment où la délicatesse de l'abbé Pirard se reproche

quelque peccadille, qu'il a l'air atroce; tandis que sur la figure de ce

Napier, espion connu de tous, on lit un bonheur pur et tranquille.

L'abbé Pirard avait fait cependant de grandes concessions à son parti;

il avait pris un domestique, il était fort bien vêtu.

Julien remarqua quelque chose de singulier dans le salon: c'était un

mouvement de tous les yeux vers la porte, et un demi-silence subit. Le

laquais annonçait le fameux baron de Tolly, sur lequel les élections

venaient de fixer tous les regards. Julien s'avança et le vit fort bien.

Le baron présidait un collège: il eut l'idée lumineuse d'escamoter les

petite carrés de papier portent les votes d'un des partis. Mais, pour

qu'il y eût compensation, il les remplaçait à mesure par d'autres petite

morceaux de papier portent un nom qui lui était agréable. Cette

manoeuvre décisive fut aperçue par quelques électeurs qui s'empressèrent

de faire compliment au baron de Tolly. Le bonhomme était encore pâle de

cette grande affaire. Des esprits mal faits avaient annoncé le mot de

galères. M. de La Mole le reçut froidement. Le pauvre baron s'échappa.

--S'il nous quitte si vite, c'est pour aller chez M. Comte, dit le comte

Chalvet, et l'on rit.

Au milieu de quelques grands seigneurs muets et des intrigants, la

plupart tarés, mais tous gens d'esprit qui, ce soir-là, abordaient

successivement dans le salon de M. de La Mole (on parlait de lui pour un

ministère), le petit Tanbeau faisait ses premières armes. S'il n'avait

pas encore la finesse des aperçus, il s'en dédommageait, comme on va

voir, par l'énergie des paroles.

--Pourquoi ne pas condamner cet homme à dix ans de prison? disait-il au

moment où Julien approcha de son groupe; c'est dans un fond de

basse-fosse qu'il faut confiner les reptiles; on doit les faire mourir à

l'ombre, autrement leur venin s'exalte et devient plus dangereux. A quoi

bon le condamner à mille écus d'amende? Il est pauvre, soit, tant mieux;

mais son parti paiera pour lui. Il fallait cinq cents francs d'amende et

dix ans de basse-fosse.

Eh bon dieu! quel est donc le monstre dont on parle? pensa Julien, qui

admirait le ton véhément et les gestes saccadés de son collègue. La

petite figure maigre et tirée du neveu favori de l'académicien était

hideuse en ce moment. Julien apprit bientôt qu'il s'agissait du plus

grand poète de l'époque.

--Ah, monstre! s'écria Julien à demi haut, et des larmes généreuses

vinrent mouiller ses yeux. Ah, petit gueux! pensa-t-il, je te revaudrai

ce propos.

Voilà pourtant, pensa-t-il, les enfants perdus du parti dont le marquis

est un des chefs! Et cet homme illustre qu'il calomnie, que de croix,

que de sinécures n'eût-il pas accumulées, s'il se fût vendu, je ne dis

pas au plat ministère de M. de Nerval, mais à quelqu'un de ces ministres

passablement honnêtes que nous avons vus se succéder?

L'abbé Pirard fit signe de loin à Julien, M. de La Mole venait de lui

dire un mot. Mais quand Julien, qui dans ce moment écoutait, les yeux

baissés les gémissements d'un évêque, fut libre enfin, et put approcher

de son ami, il le trouva accaparé par cet abominable petit Tanbeau. Ce

petit monstre l'exécrait comme la source de la faveur de Julien, et

venait lui faire la court.

_Quand la mort nous délivrera-t-elle de cette vieille pourriture?_

C'était dans ces termes, d'une énergie biblique, que le petit homme de

lettres parfait en ce moment du respectable Lord Holland. Son mérite

était de savoir très bien la biographie des hommes vivants, et il venait

de faire une revue rapide de tous les hommes qui pouvaient aspirer à

quelque influence sous le règne du nouveau roi d'Angleterre.

L'abbé Pirard passe dans un salon voisin; Julien le suivit:

--Le marquis n'aime pas les écrivailleurs, je vous en avertis; c'est sa

seule antipathie. Sachez le latin, le grec si vous pouvez, l'histoire

des Égyptiens, des Perses, etc., il vous honorée et vous protégera comme

un savant. Mais n'allez pas écrire une page en français, et surtout sur

des matières graves et au-dessus de votre position dans le monde, il

vous appellerait écrivailleur, et vous prendrait en guignon. Comment,

habitant l'hôtel d'un grand seigneur, ne savez-vous pas le mot du duc de

Castries sur d'Alembert et Rousseau: Cela veut raisonner de tout, et n'a

pas mille écus de rente!

Tout se sait, pensa Julien, ici comme au séminaire! Il avait écrit huit

ou dix pages assez emphatiques: c'était une sorte d'éloge historique du

vieux chirurgien-major qui disait-il, l'avait fait homme. Et ce petit

cahier, se dit Julien, a toujours été enfermé à clef! Il monta chez lui

brûla son manuscrit, et revint au salon. Les coquins brillants l'avaient

quitté, il ne restait que les hommes à plaques.

Autour de la table, que les gens venaient d'apporter toute servie, se

trouvaient sept à huit femmes fort nobles, fort dévotes, fort affectées,

âgées de trente à trente-cinq ans. La brillante maréchale de Fervaques

entra en faisant des excuses sur l'heure tardive. Il était plus de

minuit; elle alla prendre place auprès de la marquise. Julien fut

profondément ému; elle avait les yeux et le regard de Mme de Rênal.

Le groupe de Mlle de La Mole était encore peuplé. Elle était occupée

avec ses amis à se moquer du malheureux comte de Thaler. C'était le fils

unique de ce fameux juif, célèbre par les richesses qu'il avait acquises

en prêtant de l'argent aux rois pour faire la guerre aux peuples. Le

juif venait de mourir laissant à son fils cent mille écus de rente par

mois, et un nom, hélas! trop connu. Cette position singulière eût exigé

de la simplicité dans le caractère, ou beaucoup de force de volonté.

Malheureusement, le comte n'était qu'un bon garçon garni de toutes

sortes de prétentions qui se réveillaient successivement à la voix de

ses flatteurs.

M. de Caylus prétendait qu'on lui avait donné la volonté de demander en

mariage Mlle de La Mole (à laquelle le marquis de Croisenois, qui devait

être duc avec cent mille livres de rente, faisait la cour).

--Ah! ne l'accusez pas d'avoir une volonté, disait piteusement Norbert.

Ce qui manquait peut-être le plus à ce pauvre comte de Thaler, c'était

la faculté de vouloir. Par ce côté de son caractère il eût été digne

d'être roi. Prenant sans cesse conseil de tout le monde, il n'avait le

courage de suivre aucun avis jusqu'au bout.

Sa physionomie eût suffi à elle seule, disait Mlle de La Mole, pour lui

inspirer une joie éternelle. C'était un mélange singulier d'inquiétude

et de désappointement; mais de temps à autre on y distinguait fort bien

des bouffé es d'importance et de ce ton tranchant que doit avoir l'homme

le plus riche de France, quand surtout il est assez bien fait de sa

personne et n'a pas encore trente-six ans. Il est timidement insolent,

disait M. de Croisenois. Le comte de Caylus, Norbert et deux ou trois

jeunes gens à moustaches le persiflèrent tant qu'ils voulurent, sans

qu'il s'en doutât, et enfin le renvoyèrent comme une heure sonnait:

--Sont-ce vos fameux chevaux arabes qui vous attendent à la porte par le

temps qu'il fait? lui dit Norbert.

--Non, c'est un nouvel attelage bien moins cher répondit M. de Thaler.

Le cheval de gauche me coûté cinq mille francs, et celui de droite ne

vaut que cent louis, mais je vous prie de croire qu'on ne l'attelle que

de nuit. C'est que son trot est parfaitement semblable à celui de

l'autre.

La réflexion de Norbert fit penser au comte qu'il était décent pour un

homme comme lui d'avoir la passion des chevaux, et qu'il ne fallait pas

laisser mouiller les siens. Il partit, et ces messieurs sortirent un

instant après en se moquant de lui.

Ainsi, pensait Julien en les entendant rire dans l'escalier, il m'a été

donné de voir l'autre extrême de ma situation! Je n'ai pas vingt louis

de rente, et je me suis trouvé côte à côte avec un homme qui a vingt

louis de rente par heure, et l'on se moquait de lui... Une telle vue

guérit de l'envie.

CHAPITRE V

LA SENSIBILITÉ ET UNE GRANDE DAME DÉVOTE

Une idée un peu vive y a l'air d'une grossièreté, tant on y est

accoutumé aux mots sans relief. Malheur à qui invente en parlant!

FAUBRAS

Après plusieurs mois d'épreuves, voici où en était Julien le jour où

l'intendant de la maison lui remit le troisième quartier de ses

appointements. M. de La Mole l'avait chargé de suivre l'administration

de ses terres en Bretagne et en Normandie. Julien y faisait de fréquents

voyages. Il était chargé en chef de la correspondance relative au fameux

procès avec l'abbé de Frilair; M. Pirard l'avait instruit.

Sur les courtes notes que le marquis griffonnait en marge des papiers de

tout genre qui lui étaient adressés, Julien composait des lettres, qui

presque toutes étaient signées.

A l'école de théologie, ses professeurs se plaignaient de son peu

d'assiduité, mais ne l'en regardaient pas moins comme un de leurs élèves

les plus distingués. Ces différents travaux, saisis avec toute l'ardeur

de l'ambition souffrante, avaient bien vite enlevé à Julien les fraîches

couleurs qu'il avait apportées de la province. Sa pâleur était un mérite

aux yeux des jeunes séminaristes ses camarades; il les trouvait beaucoup

moins méchants, beaucoup moins à genoux devant un écu que ceux de

Besançon; eux le croyaient attaqué de la poitrine. Le marquis lui avait

donné un cheval.

Craignant d'être rencontré dans ses courses à cheval, Julien leur avait

dit que cet exercice lui était prescrit par les médecins. L'abbé Pirard

l'avait mené dans plusieurs maisons jansénistes. Julien fut étonné,

l'idée de la religion était invinciblement liée dans son esprit à celle

d'hypocrisie et d'espoir de gagner de l'argent. Il admira ces hommes

pieux et sévères qui ne songent pas au budget. Plusieurs jansénistes

l'avaient pris en amitié et lui donnaient des conseils. Un monde nouveau

s'ouvrait devant lui. Il connut chez les jansénistes un comte Altamira

qui avait près de six pieds de haut, libéral condamné à mort dans son

pays, et dévot. Cet étrange contraste, la dévotion et l'amour de la

liberté, le frappa.

Julien était en froid avec le jeune comte. Norbert avait trouvé qu'il

répondait trop vivement aux plaisanteries de quelques-uns de ses amis.

Julien, ayant manqué une ou deux fois aux convenances, s'était prescrit

de ne jamais adresser la parole à Mlle Mathilde. On était toujours

parfaitement poli à son égard à l'hôtel de La Mole mais il se sentait

déchu. Son bon sens de province expliquait cet effet par le proverbe

vulgaire, _tout beau tout nouveau_.

Peut-être était-il un peu plus clairvoyant que les premiers jours, ou

bien le premier enchantement produit par l'urbanité parisienne était

passé.

Dès qu'il cessait de travailler, il était en proie à un ennui mortel,

c'est l'effet desséchant de la politesse admirable, mais si mesurée, si

parfaitement graduée suivant les positions, qui distingue la haute

société. Un coeur un peu sensible voit l'artifice.

Sans doute, on peut reprocher à la province un ton commun ou peu poli.

Mais on se passionne un peu en vous répondant. Jamais à l'hôtel de La

Mole l'amour-propre de Julien n'était blessé; mais souvent, à la fin de

la journée, en prenant sa bougie dans l'antichambre, il se sentait

l'envie de pleurer. En province, un garçon de café prend intérêt à vous,

s'il vous arrive un accident en entrant dans son café. Mais si cet

accident offre quelque chose de désagréable pour l'amour-propre, en vous

plaignant, il répétera dix fois le mot qui vous torture. A Paris, on a

l'attention de se cacher pour rire, mais vous êtes toujours un étranger.

Nous passons sous silence une foule de petites aventures, qui eussent

donné des ridicules à Julien, s'il n'eût pas été en quelque sorte

au-dessous du ridicule. Une sensibilité folle lui faisait commettre des

milliers de gaucheries. Tous ses plaisirs étaient de précaution: il

tirait le pistolet tous les jours, il était un des bons élèves des plus

fameux maîtres d'armes. Dès qu'il pouvait disposer d'un instant, au lieu

de l'employer à lire comme autrefois, il courait au manège et demandait

les chevaux les plus vicieux. Dans les promenades avec le maître du

manège, il était presque régulièrement jeté par terre.

Le marquis le trouvait commode à cause de son travail obstiné, de son

silence, de son intelligence, et peu à peu, lui confia la suite de

toutes les affaires un peu difficiles à débrouiller. Dans les moments où

sa haute ambition lui laissait quelque relâche, le marquis faisait des

affaires avec sagacité; à portée de savoir des nouvelles, il avait du

bonheur à la Bourse. Il achetait des maisons, des bois; mais il prenait

facilement de l'humeur. Il donnait des centaines de louis et plaidait

pour des centaines de francs. Les hommes riches qui ont le coeur haut

cherchent dans les affaires de l'amusement et non des résultats. Le

marquis avait besoin d'un chef d'état-major qui mît un ordre clair et

facile à saisir dans toutes ses affaires d'argent.

Mme de La Mole, quoique d'un caractère si mesuré, se moquait quelquefois

de Julien. L'imprévu produit par la sensibilité est l'horreur des

grandes dames; c'est l'antipode des convenances. Deux ou trois fois le

marquis prit son parti: S'il est ridicule dans votre salon, il triomphe

dans son bureau. Julien, de son côté, crut saisir le secret de la

marquise. Elle daignait s'intéresser à tout dès qu'on annonçait le baron

de La Joumate. C'était un être froid, à physionomie impassible. Il était

petit, mince, laid, fort bien mis, passait sa vie au Château, et, en

général, ne disait rien sur rien. Telle était sa façon de penser. Mme de

La Mole eût été passionnément heureuse pour la première fois de sa vie,

si elle eût pu en faire le mari de sa fille.

CHAPITRE VI

MANIÈRE DE PRONONCER

Leur haute mission est de juger avec calme les petits événements de la

vie journalière des peuples. Leur sagesse doit prévenir les grandes

colères pour les petites causes, ou pour des événements que la voix de

la renommée transfigure en les portant au loin.

GRATIUS.

Pour un nouveau débarqué, qui, par hauteur, ne faisait jamais de

questions, Julien ne tomba pas dans de trop grandes sottises. Un jour,

poussé dans un café de la rue Saint-Honoré, par une averse soudaine, un

grand homme en redingote de castorine, étonné de son regard sombre le

regarda à son tour, absolument comme jadis, à Besançon, l'amant de Mlle

Amanda.

Julien s'était reproché trop souvent d'avoir laissé passer cette

première insulte, pour souffrir ce regard. Il en demanda l'explication.

L'homme en redingote lui adressa aussitôt les plus sales injures: tout

ce qui était dans le café les entoura; les passants s'arrêtaient devant

la porte. Par une précaution de provincial, Julien portait toujours des

petits pistolets, sa main les serrait dans sa poche d'un mouvement

convulsif. Cependant il fut sage, et se borna à répéter à son homme de

minute en minute: _Monsieur votre adresse? je vous méprise._

La constance avec laquelle il s'attachait à ces six mots finit par

frapper la foule.

Dame! il faut que l'autre qui parle tout seul lui donne son adresse.

L'homme à la redingote, entendant cette décision souvent répétée, jeta

au nez de Julien cinq ou six cartes. Aucune heureusement ne l'atteignit

au visage, il s'était promis de ne faire usage de ses pistolets que dans

le cas où il serait touché. L'homme s'en alla, non sans se retourner de

temps en temps pour le menacer du poing et lui adresser des injures.

Julien se trouva baigné de sueur. Ainsi il est au pouvoir du dernier des

hommes de m'émouvoir à ce point! se disait-il avec rage. Comment tuer

cette sensibilité si humiliante?

Il eût voulu pouvoir se battre à l'instant. Mais une difficulté

l'arrêtait. Dans tout ce grand Paris, où prendre un témoin? il n'avait

pas un ami. Il avait eu plusieurs connaissances; mais toutes,

régulièrement, au bout de six semaines de relations, s'éloignaient de

lui. Je suis insociable, et m'en voilà cruellement puni, pensa-t-il.

Enfin, il eut l'idée de chercher un ancien lieutenant du 96e, nommé

Liévin, pauvre diable avec qui il faisait souvent des armes. Julien fut

sincère avec lui.

--Je veux bien être votre témoin, dit Liévin, mais à une condition: si

vous ne blessez pas votre homme, vous vous battrez avec moi, séance

tenante.

--Convenu, dit Julien en lui serrant la main avec enthousiasme; et ils

allèrent chercher M. C. de Beauvoisis à l'adresse indiquée par ses

billets, au fond du faubourg Saint-Germain.

Il était sept heures du matin. Ce ne fut qu'en se faisant annoncer chez

lui que Julien pensa que ce pouvait bien être le jeune parent de Mme de

Rênal, employé jadis à l'ambassade de Rome ou de Naples, et qui avait

donné une lettre de recommandation au chanteur Geronimo.

Julien avait remis à un grand valet de chambre une des cartes jetées la

veille, et une des siennes.

On le fit attendre, lui et son témoin, trois grands quarts d'heure;

enfin ils furent introduits dans un appartement admirable d'élégance.

Ils trouvèrent un grand jeune homme en redingote rose-orange et blanc,

mis comme une poupée; ses traits offraient la perfection et

l'insignifiance de la beauté grecque. Sa tête, remarquablement étroite,

portait une pyramide de cheveux du plus beau blond. Ils étaient frisés

avec beaucoup de soin, pas un cheveu ne dépassait l'autre. C'est pour se

faire friser ainsi, pensa le lieutenant du 96e, que ce maudit fat nous a

fait attendre. La robe de chambre bariolée, le pantalon du matin, tout,

jusqu'aux pantoufles brodées, était correct et merveilleusement soigné.

Sa physionomie, noble et vide, annonçait des idées convenables et rares

l'idéal de l'homme aimable, l'horreur de l'imprévu et de la

plaisanterie, beaucoup de gravité.

Julien, auquel son lieutenant du 96e avait expliqué que se faire

attendre si longtemps, après lui avoir jeté si grossièrement sa carte à

la figure, était une offense de plus, entra brusquement chez M. de

Beauvoisis. Il avait l'intention d'être insolent, mais il aurait bien

voulu en même temps être de bon ton.

Il fut si frappé de la douceur des manières de M. de Beauvoisis, de son

air à la fois compassé, important et content de soi de l'élégance

admirable de ce qui l'entourait, qu'il perdit en un clin d'oeil toute

idée d'être insolent. Ce n'était pas son homme de la veille. Son

étonnement fut tel de rencontrer un être aussi distingué au lieu du

grossier personnage rencontré au café, qu'il ne put trouver une seule

parole. Il présenta une des cartes qu'on lui avait jetées.

--C'est mon nom, dit l'homme à la mode, auquel l'habit noir de Julien

dès sept heures du matin, inspirait assez peu de considération; mais je

ne comprends pas, d'honneur...

La manière de prononcer ces derniers mots rendit à Julien une partie de

son humeur.

--Je viens pour me battre avec vous, monsieur, et il expliqua d'un trait

toute l'affaire.

Le rouge et le noir: chronique du XIXe siècle · 第 21 / 41 段