Julien fit un effort pour marcher et réussit à ne pas tomber. Il

remarqua qu'une petite fenêtre, voisine de la porte d'entrée, donnait

sur la campagne. Il regarda les arbres; cette vue lui fit du bien, comme

s'il eût aperçu d'anciens amis.

--_Loquerisne linguam latinam?_ (Parlez-vous latin?) lui dit l'abbé

Pirard, comme il revenait.

--_Ita, pater optime_ (Oui, mon excellent père), répondit Julien,

revenant un peu à lui. Certainement jamais homme au monde ne lui avait

paru moins excellent que M. Pirard, depuis une demi-heure.

L'entretien continua en latin. L'expression des yeux de l'abbé

s'adoucissait; Julien reprenait quelque sang-froid. Que je suis faible,

pensa-t-il, de m'en laisser imposer par ces apparences de vertu! cet

homme sera tout simplement un fripon comme M. Maslon; et Julien

s'applaudit d'avoir caché presque tout son argent dans ses bottes.

L'abbé Pirard examina Julien sur la théologie, il fut surpris de

l'étendue de son savoir. Son étonnement augmenta quand il l'interrogea

en particulier sur les saintes écritures. Mais quand il arriva aux

questions sur la doctrine des Pères, il s'aperçut que Julien ignorait

presque jusqu'aux noms de saint Jérôme, de saint Augustin, de saint

Bonaventure de saint Basile, etc., etc.

Au fait, pensa l'abbé Pirard, voilà bien cette tendance fatale au

protestantisme que j'ai toujours reprochée à Chélan. Une connaissance

approfondie et trop approfondie des saintes écritures.

(Julien venait de lui parler, sans être interrogé à ce sujet, du temps

véritable où avaient été écrits la Genèse, le Pentateuque, etc.)

A quoi mène ce raisonnement infini sur les saintes écritures, pensa

l'abbé Pirard, si ce n'est à l'examen personnel, c'est-à-dire au plus

affreux protestantisme? Et à côté de cette science imprudente, rien sur

les Pères qui puisse compenser cette tendance.

Mais l'étonnement du directeur du séminaire n'eut plus de bornes,

lorsqu'interrogeant Julien sur l'autorité du Pape, et s'attendant aux

maximes de l'ancienne église gallicane, le jeune homme lui récita tout

le livre de M. de Maistre.

Singulier homme que ce Chélan, pensa l'abbé Pirard; lui a-t-il montré ce

livre pour lui apprendre à s'en moquer?

Ce fut en vain qu'il interrogea Julien pour tâcher de deviner s'il

croyait sérieusement à la doctrine de M. de Maistre. Le jeune homme ne

répondait qu'avec sa mémoire. De ce moment, Julien fut réellement très

bien, il sentait qu'il était maître de soi. Après un examen fort long,

il lui sembla que la sévérité de M. Pirard envers lui n'était plus

qu'affectée. En effet, sans les principes de gravité austère que, depuis

quinze ans, il s'était imposés envers ses élèves en théologie, le

directeur du séminaire eût embrassé Julien au nom de la logique tant il

trouvait de clarté, de précision et de netteté dans ses réponses.

Voilà un esprit hardi et sain, se disait-il, mais corpus débile (le

corps est faible).

--Tombez-vous souvent ainsi? dit-il à Julien en français et lui montrant

du doigt le plancher.

--C'est la première fois de ma vie, la figure du portier m'avait glacé,

ajouta Julien en rougissant comme un enfant.

L'abbé Pirard sourit presque.

--Voilà l'effet des vaines pompes du monde, vous êtes accoutumé

apparemment à des visages riants, véritables théâtres de mensonge. La

vérité est austère, monsieur. Mais notre tâche ici-bas n'est-elle pas

austère aussi? Il faudra veiller à ce que votre conscience se tienne en

garde contre cette faiblesse: _Trop de sensibilité aux vaines grâces de

l'extérieur._

Si vous ne m'étiez pas recommandé, dit l'abbé Pirard, en reprenant la

langue latine avec un plaisir marqué, si vous ne m'étiez pas recommandé

par un homme tel que l'abbé Chélan, je vous parlerais le vain langage de

ce monde auquel il paraît que vous êtes trop accoutumé. La bourse

entière que vous sollicitez, vous dirais-je, est la chose du monde la

plus difficile à obtenir. Mais l'abbé Chélan a mérité bien peu, par

cinquante-six ans de travaux apostoliques, s'il ne peut disposer d'une

bourse au séminaire.

Après ces mots, l'abbé Pirard recommanda à Julien de n'entrer dans

aucune société ou congrégation secrète sans son consentement.

--Je vous en donne ma parole d'honneur, dit Julien avec l'épanouissement

de coeur d'un honnête homme.

Le directeur du séminaire sourit pour la première fois.

--Ce mot n'est point de mise ici, lui dit-il, il rappelle trop le vain

honneur des gens du monde qui les conduit à tant de fautes, et souvent à

des crimes. Vous me devez la sainte obéissance, en vertu du paragraphe

dix-sept de la bulle _Unam ecclesiam_ de saint Pie V. Je suis votre

supérieur ecclésiastique. Dans cette maison, entendre, mon très-cher

fils, c'est obéir. Combien avez-vous d'argent?

Nous y voici, se dit Julien; c'était pour cela qu'était le très-cher

fils.

--Trente-cinq francs, mon père.

--Écrivez soigneusement l'emploi de cet argent; vous aurez à m'en rendre

compte.

Cette pénible séance avait duré trois heures, Julien appela le portier.

--Allez installer Julien Sorel dans la cellule nº 103, dit l'abbé Pirard

à cet homme.

Par une grande distinction, il accordait à Julien un logement séparé.

--Portez-y sa malle, ajouta-t-il.

Julien baissa les yeux et vit sa malle précisément en face de lui; il la

regardait depuis trois heures, et ne l'avait pas reconnue.

En arrivant au nº 103 (c'était une petite chambrette de huit pieds en

carré, au dernier étage de la maison), Julien remarqua qu'elle donnait

sur les remparts, et par-delà on apercevait la jolie plaine que le Doubs

sépare de la ville.

Quelle vue charmante! s'écria Julien; en se parlant ainsi, il ne sentait

pas ce qu'exprimaient ces mots. Les sensations si violentes qu'il avait

éprouvées depuis le peu de temps qu'il était à Besançon, avaient

entièrement épuisé ses forces. Il s'assit près de la fenêtre sur

l'unique chaise de bois qui fût dans sa cellule, et tomba aussitôt dans

un profond sommeil. Il n'entendit point la cloche du souper, ni celle du

salut; on l'avait oublié.

Quand les premiers rayons du soleil le réveillèrent le lendemain matin,

il se trouva couché sur le plancher.

CHAPITRE XXVI

LE MONDE OU CE QUI MANQUE AU RICHE

Je suis seul sur la terre, personne ne daigne penser à moi. Tous

ceux que je vois faire fortune ont une effronterie et une dureté de

coeur que je ne me sens point. Ils me haïssent à cause de ma bonté

facile. Ah! bientôt je mourrai, soit de faim, soit du malheur de

voir les hommes si durs.

YOUNG.

Il se hâta de brosser son habit et de descendre, il était en retard. Un

sous-maître le gronda sévèrement, au lieu de chercher à se justifier,

Julien croisa les bras sur sa poitrine:

--_Peccavi, pater optime_ (j'ai pêché, j'avoue ma faute, ô mon père),

dit-il d'un air contrit.

Ce début eut un grand succès. Les gens adroits parmi les séminaristes

virent qu'ils avaient affaire à un homme qui n'en était pas aux éléments

du métier. L'heure de la récréation arriva, Julien se vit l'objet de la

curiosité générale. Mais on ne trouva chez lui que réserve et silence.

Suivant les maximes qu'il s'était faites, il considéra ses trois cent

vingt et un camarades comme des ennemis; le plus dangereux de tous, à

ses yeux, était l'abbé Pirard.

Peu de jours après Julien eut à choisir un confesseur, on lui présenta

une liste.

Eh! bon Dieu! pour qui me prend-on, se dit-il, croit-on que je ne

comprenne pas ce que parler veut dire? et il choisit l'abbé Pirard.

Sans qu'il s'en doutât, cette démarche était décisive. Un petit

séminariste tout jeune, natif de Verrières, et qui dès le premier jour,

s'était déclaré son ami, lui apprit que s'il eût choisi M. Castanède, le

sous-directeur du séminaire, il eût peut-être agi avec plus de prudence.

--L'abbé Castanède est l'ennemi de M. Pirard qu'on soupçonne de

jansénisme, ajouta le petit séminariste en se penchant vers son oreille.

Toutes les premières démarches de notre héros qui se croyait si prudent

furent, comme le choix d'un confesseur, des étourderies. Égaré par toute

la présomption d'un homme à imagination, il prenait ses intentions pour

des faits, et se croyait un hypocrite consommé. Sa folie allait jusqu'à

se reprocher ses succès dans cet art de la faiblesse.

Hélas! c'est ma seule arme! à une autre époque se disait-il, c'est par

des actions parlantes, en face de l'ennemi, que j'aurais gagné mon pain.

Julien, satisfait de sa conduite, regardait autour de lui; il trouvait

partout l'apparence de la vertu la plus pure.

Huit ou dix séminaristes vivaient en odeur de sainteté, et avaient des

visions comme sainte Thérèse et saint François, lorsqu'il reçut les

stigmates sur le mont _Vernia_ dans l'Apennin. Mais c'était un grand

secret, leurs amis le cachaient. Ces pauvres jeunes gens à visions

étaient presque toujours à l'infirmerie. Une centaine d'autres

réunissaient à une foi robuste une infatigable application. Ils

travaillaient au point de se rendre malades, mais sans apprendre

grand'chose. Deux ou trois se distinguaient par un talent réel et, entre

autres, un nommé Chazel; mais Julien se sentait de l'éloignement pour

eux et eux pour lui.

Le reste des trois cent vingt et un séminaristes ne se composait que

d'êtres grossiers qui n'étaient pas bien sûrs de comprendre les mots

latins qu'ils répétaient tout le long de la journée. Presque tous

étaient des fils de paysans, et ils aimaient mieux gagner leur pain en

récitant quelques mots latins qu'en piochant la terre. C'est d'après

cette observation que, dès les premiers jours, Julien se promit de

rapides succès. Dans tout service, il faut des gens intelligents, car

enfin, il y a un travail à faire, se disait-il. Sous Napoléon, j'eusse

été sergent; parmi ces futurs curés, je serai grand vicaire.

Tous ces pauvres diables, ajoutait-il, manoeuvriers dès l'enfance, ont

vécu jusqu'à leur arrivée ici de lait caillé et de pain noir. Dans leurs

chaumières, ils ne mangeaient de la viande que cinq ou six fois par an.

Semblables aux soldats romains qui trouvaient la guerre un temps de

repos, ces grossiers paysans sont enchantés des délices du séminaire.

Julien ne lisait jamais dans leur oeil morne que le besoin physique

satisfait après le dîner, et le plaisir physique attendu avant le repas.

Tels étaient les gens au milieu desquels il fallait se distinguer; mais

ce que Julien ne savait pas, ce qu'on se gardait de lui dire, c'est que,

être le premier dans les différents cours de dogme, d'histoire

ecclésiastique, etc., etc., que l'on suit au séminaire, n'était à leurs

yeux qu'un péché _splendide_. Depuis Voltaire, depuis le gouvernement

des deux chambres qui n'est au fond que _méfiance et examen personnel_,

et donne à l'esprit des peuples cette mauvaise habitude de se méfier,

l'Église de France semble avoir compris que les livres sont ses vrais

ennemis. C'est la soumission de coeur qui est tout à ses yeux. Réussir

dans les études même sacrées lui est suspect et à bon droit. Qui

empêchera l'homme supérieur de passer de l'autre côté, comme Sieyès ou

Grégoire! L'Église tremblante s'attache au pape comme à la seule chance

de salut. Le pape seul peut essayer de paralyser l'examen personnel, et,

par les pieuses pompes des cérémonies de sa cour, faire impression sur

l'esprit ennuyé et malade des gens du monde.

Julien, pénétrant à demi ces diverses vérités, que cependant toutes les

paroles prononcées dans un séminaire tendent à démentir, tombait dans

une mélancolie profonde. Il travaillait beaucoup, et réussissait

rapidement à apprendre des choses très utiles à un prêtre, très fausses

à ses yeux, et auxquelles il ne mettait aucun intérêt. Il croyait

n'avoir rien autre chose à faire.

Suis-je donc oublié de toute la terre? pensait-il. Il ne savait pas que

M. Pirard avait reçu et jeté au feu quelques lettres timbrées de Dijon,

et où, malgré les formes du style le plus convenable, perçait la passion

la plus vive. De grands remords semblaient combattre cet amour. Tant

mieux, pensait l'abbé Pirard, ce n'est pas du moins une femme impie que

ce jeune homme a aimée.

Un jour l'abbé Pirard ouvrit une lettre qui semblait à demi effacée par

les larmes, c'était un éternel adieu. Enfin, disait-on à Julien, le ciel

m'a fait la grâce de haïr, non l'auteur de ma faute, il sera toujours ce

que j'aurai de plus cher au monde, mais ma faute en elle-même. Le

sacrifice est fait, mon ami. Ce n'est pas sans larmes comme vous voyez.

Le salut des êtres auxquels je me dois et que vous avez tant aimés,

l'emporte. Un Dieu juste mais terrible ne pourra plus se venger sur eux

des crimes de leur mère. Adieu, Julien, soyez juste envers les hommes.

Cette fin de lettre était presque absolument illisible. On donnait une

adresse à Dijon, et cependant on espérait que jamais Julien ne

répondrait, ou que du moins il se servirait de paroles qu'une femme

revenue à la vertu pourrait entendre sans rougir.

La mélancolie de Julien, aidée par la médiocre nourriture que

fournissait au séminaire l'entrepreneur des dîners à 83 centimes,

commençait à influer sur sa santé lorsque un matin Fouqué parut tout à

coup dans sa chambre.

--Enfin j'ai pu entrer. Je suis venu cinq fois à Besançon, sans

reproche, pour te voir. Toujours visage de bois. J'ai aposté quelqu'un à

la porte du séminaire; pourquoi diable est-ce que tu ne sors jamais?

--C'est une épreuve que je me suis imposée.

--Je te trouve bien changé. Enfin je te revois. Deux beaux écus de cinq

francs viennent de m'apprendre que je n'étais qu'un sot de ne pas les

avoir offerts dès le premier voyage.

La conversation fut infinie entre les deux amis. Julien changea de

couleur, lorsque Fouqué lui dit:

--A propos, sais-tu? la mère de tes élèves est tombée dans la plus haute

dévotion.

Et il parlait de cet air dégagé qui fait une si singulière impression

sur l'âme passionnée de laquelle on bouleverse, sans s'en douter, les

plus chers intérêts.

--Oui, mon ami, dans la dévotion la plus exaltée. On dit qu'elle fait

des pèlerinages. Mais à la honte éternelle de l'abbé Maslon, qui a

espionné si longtemps ce pauvre M. Chélan, Mme de Rênal n'a pas voulu de

lui. Elle va se confesser à Dijon ou à Besançon.

--Elle vient à Besançon! dit Julien, le front couvert de rougeur.

--Assez souvent, répondit Fouqué, d'un air interrogatif.

--As-tu des _Constitutionnels_ sur toi?

--Que dis-tu? répliqua Fouqué.

--Je te demande si tu as des _Constitutionnels_, reprit Julien, du ton

de voix le plus tranquille. Ils se vendent trente sous le numéro ici.

--Quoi! même au séminaire, des libéraux! s'écria Fouqué. Pauvre France!

ajouta-t-il, en prenant la voix hypocrite et le ton doux de l'abbé

Maslon.

Cette visite eût fait une profonde impression sur notre héros, si, dès

le lendemain, un mot que lui adressa ce petit séminariste de Verrières,

qui lui semblait si enfant, ne lui eût fait faire une importante

découverte. Depuis qu'il était au séminaire, la conduite de Julien

n'avait été qu'une suite de fausses démarches. Il se moqua de lui-même

avec amertume.

A la vérité, les actions importantes de sa vie étaient savamment

conduites mais il ne soignait pas les détails, et les habiles au

séminaire ne regardent qu'aux détails. Aussi, passait-il déjà parmi ses

camarades pour un esprit fort. Il avait été trahi par une foule de

petites actions.

A leurs yeux, il était convaincu de ce vice énorme, _il pensait, il

jugeait par lui-même_, au lieu de suivre aveuglément _l'autorité_ et

l'exemple. L'abbé Pirard ne lui avait été d'aucun secours; il ne lui

avait pas adressé une seule fois la parole hors du tribunal de la

pénitence, où encore il écoutait plus qu'il ne parlait. Il en eût été

bien autrement s'il eût choisi l'abbé Castanède.

Du moment que Julien se fut aperçu de sa folie, il ne s'ennuya plus. Il

voulut connaître toute l'étendue du mal et, à cet effet, sortit un peu

de ce silence hautain et obstiné avec lequel il repoussait ses

camarades. Ce fut alors qu'on se vengea de lui. Ses avances furent

accueillies par un mépris qui alla jusqu'à la dérision. Il reconnut que,

depuis son entrée au séminaire, il n'y avait pas eu une heure, surtout

pendant les récréations, qui n'eût porté conséquence pour ou contre lui,

qui n'eût augmenté le nombre de ses ennemis, ou ne lui eût concilié la

bienveillance de quelque séminariste sincèrement vertueux ou un peu

moins grossier que les autres. Le mal à réparer était immense, la tâche

fort difficile. Désormais l'attention de Julien fut sans cesse sur ses

gardes; il s'agissait de se dessiner un caractère tout nouveau.

Les mouvements de ses yeux, par exemple, lui donnèrent beaucoup de

peine. Ce n'est pas sans raison qu'en ces lieux-là on les porte baissés.

Quelle n'était pas ma présomption à Verrières! se disait Julien, je

croyais vivre; je me préparais seulement à la vie; me voici enfin dans

le monde, tel que je le trouverai jusqu'à la fin de mon rôle, entouré de

vrais ennemis. Quelle immense difficulté, ajoutait-il, que cette

hypocrisie de chaque minute! c'est à faire pâlir les travaux d'Hercule.

L'Hercule des temps modernes, c'est Sixte-Quint trompant quinze années

de suite, par sa modestie quarante cardinaux qui l'avaient vu vif et

hautain pendant toute sa Jeunesse.

La science n'est donc rien ici! se disait-il avec dépit; les progrès

dans le dogme, dans l'histoire sacrée, etc., ne comptent qu'en

apparence. Tout ce qu'on dit à ce sujet est destiné à faire tomber dans

le piège les fous tels que moi. Hélas! mon seul mérite consistait dans

mes progrès rapides, dans ma façon de saisir ces balivernes. Est-ce

qu'au fond ils les estimeraient à leur vraie valeur? les jugent-ils

comme moi? Et j'avais la sottise d'en être fier! Ces premières places

que j'obtiens toujours n'ont servi qu'à me donner de mauvaises notes

pour les véritables places que l'on obtient à la sortie du séminaire et

où l'on gagne de l'argent. Chazel, qui a plus de science que moi jette

toujours dans ses compositions quelque balourdise qui le fait reléguer à

la cinquantième place; s'il obtient la première, c'est par distraction.

Ah! qu'un mot, un seul mot de M. Pirard m'eût été utile!

Du moment que Julien fut détrompé, les longs exercices de piété

ascétique, tels que le chapelet cinq fois la semaine, les cantiques au

Sacré-Coeur, etc., etc., qui lui semblaient si mortellement ennuyeux,

devinrent ses moments d'action les plus intéressants. En réfléchissant

sévèrement sur lui-même, et cherchant surtout à ne pas s'exagérer ses

moyens, Julien n'aspira pas d'emblée, comme les séminaristes qui

servaient de modèles aux autres, à faire à chaque instant des actions

_significatives_, c'est-à-dire prouvant un genre de perfection

chrétienne. Au séminaire, il est une façon de manger un ouf à la coque,

qui annonce les progrès faits dans la vie dévote.

Le lecteur, qui sourit peut-être, daignerait-il se souvenir de toutes

les fautes que fit, en mangeant un ouf l'abbé Delille invité à déjeuner

chez une grande dame de la cour de Louis XVI.

Julien chercha d'abord à arriver au _non culpa_; c'est l'état du jeune

séminariste dont la démarche, dont la façon de mouvoir les bras, les

yeux, etc., n'indiquent à la vérité rien de mondain, mais ne montrent

pas encore l'être absorbé par l'idée de l'autre vie et le _pur néant_ de

celle-ci.

Sans cesse Julien trouvait écrites au charbon, sur les murs des

corridors, des phrases telles que celle-ci: Qu'est-ce que soixante ans

d'épreuves, mis en balance avec une éternité de délices ou une éternité

d'huile bouillante en enfer! Il ne les méprisa plus; il comprit qu'il

fallait les avoir sans cesse devant les yeux. Que ferai-je toute ma vie?

se disait-il; je vendrai aux fidèles une place dans le ciel. Comment

cette place leur sera-t-elle rendue visible? par la différence de mon

extérieur et de celui d'un laïc.

Après plusieurs mois d'application de tous les instants, Julien avait

encore l'air de penser. Sa façon de remuer les yeux et de porter la

bouche n'annonçait pas la foi implicite et prête à tout croire et à tout

soutenir, même par le martyre. C'était avec colère que Julien se voyait

primé dans ce genre par les paysans les plus grossiers. Il y avait de

bonnes raisons pour qu'ils n'eussent pas l'air penseur.

Que de peine ne se donnait-il pas pour arriver à ce front béat et

étroit, à cette physionomie de foi fervente et aveugle, prête à tout

croire et à tout souffrir, que l'on trouve si fréquemment dans les

couvents d'Italie, et dont à nous autres laïcs, le Guerchin a laissé de

si parfaits modèles dans ses tableaux d'église.[*]

[*] Voir, au musée du Louvre. François duc d'Aquitaine déposant la

couronne et prenant l'habit de moine nº 1130.

Les jours de grande fête, on donnait aux séminaristes des saucisses avec

de la choucroute. Les voisins de table de Julien avaient observé qu'il

était insensible à ce bonheur, ce fut là un de ses premiers crimes. Ses

camarades y virent un trait odieux de la plus sotte hypocrisie; rien ne

lui fit plus d'ennemis. Voyez ce bourgeois, voyez ce dédaigneux,

disaient-ils, qui fait semblant de mépriser la meilleure _pitance_, des

saucisses avec de la choucroute! fi, le vilain! l'orgueilleux! le damné!

Il aurait dû s'abstenir par pénitence d'en manger une partie et faire ce

sacrifice de dire à quelque ami, en montrant la choucroute:

--Qu'est-ce que l'homme peut offrir à un être tout-puissant, si ce n'est

la douleur volontaire?

Julien n'avait pas l'expérience qui fait voir si facilement les choses

de ce genre.

Hélas! l'ignorance de ces jeunes paysans, mes camarades, est pour eux,

un avantage immense, s'écriait-il, dans ses moments de découragement. A

leur arrivée au séminaire, le professeur n'a point à les délivrer de ce

nombre effroyable d'idées mondaines que j'y apporte, et qu'ils lisent

sur ma figure quoi que je fasse.

Julien étudiait, avec une attention voisine de l'envie les plus

grossiers des petits paysans qui arrivaient au séminaire. Au moment où

on les dépouillait de leur veste de ratine, pour leur faire endosser la

robe noire, leur éducation se bornait à un respect immense et sans

bornes pour l'argent sec et liquide, comme on dit en Franche-Comté.

C'est la manière sacramentelle et héroïque d'exprimer l'idée sublime

_d'argent comptant_.

Le bonheur, pour ces séminaristes, comme pour les héros des romans de

Voltaire, consiste surtout à bien dîner. Julien découvrait chez presque

tous un respect inné pour l'homme qui porte un habit de _drap fin_. Ce

sentiment apprécie la _justice distributive_, telle que nous la donnent

nos tribunaux, à sa valeur et même au-dessous de sa valeur. Que peut-on

gagner, répétaient-ils souvent entre eux, à plaider contre un gros?

C'est le mot des vallées du Jura, pour exprimer un homme riche. Qu'on

juge de leur respect pour l'être le plus riche de tous: le gouvernement!

Ne pas sourire avec respect au seul nom de M. le préfet, passe, aux yeux

des paysans de la Franche-Comté, pour une imprudence, or l'imprudence

chez le pauvre est rapidement punie par le manque de pain.

Après avoir été comme suffoqué dans les premiers temps par le sentiment

du mépris, Julien finit par éprouver de la pitié: il était arrivé

souvent aux pères de la plupart de ses camarades de rentrer le soir dans

l'hiver à leur chaumière, et de n'y trouver ni pain, ni châtaignes, ni

pommes de terre. Qu'y a-t-il donc d'étonnant, se disait Julien, si

l'homme heureux, à leurs yeux, est d'abord celui qui vient de bien

dîner, et ensuite celui qui possède un bon habit! Mes camarades ont une

vocation ferme, c'est-à-dire qu'ils voient dans l'état ecclésiastique

une longue continuation de ce bonheur: bien dîner et avoir un habit

chaud en hiver.

Il arriva à Julien d'entendre un jeune séminariste, doué d'imagination,

dire à son compagnon:

--Pourquoi ne deviendrais-je pas pape comme Sixte Quint, qui gardait les

pourceaux?

--On ne fait papes que des Italiens, répondit l'ami; mais pour sûr on

tirera au sort parmi nous, pour des places de grands vicaires, de

chanoines, et peut-être d'évêques. M. P..., évêque de Châlons, est fils

d'un tonnelier: c'est l'état de mon père.

Un jour, au milieu d'une leçon de dogme, l'abbé Pirard fit appeler

Julien. Le pauvre jeune homme fut ravi de sortir de l'atmosphère

physique et morale au milieu de laquelle il était plongé.

Le rouge et le noir: chronique du XIXe siècle · 第 14 / 41 段