Dans la surprise que lui causa une marque d'amour si extraordinaire il
la regarda avec passion. Car elle lui avait semblé bien jolie au
déjeuner; et, tout en baissant les yeux, il avait passé son temps à se
détailler ses charmes. Ce regard consola Mme de Rênal; il ne lui ôta pas
toutes ses inquiétudes, mais ses inquiétudes lui ôtaient presque tout à
fait ses remords envers son mari.
Au déjeuner, ce mari ne s'était aperçu de rien, il n'en était pas de
même de Mme Derville: elle crut Mme de Rênal sur le point de succomber.
Pendant toute la journée, son amitié hardie et incisive ne lui épargna
pas les demi-mots destinés à lui peindre, sous de hideuses couleurs, le
danger qu'elle courait.
Mme de Rênal brûlait de se trouver seule avec Julien elle voulait lui
demander s'il l'aimait encore. Malgré là douceur inaltérable de son
caractère, elle fut plusieurs fois sur le point de faire entendre à son
amie combien elle était importune.
Le soir, au jardin, Mme Derville arrangea si bien les choses, qu'elle se
trouva placée entre Mme de Rênal et Julien. Mme de Rênal qui s'était
fait une image délicieuse du plaisir de serrer la main de Julien, et de
la porter à ses lèvres, ne put pas même lui adresser un mot.
Ce contretemps augmenta son agitation. Elle était dévorée d'un remords.
Elle avait tant grondé Julien de l'imprudence qu'il avait faite en
venant chez elle la nuit précédente, qu'elle tremblait qu'il ne vînt pas
celle-ci. Elle quitta le jardin de bonne heure, et alla s'établir dans
sa chambre. Mais ne tenant pas à son impatience, elle vint coller son
oreille contre la porte de Julien. Malgré l'incertitude et la passion
qui la dévoraient, elle n'osa point entrer. Cette action lui semblait la
dernière des bassesses, car elle sert de texte à un dicton de province.
Les domestiques n'étaient pas tous couchés. La prudence l'obligea enfin
à revenir chez elle. Deux heures d'attente furent deux siècles de
tourments.
Mais Julien était trop fidèle à ce qu'il appelait le devoir, pour
manquer à exécuter de point en point ce qu'il s'était prescrit.
Comme une heure sonnait, il s'échappa doucement de sa chambre, s'assura
que le maître de la maison était profondément endormi, et parut chez Mme
de Rênal. Ce jour-là, il trouva plus de bonheur auprès de son amie, car
il songea moins constamment au rôle à jouer. Il eut des yeux pour voir
et des oreilles pour entendre. Ce que Mme de Rênal lui dit de son âge
contribua à lui donner quelque assurance.
--Hélas! j'ai dix ans de plus que vous! comment pouvez-vous m'aimer? lui
répétait-elle sans projet et parce que cette idée l'opprimait.
Julien ne concevait pas ce malheur, mais il vit qu'il était réel, et il
oublia presque toute sa peur d'être ridicule.
La sotte idée d'être regardé comme un amant subalterne, à cause de sa
naissance obscure, disparut aussi. A mesure que les transports de Julien
rassuraient sa timide maîtresse, elle reprenait un peu de bonheur et la
faculté de juger son amant. Heureusement il n'eut presque pas, ce
jour-là, cet air emprunté qui avait fait du rendez-vous de la veille une
victoire, mais non pas un plaisir. Si elle se fût aperçue de son
attention à jouer un rôle, cette triste découverte lui eût à jamais
enlevé tout bonheur. Elle n'y eût pu voir autre chose qu'un triste effet
de la disproportion des âges.
Quoique Mme de Rênal n'eût jamais pensé aux théories de l'amour, la
différence d'âge est, après celle de la fortune, un des grands lieux
communs de la plaisanterie de province, toutes les fois qu'il est
question d'amour.
En peu de jours, Julien, rendu à toute l'ardeur de son âge, fut
éperdument amoureux.
Il faut convenir, se disait-il, qu'elle a une bonté d'âme angélique, et
l'on n'est pas plus jolie.
Il avait perdu presque tout à fait l'idée du rôle à jouer. Dans un
moment d'abandon, il lui avoua même toutes ses inquiétudes. Cette
confidence porta à son comble la passion qu'il inspirait. Je n'ai donc
point eu de rivale heureuse, se disait Mme de Rênal avec délices! elle
osa l'interroger sur le portrait auquel il mettait tant d'intérêt;
Julien lui jura que c'était celui d'un homme.
Quand il restait à Mme de Rênal assez de sang-froid pour réfléchir, elle
ne revenait pas de son étonnement qu'un tel bonheur existât, et que
jamais elle ne s'en fût doutée.
Ah! se disait-elle, si j'avais connu Julien il y a dix ans quand je
pouvais encore passer pour jolie!
Julien était fort éloigné de ces pensées. Son amour était encore de
l'ambition: c'était de la joie de posséder, lui pauvre être si
malheureux et si méprisé, une femme aussi noble et aussi belle. Ses
actes d'adoration ses transports à la vue des charmes de son amie,
finirent par la rassurer un peu sur la différence d'âge. Si elle eût
possédé un peu de ce savoir-vivre dont une femme de trente ans jouit
depuis longtemps dans les pays plus civilisés, elle eût frémi pour la
durée d'un amour qui ne semblait vivre que de surprise et de ravissement
d'amour-propre.
Dans ses moments d'oubli d'ambition, Julien admirait avec transport
jusqu'aux chapeaux, jusqu'aux robes de Mme de Rênal. Il ne pouvait se
rassasier du plaisir de sentir leur parfum. Il ouvrait son armoire de
glace et restait des heures entières, admirant la beauté et
l'arrangement de tout ce qu'il y trouvait. Son amie, appuyée sur lui, le
regardait; lui regardait ces bijoux, ces chiffons qui, la veille d'un
mariage, emplissent une corbeille de noce.
J'aurais pu épouser un tel homme! pensait quelquefois Mme de Rênal;
quelle âme de feu! quelle vie ravissante avec lui!
Pour Julien, jamais il ne s'était trouvé aussi près de ces terribles
instruments de l'artillerie féminine. Il est impossible, se disait-il,
qu'à Paris on ait quelque chose de plus beau! Alors il ne trouvait point
d'objection à son bonheur. Souvent la sincère admiration et les
transports de sa maîtresse lui faisaient oublier la vaine théorie qui
l'avait rendu si compassé et presque si ridicule dans les premiers
moments de cette liaison. Il y eut des moments où, malgré ses habitudes
d'hypocrisie, il trouvait une douceur extrême à avouer à cette grande
dame qui l'admirait, son ignorance d'une foule de petits usages. Le rang
de sa maîtresse semblait l'élever au-dessus de lui-même. Mme de Rênal,
de son côté, trouvait la plus douce des voluptés morales à instruire
ainsi, dans une foule de petites choses, ce jeune homme rempli de génie,
et qui était regardé par tout le monde comme devant un jour aller si
loin. Même le sous-préfet et M. Valenod ne pouvaient s'empêcher de
l'admirer: ils lui en semblaient moins sots. Quant à Mme Derville, elle
était bien loin d'avoir à exprimer les mêmes sentiments. Désespérée de
ce qu'elle croyait deviner, et voyant que les sages avis devenaient
odieux à une femme qui, à la lettre, avait perdu la tête, elle quitta
Vergy, sans donner une explication qu'on se garda de lui demander. Mme
de Rênal en versa quelques larmes, et bientôt il lui sembla que sa
félicité redoublait. Par ce départ, elle se trouvait presque toute la
journée tête à tête avec son amant.
Julien se livrait d'autant plus à la douce société de son amie, que,
toutes les fois qu'il était trop longtemps seul avec lui-même, la fatale
proposition de Fouqué venait encore l'agiter. Dans les premiers jours de
cette vie nouvelle, il y eut des moments où lui qui n'avait jamais aimé,
qui n'avait jamais été aime de personne, trouvait un si délicieux
plaisir à être sincère, qu'il était sur le point d'avouer à Mme de Rênal
l'ambition qui jusqu'alors avait été l'essence même de sa vie. Il eût
voulu pouvoir la consulter sur l'étrange tentation que lui donnait la
proposition de Fouqué, mais un petit événement empêcha toute franchise.
CHAPITRE XVII
LE PREMIER ADJOINT
O, how this spring of love resembleth
The uncertain glory of an April day,
Which now shows all the beauty of the sun
And by and by a cloud takes all away!
TWO GENTLEMEN OF VERONA.
Un soir au coucher du soleil, assis auprès de son amie, au fond du
verger, loin des importuns il rêvait profondément. Des moments si doux,
pensait-il dureront-ils toujours? Son âme était tout occupée de la
difficulté et de la nécessité de prendre un état, il déplorait ce grand
accès de malheur qui termine l'enfance et gâte les premières années de
la jeunesse peu riche. Ah! s'écriat-il, que Napoléon était bien l'homme
envoyé de Dieu pour les jeunes Français! Qui le remplacera? que feront
sans lui les malheureux même plus riches que moi, qui ont juste les
quelques écus qu'il faut pour se procurer une bonne éducation, et qui
ensuite n'ont pas assez d'argent pour acheter un homme à vingt ans et se
pousser dans une carrière! Quoi qu'on fasse, ajouta-t-il avec un profond
soupir, ce souvenir fatal nous empêchera à jamais d'être heureux!
Il vit tout à coup Mme de Rênal froncer le sourcil, elle prit un air
froid et dédaigneux, cette façon de penser lui semblait convenir à un
domestique. Élevée dans l'idée qu'elle était fort riche, il lui semblait
chose convenue que Julien l'était aussi. Elle l'aimait mille fois plus
que la vie, elle l'eût aimé même ingrat et perfide et ne faisait aucun
cas de l'argent.
Julien était loin de deviner ces idées. Ce froncement de sourcil le
rappela sur la terre. Il eut assez de présence d'esprit pour arranger sa
phrase et faire entendre à la noble dame, assise si près de lui sur le
banc de verdure, que les mots qu'il venait de répéter il les avait
entendus pendant son voyage chez son ami le marchand de bois. C'était le
raisonnement des impies.
--Hé bien! ne vous mêlez plus à ces gens-là, dit Mme de Rênal, gardant
encore un peu de cet air glacial qui, tout à coup, avait succédé à
l'expression de la plus douce et intime tendresse.
Ce froncement de sourcil, ou plutôt le remords de son imprudence, fut le
premier échec porté à l'illusion qui entraînait Julien. Il se dit: Elle
est bonne et douce, son goût pour moi est vif, mais elle a été élevée
dans le camp ennemi. Ils doivent surtout avoir peur de cette classe
d'hommes de coeur qui, après une bonne éducation, n'a pas assez d'argent
pour entrer dans une carrière. Que deviendraient-ils ces nobles, s'il
nous était donné de les combattre à armes égales! Moi, par exemple,
maire de Verrières, bien intentionné honnête comme l'est au fond M. de
Rênal! comme j'enlèverais le vicaire, M. Valenod et toutes leurs
friponneries! comme la justice triompherait dans Verrières! Ce ne sont
pas leurs talents qui me feraient obstacle. Ils tâtonnent sans cesse.
Le bonheur de Julien fut, ce jour-là, sur le point de devenir durable.
Il manqua à notre héros d'oser être sincère. Il fallait avoir le courage
de livrer bataille, mais sur-le-champ; Mme de Rênal avait été étonnée du
mot de Julien parce que les hommes de sa société répétaient que le
retour de Robespierre était surtout possible à cause de ces jeunes gens
des basses classes, trop bien élevés. L'air froid de Mme de Rênal dura
assez longtemps et sembla marqué à Julien. C'est que la crainte de lui
avoir dit indirectement une chose désagréable succéda chez elle à la
répugnance pour le mauvais propos. Ce malheur se réfléchit vivement dans
ses traits, si purs et si naïfs, quand elle était heureuse et loin des
ennuyeux.
Julien n'osa plus rêver avec abandon. Plus calme et moins amoureux, il
trouva qu'il était imprudent d'aller voir Mme de Rênal dans sa chambre.
Il valait mieux qu'elle vînt chez lui; si un domestique l'apercevait
courant dans la maison, vingt prétextes différents pouvaient expliquer
cette démarche.
Mais cet arrangement avait aussi ses inconvénients. Julien avait reçu de
Fouqué des livres que lui élève en théologie, n'eût jamais pu demander à
un libraire. Il n'osait les ouvrir que de nuit. Souvent il eût été bien
aise de n'être pas interrompu par une visite, dont l'attente, la veille
encore de la petite scène du verger, l'eût mis hors d'état de lire.
Il devait à Mme de Rênal de comprendre les livres d'une façon toute
nouvelle. Il avait osé lui faire des questions sur une foule de petites
choses, dont l'ignorance arrête tout court l'intelligence d'un jeune
homme né hors de la société, quelque génie naturel qu'on veuille lui
supposer.
Cette éducation de l'amour, donnée par une femme extrêmement ignorante,
fut un bonheur. Julien arriva directement à voir la société telle
qu'elle est aujourd'hui. Son esprit ne fut point offusqué par le récit
de ce qu'elle a été autrefois, il y a deux mille ans ou seulement il y a
soixante ans, du temps de Voltaire et de Louis XV. A son inexprimable
joie, un voile tomba de devant ses yeux, il comprit enfin les choses qui
se passaient à Verrières.
Sur le premier plan parurent des intrigues très compliquées ourdies,
depuis deux ans, auprès du préfet de Besançon. Elles étaient appuyées
par des lettres venues de Paris, et écrites par ce qu'il y a de plus
illustre. Il s'agissait de faire de M. de Moirod, c'était l'homme le
plus dévot du pays, le premier, et non pas le second adjoint du maire de
Verrières.
Il avait pour concurrent un fabricant fort riche qu'il fallait
absolument refouler à la place de second adjoint.
Julien comprit enfin les demi-mots qu'il avait surpris quand la haute
société du pays venait dîner chez M. de Rênal. Cette société privilégiée
était profondément occupée de ce choix du premier adjoint, dont le reste
de la ville, et surtout les libéraux ne soupçonnaient pas même la
possibilité. Ce qui en faisait l'importance, c'est qu'ainsi que chacun
sait, le côté oriental de la grande rue de Verrières doit reculer de
plus de neuf pieds, car cette rue est devenue route royale.
Or, si M. de Moirod, qui avait trois maisons dans le cas de reculer,
parvenait à être premier adjoint, et par la suite maire dans le cas où
M. de Rênal serait nommé député, il fermerait les yeux, et l'on pourrait
faire aux maisons qui avancent sur la voie publique, de petites
réparations imperceptibles, au moyen desquelles elles dureraient cent
ans. Malgré la haute piété et la probité reconnue de M. de Moirod, on
était sûr qu'il serait coulant, car il avait beaucoup d'enfants. Parmi
les maisons qui devaient reculer, neuf appartenaient à tout ce qu'il y a
de mieux dans Verrières.
Aux yeux de Julien, cette intrigue était bien plus importante que
l'histoire de la bataille de Fontenoy, dont il voyait le nom pour la
première fois dans un des livres que Fouqué lui avait envoyés. Il y
avait des choses qui étonnaient Julien depuis cinq ans qu'il avait
commencé à aller les soirs chez le curé. Mais la discrétion et
l'humilité d'esprit étant les premières qualités d'un élève en
théologie, il lui avait toujours été impossible de faire des questions.
Un jour, Mme de Rênal donnait un ordre au valet de chambre de son mari,
l'ennemi de Julien.
--Mais, madame, c'est aujourd'hui le dernier vendredi du mois, répondit
cet homme d'un air singulier.
--Allez, dit Mme de Rênal.
--Hé bien, dit Julien, il va se rendre dans ce magasin à foin, église
autrefois, et récemment rendu au culte; mais pour quoi faire? voilà un
de ces mystères que je n'ai jamais pu pénétrer.
--C'est une institution fort salutaire, mais bien singulière, répondit
Mme de Rênal; les femmes n'y sont point admises: tout ce que j'en sais,
c'est que tout le monde s'y tutoie. Par exemple, ce domestique va y
trouver M. Valenod, et cet homme si fier et si sot ne sera point fâché
de s'entendre tutoyer par Saint-Jean, et lui répondra sur le même ton.
Si vous tenez à savoir ce qu'on y fait, je demanderai des détails à M.
de Maugiron et à M. Valenod. Nous payons vingt francs par domestique
afin qu'un jour ils ne nous égorgent pas.
Le temps volait. Le souvenir des charmes de sa maîtresse distrayait
Julien de sa noire ambition. La nécessité de ne pas lui parler de choses
tristes et raisonnables puisqu'ils étaient de partis contraires,
ajoutait, sans qu'il s'en doutât, au bonheur qu'il lui devait, et à
l'empire qu'elle acquérait sur lui.
Dans les moments où la présence d'enfants trop intelligents les
réduisait à ne parler que le langage de la froide raison, c'était avec
une docilité parfaite que Julien la regardant avec des yeux étincelants
d'amour, écoutait ses explications du monde comme il va. Souvent, au
milieu du récit de quelque friponnerie savante, à l'occasion d'un chemin
ou d'une fourniture qui étonnait son esprit, l'attention de Mme de Rênal
s'égarait tout à coup jusqu'au délire; Julien avait besoin de la
gronder, elle se permettait avec lui les mêmes gestes intimes qu'avec
ses enfants. C'est qu'il y avait des jours où elle avait l'illusion de
l'aimer comme son enfant. Sans cesse n'avait-elle pas à répondre à ses
questions naïves sur mille choses simples qu'un enfant bien né n'ignore
pas à quinze ans? Un instant après, elle l'admirait comme son maître.
Son génie allait jusqu'à l'effrayer; elle croyait apercevoir plus
nettement chaque jour, le grand homme futur dans ce jeune abbé. Elle le
voyait pape, elle le voyait premier ministre comme Richelieu.
--Vivrai-je assez pour te voir dans ta gloire? disait-elle à Julien; la
place est faite pour un grand homme; la monarchie, la religion en ont
besoin.
CHAPITRE XVIII
UN ROI A VERRIÈRES
N'êtes-vous bons qu'à jeter là comme un cadavre de peuple,
sans âme, et dont les veines n'ont plus de sang?
Discours de l'Evêque, à la chapelle de Saint-Clément.
Le 3 septembre à dix heures du soir, un gendarme réveilla tout Verrières
en montant la grande rue au galop; il apportait la nouvelle que Sa
majesté le roi de *** arrivait le dimanche suivant, et l'on était au
mardi. Le préfet autorisait, c'est-à-dire demandait la formation d'une
garde d'honneur; il fallait déployer toute la pompe possible. Une
estafette fut expédiée à Vergy. M. de Rênal arriva dans la nuit et
trouva toute la ville en émoi. Chacun avait ses prétentions; les moins
affairés louaient des balcons pour voir l'entrée du roi.
Qui commandera la garde d'honneur? M. de Rênal vit tout de suite combien
il importait, dans l'intérêt des maisons sujettes à reculer, que M. de
Moirod eût ce commandement. Cela pouvait faire titre pour la place de
premier adjoint. Il n'y avait rien à dire à la dévotion de M. de Moirod,
elle était au-dessus de toute comparaison, mais jamais il n'avait monté
à cheval. C'était un homme de trente-six ans, timide de toutes les
façons, et qui craignait également les chutes et le ridicule.
Le maire le fit appeler dès les cinq heures du matin.
--Vous voyez, monsieur, que je réclame vos avis comme si déjà vous
occupiez le poste auquel tous les honnêtes gens vous portent. Dans cette
malheureuse ville, les manufactures prospèrent, le parti libéral devient
millionnaire, il aspire au pouvoir, il saura se faire des armes de tout.
Consultons l'intérêt du roi, celui de la monarchie, et avant tout
l'intérêt de notre sainte religion. A qui pensez-vous monsieur, que l'on
puisse confier le commandement de la garde d'honneur?
Malgré la peur horrible que lui faisait le cheval, M. de Moirod finit
par accepter cet honneur comme un martyre.
--Je saurai prendre un ton convenable, dit-il au maire.
A peine restait-il le temps de faire arranger les uniformes, qui sept
ans auparavant, avaient servi lors du passage d'un prince du sang.
A sept heures Mme de Rênal arriva de Vergy avec Julien et les enfants.
Elle trouva son salon rempli de dames libérales qui prêchaient l'union
des partis, et venaient la supplier d'engager son mari à accorder une
place aux leurs dans la garde d'honneur. L'une d'elles prétendait que si
son mari n'était pas élu; de chagrin il ferait banqueroute. Mme de Rênal
renvoya bien vite tout ce monde, elle paraissait fort occupée.
Julien fut étonné et encore plus fâché qu'elle lui fit un mystère de ce
qui l'agitait. Je l'avais prévu, se disait-il avec amertume, son amour
s'éclipse devant le bonheur de recevoir un roi dans sa maison. Tout ce
tapage l'éblouit. Elle m'aimera de nouveau quand les idées de sa caste
ne lui troubleront plus la cervelle.
Chose étonnante, il l'en aima davantage.
Les tapissiers commençaient à remplir la maison, il épia longtemps en
vain l'occasion de lui dire un mot. Enfin il la trouva qui sortait de sa
chambre à lui, Julien emportant un de ses habits. Ils étaient seuls. Il
voulut lui parler. Elle s'enfuit en refusant de l'écouter. Je suis bien
sot d'aimer une telle femme, l'ambition la rend aussi folle que son
mari.
Elle l'était davantage: un de ses grands désirs qu'elle n'avait jamais
avoué à Julien de peur de le choquer, était de le voir quitter, ne
fût-ce que pour un jour, son triste habit noir. Avec une adresse
vraiment admirable, chez une femme si naturelle, elle obtint d'abord de
M. de Moirod, et ensuite de M. le sous-préfet de Maugiron, que Julien
serait nommé garde d'honneur de préférence à cinq ou six jeunes gens,
fils de fabricants fort aisés, et dont deux au moins étaient d'une
exemplaire piété. M. Valenod qui comptait prêter sa calèche aux plus
jolies femmes de la ville et faire admirer ses beaux Normands, consentit
à donner un de ses chevaux à Julien, l'être qu'il haïssait le plus. Mais
tous les gardes d'honneur avaient à eux ou d'emprunt quelqu'un de ces
beaux habits bleu de ciel avec deux épaulettes de colonel en argent, qui
avaient brillé sept ans auparavant. Mme Rênal voulait un habit neuf, et
il ne lui restait que quatre jours pour envoyer à Besançon, et en faire
revenir l'habit d'uniforme, les armes, le chapeau, etc., tout ce qui
fait un garde d'honneur. Ce qu'il y a de plaisant, c'est qu'elle
trouvait imprudent de faire faire l'habit de Julien à Verrières. Elle
voulait le surprendre, lui et la ville.
Le travail des gardes d'honneur et de l'esprit public terminé, le maire
eut à s'occuper d'une grande cérémonie religieuse, le roi de *** ne
voulait pas passer à Verrières sans visiter la fameuse relique de saint
Clément que l'on conserve à Bray-le-Haut, à une petite lieue de la
ville. On désirait un clergé nombreux, ce fut l'affaire la plus
difficile à arranger; M. Maslon, le nouveau curé, voulait à tout prix
éviter la présence de M. Chélan. En vain M. de Rênal lui représentait
qu'il y aurait imprudence. M. le marquis de La Mole, dont les ancêtres
ont été si longtemps gouverneurs de la province, avait été désigné pour
accompagner le roi de ***. Il connaissait depuis trente ans l'abbé
Chélan. Il demanderait certainement de ses nouvelles en arrivant à
Verrières, et s'il le trouvait disgracié, il était homme à aller le
chercher dans la petite maison où il s'était retiré, accompagné de tout
le cortège dont il pourrait disposer. Quel soufflet!
--Je suis déshonoré ici et à Besançon, répondait l'abbé Maslon, s'il
paraît dans mon clergé. Un janséniste, grand Dieu!
--Quoi que vous en puissiez dire mon cher abbé, répliquait M. de Rênal,
je n'exposerai pas l'administration de Verrières à recevoir un affront
de M. de La Mole. Vous ne le connaissez pas, il pense bien à la cour;
mais ici, en province, c'est un mauvais plaisant satirique, moqueur, ne
cherchant qu'à embarrasser les gens. Il est capable, uniquement pour
s'amuser, de nous couvrir de ridicule aux yeux des libéraux.
Ce ne fut que dans la nuit du samedi au dimanche, après trois jours de
pourparlers, que l'orgueil de l'abbé Maslon plia devant la peur du maire
qui se changeait en courage. Il fallut écrire une lettre mielleuse à
l'abbé Chélan, pour le prier d'assister à la cérémonie de la relique de
Bray-le-Haut, si toutefois son grand âge et ses infirmités le lui
permettaient. M. Chélan demanda et obtint une lettre d'invitation pour
Julien qui devait l'accompagner en qualité de sous-diacre.