--Ton Empereur, que le diable emporte, reprit l'homme de quarante-quatre

ans n'a été grand que sur ses champs de bataille, et lorsqu'il a rétabli

les finances vers 1802. Que veut dire toute sa conduite depuis? Avec ses

chambellans sa pompe et ses réceptions aux Tuileries, il a donné une

nouvelle édition de toutes les niaiseries monarchiques. Elle était

corrigée, elle eût pu passer encore un siècle ou deux. Les nobles et les

prêtres ont voulu revenir à l'ancienne, mais ils n'ont pas la main de

fer qu'il faut pour la débiter au public.

--Voilà bien le langage d'un ancien imprimeur!

--Qui me chasse de ma terre? continua l'imprimeur en colère. Les

prêtres, que Napoléon a rappelés par son concordat, au lieu de les

traiter comme l'État traite les médecins, les avocats, les astronomes,

de ne voir en eux que des citoyens, sans s'inquiéter de l'industrie par

laquelle ils cherchent à gagner leur vie. Y aurait-il aujourd'hui des

gentilshommes insolents, si ton Bonaparte n'eût fait des barons et des

comtes? Non, la mode en était passée. Après les prêtres, ce sont les

petits nobles campagnards qui m'ont donné le plus d'humeur, et m'ont

forcé à me faire libéral.

La conversation fut infinie, ce texte va occuper la France encore un

demi-siècle. Comme Saint-Giraud répétait toujours qu'il était impossible

de vivre en province, Julien proposa timidement l'exemple de M. de

Rênal.

--Parbleu, jeune homme, vous êtes bon! s'écria Falcoz il s'est fait

marteau pour n'être pas enclume, et un terrible marteau encore. Mais je

le vois débordé par le Valenod. Connaissez-vous ce coquin-là? voilà le

véritable. Que dira votre M. de Rênal lorsqu'il se verra destitué un de

ces quatre matins, et le Valenod mis à sa place?

--Il restera tête à tête avec ses crimes, dit Saint-Giraud. Vous

connaissez donc Verrières, jeune homme? Eh bien! Bonaparte, que le ciel

confonde, lui et ses friperies monarchiques, a rendu possible le règne

des Rênal et des Chélan, qui a amené le règne des Valenod et des Maslon.

Cette conversation d'une sombre politique étonnait Julien, et le

distrayait de ses rêveries voluptueuses.

Il fut peu sensible au premier aspect de Paris, aperçu dans le lointain.

Les châteaux en Espagne sur son sort à venir avaient à lutter avec le

souvenir encore présent des vingt-quatre heures qu'il venait de passer à

Verrières. Il se jurait de ne jamais abandonner les enfants de son amie,

et de tout quitter pour les protéger, si les impertinences des prêtres

nous donnent la république et les persécutions contre les nobles.

Que serait-il arrivé la nuit de son arrivée à Verrières si au moment où

il appuyait son échelle contre la croisée de la chambre à coucher de Mme

de Rênal, il avait trouvé cette chambre occupée par un étranger, ou par

M. de Rênal?

Mais aussi quelles délices, les deux premières heures, quand son amie

voulait sincèrement le renvoyer et qu'il plaidait sa cause, assis auprès

d'elle dans l'obscurité! Une âme comme celle de Julien est suivie par de

tels souvenirs durant toute une vie. Le reste de l'entrevue se

confondait déjà avec les premières époques de leurs amours, quatorze

mois auparavant.

Julien fut réveillé de sa rêverie profonde, parce que la voiture

s'arrêta. On venait d'entrer dans la cour des postes, rue

J.-J.-Rousseau.

--Je veux aller à la Malmaison, dit-il à un cabriolet qui s'approcha.

--A cette heure, monsieur, et pour quoi faire?

--Que vous importe! marchez.

Toute vraie passion ne songe qu'à elle. C'est pourquoi, ce me semble,

toutes les passions sont si ridicules à Paris, où le voisin prétend

toujours qu'on pense beaucoup à lui. Je me garderai de raconter les

transports de Julien à la Malmaison. Il pleura. Quoi! malgré les vilains

murs blancs construits cette année, et qui coupent ce parc en morceaux?

--Oui, monsieur; pour Julien comme pour la postérité, il n'y avait rien

entre Arcole, Sainte-Hélène et la Malmaison.

Le soir, Julien hésita beaucoup avant d'entrer au spectacle, il avait

des idées étranges sur ce lieu de perdition.

Une profonde méfiance l'empêcha d'admirer le Paris vivant, il n'était

touché que des monuments laissés par son héros.

Me voici donc dans le centre de l'intrigue et de l'hypocrisie! Ici

règnent les protecteurs de l'abbé de Frilair.

Le soir du troisième jour, la curiosité l'emporta sur le projet de tout

voir avant de se présenter à l'abbé Pirard. Cet abbé lui expliqua, d'un

ton froid, le genre de vie qui l'attendait chez M. de La Mole.

--Si, au bout de quelques mois, vous n'êtes pas utile, vous rentrerez au

séminaire, mais par la bonne porte. Vous allez loger chez le marquis,

l'un des plus grands seigneurs de France. Vous porterez l'habit noir,

mais comme un homme qui est en deuil, et non pas comme un

ecclésiastique. J'exige que, trois fois la semaine, vous suiviez vos

études en théologie dans un séminaire, où je vous ferai présenter.

Chaque jour, à midi, vous vous établirez dans la bibliothèque du

marquis, qui compte vous employer à faire des lettres pour des procès et

d'autres affaires. Le marquis écrit, en deux mots, en marge de chaque

lettre qu'il reçoit, le sommaire de la réponse qu'il faut y faire. J'ai

prétendu qu'au bout de trois mois, vous seriez en état de faire ces

réponses, de façon que, sur douze que vous présenterez à la signature du

marquis, il puisse en signer huit ou neuf. Le soir, à huit heures, vous

mettrez son bureau en ordre, et à dix vous serez libre.

Il se peut, continua l'abbé Pirard, que quelque vieille dame ou quelque

homme au ton doux vous fasse entrevoir des avantages immenses, ou tout

grossièrement vous offre de l'or pour lui montrer les lettres reçues par

le marquis...

--Ah monsieur! s'écria Julien rougissant.

--Il est singulier, dit l'abbé avec un sourire amer que pauvre comme

vous l'êtes, et après une année de séminaire, il vous reste encore de

ces indignations vertueuses. Il faut que vous ayez été bien aveugle!

Serait-ce la force du sang? se dit l'abbé à demi-voix et comme se

parlant à soi-même.

--Ce qu'il y a de singulier, ajouta-t-il en regardant Julien, c'est que

le marquis vous connaît... Je ne sais comment. Il vous donne, pour

commencer, cent louis d'appointements. C'est un homme qui n'agit que par

caprices, c'est là son défaut, il luttera d'enfantillages avec vous.

S'il est content, vos appointements pourront s'élever par la suite

jusqu'à huit mille francs.

Mais vous sentez bien, reprit l'abbé d'un ton aigre qu'il ne vous donne

pas tout cet argent pour vos beaux yeux. Il s'agit d'être utile. A votre

place, moi, je parlerais très peu, et surtout je ne parlerais jamais de

ce que j'ignore.

Ah! dit l'abbé, j'ai pris des informations pour vous; j'oubliais la

famille de M. de La Mole. Il a deux enfants une fille et un fils de

dix-neuf ans, élégant par excellence espèce de fou, qui ne sait jamais à

midi ce qu'il fera à deux heures. Il a de l'esprit, de la bravoure il a

fait la guerre d'Espagne. Le marquis espère je né sais pourquoi, que

vous deviendrez l'ami du jeune comte Norbert. J'ai dit que vous étiez un

grand latiniste, peut-être compte-t-il que vous apprendrez à son fils

quelques phrases toutes faites, sur Cicéron et Virgile.

A votre place, je ne me laisserais jamais plaisanter par ce beau jeune

homme; et, avant de céder à ses avances parfaitement polies, mais un peu

gâtées par l'ironie, je me les ferais répéter plus d'une fois.

Je ne vous cacherai pas que le jeune comte de La Mole doit vous mépriser

d'abord, parce que vous n'êtes qu'un petit bourgeois. Son aïeul à lui

était de la Cour, et eut l'honneur d'avoir la tête tranchée en place de

Grève le 26 avril 1574, pour une intrigue politique. Vous, vous êtes le

fils d'un charpentier de Verrières, et de plus, aux gages de son père.

Pesez bien ces différences et étudiez l'histoire de cette famille dans

Moreri; tous les flatteurs qui dînent chez eux y font de temps en temps

ce qu'ils appellent des allusions délicates.

Prenez garde à la façon dont vous répondrez aux plaisanteries de M. le

comte Norbert de La Mole, chef d'escadron de hussards et futur pair de

France, et ne venez pas me faire des doléances par la suite.

--Il me semble, dit Julien en rougissant beaucoup, que je ne devrais pas

même répondre à un homme qui me méprise.

--Vous n'avez pas idée de ce mépris-là; il ne se montrera que par des

compliments exagérés. Si vous étiez un sot, vous pourriez vous y laisser

prendre; si vous vouliez faire fortune, vous devriez vous y laisser

prendre.

--Le jour où tout cela ne me conviendra plus, dit Julien, passerai-je

pour un ingrat, si je retourne à ma petite cellule nº 103?

--Sans doute, répondit l'abbé, tous les complaisants de la maison vous

calomnieront, mais je paraîtrai, moi. _Adsum qui feci_. Je dirai que

c'est de moi que vient cette résolution.

Julien était navré du ton amer et presque méchant qu'il remarquait chez

M. Pirard; ce ton gâtait tout à fait sa dernière réponse.

Le fait est que l'abbé se faisait un scrupule de conscience d'aimer

Julien, et c'est avec une sorte de terreur religieuse qu'il se mêlait

aussi directement du sort d'un autre.

--Vous verrez encore, ajouta-t-il avec la même mauvaise grâce, et comme

accomplissant un devoir pénible vous verrez Mme la marquise de La Mole.

C'est une grande femme blonde, dévote, hautaine, parfaitement polie, et

encore plus insignifiante. Elle est fille du vieux duc de Chaulnes, si

connu par ses préjugés nobiliaires. Cette grande dame est une sorte

d'abrégé en haut relief de ce qui fait au fond le caractère des femmes

de son rang. Elle ne cache pas, elle, qu'avoir eu des ancêtres qui

soient allés aux croisades est le seul avantage qu'elle estime. L'argent

ne vient que longtemps après: cela vous étonne? nous ne sommes plus en

province, mon ami.

Vous verrez dans son salon plusieurs grands seigneurs parler de nos

princes avec un ton de légèreté singulier. Pour Mme de La Mole, elle

baisse la voix par respect toutes les fois qu'elle nomme un prince et

surtout une princesse. Je ne vous conseillerais pas de dire devant elle

que Philippe II ou Henri VIII furent des monstres. Ils ont été rois, ce

qui leur donne des droits imprescriptibles aux respects de tous et

surtout aux respects d'êtres sans naissance, tels que vous et moi.

Cependant, ajouta M. Pirard, nous sommes prêtres car elle vous prendra

pour tel, à ce titre elle nous considère comme des valets de chambre

nécessaires à son salut.

--Monsieur, dit Julien, il me semble que je ne serai pas longtemps à

Paris.

--A la bonne heure; mais remarquez qu'il n'y a de fortune, pour un homme

de notre robe, que par les grands seigneurs. Avec ce je ne sais quoi

d'indéfinissable, du moins pour moi, qu'il y a dans votre caractère, si

vous ne faites pas fortune vous serez persécuté; il n'y a pas de moyen

terme pour vous. Ne vous abusez pas. Les hommes voient qu'ils ne vous

font pas plaisir en vous adressant la parole; dans un pays social comme

celui-ci, vous êtes voué au malheur, si vous n'arrivez pas aux respects.

Que seriez-vous devenu à Besançon, sans ce caprice du marquis de La

Mole? Un jour, vous comprendrez toute la singularité de ce qu'il fait

pour vous, et, si vous n'êtes pas un monstre, vous aurez pour lui et sa

famille une éternelle reconnaissance. Que de pauvres abbés, plus savants

que vous, ont vécu des années à Paris, avec les quinze sous de leur

messe et les dix sous de leurs arguments en Sorbonne!... Rappelez-vous

ce que je vous contais, l'hiver dernier des premières années de ce

mauvais sujet de cardinal Dubois. Votre orgueil se croirait-il, par

hasard, plus de talent que lui?

Moi, par exemple, homme tranquille et médiocre, je comptais mourir dans

mon séminaire; j'ai eu l'enfantillage de m'y attacher. Eh bien! j'allais

être destitué quand j'ai donné ma démission. Savez-vous quelle était ma

fortune? j'avais cinq cent vingt francs de capital, ni plus ni moins;

pas un ami, à peine deux ou trois connaissances. M. de La Mole, que je

n'avais jamais vu, m'a tiré de ce mauvais pas, il n'a eu qu'un mot à

dire, et l'on m'a donné une cure dont tous les paroissiens sont des gens

aisés, au-dessus des vices grossiers, et le revenu me fait honte, tant

il est peu proportionné à mon travail. Je ne vous ai parlé aussi

longtemps que pour mettre un peu de plomb dans cette tête.

Encore un mot: j'ai le malheur d'être irascible, il est possible que

vous et moi nous cessions de nous parler.

Si les hauteurs de la marquise, ou les mauvaises plaisanteries de son

fils, vous rendent cette maison décidément insupportable, je vous

conseille de finir vos études dans quelque séminaire à trente lieues de

Paris, et plutôt au nord qu'au midi. Il y a au nord plus de civilisation

et moins d'injustices, et, ajouta-t-il en baissant la voix, il faut que

je l'avoue, le voisinage des journaux de Paris fait peur aux petits

tyrans.

Si nous continuons à trouver du plaisir à nous voir, et que la maison du

marquis ne vous convienne pas, je vous offre la place de mon vicaire, et

je partagerai par moitié avec vous ce que rend cette cure. Je vous dois

cela et plus encore, ajouta-t-il en interrompant les remerciements de

Julien, pour l'offre singulière que vous m'avez faite à Besançon. Si au

lieu de cinq cent vingt francs, je n'avais rien eu, vous m'eussiez

sauvé.

L'abbé avait perdu son ton de voix cruel. A sa grande honte Julien se

sentit les larmes aux yeux il mourait d'envie de se jeter dans les bras

de son ami: il ne put s'empêcher de lui dire, de l'air le plus mâle

qu'il put affecter:

--J'ai été haï de mon père depuis le berceau; c'était un de mes grands

malheurs; mais je ne me plaindrai plus du hasard, j'ai retrouvé un père

en vous, monsieur.

--C'est bon, c'est bon, dit l'abbé embarrassé; puis rencontrant fort à

propos un mot de directeur de séminaire: il ne faut jamais dire le

hasard, mon enfant, dites toujours la Providence.

Le fiacre s'arrêta; le cocher souleva le marteau de bronze d'une porte

immense: c'était l'HÔTEL DE LA MOLE; et, pour que les passants ne

pussent en douter, ces mots se lisaient sur un marbre noir au-dessus de

la porte.

Cette affectation déplut à Julien.

Ils ont tant de peur des jacobins! Ils voient un Robespierre et sa

charrette derrière chaque haie; ils en sont souvent à mourir de rire et

ils affichent ainsi leur maison pour que la canaille la reconnaisse en

cas d'émeute, et la pille. Il communiqua sa pensée à l'abbé Pirard.

--Ah! pauvre enfant vous serez bientôt mon vicaire. Quelle épouvantable

idée vous est venue là!

--Je ne trouve rien de si simple, dit Julien.

La gravité du portier et surtout la propreté de la cour l'avaient frappé

d'admiration. Il faisait un beau soleil.

--Quelle architecture magnifique! dit-il à son ami.

Il s'agissait d'un de ces hôtels à façade si plate du faubourg

Saint-Germain, bâtis vers le temps de la mort de Voltaire. Jamais la

mode et le beau n'ont été si loin l'un de l'autre.

CHAPITRE II

ENTRÉE DANS LE MONDE

Souvenir ridicule et touchant: Le premier salon où à dix-huit ans l'on a

paru seul et sans appui! le regard d'une femme suffisait pour

m'intimider. Plus je voulais plaire, plus je devenais gauche. Je me

faisais de tout les idées les plus fausses; ou je me livrais sans

motifs, ou je voyais dans un homme un ennemi parce qu'il m'avait regardé

d'un air grave. Mais alors, au milieu des affreux malheurs de ma

timidité, qu'un beau jour était beau!

KANT.

Julien s'arrêtait ébahi au milieu de la cour.

--Ayez donc l'air raisonnable, dit l'abbé Pirard il vous vient des idées

horribles, et puis vous n'êtes qu'un enfant! Où est le _nil mirari_

d'Horace? (Jamais d'enthousiasme.) Songez que ce peuple de laquais, vous

voyant établi ici, va chercher à se moquer de vous; ils verront en vous

un égal, mis injustement au-dessus d'eux. Sous les dehors de la

bonhomie, des bons conseils, du désir de vous guider, ils vont essayer

de vous faire tomber dans quelque grosse balourdise.

--Je les en défie dit Julien en se mordant la lèvre, et il reprit toute

sa méfiance.

Les salons que ces messieurs traversèrent au premier étage, avant

d'arriver au cabinet du marquis, vous eussent semblé, ô mon lecteur,

aussi tristes que magnifiques. On vous les donnerait tels qu'ils sont,

que vous refuseriez de les habiter, c'est la patrie du bâillement et du

raisonnement triste. Ils redoublèrent l'enchantement de Julien. Comment

peut-on être malheureux, pensait-il quand on habite un séjour aussi

splendide!

Enfin, ces messieurs arrivèrent à la plus laide des pièces de ce superbe

appartement: à peine s'il y faisait jour; là, se trouva un petit homme

maigre, à l'oeil vif et en perruque blonde. L'abbé se retourna vers

Julien et le présenta. C'était le marquis. Julien eut beaucoup de peine

à le reconnaître, tant il lui trouva l'air poli. Ce n'était plus le

grand seigneur à mine si altière de l'abbaye de Bray-le-Haut. Il sembla

à Julien que sa perruque avait beaucoup trop de cheveux. A l'aide de

cette sensation il ne fut point du tout intimidé. Le descendant de l'ami

de Henri III lui parut d'abord avoir une tournure assez mesquine. Il

était fort maigre et s'agitait beaucoup. Mais il remarqua bientôt que le

marquis avait une politesse encore plus agréable à l'interlocuteur que

celle de l'évêque de Besançon lui-même. L'audience ne dura pas trois

minutes. En sortant, l'abbé dit à Julien:

--Vous avez regardé le marquis, comme vous eussiez fait un tableau. Je

ne suis pas un grand grec dans ce que ces gens-ci appellent la

politesse, bientôt vous en saurez plus que moi; mais enfin la hardiesse

de votre regard m'a semblé peu polie.

On était remonté en fiacre, le cocher arrêta près du boulevard; l'abbé

introduisit Julien dans une suite de grands salons. Julien remarqua

qu'il n'y avait pas de meubles. Il regardait une magnifique pendule

dorée, représentant un sujet très indécent selon lui, lorsqu'un monsieur

fort élégant s'approcha d'un air riant. Julien fit un demi-salut.

Le monsieur sourit et lui mit la main sur l'épaule. Julien tressaillit

et fit un saut en arrière. Il rougit de colère. L'abbé Pirard, malgré sa

gravité, rit aux larmes. Le monsieur était un tailleur.

--Je vous rends votre liberté pour deux jours, lui dit l'abbé en

sortant; c'est alors seulement que vous pourrez être présenté à Mme de

la Mole. Un autre vous garderait comme une jeune fille en ces premiers

moments de votre séjour dans cette nouvelle Babylone. Perdez-vous tout

de suite si vous avez à vous perdre, et je serai délivré de la faiblesse

que j'ai de penser à vous. Après-demain matin, ce tailleur vous portera

deux habits; vous donnerez cinq francs au garçon qui vous les essaiera.

Du reste, ne faites pas connaître le son de votre voix à ces

Parisiens-là. Si vous dites un mot, ils trouveront le secret de se

moquer de vous. C'est leur talent. Après-demain soyez chez moi à midi...

Allez, perdez-vous... J'oubliais, allez commander des bottes, des

chemises, un chapeau aux adresses que voici.

Julien regardait l'écriture de ces adresses.

--C'est la main du marquis, dit l'abbé; c'est un homme actif qui prévoit

tout, et qui aime mieux faire que commander. Il vous prend auprès de lui

pour que vous lui épargniez ce genre de peines. Aurez-vous assez

d'esprit pour bien exécuter toutes les choses que cet homme vif vous

indiquera à demi-mot? C'est ce que montrera l'avenir: gare à vous!

Julien entra, sans dire un seul mot, chez les ouvriers indiqués par les

adresses; il remarqua qu'il en était reçu avec respect, et le bottier,

en écrivant son nom sur son registre, mit M. Julien de Sorel.

Au cimetière du Père-Lachaise, un monsieur fort obligeant, et encore

plus libéral dans ses propos, s'offrit pour indiquer à Julien le tombeau

du maréchal Ney, qu'une politique savante prive de l'honneur d'une

épitaphe. Mais en se séparant de ce libéral, qui, les larmes aux yeux,

le serrait presque dans ses bras, Julien n'avait plus de montre. Ce fut

riche de cette expérience, que le surlendemain, à midi, il se présenta à

l'abbé Pirard, qui le regarda beaucoup.

--Vous allez peut-être devenir un fat, lui dit l'abbé d'un air sévère.

Julien avait l'air d'un fort jeune homme en grand deuil, il était à la

vérité très bien, mais le bon abbé était trop provincial lui-même pour

voir que Julien avait encore cette démarche des épaules qui en province,

est à la fois élégance et importance. En voyant Julien, le marquis jugea

ses grâces d'une manière si différente de celle du bon abbé, qu'il lui

dit:

--Auriez-vous quelque objection à ce que M. Sorel prît des leçons de

danse?

L'abbé resta pétrifié.

--Non, répondit-il enfin, Julien n'est pas prêtre.

Le marquis montant deux à deux les marches d'un petit escalier dérobé,

alla lui-même installer notre héros dans une jolie mansarde qui donnait

sur l'immense jardin de l'hôtel. Il lui demanda combien il avait pris de

chemises chez la lingère.

--Deux, répondit Julien, intimidé de voir un si grand seigneur descendre

à ces détails.

--Fort bien, reprit le marquis d'un air sérieux et avec un certain ton

impératif et bref, qui donna à penser à Julien; fort bien! prenez encore

vingt-deux chemises. Voici le premier quartier de vos appointements.

En descendant de la mansarde, le marquis appela un homme âgé:

--Arsène, lui dit-il, vous servirez M. Sorel.

Peu de minutes après, Julien se trouva seul dans une bibliothèque

magnifique; ce moment fut délicieux. Pour n'être pas surpris dans son

émotion, il alla se cacher dans un petit coin sombre; de là il

contemplait avec ravissement le dos brillant des livres: Je pourrai lire

tout cela, se disait-il. Et comment me déplairais-je ici? M. de Rênal se

serait cru déshonoré à jamais de la centième partie de ce que le marquis

de La Mole vient de faire pour moi.

Mais, voyons les copies à faire. Cet ouvrage terminé Julien osa

s'approcher des livres; il faillit devenir fou de oie en trouvant une

édition de Voltaire. Il courut ouvrir la porte de la bibliothèque pour

n'être pas surpris. Il se donna ensuite le plaisir d'ouvrir chacun des

quatre-vingts volumes. Ils étaient reliés magnifiquement, c'était le

chef-d'oeuvre du meilleur ouvrier de Londres. Il n'en fallait pas tant

pour porter au comble l'admiration de Julien.

Une heure après, le marquis entra, regarda les copies et remarqua avec

étonnement que Julien écrivait _cela_ avec deux _ll_, _cella_. Tout ce

que l'abbé m'a dit de sa science serait-il tout simplement un conte! Le

marquis fort décourage, lui dit avec douceur:

--Vous n'êtes pas sûr de votre orthographe?

--Il est vrai, dit Julien, sans songer le moins du monde au tort qu'il

se faisait; il était attendri des bontés du marquis, qui lui rappelait

le ton rogue de M. de Rênal.

C'est du temps perdu que toute cette expérience de petit abbé

franc-comtois, pensa le marquis; mais j'avais un si grand besoin d'un

homme sûr!

--Cela ne s'écrit qu'avec un l, lui dit le marquis; quand vos copies

seront terminées, cherchez dans le dictionnaire les mots de

l'orthographe desquels vous ne serez pas sûr.

A six heures, le marquis le fit demander; il regarda avec une peine

évidente les bottes de Julien:

--J'ai un tort à me reprocher, je ne vous ai pas dit que tous les jours

à cinq heures et demie, il faut vous habiller.

Julien le regardait sans comprendre.

--Je veux dire mettre des bas, Arsène vous en fera souvenir; aujourd'hui

je ferai vos excuses.

En achevant ces mots, M. de La Mole faisait passer Julien dans un salon

resplendissant de dorures. Dans les occasions semblables, M. de Rênal ne

manquait jamais de doubler le pas pour avoir l'avantage de passer le

premier à la porte. La petite vanité de son ancien patron fit que Julien

marcha sur les pieds du marquis, et lui fit beaucoup de mal à cause de

sa goutte. Ah! il est balourd par-dessus le marché, se dit celui-ci. Il

le présenta à une femme de haute taille et d'un aspect imposant. C'était

la marquise. Julien lui trouva l'air impertinent, un peu comme Mme de

Maugiron, la sous-préfète de l'arrondissement de Verrières, quand elle

assistait au dîner de la Saint-Charles. Un peu troublé de l'extrême

magnificence du salon, Julien n'entendit pas ce que disait M. de La

Mole. La marquise daigna à peine le regarder. Il y avait quelques hommes

parmi lesquels Julien reconnut avec un plaisir indicible le jeune évoque

d'Agde, qui avait daigné lui parler quelques mois auparavant, à la

cérémonie de Bray-le-Haut. Ce jeune prélat fut effrayé sans doute des

yeux tendres que fixait sur lui la timidité de Julien, et ne se soucia

point de reconnaître ce provincial.

Les hommes réunis dans ce salon semblèrent à Julien avoir quelque chose

de triste et de contraint; on parle bas à Paris, et l'on n'exagère pas

les petites choses.

Un joli jeune homme, avec des moustaches, très pâle et très élancé,

entra vers les six heures et demie; il avait une tête fort petite.

Le rouge et le noir: chronique du XIXe siècle · 第 19 / 41 段