--Voulez-vous, lui dit Julien, rendre le souvenir de nos amours

abominable?

Enfin Julien quitta Verrières. M. de Rênal fut bien heureux au moment

fatal d'accepter de l'argent de lui, ce sacrifice se trouva trop fort

pour Julien. Il refusa net. M. de Rênal lui sauta au cou les larmes aux

yeux. Julien lui ayant demandé un certificat de bonne conduite, il ne

trouva pas dans son enthousiasme de termes assez magnifiques pour

exalter sa conduite. Notre héros avait cinq louis d'économies et

comptait demander une pareille somme à Fouqué.

Il était fort ému. Mais à une lieue de Verrières, où il laissait tant

d'amour, il ne songea plus qu'au bonheur de voir une capitale, une

grande ville de guerre comme Besançon.

Pendant cette courte absence de trois jours, Mme de Rênal fut trompée

par une des plus cruelles déceptions de l'amour. Sa vie était passable,

il y avait entre elle et l'extrême malheur cette dernière entrevue

qu'elle devait avoir avec Julien. Elle comptait les heures, les minutes

qui l'en séparaient. Enfin, pendant la nuit du troisième jour, elle

entendit de loin le signal convenu. Après avoir traversé mille dangers,

Julien parut devant elle.

De ce moment, elle n'eut plus qu'une pensée: c'est pour la dernière fois

que je le vois. Loin de répondre aux empressements de son ami, elle fut

comme un cadavre à peine animé. Si elle se forçait à lui dire qu'elle

l'aimait, c'était d'un air gauche qui prouvait presque le contraire.

Rien ne put la distraire de l'idée cruelle de séparation éternelle. Le

méfiant Julien crut un instant être déjà oublié. Ses mots piqués dans ce

sens ne furent accueillis que par de grosses larmes coulant en silence,

et des serrements de mains presque convulsifs.

--Mais, grand Dieu! comment voulez-vous que je vous croie, répondait

Julien aux froides protestations de son amie, vous montreriez cent fois

plus d'amitié sincère à Mme Derville, à une simple connaissance.

Mme de Rênal, pétrifiée, ne savait que répondre.

--Il est impossible d'être plus malheureuse... j'espère que je vais

mourir... je sens mon coeur se glacer...

Telles furent les réponses les plus longues qu'il put en obtenir.

Quand l'approche du jour vint rendre le départ nécessaire les larmes de

Mme de Rênal cessèrent tout à fait. Elle le vit attacher une corde nouée

à la fenêtre sans mot dire, sans lui rendre ses baisers. En vain Julien

lui disait:

--Nous voici arrivés à l'état que vous avez tant souhaité. Désormais

vous vivrez sans remords. A la moindre indisposition de vos enfants,

vous ne les verrez plus dans la tombe.

--Je suis fâchée que vous ne puissiez pas embrasser Stanislas, lui

dit-elle froidement.

Julien finit par être profondément frappé des embrassements sans chaleur

de ce cadavre vivant; il ne put penser à autre chose pendant plusieurs

lieues. Son âme était navrée, et avant de passer la montagne, tant qu'il

put voir le clocher de l'église de Verrières, souvent il se retourna.

CHAPITRE XXIV

UNE CAPITALE

Que de bruit, que de gens affairés! que d'idées pour l'avenir dans une

tête de vingt ans! quelle distraction pour l'amour!

BARNAVE.

Enfin il aperçut, sur une montagne lointaine, des murs noirs; c'était la

citadelle de Besançon. Quelle différence pour moi, dit-il en soupirant,

si j'arrivais dans cette noble ville de guerre, pour être

sous-lieutenant dans un des régiments chargés de la défendre!

Besançon n'est pas seulement une des plus jolies villes de France, elle

abonde en gens de coeur et d'esprit. Mais Julien n'était qu'un petit

paysan et n'eut aucun moyen d'approcher les hommes distingués.

Il avait pris chez Fouqué un habit bourgeois, et c'est dans ce costume

qu'il passa les ponts-levis. Plein de l'histoire du siège de 1674, il

voulut voir, avant de s'enfermer au séminaire, les remparts et la

citadelle. Deux ou trois fois, il fut sur le point de se faire arrêter

par les sentinelles il pénétrait dans des endroits que le génie

militaire interdit au public, afin de vendre pour douze ou quinze francs

de foin tous les ans.

La hauteur des murs, la profondeur des fossés, l'air terrible des canons

l'avaient occupé pendant plusieurs heures, lorsqu'il passa devant le

grand café sur le boulevard. Il resta immobile d'admiration; il avait

beau lire le mot café, écrit en gros caractères au-dessus des deux

immenses portes, il ne pouvait en croire ses yeux. Il fit effort sur sa

timidité; il osa entrer, et se trouva dans une salle longue de trente ou

quarante pas, et dont le plafond est élevé de vingt pieds au moins. Ce

jour-là, tout était enchantement pour lui.

Deux parties de billard étaient en train. Les garçons criaient les

points, les joueurs couraient autour des billards encombrés de

spectateurs. Des flots de fumée de tabac, s'élançant de la bouche de

tous, les enveloppaient d'un nuage bleu. La haute stature de ces hommes,

leurs épaules arrondies, leur démarche lourde, leurs énormes favoris,

les longues redingotes qui les couvraient, tout attirait l'attention de

Julien. Ces nobles enfants de l'antique Bisontium ne parlaient qu'en

criant, ils se donnaient les airs de guerriers terribles. Julien

admirait immobile; il songeait à l'immensité et à la magnificence d'une

grande capitale telle que Besançon. Il ne se sentait nullement le

courage de demander une tasse de café à un de ces messieurs au regard

hautain, qui criaient les points du billard.

Mais la demoiselle du comptoir avait remarqué la charmante figure de ce

jeune bourgeois de campagne, qui, arrêté à trois pas du poêle, et son

petit paquet sous le bras, considérait le buste du roi, en beau plâtre

blanc. Cette demoiselle, grande Franc-comtoise, fort bien faite, et mise

comme il le faut pour faire valoir un café, avait déjà dit deux fois,

d'une petite voix qui cherchait à n'être entendue que de Julien:

--Monsieur! monsieur!

Julien rencontra de grands yeux bleus fort tendres, et vit que c'était à

lui qu'on parlait.

Il s'approcha vivement du comptoir et de la jolie fille, comme il eût

marché à l'ennemi. Dans ce grand mouvement, son paquet tomba.

Quelle pitié notre provincial ne va-t-il pas inspirer aux jeunes lycéens

de Paris qui, à quinze ans savent déjà entrer dans un café d'un air si

distingué? Mais ces enfants, si bien stylés à quinze ans, à dix-huit

tournent au commun. La timidité passionnée que l'on rencontre en

province se surmonte quelquefois, et alors elle enseigne à vouloir. En

s'approchant de cette jeune fille si belle, qui daignait lui adresser la

parole, il faut que je lui dise la vérité, pensa Julien, qui devenait

courageux à force de timidité vaincue.

--Madame, je viens pour la première fois de ma vie à Besançon; je

voudrais bien avoir, en payant, un pain et une tasse de café.

La demoiselle sourit un peu et puis rougit; elle craignait, pour ce joli

jeune homme, l'attention ironique et les plaisanteries des joueurs de

billard. Il serait effrayé et ne reparaîtrait plus.

--Placez-vous ici près de moi, dit-elle en lui montrant une table de

marbre, presque tout à fait cachée par l'énorme comptoir d'acajou qui

s'avance dans la salle.

La demoiselle se pencha en dehors du comptoir, ce qui lui donna

l'occasion de déployer une taille superbe. Julien la remarqua, toutes

ses idées changèrent. La belle demoiselle venait de placer devant lui

une tasse, du sucre et un petit pain. Elle hésitait à appeler un garçon

pour avoir du café, comprenant bien qu'à l'arrivée de ce garçon, son

tête-à-tête avec Julien allait finir.

Julien, pensif, comparait cette beauté blonde et gaie à certains

souvenirs qui l'agitaient souvent. L'idée de la passion dont il avait

été l'objet lui ôta presque toute sa timidité. La belle demoiselle

n'avait qu'un instant; elle lut dans les regards de Julien.

--Cette fumée de pipe vous fait tousser, venez déjeuner demain avant

huit heures du matin; alors, je suis presque seule.

--Quel est votre nom? dit Julien, avec le sourire caressant de la

timidité heureuse.

--Amanda Binet.

--Permettez-vous que je vous envoie, dans une heure, un petit paquet

gros comme celui-ci?

La belle Amanda réfléchit un peu.

--Je suis surveillée: ce que vous me demandez peut me compromettre;

cependant je m'en vais écrire mon adresse sur une carte, que vous

placerez sur votre paquet. Envoyez-le-moi hardiment.

--Je m'appelle Julien Sorel, dit le jeune homme; je n'ai ni parents, ni

connaissance à Besançon.

--Ah! je comprends, dit-elle avec joie, vous venez pour l'école de

droit?

--Hélas! non, répondit Julien; on m'envoie au séminaire.

Le découragement le plus complet éteignit les traits d'Amanda; elle

appela un garçon: elle avait du courage maintenant. Le garçon versa du

café à Julien, sans le regarder.

Amanda recevait de l'argent au comptoir; Julien était fier d'avoir osé

parler: on se disputa à l'un des billards. Les cris et les démentis des

joueurs, retentissant dans cette salle immense, faisaient un tapage qui

étonnait Julien. Amanda était rêveuse et baissait les yeux.

--Si vous voulez mademoiselle, lui dit-il tout à coup avec assurance, je

dirai que je suis votre cousin?

Ce petit air d'autorité plut à Amanda. Ce n'est pas un jeune homme de

rien, pensa-t-elle. Elle lui dit fort vite, sans le regarder, car son

oeil était occupé à voir si quelqu'un s'approchait du comptoir:

--Moi je suis de Genlis, près de Dijon; dites que vous êtes aussi de

Genlis, et cousin de ma mère.

--Je n'y manquerai pas.

--Tous les jeudis à cinq heures en été, MM. les séminaristes passent ici

devant le café.

--Si vous pensez à moi, quand je passerai, ayez un bouquet de violettes

à la main.

Amanda le regarda d'un air étonné; ce regard changea le courage de

Julien en témérité; cependant il rougit beaucoup en lui disant:

--Je sens que je vous aime de l'amour le plus violent.

--Parlez donc plus bas, lui dit-elle d'un air effrayé. Julien songeait à

se rappeler les phrases d'un volume dépareillé de la _Nouvelle Héloïse_,

qu'il avait trouvé à Vergy. Sa mémoire le servit bien; depuis dix

minutes, il récitait la _Nouvelle Héloïse_ à Mlle Amanda, ravie, il

était heureux de sa bravoure, quand tout à coup la belle Franc-comtoise

prit un air glacial. Un de ses amants paraissait à la porte du café.

Il s'approcha du comptoir, en sifflant et marchant des épaules; il

regarda Julien. A l'instant, l'imagination de celui-ci, toujours dans

les extrêmes, ne fut remplie que d'idées de duel. Il pâlit beaucoup,

éloigna sa tasse, prit une mine assurée, et regarda son rival fort

attentivement. Comme ce rival baissait la tête en se versant

familièrement un verre d'eau-de-vie sur le comptoir, d'un regard Amanda

ordonna à Julien de baisser les yeux. Il obéit, et, pendant deux

minutes, se tint immobile à sa place pâle résolu et ne songeant qu'à ce

qui allait arriver; il était vraiment bien en cet instant. Le rival

avait été étonné des yeux de Julien, son verre d'eau-de-vie avalé d'un

trait il dit un mot à Amanda, plaça ses deux mains dans les poches

latérales de sa grosse redingote, et s'approcha d'un billard en

soufflant et regardant Julien. Celui-ci se leva transporté de colères;

mais il ne savait comment s'y prendre pour être insolent. Il posa son

petit paquet, et, de l'air le plus dandinant qu'il put, marcha vers le

billard.

En vain la prudence lui disait: Mais avec un duel dès l'arrivée à

Besançon, la carrière ecclésiastique est perdue.

Qu'importe, il ne sera pas dit que je manque un insolent.

Amanda vit son courage, il faisait un joli contraste avec la naïveté de

ses manières; en un instant, elle le préféra au grand jeune homme en

redingote. Elle se leva, et, tout en avant l'air de suivre de l'oeil

quelqu'un qui passait dans la rue, elle vint se placer rapidement entre

lui et le billard:

--Gardez-vous de regarder de travers ce monsieur, c'est mon beau-frère.

--Que m'importe? il m'a regardé.

--Voulez-vous me rendre malheureuse? Sans doute il vous a regardé,

peut-être même il va venir vous parler. Je lui ai dit que vous êtes un

parent de ma mère, et que vous arrivez de Genlis. Lui est Franc-comtois

et n'a jamais dépassé Dole, sur la route de la Bourgogne; ainsi dites ce

que vous voudrez, ne craignez rien.

Julien hésitait encore, elle ajouta bien vite, son imagination de dame

de comptoir lui fournissant des mensonges en abondance:

--Sans doute il vous a regardé, mais c'est au moment où il me demandait

qui vous êtes; c'est un homme qui est manant avec tout le monde, il n'a

pas voulu vous insulter.

L'oeil de Julien suivait le prétendu beau-frère; il le vit acheter un

numéro à la poule que l'on jouait au plus éloigné des deux billards.

Julien entendit sa grosse voix qui criait, d'un ton menaçant: Je prends

à faire. Il passa vivement derrière Mlle Amanda, et fit un pas vers le

billard. Amanda le saisit par le bras:

--Venez me payer d'abord, lui dit-elle.

C'est juste, pensa Julien; elle a peur que je ne sorte sans payer.

Amanda était aussi agitée que lui et fort rouge; elle lui rendit de la

monnaie le plus lentement qu'elle put, tout en lui répétant à voix

basse:

--Sortez à l'instant du café, ou je ne vous aime plus; et cependant, je

vous aime bien.

Julien sortit en effet, mais lentement. N'est-il pas de mon devoir, se

répétait-il, d'aller regarder à mon tour en soufflant ce grossier

personnage? Cette incertitude le retint une heure sur le boulevard

devant le café; il regardait si son homme sortait. Il ne parut pas, et

Julien s'éloigna.

Il n'était à Besançon que depuis quelques heures, et déjà il avait

conquis un remords. Le vieux chirurgien-major lui avait donné autrefois,

malgré sa goutte, quelques leçons d'escrime, telle était toute la

science que Julien trouvait au service de sa colère. Mais cet embarras

n'eût rien été s'il eût su comment se fâcher autrement qu'en donnant un

soufflet, et si l'on en venait aux coups de poing, son rival, homme

énorme, l'eût battu et puis planté là.

Pour un pauvre diable comme moi, se dit Julien, sans protecteurs et sans

argent, il n'y aura pas grande différence entre un séminaire et une

prison; il faut que je dépose mes habits bourgeois dans quelque auberge,

où je reprendrai mon habit noir. Si jamais je parviens à sortir du

séminaire pour quelques heures, je pourrai fort bien avec mes habits

bourgeois revoir Mlle Amanda. Ce raisonnement était beau; mais Julien,

passant devant toutes les auberges, n'osait entrer dans aucune.

Enfin, comme il repassait devant l'hôtel des Ambassadeurs, ses yeux

inquiets rencontrèrent ceux d'une grosse femme, encore assez jeune,

haute en couleur, à l'air heureux et gai. Il s'approcha d'elle et lui

raconta son histoire.

--Certainement, mon joli petit abbé, lui dit l'hôtesse des Ambassadeurs,

je vous garderai vos habits bourgeois et même les ferai épousseter

souvent. De ce temps-ci, il ne fait pas bon laisser un habit de drap

sans le toucher. Elle prit une clef et le conduisit elle-même dans une

chambre, en lui recommandant d'écrire la note de ce qu'il laissait.

--Bon Dieu! que vous avez bonne mine comme ça, monsieur l'abbé Sorel,

lui dit la grosse femme, quand il descendit à la cuisine, je m'en vais

vous faire servir un bon dîner, et, ajouta-t-elle à voix basse, il ne

vous coûtera que vingt sols au lieu de cinquante que tout le monde paye;

car il faut bien ménager votre petit _boursicot_.

--J'ai dix louis, répliqua Julien, avec une certaine fierté.

--Ah! bon Dieu! répondit la bonne hôtesse alarmée, ne parlez pas si

haut; il y a bien des mauvais sujets dans Besançon. On vous volera cela

en moins de rien. Surtout n'entrez jamais dans les cafés, ils sont

remplis de mauvais sujets.

--Vraiment! dit Julien, à qui ce mot donnait à penser.

--Ne venez jamais que chez moi, je vous ferai faire du café.

Rappelez-vous que vous trouverez toujours ici une amie et un bon dîner à

vingt sols, c'est parler ça, j'espère. Allez vous mettre à table, je

vais vous servir moi-même.

--Je ne saurais manger, lui dit Julien, je suis trop ému, je vais entrer

au séminaire, en sortant de chez vous.

La bonne femme ne le laissa partir qu'après avoir empli ses poches de

provisions. Enfin Julien s'achemina vers le lieu terrible; l'hôtesse, de

dessus sa porte, lui en indiquait la route.

CHAPITRE XXV

LE SÉMINAIRE

Trois cent trente-six dîners à 83 centimes trois cent

trente-six soupers à 38 centimes; du chocolat à qui; de droit;

combien y a-t-il à gagner sur la soumission?

LE VALENOD de BESANÇON.

Il vit de loin la croix de fer doré sur la porte; il approcha lentement,

ses jambes semblaient se dérober sous lui. Voilà donc cet enfer sur la

terre, dont je ne pourrai sortir! Enfin il se décida à sonner. Le bruit

de la cloche retentit, comme dans un lieu solitaire. Au bout de dix

minutes un homme pâle, vêtu de noir, vint lui ouvrir. Julien le regarda

et aussitôt baissa les yeux. Il trouva à ce portier une physionomie

singulière. La pupille saillante et verte de ses yeux s'arrondissait

comme celle d'un chat; les contours immobiles de ses paupières

annonçaient l'impossibilité de toute sympathie, ses lèvres minces se

développaient en demi-cercle sur des dents qui avançaient. Cependant

cette physionomie ne montrait pas le crime mais plutôt cette

insensibilité parfaite qui inspire bien plus de terreur à la jeunesse.

Le seul sentiment que le regard rapide de Julien put deviner sur cette

longue figure dévote fut un mépris profond pour tout ce dont on voudrait

lui parler, et qui ne serait pas l'intérêt du ciel.

Julien releva les yeux avec effort, et d'une voix que le battement de

coeur rendait tremblante, il expliqua qu'il désirait parler à M. Pirard,

le directeur du séminaire. Sans dire une parole, l'homme noir lui fit

signe de le suivre. Ils montèrent deux étages par un large escalier à

rampe de bois, dont les marches déjetées penchaient tout à fait du côté

opposé au mur, et semblaient prêtes à tomber. Une petite porte,

surmontée d'une grande croix de cimetière en bois blanc peint en noir,

fut ouverte avec difficulté et le portier le fit entrer dans une chambre

sombre et basse, dont les murs blanchis à la chaux étaient garnis de

deux grands tableaux noircis par le temps. Là, Julien fut laissé seul il

était atterré, son coeur battait violemment, il eût été heureux d'oser

pleurer. Un silence de mort régnait dans toute la maison.

Au bout d'un quart d'heure, qui lui parut une journée, le portier à

figure sinistre reparut sur le pas d'une porte à l'autre extrémité de la

chambre, et, sans daigner parler lui fit signe d'avancer. Il entra dans

une pièce encore plus grande que la première et fort mal éclairée. Les

murs aussi étaient blanchis, mais il n'y avait pas de meubles. Seulement

dans un coin près de la porte, Julien vit en passant un lit de bois

blanc, deux chaises de paille, et un petit fauteuil en planches de sapin

sans coussin. A l'autre extrémité de la chambre, près d'une petite

fenêtre à vitres jaunies garnie de vases de fleurs tenus salement, il

aperçut un homme assis devant une table, et couvert d'une soutane

délabrée, il avait l'air en colère, et prenait l'un après l'autre une

foule de petits carrés de papier qu'il rangeait sur sa table, après y

avoir écrit quelques mots. Il ne s'apercevait pas de la présence de

Julien. Celui-ci était immobile debout vers le milieu de la chambre, là

où l'avait laissé le portier, qui était ressorti en fermant la porte.

Dix minutes se passèrent ainsi, l'homme mal vêtu écrivait toujours.

L'émotion et la terreur de Julien étaient telles qu'il lui semblait être

sur le point de tomber. Un philosophe eût dit, peut-être en se trompant:

C'est la violente impression du laid sur une âme faite pour aimer ce qui

est beau.

L'homme qui écrivait leva la tête, Julien ne s'en aperçut qu'au bout

d'un moment, et même, après l'avoir vu, il restait encore immobile,

comme frappé à mort par le regard terrible dont il était l'objet. Les

yeux troublés de Julien distinguaient à peine une figure longue et toute

couverte de taches rouges, excepté sur le front, qui laissait voir une

pâleur mortelle. Entre ces joues rouges et ce front blanc, brillaient

deux petits yeux noirs faits pour effrayer le plus brave. Le vaste

contour de ce front était marqué par des cheveux épais, plats et d'un

noir de jais.

--Voulez-vous approcher, oui ou non? dit enfin cet homme avec

impatience.

Julien s'avança d'un pas mal assuré, et enfin, prêt à tomber et pâle,

comme de sa vie il ne l'avait été, il s'arrêta à trois pas de la petite

table de bois blanc couverte de carrés de papier.

--Plus près, dit l'homme.

Julien s'avança encore en étendant la main, comme cherchant à s'appuyer

sur quelque chose.

--Votre nom?

--Julien Sorel.

--Vous avez bien tardé, lui dit-on, en attachant de nouveau sur lui un

oeil terrible.

Julien ne put supporter ce regard, étendant la main comme pour se

soutenir, il tomba tout de son long sur le plancher.

L'homme sonna. Julien n'avait perdu que l'usage des yeux et la force de

se mouvoir; il entendit des pas qui s'approchaient.

On le releva, on le plaça sur le petit fauteuil de bois blanc. Il

entendit l'homme terrible qui disait au portier:

--Il tombe du haut mal apparemment, il ne manquait plus que ça.

Quand Julien put ouvrir les yeux, l'homme à la figure rouge continuait à

écrire; le portier avait disparu. Il faut avoir du courage, se dit notre

héros, et surtout cacher ce que je sens: il éprouvait un violent mal de

coeur, s'il m'arrive un accident, Dieu sait ce qu'on pensera de moi.

Enfin l'homme cessa d'écrire, et regardant Julien de côté:

--Êtes-vous en état de me répondre.

--Oui, monsieur, dit Julien, d'une voix affaiblie.

--Ah! c'est heureux.

L'homme noir s'était levé à demi et cherchait avec impatience une lettre

dans le tiroir de sa table de sapin qui, s'ouvrit en criant. Il la

trouva, s'assit lentement, et regardant de nouveau Julien, d'un air à

lui arracher le peu de vie qui lui restait:

--Vous m'êtes recommandé par M. Chélan, c'était le meilleur curé du

diocèse, homme vertueux s'il en fut, et mon ami depuis trente ans.

--Ah! c'est à M. Pirard que j'ai l'honneur de parler, dit Julien d'une

voix mourante.

--Apparemment, répliqua le directeur du séminaire, en le regardant avec

humeur.

Il y eut un redoublement d'éclat dans ses petits yeux, suivi d'un

mouvement involontaire des muscles des coins de la bouche. C'était la

physionomie du tigre goûtant par avance le plaisir de dévorer sa proie.

--La lettre de Chélan est courte, dit-il, comme se parlant à lui-même.

_Intelligenti pauca_; par le temps qui court, on ne saurait écrire trop

peu. Il lut haut:

«Je vous adresse Julien Sorel de cette paroisse, que j'ai baptisé il y

aura bientôt vingt ans; fils d'un charpentier riche, mais qui ne lui

donne rien. Julien sera un ouvrier remarquable dans la vigne du

Seigneur. La mémoire, l'intelligence ne manquent point, il y a de la

réflexion. Sa vocation sera-t-elle durable? est-elle sincère?»

--_Sincère!_ répéta l'abbé Pirard, d'un air étonné, et en regardant

Julien; mais déjà le regard de l'abbé était moins dénué de toute

humanité; _sincère!_ répéta-t-il en baissant la voix et reprenant sa

lecture:

«Je vous demande pour Julien Sorel une bourse; il la méritera en

subissant les examens nécessaires. Je lui ai montré un peu de théologie,

de cette ancienne et bonne théologie des Bossuet, des Arnault, des

Fleury. Si ce sujet ne vous convient pas, renvoyez-le-moi; le directeur

du dépôt de mendicité, que vous connaissez bien, lui offre huit cents

francs pour être précepteur de ses enfants.--Mon intérieur est

tranquille, grâce à Dieu. Je m'accoutume au coup terrible. _Vale et me

ama_.»

L'abbé Picard, ralentissant la voix comme il lisait la signature,

prononça avec un soupir le mot _Chélan_.

--Il est tranquille dit-il, en effet sa vertu méritait cette récompense;

Dieu puisse-t-il me l'accorder, le cas échéant!

Il regarda le ciel et fit un signe de croix. A la vue de ce signe sacré,

Julien sentit diminuer l'horreur profonde qui, depuis son entrée dans

cette maison, l'avait glacé.

--J'ai ici trois cent vingt et un aspirants à l'état le plus saint, dit

enfin l'abbé Pirard, d'un ton de voix sévère, mais non méchant: sept ou

huit seulement me sont recommandés par des hommes tels que l'abbé

Chélan; ainsi parmi les trois cent vingt et un, vous allez être le

neuvième. Mais ma protection n'est ni faveur, ni faiblesse; elle est

redoublement de soins et de sévérité contré les vices. Allez fermer

cette porte à clef.

Le rouge et le noir: chronique du XIXe siècle · 第 13 / 41 段