--Mon respectable ami M. Chélan me fit comprendre qu'en épousant M. de

Rênal, je lui avais engagé toutes mes affections, même celles que je ne

connaissais pas, et que je n'avais jamais éprouvées avant une liaison

fatale... Depuis le grand sacrifice de ces lettres, qui m'étaient si

chères, ma vie s'est écoulée sinon heureusement, du moins avec assez de

tranquillité. Ne la troublez point; soyez un ami pour moi... le meilleur

de mes amis. Julien couvrit ses mains de baisers; elle sentit qu'il

pleurait encore. Ne pleurez point, vous me faites tant de peine...

Dites-moi à votre tour ce que vous avez fait. Julien ne pouvait parler.

Je veux savoir votre genre de vie au séminaire, répéta-t-elle, puis vous

vous en irez.

Sans penser à ce qu'il racontait, Julien parla des intrigues et des

jalousies sans nombre qu'il avait d'abord rencontrées, puis de sa vie

plus tranquille depuis qu'il avait été nommé répétiteur.

--Ce fut alors, ajouta-t-il, qu'après un long silence, qui sans doute

était destiné à me faire comprendre ce que je vois trop aujourd'hui, que

vous ne m'aimiez plus et que j'étais devenu indifférent pour vous...

Mme de Rênal serra ses mains.

--Ce fut alors que vous m'envoyâtes une somme de cinq cents francs.

--Jamais, dit Mme de Rênal.

--C'était une lettre timbrée de Paris et signée Paul Sorel afin de

déjouer tous les soupçons.

Il s'éleva une petite discussion sur l'origine possible de cette lettre.

La position morale changea. Sans le savoir, Mme de Rênal et Julien

avaient quitté le ton solennel; ils étaient revenus à celui d'une tendre

amitié. Ils ne se voyaient point, tant l'obscurité était profonde, mais

le son de la voix disait tout. Julien passa le bras autour de la taille

de son amie, ce mouvement avait bien des dangers. Elle essaya d'éloigner

le bras de Julien, qui avec assez d'habileté, attira son attention dans

ce moment par une circonstance intéressante de son récit. Ce bras fut

comme oublié et resta dans la position qu'il occupait.

Après bien des conjectures sur l'origine de la lettre aux cinq cents

francs, Julien avait repris son récit, il devenait un peu plus maître de

lui en parlant de sa vie passée, qui auprès de ce qui lui arrivait en

cet instant, l'intéressait si peu. Son attention se fixa tout entière

sur la manière dont allait finir sa visite.

--Vous allez sortir, lui disait-on toujours, de temps en temps, et avec

un accent bref.

Quelle honte pour moi si je suis éconduit! ce sera un remords à

empoisonner toute ma vie se disait-il, jamais elle ne m'écrira. Dieu

sait quand je reviendrai en ce pays! De ce moment tout ce qu'il y avait

de céleste dans la position de Julien disparut rapidement de son coeur.

Assis à côté d'une femme qu'il adorait, la serrant presque dans ses

bras, dans cette chambre où il avait été si heureux, au milieu d'une

obscurité profonde, distinguant fort bien que depuis un moment elle

pleurait sentant, au mouvement de sa poitrine, qu'elle avait des

sanglots, il eut le malheur de devenir un froid politique presque aussi

calculant et aussi froid que lorsque, dans la cour du séminaire, il se

voyait en butte à quelque mauvaise plaisanterie de la part d'un de ses

camarades plus fort que lui. Julien faisait durer son récit, et parlait

de la vie malheureuse qu'il avait menée depuis son départ de Verrières.

Ainsi, se disait Mme de Rênal, après un an d'absence, privé presque

entièrement de marques de souvenir, tandis que moi je l'oubliais il

n'était occupé que des jours heureux qu'il avait trouvés à Vergy. Ses

sanglots redoublaient. Julien vit le succès de son récit. Il comprit

qu'il fallait tenter la dernière ressource: il arriva brusquement à la

lettre qu'il venait de recevoir de Paris.

--J'ai pris congé de Monseigneur l'évêque.

--Quoi! vous ne retournez pas à Besançon! vous nous quittez pour

toujours?

--Oui, répondit Julien, d'un ton résolu; oui, j'abandonne un pays où je

suis oublié même de ce que j'ai le plus aimé en ma vie, et je le quitte

pour ne jamais le revoir. Je vais à Paris...

--Tu vas à Paris! s'écria assez haut Mme de Rênal.

Sa voix était presque étouffée par les larmes, et montrait tout l'excès

de son trouble. Julien avait besoin de cet encouragement; il allait

tenter une démarche qui pouvait tout décider contre lui; et avant cette

exclamation, n'y voyant point il ignorait absolument l'effet qu'il

parvenait à produire. Il n'hésita plus, la crainte du remords lui

donnait tout empire sur lui-même; il ajouta froidement en se levant:

--Oui, madame, je vous quitte pour toujours, soyez heureuse, adieu.

Il fit quelques pas vers la fenêtre; déjà il l'ouvrait. Mme de Rênal

s'élança vers lui. Il sentit sa tête sur son épaule et qu'elle le

serrait dans ses bras, en collant sa joue contre la sienne.

Ainsi, après trois heures de dialogue, Julien obtint ce qu'il avait

désiré avec tant de passion pendant les deux premières. Un peu plus tôt

arrivés, le retour aux sentiments tendres, l'éclipse des remords chez

Mme de Rênal eussent été un bonheur divin, ainsi obtenus avec art, ce ne

fut plus qu'un triomphe. Julien voulut absolument, contre les instances

de son amie, allumer la veilleuse.

--Veux-tu donc, lui disait-il, qu'il ne me reste aucun souvenir de

t'avoir vue? L'amour qui est sans doute dans ces yeux charmants sera

donc perdu pour moi? la blancheur de cette jolie main me sera donc

invisible? Songe que je te quitte pour bien longtemps peut-être!

Quelle honte! se disait Mme de Rênal, mais elle n'avait rien à refuser à

cette idée de séparation pour toujours qui la faisait fondre en larmes.

L'aube commençait à dessiner vivement les contours des sapins sur la

montagne à l'orient de Verrières. Au lieu de s'en aller Julien ivre de

volupté demanda à Mme de Rênal de passer toute la journée caché dans sa

chambre, et de ne partir que la nuit suivante.

--Et pourquoi pas? répondit-elle. Cette fatale rechute m'ôte toute

estime pour moi, et fait à jamais mon malheur: et elle le pressait

contre son coeur avec ravissement. Mon mari n'est plus le même, il a des

soupçons; il croit que je l'ai mené dans toute cette affaire, et se

montre fort piqué contre moi. S'il entend le moindre bruit je suis

perdue, il me chassera comme une malheureuse que je suis.

--Ah! voilà une phrase de M. Chélan, dit Julien, tu ne m'aurais pas

parlé ainsi avant ce cruel départ pour le séminaire, tu m'aimais alors!

Julien fut récompensé du sang-froid qu'il avait mis dans ce mot: il vit

son amie oublier en un clin d'oeil le danger que la présence de son mari

lui faisait courir pour songer au danger bien plus grand de voir Julien

douter de son amour. Le jour croissait rapidement et éclairait vivement

la chambre, Julien retrouva toutes les voluptés de l'orgueil, lorsqu'il

put revoir dans ses bras et presque à ses pieds, cette femme charmante,

la seule qu'il eût aimée et qui, peu d'heures auparavant, était tout

entière à la crainte d'un Dieu terrible et à l'amour de ses devoirs. Des

résolutions fortifiées par un an de constance n'avaient pu tenir devant

son courage.

Bientôt on entendit du bruit dans la maison, une chose à laquelle elle

n'avait pas songé vint troubler Mme de Rênal.

--Cette méchante Élisa va entrer dans la chambre: que faire de cette

énorme échelle? dit-elle à son ami; où la cacher? Je vais la porter au

grenier, s'écria-t-elle tout à coup, avec une sorte d'enjouement.

--C'est là ta physionomie d'autrefois! dit Julien ravi. Mais il faut

passer dans la chambre du domestique.

--Je laisserai l'échelle dans le corridor, j'appellerai le domestique et

lui donnerai une commission.

--Songe à préparer un mot pour le cas où le domestique passant devant

l'échelle, dans le corridor, la remarquera.

--Oui, mon ange dit Mme de Rênal en lui donnant un baiser. Toi, songé à

te cacher bien vite sous le lit, si, pendant mon absence, Élisa entre

ici.

Julien fut étonné de cette gaieté soudaine. Ainsi, pensa-t-il l'approche

d'un danger matériel, loin de la troubler, lui rend sa gaieté, parce

qu'elle oublie ses remords! Femme vraiment supérieure! ah! voilà un

coeur dans lequel il est glorieux de régner! Julien était ravi.

Mme de Rênal prit l'échelle; elle était évidemment trop pesante pour

elle. Julien allait à son secours; il admirait cette taille élégante et

qui était si loin d'annoncer de la force, lorsque tout à coup, sans

aide, elle saisit l'échelle, et l'enleva comme elle eût fait une chaise.

Elle la porta rapidement dans le corridor du troisième étage où elle la

coucha le long du mur. Elle appela le domestique, et pour lui laisser le

temps de s'habiller, monta au colombier. Cinq minutes après, à son

retour dans le corridor, elle ne trouva plus l'échelle. Qu'était-elle

devenue? Si Julien eût été hors de la maison, ce danger ne l'eût guère

touchée. Mais, dans ce moment, si son mari voyait cette échelle! Cet

incident pouvait être abominable. Mme de Rênal courait partout. Enfin

elle découvrit cette échelle sous le toit où le domestique l'avait

portée et même cachée. Cette circonstance était singulière, autrefois

elle l'eût alarmée.

Que m'importe, pensa-t-elle, ce qui peut arriver dans vingt-quatre

heures, quand Julien sera parti? tout ne sera-t-il pas alors pour moi

horreur et remords?

Elle avait comme une idée vague de devoir quitter la vie, mais

qu'importe? Après une séparation qu'elle avait crue éternelle, il lui

était rendu, elle le revoyait, et ce qu'il avait fait pour parvenir

jusqu'à elle montrait tant d'amour!

En racontant l'événement de l'échelle à Julien:

--Que répondrai-je à mon mari, lui dit-elle, si le domestique lui conte

qu'il a trouvé cette échelle? Elle rêva un instant. Il leur faudra

vingt-quatre heures pour découvrir le paysan qui te l'a vendue; et se

jetant dans les bras de Julien, en le serrant d'un mouvement convulsif:

Ah! mourir, mourir ainsi! s'écriait-elle en le couvrant de baisers, mais

il ne faut pas que tu meures de faim, dit-elle en riant.

Viens; d'abord je vais te cacher dans la chambre de Mme Derville, qui

reste toujours fermée à clef. Elle alla veiller à l'extrémité du

corridor, et Julien passa en courant. Garde-toi d'ouvrir, si l'on

frappe, lui dit-elle en l'enfermant à clef; dans tous les cas, ce ne

serait qu'une plaisanterie des enfants en jouant entre eux.

--Fais-les venir dans le jardin, sous la fenêtre, dit Julien, que j'aie

le plaisir de les voir, fais-les parler.

--Oui, oui, lui cria Mme de Rênal en s'éloignant.

Elle revint bientôt avec des oranges, des biscuits, une bouteille de vin

de Malaga, il lui avait été impossible de voler du pain.

--Que fait ton mari? dit Julien.

--Il écrit des projets de marchés avec des paysans.

Mais huit heures avaient sonné, on faisait beaucoup de bruit dans la

maison. Si l'on n'eût pas vu Mme de Rênal, on l'eût cherchée partout;

elle fut obligée de le quitter.

Bientôt elle revint, contre toute prudence, lui apportant une tasse de

café, elle tremblait qu'il ne mourût de faim. Après le déjeuner, elle

réussit à amener les enfants sous la fenêtre de la chambre de Mme

Derville. Il les trouva fort grandis, mais ils avaient pris l'air

commun, ou bien ses idées avaient changé. Mme de Rênal leur parla de

Julien. L'aîné répondit avec amitié et regrets pour l'ancien précepteur;

mais il se trouva que les cadets l'avaient presque oublié.

M. de Rênal ne sortit pas ce matin-là; il montait et descendait sans

cesse dans la maison, occupé à faire des marchés avec des paysans,

auxquels il vendait sa récolte de pommes de terre. Jusqu'au dîner, Mme

de Rênal n'eut pas un instant à donner à son prisonnier. Le dîner sonné

et servi, elle eut l'idée de voler pour lui une assiette de soupe

chaude. Comme elle approchait sans bruit de la porte de la chambre qu'il

occupait, portant cette assiette avec précaution, elle se trouva face à

face avec le domestique qui avait caché l'échelle le matin. Dans ce

moment il s'avançait aussi sans bruit dans le corridor et comme

écoutant. Probablement Julien avait marché avec imprudence. Le

domestique s'éloigna un peu confus. Mme de Rênal entra hardiment chez

Julien, cette rencontre le fit frémir.

--Tu as peur! lui dit-elle; moi, je braverais tous les dangers du monde

et sans sourciller. Je ne crains qu'une chose, c'est le moment où je

serai seule après ton départ.

Et elle le quitta en courant.

--Ah! se dit Julien exalté, le remords est le seul danger que redoute

cette âme sublime!

Enfin le soir vint. M. de Rênal alla au Casino. Sa femme avait annoncé

une migraine affreuse, elle se retira chez elle, se hâta de renvoyer

Élisa, et se releva bien vite pour aller ouvrir à Julien.

Il se trouva que réellement il mourait de faim. Mme de Rênal alla à

l'office chercher du pain. Julien entendit un grand cri. Mme de Rênal

revint, et lui raconta qu'entrant dans l'office sans lumière,

s'approchant d'un buffet où l'on serrait le pain, et étendant la main,

elle avait touché un bras de femme. C'était Élisa qui avait jeté le cri

entendu par Julien.

--Que faisait-elle là?

--Elle volait quelques sucreries, ou bien elle nous épiait, dit Mme de

Rênal avec une indifférence complète. Mais heureusement j'ai trouvé un

pâté et un gros pain.

--Qu'y a-t-il donc là? dit Julien, en lui montrant les poches de son

tablier.

Mme de Rênal avait oublié que, depuis le dîner, elles étaient remplies

de pain.

Julien la serra dans ses bras avec la plus vive passion; jamais elle ne

lui avait semblé si belle. Même à Paris, se disait-il confusément je ne

pourrai rencontrer un plus grand caractère. Elle avait toute la

gaucherie d'une femme peu accoutumée à ces sortes de soins, et en même

temps le vrai courage d'un être qui ne craint que des dangers d'un autre

ordre et bien autrement terribles.

Pendant que Julien soupait de grand appétit, et que son amie le

plaisantait sur la simplicité de ce repas, car elle avait horreur de

parler sérieusement, la porte de la chambre fut tout à coup secouée avec

force. C'était M. de Rênal.

--Pourquoi t'es-tu enfermée? lui criait-il.

Julien n'eut que le temps de se glisser sous le canapé.

--Quoi! vous êtes tout habillée, dit M. de Rênal en entrant; vous

soupez, et vous avez fermé votre porte à clef!

Les jours ordinaires, cette question, faite avec toute la sécheresse

conjugale, eût troublé Mme de Rênal, mais elle sentait que son mari

n'avait qu'à se baisser un peu pour apercevoir Julien; car M. de Rênal

s'était jeté sur la chaise que Julien occupait un moment auparavant

vis-à-vis le canapé.

La migraine servit d'excuse à tout. Pendant qu'à son tour son mari lui

contait longuement les incidents de la poule qu'il avait gagnée au

billard du Casino, une poule de dix-neuf francs, ma foi! ajoutait-il,

elle aperçut sur une chaise, à trois pas devant eux le chapeau de

Julien. Son sang-froid redoubla, elle se mit à se déshabiller, et, dans

un certain moment, passant rapidement derrière son mari, jeta une robe

sur la chaise au chapeau.

M. de Rênal partit enfin. Elle pria Julien de recommencer le récit de sa

vie au séminaire.

--Hier je ne t'écoutais pas, je ne songeais, pendant que tu parlais,

qu'à obtenir de moi le courage de te renvoyer.

Elle était l'imprudence même. Ils parlaient très haut et il pouvait être

deux heures du matin, quand ils furent interrompus par un coup violent à

la porte. C'était encore M. de Rênal.

--Ouvrez-moi bien vite, il y a des voleurs dans la maison! disait-il,

Saint-Jean a trouvé leur échelle ce matin.

--Voici la fin de tout, s'écria Mme de Rênal, en se jetant dans les bras

de Julien. Il va nous tuer tous les deux, il ne croit pas aux voleurs,

je vais mourir dans tes bras, plus heureuse à ma mort que je ne le fus

de la vie.

Elle ne répondait nullement à son mari qui se fâchait elle embrassait

Julien avec passion.

--Sauve la mère de Stanislas, lui dit-il avec le regard du commandement.

Je vais sauter dans la cour par la fenêtre du cabinet, et me sauver dans

le jardin, les chiens m'ont reconnu. Fais un paquet de mes habits, et

jette-le dans le jardin aussitôt que tu pourras. En attendant, laisse

enfoncer la porte. Surtout, point d'aveux je le défends, il vaut mieux

qu'il ait des soupçons que des certitudes.

--Tu vas te tuer en sautant! fut sa seule réponse et sa seule

inquiétude.

Elle alla avec lui à la fenêtre du cabinet, elle prit ensuite le temps de

cacher ses habits. Elle ouvrit enfin à son mari bouillant de colère. Il

regarda dans la chambre dans le cabinet, sans mot dire, et disparut. Les

habits de Julien lui furent jetés, il les saisit, et courut rapidement

vers le bas du jardin du côté du Doubs.

Comme il courait, il entendit siffler une balle, et aussitôt le bruit

d'un coup de fusil.

Ce n'est pas M. de Rênal, pensa-t-il, il tire trop mal pour cela. Les

chiens couraient en silence à ses côtés un second coup cassa apparemment

la patte à un chien car il se mit à pousser des cris lamentables. Julien

sauta le mur d'une terrasse, fit à couvert une cinquantaine de pas, et

se remit à fuir dans une autre direction. Il entendit des voix qui

s'appelaient, et vit distinctement le domestique son ennemi tirer un

coup de fusil; un fermier vint aussi tirailler de l'autre côté du

jardin, mais déjà Julien avait gagné la rive du Doubs où il s'habillait.

Une heure après, il était à une lieue de Verrières, sur la route de

Genève; si l'on a des soupçons, pensa Julien, c'est sur la route de

Paris qu'on me cherchera.

Fin du Premier Volume

VOLUME SECOND

Elle n'est pas jolie, elle n'a point de rouge.

SAINTE-BEUVE

CHAPITRE PREMIER

LES PLAISIRS DE LA CAMPAGNE

_O rus quando ego te adspiciam!_

VIRGILE.

--Monsieur vient sans doute attendre la malle-poste de Paris? lui dit le

maître d'une auberge où il s'arrêta pour déjeuner.

--Celle d'aujourd'hui ou celle de demain, peu m'importe, dit Julien.

La malle-poste arriva comme il faisait l'indifférent. Il y avait deux

places libres.

--Quoi! c'est toi, mon pauvre Falcoz, dit le voyageur qui arrivait du

côté de Genève à celui qui montait en voiture en même temps que Julien.

--Je te croyais établi aux environs de Lyon, dit Falcoz dans une

délicieuse vallée près du Rhône?

--Joliment établi. Je fuis.

--Comment! tu fuis? toi Saint-Giraud! avec cette mine sage, tu as commis

quelque crime? dit Falcoz en riant.

--Ma foi, autant vaudrait. Je fuis l'abominable vie que l'on mène en

province. J'aime la fraîcheur des bois et la tranquillité champêtre,

comme tu sais; tu m'as souvent accusé d'être romanesque. Je ne voulais

de la vie entendre parler politique, et la politique me chasse.

--Mais de quel parti es-tu?

--D'aucun, et c'est ce qui me perd. Voici toute ma politique: J'aime la

musique, la peinture, un bon livre est un événement pour moi; je vais

avoir quarante-quatre ans. Que me reste-t-il à vivre? Quinze, vingt

trente ans tout au plus? Eh bien! je tiens que dans trente ans, les

ministres seront un peu plus adroits, mais tout aussi honnêtes gens que

ceux d'aujourd'hui. L'histoire d'Angleterre me sert de miroir pour notre

avenir. Toujours il se trouvera un roi qui voudra augmenter sa

prérogative; toujours l'ambition de devenir député la gloire et les

centaines de mille francs gagnés par Mirabeau empêcheront de dormir les

gens riches de la province: ils appelleront cela être libéral et aimer

le peuple. Toujours l'envie de devenir pair ou gentilhomme de la Chambre

galopera les ultras. Sur le vaisseau de l'État, tout le monde voudra

s'occuper de la manoeuvre car elle est bien payée. N'y aura-t-il donc

jamais une pauvre petite place pour le simple passager?

--Au fait, au fait, qui doit être fort plaisant avec ton caractère

tranquille. Sont-ce les dernières élections qui te chassent de ta

province?

--Mon mal vient de plus loin. J'avais, il y a quatre ans, quarante ans

et cinq cent mille francs. J'ai quatre ans de plus aujourd'hui, et

probablement cinquante mille francs de moins que je vais perdre sur la

vente de mon château de Monfleury, près du Rhône, position superbe.

A Paris, j'étais las de cette comédie perpétuelle, à laquelle oblige ce

que vous appelez la civilisation du dix-neuvième siècle. J'avais soif de

bonhomie et de simplicité. J'achète une terre dans les montagnes près du

Rhône, rien d'aussi beau sous le ciel.

Le vicaire du village et les hobereaux du voisinage me font la cour

pendant six mois; je leur donne à dîner; j'ai quitté Paris, leur dis-je,

pour de ma vie ne parler ni n'entendre parler politique. Comme vous le

voyez, je ne suis abonné à aucun journal. Moins le facteur de la poste

m'apporte de lettres, plus je suis content.

Ce n'était pas le compte du vicaire; bientôt je suis en butte à mille

demandes indiscrètes, tracasseries, etc. Je voulais donner deux ou trois

cents francs par an aux pauvres, on me les demande pour des associations

pieuses: celle de Saint-Joseph, celle de la Vierge etc., je refuse:

alors on me fait cent insultes. J'ai la bêtise d'en être piqué. Je ne

puis plus sortir le matin pour aller jouir de la beauté de nos

montagnes, sans trouver quelque ennui qui me tire de mes rêveries, et me

rappelle désagréablement les hommes et leur méchanceté. Aux processions

des Rogations, par exemple, dont le chant me plaît (c'est probablement

une mélodie grecque), on ne bénit plus mes champs, parce que, dit le

vicaire, ils appartiennent à un impie. La vache d'une vieille paysanne

dévote meurt, elle dit que c'est à cause du voisinage d'un étang qui

appartient à moi impie, philosophe venant de Paris, et huit jours après

je trouve tous mes poissons le ventre en l'air, empoisonnés avec de la

chaux. La tracasserie m'environne sous toutes les formes. Le juge de

paix, honnête homme, mais qui craint pour sa place, me donne toujours

tort. La paix des champs est pour moi un enfer. Une fois que l'on m'a vu

abandonné par le vicaire, chef de la congrégation du village, et non

soutenu par le capitaine en retraite, chef des libéraux, tous me sont

tombés dessus, jusqu'au maçon que je faisais vivre depuis un an,

jusqu'au charron qui voulait me friponner impunément en raccommodant mes

charrues.

Afin d'avoir un appui et de gagner pourtant quelques-uns de mes procès,

je me fais libéral, mais comme tu dis, ces diables d'élections arrivent,

on me demande ma voix...

--Pour un inconnu?

--Pas du tout, pour un homme que je ne connais que trop. Je refuse,

imprudence affreuse! dès ce moment, me voilà aussi les libéraux sur les

bras, ma position devient intolérable. Je crois que s'il fût venu dans

la tête au vicaire de m'accuser d'avoir assassiné ma servante, il y

aurait eu vingt témoins des deux partis, qui auraient juré avoir vu

commettre le crime.

--Tu veux vivre à la campagne sans servir les passions de tes voisins,

sans même écouter leurs bavardages. Quelle faute!...

--Enfin, elle est réparée. Monfleury est en vente, je perds cinquante

mille francs, s'il le faut, mais je suis tout joyeux, je quitte cet

enfer d'hypocrisie et de tracasseries. Je vais chercher la solitude et

la paix champêtre au seul lieu où elles existent en France, dans un

quatrième étage donnant sur les Champs-Élysées. Et encore j'en suis à

délibérer, si je ne commencerai pas ma carrière politique, dans le

quartier du Roule, par rendre le pain bénit à la paroisse.

-Tout cela ne te fût pas arrivé sous Bonaparte, dit Falcoz avec des yeux

brillants de courroux et de regret.

--A la bonne heure, mais pourquoi n'a-t-il pas su se tenir en place, ton

Bonaparte? tout ce dont je souffre aujourd'hui, c'est lui qui l'a fait.

Ici l'attention de Julien redoubla. Il avait compris du premier mot que

le bonapartiste Falcoz était l'ancien ami d'enfance de M. de Rênal, par

lui répudié en 1816, et le philosophe Saint-Giraud devait être frère de

ce chef de bureau à la préfecture de..., qui savait se faire adjuger à

bon compte les maisons des communes.

--Et tout cela c'est ton Bonaparte qui l'a fait, continuait

Saint-Giraud: un honnête homme, inoffensif s'il en fut, avec quarante

ans et cinq cent mille francs, ne peut pas s'établir en province et y

trouver la paix, ses prêtres et ses nobles l'en chassent.

--Ah! ne dis pas de mal de lui, s'écria Falcoz, jamais la France n'a été

si haut dans l'estime des peuples que pendant les treize ans qu'il a

régné. Alors, il y avait de la grandeur dans tout ce qu'on faisait.

Le rouge et le noir: chronique du XIXe siècle · 第 18 / 41 段