Dès le matin du dimanche, des milliers de paysans arrivant des montagnes

voisines inondèrent les rues de Verrières. Il faisait le plus beau

soleil. Enfin, vers les trois heures, toute cette foule fut agitée; on

apercevait un grand feu sur un rocher à deux lieues de Verrières. Ce

signal annonçait que le roi venait d'entrer sur le territoire du

département. Aussitôt le son de toutes les cloches, et les décharges

répétées d'un vieux canon espagnol appartenant à la ville, marquèrent sa

joie de ce grand événement. La moitié de la population monta sur les

toits. Toutes les femmes étaient aux balcons. La garde d'honneur se mit

en mouvement. On admirait les brillants uniformes, chacun reconnaissait

un parent, un ami. On se moquait de la peur de M. de Moirod, dont à

chaque instant la main prudente était prête à saisir l'arçon de sa

selle. Mais une remarque fit oublier toutes les autres: le premier

cavalier de la neuvième file était un fort joli garçon, très mince, que

d'abord on ne reconnut pas. Bientôt un cri d'indignation chez les uns,

chez d'autres le silence de l'étonnement annoncèrent une sensation

générale. On reconnaissait dans ce jeune homme, montant un des chevaux

normands de M. Valenod, le petit Sorel, fils du charpentier. Il n'y eut

qu'un cri contre le maire, surtout parmi les libéraux. Quoi, parce que

ce petit ouvrier déguisé en abbé était précepteur de ses marmots, il

avait l'audace de le nommer garde d'honneur, au préjudice de messieurs

tels et tels, riches fabricants!

--Ces Messieurs, disait une dame banquière, devraient bien faire une

avanie à ce petit insolent, né dans la crotte.

--Il est sournois et porte un sabre, répondait le voisin, il serait

assez traître pour leur couper la figure. Les propos de la société noble

étaient plus dangereux. Les dames se demandaient si c'était du maire

tout seul que provenait cette haute inconvenance. En général on rendait

justice à son mépris pour le défaut de naissance.

Pendant qu'il était l'occasion de tant de propos, Julien était le plus

heureux des hommes. Naturellement hardi il se tenait mieux à cheval que

la plupart des jeunes gens de cette ville de montagne. Il voyait dans

les yeux des femmes qu'il était question de lui.

Ses épaulettes étaient plus brillantes, parce qu'elles étaient neuves.

Son cheval se cabrait à chaque instant, il était au comble de la joie.

Son bonheur n'eut plus de bornes, lorsque, passant près du vieux rempart

le bruit de la petite pièce de canon fit sauter son cheval hors du rang.

Par un grand hasard, il ne tomba pas; de ce moment il se sentit un

héros. Il était officier d'ordonnance de Napoléon et chargeait une

batterie.

Une personne était plus heureuse que lui. D'abord elle l'avait vu passer

d'une des croisées de l'hôtel de ville; montant ensuite en calèche et

faisant rapidement un grand détour, elle arriva à temps pour frémir,

quand son cheval l'emporta hors du rang. Enfin, sa calèche sortant au

grand galop par une autre porte de la ville, elle parvint à rejoindre la

route par où le roi devait passer, et put suivre la garde d'honneur à

vingt pas de distance, au milieu d'une noble poussière. Dix mille

paysans crièrent: Vive le roi, quand le maire eut l'honneur de haranguer

Sa Majesté. Une heure après, lorsque, tous les discours écoutés, le roi

allait entrer dans la ville, la petite pièce de canon se remit à tirer à

coups précipités. Mais un accident s'ensuivit, non pour les canonniers

qui avaient fait leurs preuves à Leipzig et à Montmirail mais pour le

futur premier adjoint, M. de Moirod. Son cheval le déposa mollement dans

l'unique bourbier qui fût sur la grande route, ce qui fit esclandre,

parce qu'il fallut le tirer de là pour que la voiture du roi put passer.

Sa Majesté descendit à la belle église neuve qui ce jour-là était parée

de tous ses rideaux cramoisis. Le roi devait dîner, et aussitôt après

remonter en voiture pour aller vénérer la relique de saint Clément. A

peine le roi fut-il à l'église, que Julien galopa vers la maison de M.

de Rênal. Là, il quitta en soupirant son bel habit bleu de ciel, son

sabre, ses épaulettes, pour reprendre le petit habit noir râpé. Il

remonta à cheval, et en quelques instants fut à Bray-le-Haut qui occupe

le sommet d'une fort belle colline. L'enthousiasme multiplie ces paysans

pensa Julien. On ne peut se remuer à Verrières, et en voici plus de dix

mille autour de cette antique abbaye. A moitié ruinée par le vandalisme

révolutionnaire, elle avait été magnifiquement rétablie depuis la

Restauration, et l'on commençait à parler de miracles. Julien rejoignit

l'abbé Chélan qui le gronda fort et lui remit une soutane et un surplis.

Il s'habilla rapidement et suivit M. Chélan qui se rendait auprès du

jeune évoque d'Agde. C'était un neveu de M. de La Mole, récemment nommé,

et qui avait été chargé de montrer la relique au roi. Mais l'on ne put

trouver cet évêque.

Le clergé s'impatientait. Il attendait son chef dans le cloître sombre

et gothique de l'ancienne abbaye. On avait réuni vingt-quatre curés pour

figurer l'ancien chapitre de Bray-le-Haut, composé avant 1789 de

vingt-quatre chanoines. Après avoir déploré pendant trois quarts d'heure

la jeunesse de l'évêque, les curés pensèrent qu'il était convenable que

M. le Doyen se retirât vers Monseigneur pour l'avertir que le roi allait

arriver, et qu'il était instant de se rendre au choeur. Le grand âge de

M. Chélan l'avait fait doyen, malgré l'humeur qu'il témoignait à Julien,

il lui fit signe de le suivre. Julien portait fort bien son surplis. Au

moyen de je ne sais quel procédé de toilette ecclésiastique, il avait

rendu ses beaux cheveux bouclés très plats; mais, par un oubli qui

redoubla la colère de M. Chélan, sous les longs plis de sa soutane on

pouvait apercevoir les éperons du garde d'honneur.

Arrivés à l'appartement de l'évêque, de grands laquais bien chamarrés

daignèrent à peine répondre au vieux curé que Monseigneur n'était pas

visible. On se moqua de lui quand il voulut expliquer qu'en sa qualité

de doyen du chapitre noble de Bray-le-Haut, il avait le privilège d'être

admis en tout temps auprès de l'évoque officiant.

L'humeur hautaine de Julien fut choquée de l'insolence des laquais. Il

se mit à parcourir Tes dortoirs de l'antique abbaye, secouant toutes les

portes qu'il rencontrait. Une fort petite céda à ses efforts, et il se

trouva dans une cellule au milieu des valets de chambre de Monseigneur,

en habit noir et la chaîne au cou. A son air pressé, ces messieurs le

crurent mandé par l'évêque et le laissèrent passer. Il fit quelques pas

et se trouva dans une immense salle gothique extrêmement sombre, et

toute lambrissée de chêne noir; à l'exception d'une seule, les fenêtres

en ogive avaient été murées avec des briques. La grossièreté de cette

maçonnerie n'était déguisée par rien, et faisait un triste contraste

avec l'antique magnificence de la boiserie. Les deux grands côtés de

cette salle célèbre parmi les antiquaires bourguignons et que le duc

Charles le Téméraire avait fait bâtir vers 1470 en expiation de quelque

péché, étaient garnis de stalles de bois richement sculptées. On y

voyait, figurés en bois de différentes couleurs, tous les mystères de

l'Apocalypse.

Cette magnificence mélancolique, dégradée par la vue des briques nues et

du plâtre encore tout blanc, toucha Julien. Il s'arrêta en silence. A

l'autre extrémité de la salle, près de l'unique fenêtre par laquelle le

jour pénétrait, il vit un miroir mobile en acajou. Un jeune homme, en

robe violette et en surplis de dentelle, mais la tête nue, était arrêté

à trois pas de la glace. Ce meuble semblait étrange en un tel lieu, et,

sans doute, y avait été apporté de la ville. Julien trouva que le jeune

homme avait l'air irrité; de la main droite, il donnait gravement des

bénédictions du côté du miroir.

Que peut signifier ceci, pensa-t-il? est-ce une cérémonie préparatoire

qu'accomplit ce jeune prêtre? C'est peut-être le secrétaire de

l'évêque... il sera insolent comme les laquais... ma foi, n'importe,

essayons.

Il avança et parcourut assez lentement la longueur de la salle, toujours

la vue fixée vers l'unique fenêtre, et regardant ce jeune homme qui

continuait à donner des bénédictions exécutées lentement mais en nombre

infini, et sans se reposer un instant.

A mesure qu'il approchait, il distinguait mieux son air fâché. La

richesse du surplis garni de dentelles arrêta involontairement Julien à

quelques pas du magnifique miroir.

Il est de mon devoir de parler, se dit-il enfin; mais la beauté de la

salle l'avait ému, et il était froissé d'avance des mots durs qu'on

allait lui adresser.

Le jeune homme le vit dans la psyché, se retourna, et quittant

subitement l'air fâché, lu dit du ton le plus doux:

--Hé bien! Monsieur, est-elle enfin arrangée?

Julien resta stupéfait. Comme ce jeune homme se tournait vers lui,

Julien vit la croix pectorale sur sa poitrine: c'était l'évêque d'Agde.

Si jeune, pensa Julien; tout au plus six ou huit ans de plus que moi!...

Et il eut honte de ses éperons.

--Monseigneur, répondit-il timidement, je suis envoyé par le doyen du

chapitre, M. Chélan.

--Ah! il m'est fort recommandé, dit l'évêque d'un ton poli qui redoubla

l'enchantement de Julien. Mais je vous demande pardon, Monsieur, je vous

prenais pour la personne qui doit me rapporter ma mitre. On l'a mal

emballée à Paris; la toile d'argent est horriblement gâtée vers le haut.

Cela fera le plus vilain effet, ajouta le jeune évêque d'un air triste,

et encore on me fait attendre!

--Monseigneur, je vais chercher la mitre, si Votre Grandeur le permet.

Les beaux yeux de Julien firent leur effet.

--Allez, Monsieur, répondit l'évêque avec une politesse charmante; il me

la faut sur-le-champ. Je suis désolé de faire attendre messieurs du

chapitre.

Quand Julien fut arrivé au milieu de la salle il se retourna vers

l'évêque et le vit qui s'était remis à donner des bénédictions.

Qu'est-ce que cela peut être? se demanda Julien, sans doute c'est une

préparation ecclésiastique nécessaire à la cérémonie qui va avoir lieu.

Comme il arrivait dans la cellule où se tenaient les valets de chambre,

il vit la mitre entre leurs mains. Ces messieurs, cédant malgré eux au

regard impérieux de Julien, lui remirent la mitre de Monseigneur.

Il se sentit fier de la porter: en traversant la salle, il marchait

lentement; il la tenait avec respect. Il trouva l'évêque assis devant la

glace; mais, de temps à autre, sa main droite, quoique fatiguée, donnait

encore la bénédiction. Julien l'aida à placer sa mitre. L'évoque secoua

la tête.

--Ah! elle tiendra, dit-il à Julien d'un air content. Voulez-vous vous

éloigner un peu?

Alors l'évêque alla fort vite au milieu de la pièce, puis se rapprochant

du miroir à pas lents, il reprit l'air fâché, et donnait gravement des

bénédictions.

Julien était immobile d'étonnement; il était tenté de comprendre, mais

n'osait pas. L'évêque s'arrêta, et le regardant avec un air qui perdait

rapidement de sa gravité:

--Que dites-vous de ma mitre, Monsieur, va-t-elle bien?

--Fort bien, Monseigneur.

--Elle n'est pas trop en arrière? cela aurait l'air un peu niais; mais

il ne faut pas non plus la porter baissée sur les yeux comme un shako

d'officier.

--Elle me semble aller fort bien.

--Le roi de *** est accoutumé à un clergé vénérable et sans doute fort

grave. Je ne voudrais pas, à cause de mon âge surtout, avoir l'air trop

léger.

Et l'évêque se mit de nouveau à marcher en donnant des bénédictions.

C'est clair, dit Julien, osant enfin comprendre, il s'exerce à donner la

bénédiction.

Après quelques instants:

--Je suis prêt, dit l'évoque. Allez, monsieur, avertir M. le doyen et

messieurs du chapitre.

Bientôt M. Chélan suivi des deux curés les plus âgés, entra par une fort

grande porte magnifiquement sculptée, et que Julien n'avait pas aperçue.

Mais cette fois, il resta à son rang le dernier de tous, et ne put voir

l'évêque que par-dessus les épaules des ecclésiastiques qui se

pressaient en foule à cette porte.

L'évêque traversait lentement la salle; lorsqu'il fut arrivé sur le

seuil, les curés se formèrent en procession. Après un petit moment de

désordre, la procession commença à marcher en entonnant un psaume.

L'évêque s'avançait le dernier entre M. Chélan et un autre curé fort

vieux. Julien se glissa tout à fait près de Monseigneur, comme attaché à

l'abbé Chélan. On suivit les longs corridors de l'abbaye de

Bray-le-Haut; malgré le soleil éclatant, ils étaient sombres et humides.

On arriva enfin au portique du cloître. Julien était stupéfait

d'admiration pour une si belle cérémonie. L'ambition réveillée par le

jeune âge de l'évêque, la sensibilité et la politesse exquise de ce

prélat se disputaient son coeur. Cette politesse était bien autre chose

que celle de M. de Rênal, même dans ses bons jours. Plus on s'élève vers

le premier rang de la société, se dit Julien, plus on trouve de ces

manières charmantes.

On entrait dans l'église par une porte latérale; tout à coup un bruit

épouvantable fit retentir ses voûtes antiques Julien crut qu'elles

s'écroulaient. C'était encore la petite pièce de canon; traînée par huit

chevaux au galop, elle venait d'arriver; et à peine arrivée, mise en

batterie par les canonniers de Leipzig, elle tirait cinq coups par

minute, comme si les Prussiens eussent été devant elle.

Mais ce bruit admirable ne fit plus d'effet sur Julien, il ne songeait

plus à Napoléon et à la gloire militaire. Si jeune, pensait-il, être

évêque d'Agde! mais où est Agde? et combien cela rapporte-t-il? deux ou

trois cent mille francs peut-être.

Les laquais de Monseigneur parurent avec un dais magnifique; M. Chélan

prit l'un des bâtons, mais dans le fait ce fut Julien qui le porta.

L'évêque se plaça dessous. Réellement il était parvenu à se donner l'air

vieux; l'admiration de notre héros n'eut plus de bornes. Que ne fait-on

pas avec de l'adresse! pensa-t-il.

Le roi entra. Julien eut le bonheur de le voir de très près. L'évêque le

harangua avec onction, et sans oublier une petite nuance de trouble fort

poli pour Sa Majesté. Nous ne répéterons point la description des

cérémonies de Bray-le-Haut; pendant quinze jours, elles ont rempli les

colonnes de tous les journaux du département. Julien apprit par le

discours de l'évêque, que le roi descendait de Charles le Téméraire.

Plus tard il entra dans les fonctions de Julien de vérifier les comptes

de ce qu'avait coûté cette cérémonie. M. de La Mole, qui avait fait

avoir un évêché à son neveu, avait voulu lui faire la galanterie de se

charger de tous les frais. La seule cérémonie de Bray-le-Haut coûta

trois mille huit cents francs.

Après le discours de l'évêque et la réponse du roi, Sa Majesté se plaça

sous le dais, ensuite elle s'agenouilla fort dévotement sur un coussin

près de l'autel. Le choeur était environné de stalles, et les stalles

élevées de deux marches sur le pavé. C'était sur la dernière de ces

marches que Julien était assis aux pieds de M. Chélan, à peu près comme

un caudataire près de son cardinal, à la chapelle Sixtine, à Rome. Il y

eut un _Te Deum_, des flots d'encens des décharges infinies de

mousqueterie et d'artillerie; les paysans étaient ivres de bonheur et de

piété. Une telle journée défait l'ouvrage de cent numéros des journaux

jacobins.

Julien était à six pas du roi, qui réellement priait avec abandon. Il

remarqua, pour la première fois, un petit homme au regard spirituel et

qui portait un habit presque sans broderies. Mais il avait un cordon

bleu de ciel par-dessus cet habit fort simple. Il était plus près du roi

que beaucoup d'autres seigneurs, dont les habits étaient tellement

brodés d'or, que, suivant l'expression de Julien, on ne voyait pas le

drap. Il apprit quelques moments après, que c'était M. de La Mole. Il

lui trouva l'air hautain et même insolent.

Ce marquis ne serait pas poli comme mon joli évêque, pensa-t-il. Ah!

l'état ecclésiastique rend doux et sage. Mais le roi est venu pour

vénérer la relique, et je ne vois point de relique. Où sera saint

Clément?

Un petit clerc, son voisin, lui apprit que la vénérable relique était

dans le haut de l'édifice, dans une chapelle ardente.

Qu'est-ce qu'une chapelle ardente? se dit Julien.

Mais il ne voulut pas demander l'explication de ce mot. Son attention

redoubla.

En cas de visite d'un prince souverain l'étiquette veut que les

chanoines n'accompagnent pas l'évêque. Mais en se mettant en marche pour

la chapelle ardente, monseigneur d'Agde appela l'abbé Chélan; Julien osa

le suivre.

Après avoir monté un long escalier, on parvint à une porte extrêmement

petite, mais dont le chambranle gothique était doré avec magnificence.

Cet ouvrage avait l'air fait de la veille.

Devant la porte, étaient réunies à genoux vingt-quatre jeunes filles,

appartenant aux familles les plus distinguées de Verrières. Avant

d'ouvrir la porte, l'évêque se mit à genoux au milieu de ces jeunes

filles toutes jolies. Pendant qu'il priait à haute voix, elles

semblaient ne pouvoir assez admirer ses belles dentelles, sa bonne

grâce, sa figure si jeune et si douce. Ce spectacle fit perdre à notre

héros ce qui lui restait de raison. En cet instant, il se fût battu pour

l'Inquisition, et de bonne foi. La porte s'ouvrit tout à coup. La petite

chapelle parut comme embrasée de lumière. On apercevait sur l'autel plus

de mille cierges divisés en huit rangs, séparés entre eux par des

bouquets de fleurs. L'odeur suave de l'encens le plus pur sortait en

tourbillon de la porte du sanctuaire. La chapelle dorée à neuf était

fort petite, mais très élevée. Julien remarqua qu'il y avait sur l'autel

des cierges qui avaient plus de quinze pieds de haut. Les jeunes filles

ne purent retenir un cri d'admiration. On n'avait admis dans le petit

vestibule de la chapelle que les vingt-quatre jeunes filles, les deux

curés et Julien.

Bientôt le roi arriva, suivi du seul M. de La Mole et de son grand

chambellan. Les gardes eux-mêmes restèrent en dehors, à genoux, et

présentant les armes.

Sa Majesté se précipita plutôt qu'elle ne se jeta sur le prie-Dieu. Ce

fut alors seulement que Julien, collé contre la porte dorée, aperçut,

par-dessous le bras nu d'une jeune fille, la charmante statue de saint

Clément. Il était caché sous l'autel, en costume de jeune soldat romain.

Il avait au cou une large blessure d'où le sang semblait couler.

L'artiste s'était surpassé ses yeux mourants, mais pleins de grâce,

étaient à demi fermés. Une moustache naissante ornait cette bouche

charmante, qui à demi fermée avait encore l'air de prier. A cette vue,

la jeune fille voisine de Julien pleura à chaudes larmes; une de ses

larmes tomba sur la main de Julien.

Après un instant de prières dans le plus profond silence, troublé

seulement par le son lointain des cloches de tous les villages à dix

lieues à la ronde, l'évêque d'Agde demanda au roi la permission de

parler. Il finit un petit discours fort touchant par des paroles

simples, mais dont l'effet n'en était que mieux assuré.

--N'oubliez jamais, jeunes chrétiennes, que vous avez vu l'un des plus

grands rois de la terre à genoux devant les serviteurs de ce Dieu

tout-puissant et terrible. Ces serviteurs faibles, persécutés assassinés

sur la terre comme vous le voyez par la blessure encore sanglante de

saint Clément, ils triomphent au ciel. N'est-ce pas, jeunes chrétiennes,

vous vous souviendrez à jamais de ce jour? vous détesterez l'impie. A

jamais vous serez fidèles à ce Dieu si grand, si terrible, mais si bon.

A ces mots l'évêque se leva avec autorité.

--Vous me le promettez, dit-il, en avançant le bras, d'un air inspiré.

--Nous le promettons, dirent les jeunes filles, en fondant en larmes.

--Je reçois votre promesse, au nom du Dieu terrible ajouta l'évoque,

d'une voix tonnante.

Et la cérémonie fut terminée.

Le roi lui-même pleurait. Ce ne fut que longtemps après que Julien eut

assez de sang-froid pour demander où étaient les os du saint envoyés de

Rome à Philippe le Bon, duc de Bourgogne. On lui apprit qu'ils étaient

cachés dans la charmante figure de cire.

Sa Majesté daigna permettre aux demoiselles qui l'avaient accompagnée

dans la chapelle de porter un ruban rouge sur lequel étaient brodés ces

mots: HAINE A L'IMPIE, ADORATION PERPETUELLE.

M. de La Mole fit distribuer aux paysans dix mille bouteilles de vin. Le

soir, à Verrières, les libéraux trouvèrent une raison pour illuminer

cent fois mieux que les royalistes. Avant de partir, le roi fit une

visite à M. de Moirod.

CHAPITRE XIX

PENSER FAIT SOUFFRIR

Le grotesque des événements de tous les jours vous cache le vrai

malheur des passions.

BARNAVE.

En replaçant les meubles ordinaires dans la chambre qu'avait occupée M.

de La Mole, Julien trouva une feuille de papier très fort, pliée en

quatre. Il lut au bas de la première page:

A.S.E.M. le marquis de La Mole, pair de France, chevalier des ordres du

roi, etc., etc.

C'était une pétition en grosse écriture de cuisinière.

«Monsieur le marquis,

»J'ai eu toute ma vie des principes religieux. J'étais dans Lyon, exposé

aux bombes, lors du siège, en 93, d'exécrable mémoire. Je communie, je

vais tous les dimanches à la messe en l'église paroissiale. Je n'ai

jamais manqué au devoir pascal, même en 93, d'exécrable mémoire. Ma

cuisinière, avant la Révolution j'avais des gens, ma cuisinière fait

maigre le vendredi. Je jouis dans Verrières d'une considération

générale, et j'ose dire méritée. Je marche sous le dais dans les

processions à côté de M. le curé et de M. le maire. Je porte, dans les

grandes occasions, un gros cierge acheté à mes frais. De tout quoi les

certificats sont à Paris au ministère des Finances. Je demande à

Monsieur le marquis le bureau de loterie de Verrières, qui ne peut

manquer d'être bientôt vacant d'une manière ou d'une autre, le titulaire

étant fort malade, et d'ailleurs votant mal aux élections; etc.

»DE CHOLIN.»

En marge de cette pétition était une apostille signée De Moirod, et qui

commençait par cette ligne:

«J'ai eu l'honneur de parler _yert_ du bon sujet qui fait cette

demande», etc.

Ainsi, même cet imbécile de Cholin me montre le chemin qu'il faut

suivre, se dit Julien.

Huit jours après le passage du roi de *** à Verrières ce qui surnageait

des innombrables mensonges, sottes interprétations, discussions

ridicules, etc., etc., dont avaient été l'objet, successivement, le roi,

l'évêque d'Agde, le marquis de La Mole, les dix mille bouteilles de vin,

le pauvre tombé de Moirod, qui dans l'espoir d'une croix, ne sortit de

chez lui qu'un mois après sa chute, ce fut l'indécence extrême d'avoir

bombardé dans la garde d'honneur Julien Sorel, fils d'un charpentier. Il

fallait entendre, à ce sujet, les riches fabricants de toiles peintes,

qui, soir et matin, s'enrouaient au café, à prêcher l'égalité. Cette

femme hautaine, Mme de Rênal, était l'auteur de cette abomination. La

raison? les beaux yeux et les joues si fraîches du petit abbé Sorel la

disaient de reste.

Peu après le retour à Vergy, Stanislas-Xavier, le plus jeune des

enfants, prit la fièvre; tout à coup Mme de Rênal tomba dans des remords

affreux. Pour la première fois, elle se reprocha son amour d'une façon

suivie, elle sembla comprendre, comme par miracle, dans quelle faute

énorme elle s'était laissé entraîner. Quoique d'un caractère

profondément religieux, jusqu'à ce moment elle n'avait pas songé à la

grandeur de son crime aux yeux de Dieu.

Jadis, au couvent du Sacré-Coeur elle avait aimé Dieu avec passion; elle

le craignit de même en cette circonstance. Les combats qui déchiraient

son âme étaient d'autant plus affreux qu'il n'y avait rien de

raisonnable dans sa peur. Julien éprouva que le moindre raisonnement

l'irritait, loin de la calmer, elle y voyait le langage de l'enfer.

Cependant, comme Julien aimait beaucoup lui-même le petit Stanislas, il

était mieux venu à lui parler de sa maladie: elle prit bientôt un

caractère grave. Alors le remords continu ôta à Mme de Rênal jusqu'à la

faculté de dormir; elle ne sortait point d'un silence farouche: si elle

eût ouvert la bouche, c'eût été pour avouer son crime à Dieu et aux

hommes.

--Je vous en conjure, lui disait Julien dès qu'ils se trouvaient seuls,

ne parlez à personne que je sois le seul confident de vos peines. Si

vous m'aimez encore, ne parlez pas: vos paroles ne peuvent ôter la

fièvre à notre Stanislas.

Mais ses consolations ne produisaient aucun effet; il ne savait pas que

Mme de Rênal s'était mis dans la tête que pour apaiser la colère du Dieu

jaloux, il fallait haïr Julien ou voir mourir son fils. C'était parce

qu'elle sentait qu'elle ne pouvait haïr son amant qu'elle était si

malheureuse.

--Fuyez-moi dit-elle un jour à Julien au nom de Dieu, quittez cette

maison: c'est votre présence ici qui tue mon fils.

Dieu me punit, ajouta-t-elle à voix basse, il est juste j'adore son

équité, mon crime est affreux et je vivais sans remords! C'était le

premier signe de l'abandon de Dieu: je dois être punie doublement.

Le rouge et le noir: chronique du XIXe siècle · 第 8 / 41 段