exagération. Elle croit tuer son fils en m'aimant, et cependant la
malheureuse m'aime plus que son fils. Voilà, je n'en puis douter, le
remords qui la tue; voilà de la grandeur dans les sentiments. Mais
comment ai-je pu inspirer un tel amour, moi, si pauvre, si mal élevé, si
ignorant, quelquefois si grossier dans mes façons?
Une nuit, l'enfant fut au plus mal. Vers les deux heures du matin, M. de
Rênal vint le voir. L'enfant, dévoré par la fièvre, était fort rouge et
ne put reconnaître son père. Tout à coup Mme de Rênal se jeta aux pieds
de son mari: Julien vit qu'elle allait tout dire et se perdre à jamais.
Par bonheur, ce mouvement singulier importuna M. de Rênal.
--Adieu! adieu! dit-il en s'en allant.
--Non, écoute-moi, s'écria sa femme à genoux devant lui, et cherchant à
le retenir. Apprends toute la vérité. C'est moi qui tue mon fils. Je lui
ai donné la vie, et je la lui reprends. Le ciel me punit; aux yeux de
Dieu, je suis coupable de meurtre. Il faut que je me perde et m'humilie
moi-même: peut-être ce sacrifice apaisera le Seigneur.
Si M. de Rênal eût été un homme d'imagination, il savait tout.
--Idées romanesques, s'écria-t-il en éloignant sa femme qui cherchait à
embrasser ses genoux. Idées romanesques que tout cela! Julien, faites
appeler le médecin à la pointe du jour.
Et il retourna se coucher. Mme de Rênal tomba à genoux, à demi évanouie,
en repoussant avec un mouvement convulsif Julien qui voulait la
secourir.
Julien resta étonné.
Voilà donc l'adultère! se dit-il. Serait-il possible que ces prêtres si
fourbes... eussent raison? Eux qui commettent tant de péchés, auraient
le privilège de connaître la vraie théorie du péché? Quelle
bizarrerie!...
Depuis vingt minutes que M. de Rênal s'était retiré Julien voyait la
femme qu'il aimait, la tête appuyée sur le petit lit de l'enfant,
immobile et presque sans connaissance. Voilà une femme d'un génie
supérieur, réduite au comble du malheur parce qu'elle m'a connu, se
dit-il.
Les heures avancent rapidement. Que puis-je pour elle? Il faut se
décider. Il ne s'agit plus de moi ici. Que m'importent les hommes et
leurs plates simagrées? Que puis-je pour elle?... la quitter? Mais je la
laisse seule en proie à la plus affreuse douleur. Cet automate de mari
lui nuit plus qu'il ne lui sert. Il lui dira quelque mot dur, à force
d'être grossier; elle peut devenir folle, se jeter par la fenêtre.
Si je la laisse, si je cesse de veiller sur elle, elle lui avouera tout.
Et que sait-on, peut-être, malgré l'héritage qu'elle doit lui apporter,
il fera un esclandre. Elle peut tout dire, grand dieu! à ce c...' d'abbé
Maslon, qui prend prétexte de la maladie d'un enfant de six ans, pour ne
plus bouger de cette maison et non sans dessein. Dans sa douleur et sa
crainte de Dieu, elle oublie tout ce qu'elle sait de l'homme; elle ne
voit que le prêtre.
--Va-t'en, lui dit tout à coup Mme de Rênal, en ouvrant les yeux.
--Je donnerais mille fois ma vie, pour savoir ce qui peut t'être le plus
utile, répondit Julien: jamais je ne t'ai tant aimée, mon cher ange, ou
plutôt, de cet instant seulement, je commence à t'adorer comme tu
mérites de l'être. Que deviendrai-je loin de toi, et avec la conscience
que tu es malheureuse par moi! Mais qu'il ne soit pas question de mes
souffrances. Je partirai oui, mon amour. Mais, si je te quitte, si je
cesse de veiller sur toi, de me trouver sans cesse entre toi et ton
mari, tu lui dis tout, tu te perds. Songe que c'est avec ignominie qu'il
te chassera de sa maison; tout Verrières, tout Besançon parleront de ce
scandale. On te donnera tous les torts; jamais tu ne te relèveras de
cette honte...
--C'est ce que je demande, s'écria-t-elle, en se levant debout. Je
souffrirai, tant mieux.
--Mais, par ce scandale abominable, tu feras aussi son malheur à lui!
--Mais je m'humilie moi-même, je me jette dans la fange; et, par là
peut-être, je sauve mon fils. Cette humiliation, aux yeux de tous, c'est
peut-être une pénitence publique? Autant que ma faiblesse peut en juger,
n'est-ce pas le plus grand sacrifice que je puisse faire à Dieu?...
Peut-être daignera-t-il prendre mon humiliation et me laisser mon fils.
Indique-moi un autre sacrifice plus pénible, et j'y cours.
--Laisse-moi me punir. Moi aussi, je suis coupable. Veux-tu que je me
retire à la Trappe? L'austérité de cette vie peut apaiser ton Dieu...
Ah! ciel! que ne puis-je prendre pour moi la maladie de Stanislas...
--Ah! tu l'aimes, toi, dit Mme de Rênal, en se relevant et se jetant
dans ses bras.
Au même instant, elle le repoussa avec horreur.
--Je te crois! je te crois! continua-t-elle, après s'être remise à
genoux; ô mon unique ami! ô pourquoi n'es-tu pas le père de Stanislas?
Alors ce ne serait pas un horrible péché de t'aimer mieux que ton fils.
--Veux-tu me permettre de rester, et que désormais je ne t'aime que
comme un frère? C'est la seule expiation raisonnable; elle peut apaiser
la colère du Très-Haut.
--Et moi, s'écria-t-elle, en se levant et prenant la tête de Julien
entre ses deux mains, et la tenant devant ses yeux à distance, et moi,
t'aimerai-je comme un frère? Est-il en mon pouvoir de t'aimer comme un
frère?
Julien fondait en larmes.
--Je t'obéirai, dit-il, en tombant à ses pieds, je t'obéirai quoi que tu
m'ordonnes c'est tout ce qui me reste à faire. Mon esprit est frappé
d'aveuglement; je ne vois aucun parti à prendre. Si je te quitte, tu dis
tout à ton mari, tu te perds et lui avec. Jamais, après ce ridicule, il
ne sera nommé député. Si je reste, tu me crois la cause de la mort de
ton fils, et tu meurs de douleur. Veux-tu essayer de l'effet de mon
départ? Si tu veux, je vais me punir de notre faute, en te quittant pour
huit jours. J'irai les passer dans la retraite où tu voudras. A l'abbaye
de Bray-le-Haut, par exemple: mais jure-moi pendant mon absence de ne
rien avouer à ton mari. Songe que je ne pourrai plus revenir si tu
parles.
Elle promit, il partit, mais fut rappelé au bout de deux jours.
--Il m'est impossible sans toi de tenir mon serment. Je parlerai à mon
mari, si tu n'es pas là constamment pour m'ordonner par tes regards de
me taire. Chaque heure de cette vie abominable me semble durer une
journée.
Enfin le ciel eut pitié de cette mère malheureuse. Peu à peu Stanislas
ne fut plus en danger. Mais la glace était brisée, sa raison avait connu
l'étendue de son péché: elle ne put plus reprendre l'équilibre. Les
remords restèrent et ils furent ce qu'ils devaient être dans un coeur si
sincère. Sa vie fut le ciel et l'enfer: l'enfer quand elle ne voyait pas
Julien, le ciel quand elle était à ses pieds.
--Je ne me fais plus aucune illusion, lui disait-elle, même dans les
moments où elle osait se livrer à tout son amour: je suis damnée,
irrésistiblement damnée. Tu es jeune, tu as cédé à mes séductions, le
ciel peut te pardonner mais moi je suis damnée. Je le connais à un signe
certain. J'ai peur: qui n'aurait pas peur devant la vue de l'enfer? Mais
au fond, je ne me repens point. Je commettrais de nouveau ma faute si
elle était à commettre. Que le ciel seulement ne me punisse pas dès ce
monde, et dans mes enfants, et j'aurai plus que je ne mérite. Mais toi,
du moins, mon Julien, s'écriait-elle dans d'autres moments, es-tu
heureux? Trouves-tu que je t'aime assez?
La méfiance et l'orgueil souffrant de Julien qui avait surtout besoin
d'un amour à sacrifices, ne tinrent pas devant la vue d'un sacrifice si
grand, si indubitable et fait à chaque instant. Il adorait Mme de Rênal.
Elle a beau être noble, et moi le fils d'un ouvrier, elle m'aime... Je
ne suis pas auprès d'elle un valet de chambre chargé des fonctions
d'amant. Cette crainte éloignée, Julien tomba dans toutes les folies de
l'amour, dans ses incertitudes mortelles.
--Au moins, s'écriait-elle en voyant ses doutes sur son amour, que je te
rende bien heureux pendant le peu de jours que nous avons à passer
ensemble! Hâtons-nous; demain peut-être, je ne serai plus à toi. Si le
ciel me frappe dans mes enfants, c'est en vain que je chercherai à ne
vivre que pour t'aimer, à ne pas voir que c'est mon crime qui les tue.
Je ne pourrai survivre à ce coup. Quand je le voudrais, je ne pourrais;
je deviendrais folle.
--Ah! si je pouvais prendre sur moi ton péché, comme tu m'offrais si
généreusement de prendre la fièvre ardente de Stanislas!
Cette grande crise morale changea la nature du sentiment qui unissait
Julien à sa maîtresse. Son amour ne fut plus seulement de l'admiration
pour la beauté, l'orgueil de la posséder.
Leur bonheur était désormais d'une nature bien supérieure, la flamme qui
les dévorait fut plus intense. Ils avaient des transports pleins de
folie. Leur bonheur eût paru plus grand aux yeux du monde. Mais ils ne
retrouvèrent plus la sérénité délicieuse, la félicité sans nuages le
bonheur facile des premières époques de leurs amours, quand la seule
crainte de Mme de Rênal était de n'être pas assez aimée de Julien. Leur
bonheur avait quelquefois la physionomie du crime.
Dans les moments les plus heureux et en apparence les plus tranquilles:
--Ah! grand Dieu! je vois l'enfer, s'écriait tout à coup Mme de Rênal,
en serrant la main de Julien d'un mouvement convulsif. Quels supplices
horribles! je les ai bien mérités.
Elle le serrait, s'attachant à lui comme le lierre à la muraille.
Julien essayait en vain de calmer cette âme agitée. Elle lui prenait la
main, qu'elle couvrait de baisers. Puis, retombée dans une rêverie
sombre:
--L'enfer, disait-elle, l'enfer serait une grâce pour moi; j'aurais
encore sur la terre quelques jours à passer avec lui, mais l'enfer dès
ce monde, la mort de mes enfants... Cependant à ce prix, peut-être mon
crime me serait pardonné... Ah! grand Dieu! ne m'accordez point ma grâce
à ce prix. Ces pauvres enfants ne vous ont point offensé; moi, moi. Je
suis la seule coupable! J'aime un homme qui n'est point mon mari.
Julien voyait ensuite Mme de Rênal arriver à des moments tranquilles en
apparence. Elle cherchait à prendre sur elle, elle voulait ne pas
empoisonner la vie de ce qu'elle aimait.
Au milieu de ces alternatives d'amour, de remords et de plaisir les
journées passaient pour eux avec la rapidité de l'éclair. Julien perdit
l'habitude de réfléchir.
Mlle Élisa alla suivre un petit procès qu'elle avait à Verrières. Elle
trouva M. Valenod fort piqué contre Julien. Elle haïssait le précepteur,
et lui en parlait souvent.
--Vous me perdriez, monsieur, si je disais la vérité!... disait-elle un
jour à M. Valenod. Les maîtres sont tous d'accord entre eux pour les
choses importantes... On ne pardonne jamais certains aveux aux pauvres
domestiques...
Après ces phrases d'usage, que l'impatiente curiosité de M. Valenod
trouva l'art d'abréger, il apprit les choses les plus mortifiantes pour
son amour-propre.
Cette femme la plus distinguée du pays, que pendant six ans il avait
environnée de tant de soins, et malheureusement au vu et au su de tout
le monde; cette femme si fière, dont les dédains l'avaient tant de fois
fait rougir, elle venait de prendre pour amant un petit ouvrier déguisé
en précepteur. Et afin que rien ne manquât au dépit de M. le directeur
du dépôt, Mme de Rênal adorait cet amant.
--Et ajoutait la femme de chambre avec un soupir, M. Julien ne s'est
point donné de peine pour faire cette conquête, il n'est point sorti
pour madame de sa froideur habituelle.
Élisa n'avait eu des certitudes qu'à la campagne, mais elle croyait que
cette intrigue datait de bien plus loin.
--C'est sans doute pour cela, ajouta-t-elle avec dépit, que dans le
temps il a refusé de m'épouser. Et moi imbécile, qui allais consulter
Mme de Rênal! qui là priais de parler au précepteur!
Dès le même soir, M. de Rênal reçut de la ville, avec son journal, une
longue lettre anonyme qui lui apprenait dans le plus grand détail ce qui
se passait chez lui. Julien le vit pâlir en lisant cette lettre écrite
sur du papier bleuâtre, et jeter sur lui des regards méchants. De toute
la soirée, le maire ne se remit point de son trouble; ce fut en vain que
Julien lui fit la cour en lui demandant des explications sur la
généalogie des meilleures familles de la Bourgogne.
CHAPITRE XX
LES LETTRES ANONYMES
Do not give dalliance
Too much the rein; the strongest oaths are straw
To the fire i' the blood.
TEMPEST.
Comme on quittait le salon sur le minuit, Julien eut le temps de dire à
son amie:
--Ne nous voyons pas ce soir, votre mari a des soupçons; je jurerais que
cette grande lettre qu'il lisait en soupirant est une lettre anonyme.
Par bonheur Julien se fermait à clef dans sa chambre. Mme de Rênal eut
la folle idée que cet avertissement n'était qu'un prétexte pour ne pas
la voir. Elle perdit la tête absolument, et à l'heure ordinaire vint à
sa porte. Julien qui entendit du bruit dans le corridor souffla sa lampe
à l'instant. On faisait des efforts pour ouvrir sa porte était-ce Mme de
Rênal était-ce un mari jaloux?
Le lendemain de fort bonne heure, la cuisinière qui protégeait Julien
lui apporta un livre sur la couverture duquel il lut ces mots écrits en
italien: _Guardate alla pagina 130_.
Julien frémit de l'imprudence, chercha la page cent trente et y trouva
attachée, avec une épingle, la lettre suivante écrite à la hâte, baignée
de larmes et sans la moindre orthographe. Ordinairement Mme de Rênal la
mettait fort bien il fut touché de ce détail et oublia un peu
l'imprudence effroyable.
Tu n'as pas voulu me recevoir cette nuit? Il est des moments où je crois
n'avoir jamais lu jusqu'au fond de ton âme. Tes regards m'effrayent.
J'ai peur de toi. Grand Dieu! ne m'aurais-tu jamais aimée? En ce cas,
que mon mari découvre nos amours, et qu'il m'enferme dans une éternelle
prison, à la campagne, loin de mes enfants. Peut-être Dieu le veut
ainsi. Je mourrai bientôt. Mais tu seras un monstre.
Ne m'aimes-tu pas, es-tu las de mes folies, de mes remords, impie?
Veux-tu me perdre? je t'en donne un moyen facile. Va, montre cette lettre
dans tout Verrières ou plutôt montre-la au seul M. Valenod. Dis-lui que
je t'aime; mais non, ne prononce pas un tel blasphème; dis-lui que je
t'adore, que la vie n'a commencé pour moi que le jour où je t'ai vu; que
dans les moments les plus fous de ma jeunesse, je n'avais jamais même
rêvé le bonheur que je te dois; que je t'ai sacrifié ma vie, que je te
sacrifie mon âme. Tu sais que je te sacrifie bien plus.
Mais se connaît-il en sacrifices, cet homme? Dis-lui, dis-lui pour
l'irriter, que je brave tous les méchants, et qu'il n'est plus au monde
qu'un malheur pour moi, celui de voir changer le seul homme qui me
retienne à la vie. Quel bonheur pour moi de la perdre, de l'offrir en
sacrifice, et de ne plus craindre pour mes enfants!
N'en doute pas cher ami, s'il y a une lettre anonyme, elle vient de cet
être odieux qui, pendant six ans, m'a poursuivie de sa grosse voix, du
récit de ses sauts à cheval, de sa fatuité, et de l'énumération
éternelle de tous ses avantages.
Y a-t-il une lettre anonyme? méchant, voilà ce que je voulais discuter
avec toi; mais non, tu as bien fait. Te serrant dans mes bras, peut-être
pour la dernière fois jamais je n'aurais pu discuter froidement, comme
je fais étant seule. De ce moment, notre bonheur ne sera plus aussi
facile. Sera-ce une contrariété pour vous? Oui les jours où vous n'aurez
pas reçu de M. Fouqué quelque livre amusant. Le sacrifice est fait;
demain, qu'il y ait ou qu'il n'y ait pas de lettre anonyme, moi aussi je
dirai à mon mari que j'ai reçu une lettre anonyme et qu'il faut à
l'instant te faire un pont d'or, trouver quelque prétexte honnête, et
sans délai te renvoyer à tes parents.
Hélas, cher ami, nous allons être séparés quinze jours, un mois
peut-être! Va, je te rends justice, tu souffriras autant que moi. Mais
enfin voilà le seul moyen de parer l'effet de cette lettre anonyme; ce
n'est pas la première que mon mari ait reçue, et sur mon compte encore.
Hélas! combien j'en riais!
Tout le but de ma conduite, c'est de faire penser à mon mari que la
lettre vient de M. Valenod; je ne doute pas qu'il n'en soit l'auteur. Si
tu quittes la maison, ne manque pas d'aller t'établir à Verrières. Je
ferai en sorte que mon mari ait l'idée d'y passer quinze jours, pour
prouver aux sots qu'il n'y a pas de froid entre lui et moi. Une fois à
Verrières, lie-toi d'amitié avec tout le monde, même avec les libéraux.
Je sais que toutes ces dames te rechercheront.
Ne va pas te fâcher avec M. Valenod, ni lui couper les oreilles, comme
tu disais un jour; fais-lui au contraire toutes tes bonnes grâces.
L'essentiel est que l'on croie à Verrières que tu vas entrer chez le
Valenod, ou chez tout autre, pour l'éducation des enfants.
Voilà ce que mon mari ne souffrira jamais. Dût-il s'y résoudre, eh bien!
au moins tu habiteras Verrières, et je te verrai quelquefois. Mes
enfants qui t'aiment tant iront te voir. Grand Dieu! je sens que j'aime
mieux mes enfants, parce qu'ils t'aiment. Quel remords! comment tout
ceci finira-t-il?... Je m'égare... Enfin tu comprends ta conduite; sois
doux, poli, point méprisant avec ces grossiers personnages, je te le
demande à genoux: ils vont être les arbitres de notre sort. Ne doute pas
un instant que mon mari ne se conforme à ton égard à ce que lui
prescrira l'opinion publique.
C'est toi qui vas me fournir la lettre anonyme arme-toi de patience et
d'une paire de ciseaux. Coupé dans un livre les mots que tu vas voir;
colle-les ensuite, avec de la colle à bouche sur la feuille de papier
bleuâtre que je t'envoie; elle me vient de M. Valenod. Attends-toi à une
perquisition chez toi; brûle les pages du livre que tu auras mutilé. Si
tu ne trouves pas les mots tout faits, aie la patience de les former
lettre par lettre. Pour épargner ta peine, j'ai fait la lettre anonyme
trop courte. Hélas! si tu ne m'aimes plus, comme je le crains, que la
mienne doit te sembler longue!
LETTRE ANONYME
«MADAME,
»Toutes vos petites menées sont connues, mais les personnes qui ont
intérêt à les réprimer sont averties. Par un reste d'amitié pour vous,
je vous engage à vous détacher totalement du petit paysan. Si vous êtes
assez sage pour cela, votre mari croira que l'avis qu'il a reçu le
trompe, et on lui laissera son erreur. Songez que j'ai votre secret
tremblez, malheureuse; il faut à cette heure _marcher droit_ devant
moi.»
»Dès que tu auras fini de coller les mots qui composent cette lettre (y
as-tu reconnu les façons de parler du directeur?) sors dans la maison,
je te rencontrerai.
»J'irai dans le village, et reviendrai avec un visage troublé; je le
serai en effet beaucoup. Grand Dieu! qu'est-ce que je hasarde, et tout
cela parce que tu as cru deviner une lettre anonyme. Enfin, avec un
visage renversé, je donnerai à mon mari cette lettre qu'un inconnu
m'aura remise. Toi, va te promener sur le chemin des grands bois avec
les enfants, et ne reviens qu'à l'heure du dîner.
»Du haut des rochers, tu peux voir la tour du Colombier. Si nos affaires
vont bien, j'y placerai un mouchoir blanc; dans le cas contraire, il n'y
aura rien.
»Ton coeur, ingrat, ne te fera-t-il pas trouver le moyen de me dire que
tu m'aimes, avant de partir pour cette promenade? Quoi qu'il puisse
arriver, sois sûr d'une chose: je ne survivrais pas d'un jour à notre
séparation définitive. Ah, mauvaise mère! Ce sont deux mots vains que je
viens d'écrire là, cher Julien. Je ne les sens pas; je ne puis songer
qu'à toi en ce moment, je ne les ai écrits que pour ne pas être blâmée
de toi. Maintenant que je me vois au moment de te perdre, à quoi bon
dissimuler? Oui! que mon âme te semble atroce, mais que je ne mente pas
devant l'homme que j'adore! Je n'ai déjà que trop trompé en ma vie. Va,
je te pardonne si tu ne m'aimes plus. Je n'ai pas le temps de relire ma
lettre. C'est peu de chose à mes yeux que de payer de la vie les jours
heureux que je viens de passer dans tes bras. Tu sais qu'ils me
coûteront davantage.»
CHAPITRE XXI
DIALOGUE AVEC UN MAÎTRE
Alas, our frailty is the cause, not we,
For such as we are made of, such we be.
TWELFTH NIGHT.
Ce fut avec un plaisir d'enfant que pendant une heure Julien assembla
des mots. Comme il sortait de sa chambre, il rencontra ses élèves et
leur mère; elle prit la lettre avec une simplicité et un courage dont le
calme l'effraya.
--La colle à bouche est-elle assez séchée? lui dit-elle.
Est-ce là cette femme que le remords rendait si folle? pensa-t-il. Quels
sont ses projets en ce moment? Il était trop fier pour le lui demander;
mais, jamais peut-être, elle ne lui avait plu davantage.
--Si ceci tourne mal, ajouta-t-elle, avec le même sang-froid, on m'ôtera
tout. Enterrez ce dépôt dans quelque endroit de la montagne; ce sera
peut-être un jour ma seule ressource.
Elle lui remit un étui à verre, en maroquin rouge, rempli d'or et de
quelques diamants.
--Partez maintenant, lui dit-elle.
Elle embrassa les enfants, et deux fois le plus jeune. Julien restait
immobile. Elle le quitta d'un pas rapide et sans le regarder.
Depuis l'instant qu'il avait ouvert la lettre anonyme, l'existence de M.
de Rênal avait été affreuse. Il n'avait pas été aussi agité depuis un
duel qu'il avait failli avoir en 1816, et, pour lui rendre justice,
alors la perspective de recevoir une balle l'avait rendu moins
malheureux. Il examinait la lettre dans tous les sens: N'est-ce pas là
une écriture de femme? se disait-il. En ce cas, quelle femme l'a écrite?
Il passait en revue toutes celles qu'il connaissait à Verrières, sans
pouvoir fixer ses soupçons. Un homme aurait-il dicté cette lettre? quel
est cet homme? Ici pareille incertitude; il était jalousé et sans doute
haï de la plupart de ceux qu'il connaissait. Il faut consulter ma femme,
se dit-il par habitude, en se levant du fauteuil où il était abîmé.
A peine levé:
--Grand Dieu! dit-il, en se frappant la tête, c'est d'elle surtout qu'il
faut que je me méfie; elle est mon ennemie en ce moment. Et de colère,
les larmes lui vinrent aux yeux.
Par une juste compensation de la sécheresse de coeur qui fait toute la
sagesse pratique de la province, les deux hommes que, dans ce moment, M.
de Rênal redoutait le plus, étaient ses deux amis les plus intimes.
Après ceux-là, j'ai dix amis peut-être, et il les passa en revue,
estimant à mesure le degré de consolation qu'il pourrait tirer de
chacun. A tous! à tous, s'écria-t-il avec rage, mon affreuse aventure
fera le plus extrême plaisir! Par bonheur, il se croyait fort envié, non
sans raison. Outre sa superbe maison de la ville, que le roi de ***
venait d'honorer à jamais en y couchant, il avait fort bien arrangé son
château de Vergy. La façade était peinte en blanc, et les fenêtres
garnies de beaux volets verts. Il fut un instant consolé par l'idée de
cette magnificence. Le fait est que ce château était aperçu de trois ou
quatre lieues de distance, au grand détriment de toutes les maisons de
campagne ou soi-disant châteaux du voisinage, auxquels on avait laissé
l'humble couleur grise donnée par le temps.
M. de Rênal pouvait compter sur les larmes et la pitié d'un de ses amis,
le marguillier de la paroisse, mais c'était un imbécile qui pleurait de
tout. Cet homme était cependant sa seule ressource.
Quel malheur est comparable au mien! s'écria-t-il avec rage; quel
isolement!
Est-il possible se disait cet homme vraiment à plaindre, est-il possible
que, dans mon infortune, je n'aie pas un ami à qui demander conseil, car
ma raison s'égare, je le sens! Ah! Falcoz! Ah! Ducros! s'écria-t-il avec
amertume. C'étaient les noms de deux amis d'enfance qu'il avait éloignés
par ses hauteurs en 1814. Ils n'étaient pas nobles, et il avait voulu
changer le ton d'égalité sur lequel ils vivaient depuis l'enfance.
L'un d'eux, Falcoz, homme d'esprit et de coeur, marchand de papier à
Verrières, avait acheté une imprimerie dans le chef-lieu du département
et entrepris un journal. La congrégation avait résolu de le ruiner: son
journal avait été condamné, son brevet d'imprimeur lui avait été retiré.
Dans ces tristes circonstances, il essaya d'écrire à M. de Rênal pour la
première fois depuis dix ans. Le maire de Verrières crut devoir répondre
en vieux Romain: Si le ministre du roi me faisait l'honneur de me
consulter, je lui dirais: Ruinez sans pitié tous les imprimeurs de
province et mettez l'imprimerie en monopole comme le tabac. Cette lettre
à un ami intime, que tout Verrières admira dans le temps, M. de Rênal
s'en rappelait les termes avec horreur. Qui m'eût dit qu'avec mon rang,
ma fortune, mes croix, je le regretterais un jour? Ce fut dans ces
transports de colère, tantôt contre lui-même, tantôt contre tout ce qui
l'entourait, qu'il passa une nuit affreuse; mais, par bonheur, il n'eut
pas l'idée d'épier sa femme.