--J'en suis vraiment bien aise, dit l'évêque gaiement. Vous me tirez

d'embarras depuis dix minutes, je cherche le moyen de vous remercier de

la soirée aimable que vous m'avez procurée, et certes de manière bien

imprévue. Je ne m'attendais pas à trouver un docteur dans un élève de

mon séminaire. Quoique le don ne soit pas trop canonique, je veux vous

donner un Tacite.

Le prélat se fit apporter huit volumes supérieurement reliés, et voulut

écrire lui-même, sur le titre du premier un compliment latin pour Julien

Sorel. L'évêque se piquait de belle latinité; il finit par lui dire,

d'un ton sérieux, qui tranchait tout à fait avec celui du reste de la

conversation:

--Jeune homme, _si vous êtes sage_, vous aurez un jour la meilleure cure

de mon diocèse, et pas à cent lieues de mon palais épiscopal; mais il

faut _être sage_.

Julien, chargé de ses volumes, sortit de l'évêché fort étonné, comme

minuit sonnait.

Monseigneur ne lui avait pas dit un mot de l'abbé Pirard. Julien était

surtout étonné de l'extrême politesse de l'évêque. Il n'avait pas l'idée

d'une telle urbanité de formes, réunie à un air de dignité aussi

naturel. Julien fut surtout frappé du contraste en revoyant le sombre

abbé Pirard qui l'attendait en s'impatientant.

--_Quid tibi dixerunt?_ (Que vous ont-ils dit?) lui cria-t-il d'une voix

forte, du plus loin qu'il l'aperçut.

Julien s'embrouillant un peu à traduire en latin les discours de

l'évêque:

--Parlez français, et répétez les propres paroles de Monseigneur, sans y

ajouter rien, ni rien retrancher, dit l'ex-directeur du séminaire, avec

son ton dur et ses manières profondément inélégantes.

--Quel étrange cadeau de la part d'un évoque à un jeune séminariste!

disait-il en feuilletant le superbe _Tacite_, dont la tranche dorée

avait l'air de lui faire horreur.

Deux heures sonnaient, lorsque après un compte rendu fort détaillé, il

permit à son élève favori de regagner sa chambre.

--Laissez-moi le premier volume de votre Tacite, où est le compliment de

Monseigneur l'évêque, lui dit-il. Cette ligne latine sera votre

paratonnerre dans cette maison, après mon départ.

_Erit tibi fili mi, successor meus tanquam leo quoerens quem devoret._

(Car pour toi, mon fils, mon successeur sera comme un lion furieux, et

qui cherche à dévorer.)

Le lendemain matin Julien trouva quelque chose d'étrange dans la manière

dont ses camarades lui parlaient. Il n'en fut que plus réservé. Voilà,

pensa-t-il, l'effet de la démission de M. Pirard. Elle est connue de

toute la maison, et je passe pour son favori. Il doit y avoir de

l'insulte dans ces façons; mais il ne pouvait l'y voir. Il y avait, au

contraire, absence de haine dans les yeux de tous ceux qu'il rencontrait

le long des dortoirs: Que veut dire ceci? C'est un piège sans doute,

jouons serré. Enfin le petit séminariste de Verrières lui dit en riant:

--_Cornelii Taciti opera omnia_ (Oeuvres complètes de Tacite).

A ce mot, qui fut entendu tous comme à l'envi firent compliment à

Julien, non seulement sur le magnifique cadeau qu'il avait reçu de

Monseigneur, mais aussi de la conversation de deux heures dont il avait

été honoré. On savait jusqu'aux plus petits détails. De ce moment, il

n'y eut plus d'envie; on lui fit la cour bassement: l'abbé Castanède,

qui, la veille encore, était de la dernière insolence envers lui, vint

le prendre par le bras et l'invita à déjeuner.

Par une fatalité du caractère de Julien, l'insolence de ces êtres

grossiers lui avait fait beaucoup de peine; leur bassesse lui causa du

dégoût et aucun plaisir.

Vers midi, l'abbé Pirard quitta ses élèves, non sans leur adresser une

allocution sévère. «Voulez-vous les honneurs du monde, leur dit-il, tous

les avantages sociaux, le plaisir de commander, celui de se moquer des

lois et d'être insolent impunément envers tous? ou bien voulez-vous

votre salut éternel? les moins avancés d'entre vous n'ont qu'à ouvrir

les yeux pour distinguer les deux routes.»

A peine fut-il sorti que les dévots du _Sacré-Coeur de Jésus_ allèrent

entonner un _Te Deum_ dans la chapelle. Personne au séminaire ne prit au

sérieux l'allocution de l'ex-directeur. Il a beaucoup d'humeur de sa

destitution, disait-on de toutes parts. Pas un seul séminariste n'eut la

simplicité de croire à la démission volontaire d'une place qui donnait

tant de relations avec de gros fournisseurs.

L'abbé Pirard alla s'établir dans la plus belle auberge de Besançon; et

sous prétexte d'affaires qu'il n'avait pas, voulut y passer deux jours.

L'évêque l'avait invité à dîner, et, pour plaisanter son grand vicaire

de Frilair, cherchait à le faire briller. On était au dessert,

lorsqu'arriva de Paris l'étrange nouvelle que l'abbé Pirard était nommé

à la magnifique cure de N..., à quatre lieues de la capitale. Le bon

prélat l'en félicita sincèrement. Il vit dans toute cette affaire un

bien joué qui le mit de bonne humeur et lui donna la plus haute opinion

des talents de l'abbé. Il lui donna un certificat latin magnifique, et

imposa silence à l'abbé de Frilair, qui se permettait des remontrances.

Le soir, Monseigneur porta son admiration chez la marquise de Rubempré.

Ce fut une grande nouvelle pour la haute société de Besançon; on se

perdait en conjectures sur cette faveur extraordinaire. On voyait déjà

l'abbé Pirard évêque. Les plus fins crurent M. de La Mole ministre, et

se permirent ce jour-là de sourire des airs impérieux que M. l'abbé de

Frilair portait dans le monde.

Le lendemain matin, on suivait presque l'abbé Pirard dans les rues, et

les marchands venaient sur la porte de leurs boutiques, lorsqu'il alla

solliciter les juges du marquis. Pour la première fois, il en fut reçu

avec politesse. Le sévère janséniste, indigné de tout ce qu'il voyait,

fit un long travail avec les avocats qu'il avait choisis pour le marquis

de La Mole et partit pour Paris. Il eut la faiblesse de dire à deux ou

trois amis de collège, qui l'accompagnaient jusqu'à la calèche dont ils

admirèrent les armoiries, qu'après avoir administré le séminaire pendant

quinze ans, il quittait Besançon avec cinq cent vingt francs d'économie.

Ces amis l'embrassèrent en pleurant, et se dirent entre eux:

--Le bon abbé eût pu s'épargner ce mensonge, il est aussi par trop

ridicule.

Le vulgaire, aveuglé par l'amour de l'argent, n'était pas fait pour

comprendre que c'était dans sa sincérité que l'abbé Pirard avait trouvé

la force nécessaire pour lutter seul pendant six ans contre Marie

Alacoque, le Sacré-Coeur de Jésus, les jésuites et son évêque.

CHAPITRE XXX

UN AMBITIEUX

Il n'y a plus qu'une seule noblesse, c'est le titre de duc,

marquis est ridicule, au mot duc on tourne la tête.

EDINBURGH REVIEW.

L'abbé fut étonné de l'air noble et du ton presque gai du marquis.

Cependant ce futur ministre le recevait sans aucune de ces petites

façons de grand seigneur, si polies, mais si impertinentes pour qui les

comprend. C'eût été du temps perdu, et le marquis était assez avant dans

les grandes affaires pour n'avoir point de temps à perdre.

Depuis six mois, il intriguait pour faire accepter à la fois au roi et à

la nation un certain ministère, qui, par reconnaissance, le ferait duc.

Le marquis demandait en vain, depuis de longues années, à son avocat de

Besançon un travail clair et précis sur ses procès de Franche-Comté.

Comment l'avocat célèbre les lui eût-il expliqués, s'il ne les

comprenait pas lui-même?

Le petit carré de papier, que lui remit l'abbé, expliquait tout.

--Mon cher abbé, lui dit le marquis, après avoir expédié en moins de

cinq minutes toutes les formules de politesse et d'interrogation sur les

choses personnelles, mon cher abbé, au milieu de ma prétendue

prospérité, il me manque du temps pour m'occuper sérieusement de deux

petites choses assez importantes pourtant: ma famille et mes affaires.

Je soigne en grand la fortune de ma maison, je puis la porter loin; je

soigne mes plaisirs, et c'est ce qui doit passer avant tout, du moins à

mes yeux, ajouta-t-il en surprenant de l'étonnement dans ceux de l'abbé

Pirard.

Quoique homme de sens, l'abbé était émerveillé de voir un vieillard

parler si franchement de ses plaisirs.

--Le travail existe sans doute à Paris, continua le grand seigneur, mais

perché au cinquième étage; et dès que je me rapproche d'un homme, il

prend un appartement au second, et la femme prend un jour, par

conséquent plus de travail, plus d'effort que pour être ou paraître un

homme du monde. C'est là leur unique affaire dès qu'ils ont du pain.

Pour mes procès, exactement parlant, et encore pour chaque procès pris à

part, j'ai des avocats qui se tuent; il m'en est mort un de la poitrine,

avant-hier. Mais, pour mes affaires en général, croiriez-vous, monsieur,

que, depuis trois ans, j'ai renoncé à trouver un homme qui, pendant

qu'il écrit pour moi, daigne songer un peu sérieusement à ce qu'il fait?

Au reste, tout ceci n'est qu'une préface.

Je vous estime, et j'oserais ajouter, quoique vous voyant pour la

première fois, je vous aime. Voulez-vous être mon secrétaire, avec huit

mille francs d'appointements ou bien avec le double? J'y gagnerai

encore, je vous jure; et je fais mon affaire de vous conserver votre

belle cure, pour le jour où nous ne nous conviendrons plus.

L'abbé refusa, mais vers la fin de la conversation le véritable embarras

où il voyait le marquis lui suggéra une idée.

--J'ai laissé au fond de mon séminaire, dit-il au marquis, un pauvre

jeune homme, qui, si je ne me trompe, va y être rudement persécuté. S'il

n'était qu'un simple religieux, il serait déjà _in pace_.

Jusqu'ici ce jeune homme ne sait que le latin et l'Écriture sainte; mais

il n'est pas impossible qu'un jour il déploie de grands talents soit

pour la prédication, soit pour la direction des âmes. J'ignore ce qu'il

fera, mais il a le feu sacré, il peut aller loin. Je comptais le donner

à notre évêque, si jamais il nous en était venu un qui eût un peu de

votre manière de voir les hommes et les affaires.

--D'où sort votre jeune homme? dit le marquis.

--On le dit fils d'un charpentier de nos montagnes, mais je le croirais

plutôt fils naturel de quelque homme riche. Je lui ai vu recevoir une

lettre anonyme ou pseudonyme avec une lettre de change de cinq cents

francs.

--Ah! c'est Julien Sorel, dit le marquis.

--D'où savez-vous son nom? dit l'abbé étonné; et comme il rougissait de

sa question:

--C'est ce que je ne vous dirai pas, répondit le marquis.

--Eh bien! reprit l'abbé, vous pourriez essayer d'en faire votre

secrétaire; il a de l'énergie, de la raison; en un mot, c'est un essai à

tenter.

--Pourquoi pas? dit le marquis; mais serait-ce un homme à se laisser

graisser la patte par le préfet de police ou par tout autre pour faire

l'espion chez moi? Voilà toute mon objection.

D'après les assurances favorables de l'abbé Pirard, le marquis prit un

billet de mille francs:

--Envoyez ce viatique à Julien Sorel; faites-le-moi venir.

--L'habitude d'habiter Paris doit, en effet, M. le marquis, produire

cette illusion dans votre esprit; vous ne connaissez pas, parce que vous

êtes dans une position sociale élevée, la tyrannie qui pèse sur nous

autres pauvres provinciaux, et en particulier sur les prêtres non amis

des jésuites. On ne voudra pas laisser partir Julien Sorel, on saura se

couvrir des prétextes les plus habiles on me répondra qu'il est malade,

la poste aura perdu les lettres, etc., etc.

--Je prendrai un de ces jours une lettre du ministre à l'évêque, dit le

marquis.

--J'oubliais une précaution, dit l'abbé: ce jeune homme quoique né bien

bas a le coeur haut, il ne sera d'aucune utilité dans vos affaires si

l'on effarouche son orgueil; vous le rendriez stupide.

--Ceci me plaît, dit le marquis, j'en ferai le camarade de mon fils,

cela suffira-t-il?

Quelque temps après, Julien reçut une lettre d'une écriture inconnue et

portant le timbre de Châlon, il y trouva un mandat sur un marchand de

Besançon, et l'avis de se rendre à Paris sans délai. La lettre était

signée d'un nom supposé, mais en l'ouvrant Julien avait tressailli: une

grosse tache d'encre était tombée au milieu du treizième mot. C'était le

signal dont il était convenu avec l'abbé Pirard.

Moins d'une heure après, Julien fut appelé à l'évêché où il se vit

accueillir avec une bonté toute paternelle. Tout en citant Horace,

Monseigneur lui fit, sur les hautes destinées qui l'attendaient à Paris,

des compliments fort adroits et qui, pour remerciements, attendaient des

explications. Julien ne put rien dire, d'abord parce qu'il ne savait

rien et Monseigneur prit beaucoup de considération pour lui. Un des

petits prêtres de l'évêché écrivit au maire qui se hâta d'apporter

lui-même un passeport signé, mais où l'on avait laissé en blanc le nom

du voyageur.

Le soir avant minuit, Julien était chez Fouqué, dont l'esprit sage fut

plus étonné que charmé de l'avenir qui semblait attendre son ami.

--Cela finira pour toi, dit cet électeur libéral, par une place de

gouvernement, qui t'obligera à quelque démarche qui sera vilipendée dans

les journaux. C'est par ta honte que j'aurai de tes nouvelles.

Rappelle-toi que, même financièrement parlant, il vaut mieux gagner cent

louis dans un bon commerce de bois, dont on est le maître que de

recevoir quatre mille francs d'un gouvernement fût-il celui du roi

Salomon.

Julien ne vit dans tout cela que la petitesse d'esprit d'un bourgeois de

campagne. Il allait enfin paraître sur le théâtre des grandes choses. Il

aimait mieux moins de certitude et des chances plus vastes. Dans ce

coeur-là il n'y avait plus la moindre peur de mourir de faim. Le bonheur

d'aller à Paris, qu'il se figurait peuplé de gens d'esprit fort

intrigants, fort hypocrites, mais aussi polis que l'évêque de Besançon

et que l'évêque d'Agde, éclipsait tout à ses yeux. Il se représenta

humblement à son ami, comme privé de son libre arbitre par la lettre de

l'abbé Pirard.

Le lendemain vers midi, il arriva dans Verrières le plus heureux des

hommes; il comptait revoir Mme de Rênal. Il alla d'abord chez son

premier protecteur, le bon abbé Chélan. Il trouva une réception sévère.

--Croyez-vous m'avoir quelque obligation? lui dit M. Chélan, sans

répondre à son salut. Vous allez déjeuner avec moi, pendant ce temps on

ira vous louer un autre cheval, et vous quitterez Verrières, sans y voir

personne.

--Entendre c'est obéir, répondit Julien avec une mine de séminaire, et

il ne fut plus question que de théologie et de belle latinité.

Il monta à cheval, fit une lieue, après quoi apercevant un bois, et

personne pour l'y voir entrer, il s'y enfonça. Au coucher du soleil, il

renvoya le cheval par un paysan à la porte voisine. Plus tard, il entra

chez un vigneron qui consentit à lui vendre une échelle et à le suivre

en la portant jusqu'au petit bois qui domine le COURS DE LA FIDÉLITÉ, à

Verrières.

--Je suis un pauvre conscrit réfractaire...

--Ou un contrebandier, dit le paysan, en prenant congé de lui, mais peu

m'importe! mon échelle est bien payée, et moi-même je ne suis pas sans

avoir passé quelques mouvements de montre en ma vie.

La nuit était fort noire. Vers une heure du matin, Julien, chargé de son

échelle, entra dans Verrières. Il descendit le plus tôt qu'il put dans

le lit du torrent, qui traverse les magnifiques jardins de M. de Rênal à

une profondeur de dix pieds, et contenu entre deux murs. Julien monta

facilement avec l'échelle. Quel accueil me feront les chiens de garde?

pensait-il. Toute la question est là. Les chiens aboyèrent, et

s'avancèrent au galop sur lui; mais il siffla doucement, et ils vinrent

le caresser.

Remontant alors de terrasse en terrasse, quoique toutes les grilles

fussent fermées, il lui fut facile d'arriver jusque sous la fenêtre de

la chambre à coucher de Mme de Rênal qui, du côté du jardin, n'est

élevée que de huit ou dix pieds au-dessus du sol.

Il y avait aux volets une petite ouverture en forme de coeur, que Julien

connaissait bien. A son grand chagrin, cette petite ouverture n'était

pas éclairée par la lumière intérieure d'une veilleuse.

Grand Dieu! se dit-il, cette nuit, cette chambre n'est pas occupée par

Mme de Rênal! Où sera-t-elle couchée? La famille est à Verrières,

puisque j'ai trouvé les chiens; mais je puis rencontrer dans cette

chambre, sans veilleuse, M. de Rênal lui-même ou un étranger, et alors

quel esclandre!

Le plus prudent était de se retirer; mais ce parti fit horreur à Julien.

Si c'est un étranger, je me sauverai à toutes jambes, abandonnant mon

échelle; mais si c'est elle, quelle réception m'attend? Elle est tombée

dans le repentir et dans la plus haute piété, je n'en puis douter; mais

enfin, elle a encore quelque souvenir de moi, puisqu'elle vient de

m'écrire. Cette raison le décida.

Le coeur tremblant, mais cependant résolu à périr ou à la voir, il jeta

de petits cailloux contre le volet; point de réponse. Il appuya son

échelle à côté de la fenêtre, et frappa lui-même contre le volet,

d'abord doucement, puis plus fort. Quelque obscurité qu'il fasse, on

peut me tirer un coup de fusil, pensa Julien. Cette idée réduisit

l'entreprise folle à une question de bravoure.

Cette chambre est inhabitée cette nuit, pensa-t-il, ou, quelle que soit

la personne qui y couche, elle est éveillée maintenant. Ainsi plus rien

à ménager envers elle; il faut seulement tâcher de n'être pas entendu

par les personnes qui couchent dans les autres chambres.

Il descendit, plaça son échelle contre un des volets, remonta et passant

la main dans l'ouverture en forme de coeur, il eut le bonheur de trouver

assez vite le fil de fer attaché au crochet qui fermait le volet. Il

tira ce fil de fer ce fut avec une joie inexprimable qu'il sentit que ce

volet n'était plus retenu et cédait à son effort. Il faut l'ouvrir petit

à petit, et faire reconnaître ma voix. Il ouvrit le volet assez pour

passer la tête, et en répétant à voix basse: C'est un ami.

Il s'assura, en prêtant l'oreille, que rien ne troublait le silence

profond de la chambre. Mais décidément, il n'y avait point de veilleuse

même à demi éteinte, dans la cheminée; c'était un bien mauvais signe.

Gare le coup de fusil! Il réfléchit un peu; puis, avec le doigt, il osa

frapper contre la vitre: pas de réponse; il frappa plus fort. Quand je

devrais casser la vitre, il faut en finir. Comme il frappait très fort,

il crut entrevoir, au milieu de l'extrême obscurité comme une ombre

blanche qui traversait la chambré. Enfin, il n'y eut plus de doute, il

vit une ombre qui semblait s'avancer avec une extrême lenteur. Tout à

coup il vit une joue qui s'appuyait à la vitre contre laquelle était son

oeil.

Il tressaillit, et s'éloigna un peu. Mais la nuit était tellement noire

que, même à cette distance, il ne put distinguer si c'était Mme de

Rênal. Il craignait un premier cri d'alarme; depuis un moment, il

entendait les chiens rôder et gronder à demi autour du pied de son

échelle.

--C'est moi, répétait-il assez haut, un ami.

Pas de réponse; le fantôme blanc avait disparu.

--Daignez m'ouvrir, il faut que je vous parle, je suis trop malheureux!

et il frappait de façon à briser la vitre.

Un petit bruit sec se fit entendre; l'espagnolette de la fenêtre cédait;

il poussa la croisée, et sauta légèrement dans la chambre.

Le fantôme blanc s'éloignait; il lui prit les bras; c'était une femme.

Toutes ses idées de courage s'évanouirent. Si c'est elle, que va-t-elle

dire? Que devint-il, quand il comprit à un petit cri que c'était Mme de

Rênal?

Il la serra dans ses bras; elle tremblait, et avait à peine la force de

le repousser.

--Malheureux! que faites-vous?

A peine si sa voix convulsive pouvait articuler ces mots. Julien y vit

l'indignation la plus vraie.

--Je viens vous voir après quatorze mois d'une cruelle séparation.

--Sortez, quittez-moi à l'instant. Ah! M. Chélan, pourquoi m'avoir

empêché de lui écrire? j'aurais prévenu cette horreur. Elle le repoussa

avec une force vraiment extraordinaire. Je me repens de mon crime, le

ciel a daigné m'éclairer, répétait-elle d'une voix entrecoupée. Sortez!

fuyez!

--Après quatorze mois de malheur, je ne vous quitterai certainement pas

sans vous avoir parlé. Je veux savoir tout ce que vous avez fait. Ah! je

vous ai assez aimée pour mériter cette confidence... Je veux tout

savoir.

Malgré Mme de Rênal, ce ton d'autorité avait de l'empire sur son coeur.

Julien, qui la tenait serrée avec passion, et résistait à ses efforts

pour se dégager, cessa de la presser dans ses bras. Ce mouvement rassura

un peu Mme de Rênal.

--Je vais retirer l'échelle, dit-il, pour qu'elle ne nous compromette

pas si quelque domestique, éveillé par le bruit, fait une ronde.

--Ah! sortez, sortez au contraire, lui dit-on avec une véritable colère!

Que m'importent les hommes? c'est Dieu qui voit l'affreuse scène que

vous me faites et qui m'en punira. Vous abusez lâchement des sentiments

que j'eus pour vous, mais que je n'ai plus. Entendez-vous, monsieur

Julien?

Il retirait l'échelle fort lentement pour ne pas faire de bruit.

--Ton mari est-il à la ville? lui dit-il, non pour la braver mais

emporté par l'ancienne habitude.

--Ne me parlez pas ainsi, de grâce, ou j'appelle mon mari. Je ne suis

déjà que trop coupable de ne pas vous avoir chassé, quoi qu'il pût en

arriver. J'ai pitié de vous lui dit-elle, cherchant à blesser son

orgueil qu'elle connaissait si irritable.

Ce refus de tutoiement, cette façon brusque de briser un lien si tendre,

et sur lequel il comptait encore, portèrent jusqu'au délire le transport

d'amour de Julien.

--Quoi! est-il possible que vous ne m'aimiez plus! lui dit-il avec un de

ces accents du coeur, si difficiles à écouter de sang-froid.

Elle ne répondit pas; pour lui, il pleurait amèrement.

Réellement, il n'avait plus la force de parler.

--Ainsi je suis complètement oublié du seul être qui m'ait jamais aimé!

A quoi bon vivre désormais? Tout son courage l'avait quitté dès qu'il

n'avait plus eu à craindre le danger de rencontrer un homme; tout avait

disparu de son coeur, hors l'amour.

Il pleura longtemps en silence; elle entendait le bruit de ses sanglots.

Il prit sa main, elle voulut la retirer; et cependant, après quelques

mouvements presque convulsifs, elle la lui laissa. L'obscurité était

extrême; ils se trouvaient l'un et l'autre assis sur le lit de Mme de

Rênal.

Quelle différence avec ce qui était il y a quatorze mois! pensa Julien;

et ses larmes redoublèrent. Ainsi l'absence détruit sûrement tous les

sentiments de l'homme! Il vaut mieux m'en aller.

--Daignez me dire ce qui vous est arrivé, dit enfin Julien d'une voix

presque éteinte par la douleur.

--Sans doute, répondit Mme de Rênal d'une voix dure, et dont l'accent

avait quelque chose de sec et de reprochant pour Julien, mes égarements

étaient connus dans la ville, lors de votre départ. Il y avait eu tant

d'imprudence dans vos démarches! Quelque temps après, alors j'étais au

désespoir, le respectable M. Chélan vint me voir. Ce fut en vain que,

pendant longtemps, il voulut obtenir un aveu. Un jour, il eut l'idée de

me conduire dans cette église de Dijon, où j'ai fait ma première

communion. Là, il osa parler le premier...

Mme de Rênal fut interrompue par ses larmes.

--Quel moment de honte! J'avouai tout. Cet homme si bon daigna ne point

m'accabler du poids de son indignation: il s'affligea avec moi. Dans ce

temps-là, je vous écrivais tous les jours des lettres que je n'osais

vous envoyer; je les cachais soigneusement, et quand j'étais trop

malheureuse, je m'enfermais dans ma chambre et relisais mes lettres.

Enfin, M. Chélan obtint que je les lui remettrais... Quelques-unes,

écrites avec un peu plus de prudence, vous avaient été envoyées; vous ne

me répondiez point.

--Jamais, je te jure, je n'ai reçu aucune lettre de toi au séminaire.

--Grand Dieu! qui les aura interceptées?

--Juge de ma douleur, avant le jour où je t'aperçut à la cathédrale, je

ne savais si tu vivais encore.

--Dieu me fit la grâce de comprendre combien je péchais envers lui,

envers mes enfants, envers mon mari reprit Mme de Rênal. Il ne m'a

jamais aimée comme je croyais alors que vous m'aimiez...

Julien se précipita dans ses bras, réellement sans projet et hors de

lui. Mais Mme de Rênal le repoussa, et continuant avec assez de fermeté:

Le rouge et le noir: chronique du XIXe siècle · 第 17 / 41 段