Julien trouva chez M. le directeur l'accueil qui l'avait tant effrayé le

jour de son entrée au séminaire.

--Expliquez-moi ce qui est écrit sur cette carte à jouer, lui dit-il, en

le regardant de façon à le faire rentrer sous terre.

Julien lut:

«Amanda Binet, au café de la Girafe, avant huit heures. Dire que l'on

est de Genlis, et le cousin de ma mère.»

Julien vit l'immensité du danger; la police de l'abbé Castanède lui

avait volé cette adresse.

--Le jour où j'entrai ici, répondit-il en regardant le front de l'abbé

Pirard, car il ne pouvait supporter son oeil terrible, j'étais

tremblant: M. Chélan m'avait dit que c'était un lieu plein de délations

et de méchancetés de tous les genres; l'espionnage et la dénonciation

entre camarades y sont encouragés. Le ciel le veut ainsi, pour montrer

la vie telle qu'elle est aux jeunes prêtres, et leur inspirer le dégoût

du monde et de ses pompes.

--Et c'est à moi que vous faites des phrases, dit l'abbé Pirard furieux.

Petit coquin!

--A Verrières, reprit froidement Julien, mes frères me battaient

lorsqu'ils avaient sujet d'être jaloux de moi...

--Au fait! au fait! s'écria M. Pirard, presque hors de lui.

Sans être le moins du monde intimidé, Julien reprit sa narration.

--Le jour de mon arrivée à Besançon, vers midi, j'avais faim, j'entrai

dans un café. Mon coeur était rempli de répugnance pour un lieu si

profane; mais je pensai que mon déjeuner me coûterait moins cher là qu'à

l'auberge. Une dame, qui paraissait être la maîtresse de la boutique,

eut pitié de mon air novice. Besançon est rempli de mauvais sujets, me

dit-elle, je crains pour vous, monsieur. S'il vous arrivait quelque

mauvaise affaire, ayez recours à moi, envoyez chez moi avant huit

heures. Si les portiers du séminaire refusent de faire votre commission,

dites que vous êtes mon cousin, et natif de Genlis...

--Tout ce bavardage va être vérifié, s'écria l'abbé Pirard, qui, ne

pouvant rester en place, se promenait dans la chambre. Qu'on se rende

dans sa cellule.

L'abbé suivit Julien et l'enferma à clef. Celui-ci se mit aussitôt à

visiter sa malle, au fond de laquelle la fatale carte était

précieusement cachée. Rien ne manquait dans la malle, mais il y avait

plusieurs dérangements; cependant la clef ne le quittait jamais. Quel

bonheur, se dit Julien, que, pendant le temps de mon aveuglement, je

n'aie jamais accepté la permission de sortir, que M. Castanède m'offrait

si souvent avec une bonté que je comprends maintenant. Peut-être

j'aurais eu la faiblesse de changer d'habits et d'aller voir la belle

Amanda, je me serais perdu. Quand on a désespéré de tirer parti du

renseignement de cette manière, pour ne pas le perdre on en a fait une

dénonciation.

Deux heures après, le directeur le fit appeler.

--Vous n'avez pas menti, lui dit-il avec un regard moins sévère; mais

garder une telle adresse est une imprudence dont vous ne pouvez

concevoir la gravité. Malheureux enfant! dans dix ans, peut-être, elle

vous portera dommage.

CHAPITRE XXVII

PREMIÈRE EXPÉRIENCE DE LA VIE

Le temps présent, grand Dieu! c'est l'arche du Seigneur.

Malheur à qui y touche.

DIDEROT.

Le lecteur voudra bien nous permettre de donner très peu de faits clairs

et précis sur cette époque de la vie de Julien. Ce n'est pas qu'ils nous

manquent, bien au contraire; mais, peut-être ce qu'il vit au séminaire

est-il trop noir pour le coloris modéré que l'on a cherché à conserver

dans ces feuilles. Les contemporains qui souffrent de certaines choses

ne peuvent s'en souvenir qu'avec une horreur qui paralyse tout autre

plaisir, même celui de lire un conte.

Julien réussissait peu dans ses essais d'hypocrisie de gestes; il tomba

dans des moments de dégoût et même de découragement complet. Il n'avait

pas de succès, et encore dans une vilaine carrière. Le moindre secours

extérieur eût suffi pour soutenir sa constance, la difficulté à vaincre

n'était pas bien grande; mais il était seul comme une barque abandonnée

au milieu de l'Océan. Et quand je réussirais, se disait-il, avoir toute

une vie à passer en si mauvaise compagnie! Des gloutons qui ne songent

qu'à l'omelette au lard qu'ils dévoreront au dîner, ou des abbés

Castanède, pour qui aucun crime n'est trop noir! ils parviendront au

pouvoir; mais à quel prix, grand Dieu!

La volonté de l'homme est puissante, je le lis partout; mais suffit-elle

pour surmonter un tel dégoût? La tâche des grands hommes a été facile;

quelque terrible que fût le danger, ils le trouvaient beau; et qui peut

comprendre, excepté moi, la laideur de ce qui m'environne?

Ce moment fut le plus éprouvant de sa vie. Il lui était si facile de

s'engager dans un des beaux régiments en garnison à Besançon! Il pouvait

se faire maître de latin; il lui fallait si peu pour sa subsistance!

Mais alors plus de carrière, plus d'avenir pour son imagination: c'était

mourir. Voici le détail d'une de ses tristes journées.

Ma présomption s'est si souvent applaudie de ce que j'étais différent

des autres jeunes paysans! Eh bien, j'ai assez vécu pour voir que

_différence engendre haine_, se disait-il un matin. Cette grande vérité

venait de lui être montrée par une de ses plus piquantes irréussites. Il

avait travaillé huit jours à plaire à un élève qui vivait en odeur de

sainteté. Il se promenait avec lui dans la cour, écoutant avec

soumission des sottises à dormir debout. Tout à coup le temps tourna à

l'orage, le tonnerre gronda, et le saint élève s'écria, le repoussant

d'une façon grossière:

--Écoutez; chacun pour soi dans ce monde, je ne veux pas être brûlé par

le tonnerre: Dieu peut vous foudroyer comme un impie, comme un Voltaire.

Les dents serrées de rage et les yeux ouverts vers ce ciel sillonné par

la foudre: Je mériterais d'être submergé si je m'endors pendant la

tempête! s'écria Julien. Essayons la conquête de quelque autre cuistre.

Le cours d'histoire sacrée de l'abbé Castanède sonna.

A ces jeunes paysans si effrayés du travail pénible et de la pauvreté de

leurs pères, l'abbé Castanède enseignait ce jour-là que cet être si

terrible à leurs yeux, le gouvernement, n'avait de pouvoir réel et

légitime qu'en vertu de la délégation du vicaire de Dieu sur la terre.

--Rendez-vous dignes des bontés du pape par la sainteté de votre vie,

par votre obéissance, soyez comme un bâton entre ses mains, ajoutait-il,

et vous allez obtenir une place superbe où vous commanderez en chef,

loin de tout contrôle; une place inamovible, dont le gouvernement paie

le tiers des appointements, et les fidèles, formés par vos prédications,

les deux autres tiers.

Au sortir de son cours, M. Castanède s'arrêta dans la cour, au milieu de

ses élèves, ce jour-là plus attentifs.

--C'est bien d'un curé que l'on peut dire: Tant vaut l'homme, tant vaut

la place, disait-il aux élèves qui faisaient cercle autour de lui. J'ai

connu, moi qui vous parle, des paroisses de montagne, dont le casuel

valait mieux que celui de bien des curés de ville. Il y avait autant

d'argent, sans compter les chapons gras, les oeufs, le beurre frais et

mille agréments de détail, et là, le curé est le premier sans contredit:

point de bon repas où il ne soit invité, fêté, etc.

A peine M. Castanède fut-il remonté chez lui, que les élèves se

divisèrent en groupes. Julien n'était d'aucun; on le laissait comme une

brebis galeuse. Dans tous les groupes, il voyait un élève jeter un sol

en l'air, et s'il devinait juste au jeu de croix ou pile, ses camarades

en concluaient qu'il aurait bientôt une de ces cures à riche casuel.

Vinrent ensuite les anecdotes. Tel jeune prêtre, à peine ordonné depuis

un an, ayant offert un lapin privé à la servante d'un vieux curé, il

avait obtenu d'être demandé pour vicaire, et peu de mois après, car le

curé était mort bien vite, l'avait remplacé dans la bonne cure. Tel

autre avait réussi à se faire désigner pour successeur à la cure d'un

gros bourg fort riche, en assistant à tous les repas du vieux curé

paralytique, et lui découpant ses poulets avec grâce.

Les séminaristes, comme les gens dans toutes les carrières, s'exagèrent

l'effet de ces petits moyens qui ont de l'extraordinaire et frappent

l'imagination.

Il faut, se disait Julien, que je me fasse à ces conversations. Quand on

ne parlait pas de saucisses et de bonnes cures, on s'entretenait de la

partie mondaine des doctrines ecclésiastiques; des différends des

évêques et des préfets, des maires et des curés. Julien voyait

apparaître l'idée d'un second Dieu, mais d'un Dieu bien plus à craindre

et bien plus puissant que l'autre; ce second Dieu était le pape. On se

disait mais en baissant la voix et quand on était bien sûr de n'être pas

entendu par M. Pirard, que si le pape ne se donne pas la peine de nommer

tous les préfets et tous les maires de France, c'est qu'il a commis à ce

soin le roi de France, en le nommant fils aîné de l'Église.

Ce fut vers ce temps que Julien crut pouvoir tirer parti pour sa

considération du livre du Pape, par M. de Maistre. A vrai dire, il

étonna ses camarades, mais ce fut encore un malheur. Il leur déplut en

exposant mieux qu'eux-mêmes leurs propres opinions. M. Chélan avait été

imprudent pour Julien comme il l'était pour lui-même. Après lui avoir

donné l'habitude de raisonner juste et de ne pas se laisser payer de

vaines paroles, il avait négligé de lui dire que, chez l'être peu

considéré, cette habitude est un crime, car tout bon raisonnement

offense.

Le bien dire de Julien lui fut donc un nouveau crime. Ses camarades, à

force de songer à lui, parvinrent à exprimer d'un seul mot toute

l'horreur qu'il leur inspirait: ils le surnommèrent Martin Luther;

surtout, disaient-ils, à cause de cette infernale logique qui le rend si

fier.

Plusieurs jeunes séminaristes avaient des couleurs plus fraîches et

pouvaient passer pour plus jolis garçons que Julien, mais il avait les

mains blanches et ne pouvait cacher certaines habitudes de propreté

délicate. Cet avantage n'en était pas un dans la triste maison où le

sort l'avait jeté. Les sales paysans au milieu desquels il vivait

déclarèrent qu'il avait des moeurs fort relâchées. Nous craignons de

fatiguer le lecteur du récit des mille infortunes de notre héros. Par

exemple, les plus vigoureux de ses camarades voulurent prendre

l'habitude de le battre; il fut obligé de s'armer d'un compas de fer et

d'annoncer, mais par signes, qu'il en ferait usage. Les signes ne

peuvent pas figurer, dans un rapport d'espion, aussi avantageusement que

des paroles.

CHAPITRE XXVIII

UNE PROCESSION

Tous les coeurs étaient émus. La présence de Dieu semblait

descendue dans ces rues étroites et gothiques, tendues de toutes

parts et bien sablées par les soins des fidèles.

YOUNG.

Julien avait beau se faire petit et sot, il ne pouvait plaire, il était

trop différent. Cependant, se disait-il, tous ces professeurs sont gens

très fins, et choisis entre mille; comment n'aiment-ils pas mon

humilité? Un seul lui semblait abuser de sa complaisance à tout croire

et à sembler dupe de tout. C'était l'abbé Chas-Bernard, directeur des

cérémonies de la cathédrale, où, depuis quinze ans, on lui faisait

espérer une place de chanoine; en attendant il enseignait l'éloquence

sacrée au séminaire. Dans le temps de son aveuglement, ce cours était un

de ceux où Julien se trouvait le plus habituellement le premier. L'abbé

Chas était parti de là pour lui témoigner de l'amitié, et, à la sortie

de son cours, il le prenait volontiers sous le bras pour faire quelques

tours de Jardin.

Où veut-il en venir? se disait Julien. Il voyait avec étonnement que,

pendant des heures entières, l'abbé Chas lui parlait des ornements

possédés par la cathédrale. Elle avait dix-sept chasubles galonnées,

outre les ornements de deuil. On espérait beaucoup de la vieille

présidente de Rubempré, cette dame, âgée de quatre-vingt-dix ans,

conservait depuis soixante-dix au moins ses robes de noce en superbes

étoffes de Lyon, brochées d'or.

--Figurez-vous, mon ami, disait l'abbé Chas, en s'arrêtant tout court,

et ouvrant de grands yeux, que ces étoffes se tiennent droites tant il y

a d'or. C'est l'opinion commune de tous les honnêtes gens de Besançon

que, par le testament de la présidente, le trésor de la cathédrale sera

augmenté de plus de dix chasubles, sans compter quatre ou cinq chapes

pour les grandes fêtes. Je vais plus loin, ajoutait l'abbé Chas en

baissant la voix, j'ai des raisons pour penser que la présidente nous

laissera huit magnifiques flambeaux d'argent doré, que l'on suppose

avoir été achetés en Italie, par le duc de Bourgogne Charles le

Téméraire, dont un de ses ancêtres fut le ministre favori.

Mais où cet homme veut-il en venir avec toute cette friperie, pensait

Julien? Cette préparation adroite dure depuis un siècle, et rien ne

paraît. Il faut qu'il se méfie bien de moi! Il est plus adroit que tous

les autres, dont en quinze jours on devine si bien le but secret. Je

comprends, l'ambition de celui-ci souffre depuis quinze ans!

Un soir, au milieu de la leçon d'armes, Julien fut appelé chez l'abbé

Pirard, qui lui dit:

--C'est demain la fête du _Corpus Domini_ (la fête Dieu). M. l'abbé

Chas-Bernard a besoin de vous pour l'aider à orner la cathédrale, allez

et obéissez.

L'abbé Pirard le rappela, et, de l'air de la commisération, ajouta:

-C'est à vous de voir si vous voulez profiter de l'occasion pour vous

écarter dans la ville.

--_Incedo per ignes_, répondit Julien (j'ai des ennemis cachés).

Le lendemain, dès le grand matin, Julien se rendit à la cathédrale, les

yeux baissés. L'aspect des rues et de l'activité qui commençait à régner

dans la ville lui fit du bien. De toutes parts on tendait le devant des

maisons pour la procession. Tout le temps qu'il avait passé au séminaire

ne lui sembla plus qu'un instant. Sa pensée était à Vergy et à cette

jolie Amanda Binet, qu'il pouvait rencontrer, car son café n'était pas

bien éloigné. Il aperçut de loin l'abbé Chas-Bernard sur la porte de sa

chère cathédrale, c'était un gros homme à face réjouie et à l'air

ouvert. Ce jour-là, il était triomphant:

--Je vous attendais, mon cher fils, s'écria-t-il, du plus loin qu'il vit

Julien, soyez le bienvenu. La besogne de cette journée sera longue et

rude, fortifions-nous par un premier déjeuner; le second viendra à dix

heures pendant la grand'messe.

--Je désire, Monsieur, lui dit Julien d'un air grave, n'être pas un

instant seul; daignez remarquer, ajouta-t-il en lui montrant l'horloge

au-dessus de leur tête, que j'arrive à cinq heures moins une minute.

--Ah! ces petits méchants du séminaire vous font peur! Vous êtes bien

bon de penser à eux, dit l'abbé Chas. Un chemin est-il moins beau parce

qu'il y a des épines dans les haies qui le bordent? Les voyageurs font

route et laissent les épines méchantes se morfondre à leur place. Du

reste, à l'ouvrage, mon cher ami, à l'ouvrage!

L'abbé Chas avait raison de dire que la besogne serait rude. Il y avait

eu la veille une grande cérémonie funèbre à la cathédrale, l'on n'avait

pu rien préparer, il fallait donc, en une seule matinée, revêtir tous

les piliers gothiques qui forment les trois nefs, d'une sorte d'habit de

damas rouge qui monte à trente pieds de hauteur. M. l'évêque avait fait

venir par la malle-poste quatre tapissiers de Paris, mais ces Messieurs

ne pouvaient suffire à tout, et loin d'encourager la maladresse de leurs

camarades bison tins, ils la redoublaient en se moquant d'eux.

Julien vit qu'il fallait monter à l'échelle lui-même, son agilité le

servit bien. Il se chargea de diriger les tapissiers de la ville. L'abbé

Chas enchanté le regardait voltiger d'échelle en échelle. Quand tous les

piliers furent revêtus de damas, il fut question d'aller placer cinq

énormes bouquets de plumes sur le grand baldaquin, au-dessus du

maître-autel. Un riche couronnement de bois doré est soutenu par huit

grandes colonnes torses en marbre d'Italie. Mais pour arriver au centre

du baldaquin, au-dessus du tabernacle, il fallait marcher sur une

vieille corniche en bois, peut-être vermoulue et à quarante pieds

d'élévation.

L'aspect de ce chemin ardu avait éteint la gaieté, si brillante

jusque-là, des tapissiers parisiens; ils regardaient d'en bas,

discutaient beaucoup et ne montaient pas. Julien se saisit des bouquets

de plumes, et monta l'échelle en courant. Il les plaça fort bien sur

l'ornement en forme de couronne, au centre du baldaquin. Comme il

descendait de l'échelle, l'abbé Chas-Bernard le serra dans ses bras.

--_Optime_, s'écria le bon prêtre, je conterai ça à Monseigneur.

Le déjeuner de dix heures fut très gai. Jamais l'abbé Chas n'avait vu

son église si belle.

--Cher disciple, disait-il à Julien, ma mère était loueuse de chaises

dans cette vénérable basilique, de sorte que j'ai été nourri dans ce

grand édifice. La Terreur de Robespierre nous ruina; mais, à huit ans

que j'avais alors, je servais déjà des messes en chambre, et l'on me

nourrissait le jour de la messe. Personne ne savait plier une chasuble

mieux que moi, jamais les galons n'étaient coupés. Depuis le

rétablissement du culte par Napoléon, j'ai le bonheur de tout diriger

dans cette vénérable métropole. Cinq fois par an, mes yeux la voient

parée de ces ornements si beaux. Mais jamais elle n'a été si

resplendissante, jamais les lais de damas n'ont été aussi bien attachés

qu'aujourd'hui, aussi collants aux piliers.

Enfin il va me dire son secret, pensa Julien, le voilà qui me parle de

lui; il y a épanchement. Mais rien d'imprudent ne fut dit par cet homme

évidemment exalté. Et pourtant il a beaucoup travaillé, il est heureux,

se dit Julien, le bon vin n'a pas été épargné. Quel homme! quel exemple

pour moi! à lui le pompon. (C'était un mauvais mot qu'il tenait du vieux

chirurgien.)

Comme le Sanctus de la grand'messe sonna, Julien voulut prendre un

surplis pour suivre l'évêque à la superbe procession.

--Et es voleurs, mon ami, et les voleurs! s'écria l'abbé Chas, vous n'y

pensez pas. La procession va sortir; l'église restera déserte; nous

veillerons vous et moi. Nous serons bien heureux s'il ne nous manque

qu'une couple d'aunes de ce beau galon qui environne le bas des piliers.

C'est encore un don de Mme de Rubempré; il provient du fameux comte son

bisaïeul, c'est de l'or pur mon cher ami, ajouta l'abbé, en lui parlant

à l'oreille, et d'un air évidemment exalté, rien de faux! Je vous charge

de l'inspection de l'aile du nord, n'en sortez pas. Je garde pour moi

l'aile du midi et la grand'nef. Attention aux confessionnaux; c'est de

là que les espionnes des voleurs épient le moment où nous avons le dos

tourné.

Comme il achevait de parler, onze heures trois quarts sonnèrent,

aussitôt la grosse cloche se fit entendre. Elle sonnait à pleine volée,

ces sons si pleins et si solennels émurent Julien. Son imagination

n'était plus sur la terre.

L'odeur de l'encens et des feuilles de roses jetées devant le

Saint-Sacrement par les petits enfants déguisés en saint Jean acheva de

l'exalter.

Les sons si graves de cette cloche n'auraient dû réveiller chez Julien

que l'idée du travail de vingt hommes payés à cinquante centimes, et

aides peut-être par quinze ou vingt fidèles. Il eût dû penser à l'usure

des cordes, à celle de la charpente, au danger de la cloche elle-même,

qui tombe tous les deux siècles, et réfléchir au moyen de diminuer le

salaire des sonneurs ou de les payer par quelque indulgence ou autre

grâce tirée des trésors de l'église, et qui n'aplatit pas sa bourse.

Au lieu de ces sages réflexions, l'âme de Julien, exaltée par ces sons

si mâles et si pleins, errait dans les espaces imaginaires. Jamais il ne

fera ni un bon prêtre, ni un grand administrateur. Les âmes qui

s'émeuvent aussi sont bonnes tout au plus à produire un artiste. Ici

éclate dans tout son jour la présomption de Julien. Cinquante,

peut-être, des séminaristes ses camarades, rendus attentifs au réel de

la vie par la haine publique et le jacobinisme qu'on leur montre en

embuscade derrière chaque haie, en entendant la grosse cloche de la

cathédrale, n'auraient songé qu'au salaire des sonneurs. Ils auraient

examiné avec le génie de Barrême si le degré d'émotion du public valait

l'argent qu'on donnait aux sonneurs. Si Julien eût voulu songer aux

intérêts matériels de la cathédrale son imagination, s'élançant au-delà

du but aurait pensé à économiser quarante francs à la fabrique et laissé

perdre l'occasion d'éviter une dépense de vingt-cinq centimes.

Tandis que, par le plus beau jour du monde, la procession parcourait

lentement Besançon, et s'arrêtait aux brillants reposoirs élevés à

l'envi par toutes les autorités l'église était restée dans un profond

silence. Une demi-obscurité, une agréable fraîcheur y régnaient; elle

était encore embaumée par le parfum des fleurs et de l'encens.

Le silence, la solitude profonde, la fraîcheur des longues nefs

rendaient plus douce la rêverie de Julien. Il ne craignait point d'être

troublé par l'abbé fort occupé dans une autre partie de l'édifice. Son

âme avait presque abandonné son enveloppe mortelle, qui se promenait à

pas lents dans l'aile du nord confiée à sa surveillance. Il était

d'autant plus tranquille, qu'il s'était assuré qu'il n'y avait dans les

confessionnaux que quelques femmes pieuses son oeil regardait sans voir.

Cependant sa distraction fut à demi vaincue par l'aspect de deux femmes

fort bien mises qui étaient à genoux, l'une dans un confessionnal, et

l'autre tout près de la première, sur une chaise. Il regardait sans

voir; cependant, soit sentiment vague de ses devoirs, soit admiration

pour la mise noble et simple de ces dames, il remarqua qu'il n'y avait

pas de prêtre dans ce confessionnal. Il est singulier, pensa-t-il, que

ces belles dames ne soient pas à genoux devant quelque reposoir, si

elles sont dévotes; ou placées avantageusement au premier rang de

quelque balcon, si elles sont du monde. Comme cette robe est bien prise!

quelle grâce! Il ralentit le pas pour chercher à les voir.

Celle qui était à genoux dans le confessionnal, détourna un peu la tête

en entendant le bruit des pas de Julien au milieu de ce grand silence.

Tout à coup elle jeta un petit cri, et se trouva mal.

En perdant ses forces, cette dame à genoux tomba en arrière; son amie,

qui était près d'elle, s'élança pour la secourir. En même temps, Julien

vit les épaules de la dame qui tombait en arrière. Un collier de grosses

perles fines en torsade, de lui bien connu, frappa ses regards. Que

devint-il en reconnaissant la chevelure de Mme de Rênal! c'était elle.

La dame qui cherchait à lui soutenir la tête, et à l'empêcher de tomber

tout à fait, était Mme Derville. Julien, hors de lui, s'élança; la chute

de Mme de Rênal eût peut-être entraîné son amie si Julien ne les eût

soutenues. Il vit la tête de Mme de Rênal pâle, absolument privée de

sentiment, flottant sur son épaule. Il aida Mme Derville à placer cette

tête charmante sur l'appui d'une chaise de paille; il était à genoux.

Mme Derville se retourna et le reconnut:

--Fuyez, monsieur, fuyez, lui dit-elle avec l'accent de la plus vive

colère. Que surtout elle ne vous revoie pas. Votre vue doit en effet lui

faire horreur, elle était si heureuse avant vous! Votre procédé est

atroce. Fuyez; éloignez-vous, s'il vous reste quelque pudeur.

Ce mot fut dit avec tant d'autorité, et Julien était si faible dans ce

moment, qu'il s'éloigna. Elle m'a toujours haï, se dit-il en pensant à

Mme Derville.

Au même instant, le chant nasillard des premiers prêtres de la

procession retentit dans l'église; elle rentrait. L'abbé Chas-Bernard

appela plusieurs fois Julien qui d'abord ne l'entendit pas: il vint

enfin le prendre par le bras derrière un pilier où Julien s'était

réfugié à demi mort. Il voulait le présenter à l'évêque.

--Vous vous trouvez mal, mon enfant, lui dit l'abbé, en le voyant si

pâle, et presque hors d'état de marcher; vous avez trop travaillé.

L'abbé lui donna le bras.

--Venez, asseyez-vous sur ce petit banc du donneur d'eau bénite,

derrière moi; je vous cacherai. Ils étaient alors à côté de la grande

porte. Tranquillisez-vous, nous avons encore vingt bonnes minutes avant

que Monseigneur ne paraisse. Tâchez de vous remettre; quand il passera,

je vous soulèverai, car je suis fort et vigoureux malgré mon âge.

Mais quand l'évêque passa, Julien était tellement tremblant, que l'abbé

Chas renonça à l'idée de le présenter.

Le rouge et le noir: chronique du XIXe siècle · 第 15 / 41 段