La possibilité de faire fortune avec Fouqué donnait une certaine

facilité aux raisonnements de Julien; ils n'étaient plus aussi souvent

gâtés par l'irritation, et le sentiment vif de sa pauvreté et de sa

bassesse aux yeux du monde. Placé comme sur un promontoire élevé, il

pouvait juger et dominait pour ainsi dire l'extrême pauvreté et

l'aisance qu'il appelait encore richesse. Il était loin de juger sa

position en philosophe, mais il eut assez de clairvoyance pour se sentir

différent après ce petit voyage dans la montagne.

Il fut frappé du trouble extrême avec lequel Mme de Rênal écouta le

petit récit de son voyage, qu'elle lui avait demandé.

Fouqué avait eu des projets de mariage, des amours malheureuses; de

longues confidences à ce sujet avaient rempli les conversations des deux

amis. Après avoir trouvé le bonheur trop tôt, Fouqué s'était aperçu

qu'il n'était pas seul aimé. Tous ces récits avaient étonné Julien; il

avait appris bien des choses nouvelles. Sa vie solitaire, toute

d'imagination et de méfiance, l'avait éloigné de tout ce qui pouvait

l'éclairer.

Pendant son absence, la vie n'avait été pour Mme de Rênal qu'une suite

de supplices différents, mais tous intolérables, elle était réellement

malade.

--Surtout, lui dit Mme Derville, lorsqu'elle vit arriver Julien,

indisposée comme tu l'es, tu n'iras pas ce soir au jardin, l'air humide

redoublerait ton malaise.

Mme Derville voyait avec étonnement que son amie toujours grondée par M.

de Rênal, à cause de l'excessive simplicité de sa toilette, venait de

prendre des bas à jour et de charmants petits souliers arrivés de Paris.

Depuis trois jours, la seule distraction de Mme de Rênal avait été de

tailler, et de faire faire en toute hâte par Élisa, une robe d'été,

d'une jolie petite étoffe fort à la mode. A peine cette robe put-elle

être terminée, quelques instants après l'arrivée de Julien; Mme de Rênal

la mit aussitôt. Son amie n'eut plus de doutes. Elle aime, l'infortunée!

se dit Mme Derville. Elle comprit toutes les apparences singulières de

sa maladie.

Elle la vit parler à Julien. La pâleur succédait à la rougeur la plus

vive. L'anxiété se peignait dans ses yeux attachés sur ceux du jeune

précepteur. Mme de Rênal s'attendait à chaque moment qu'il allait

s'expliquer, et annoncer qu'il quittait la maison ou y restait. Julien

n'avait garde de rien dire sur ce sujet, auquel il ne songeait pas.

Après des combats affreux Mme de Rênal osa enfin lui dire, d'une voix

tremblante, et où se peignait toute sa passion:

--Quitterez-vous vos élèves pour vous placer ailleurs?

Julien fut frappé de la voix incertaine et du regard de Mme de Rênal!

Cette femme-là m'aime, se dit-il; mais après ce moment passager de

faiblesse que se reproche son orgueil, et dès qu'elle ne craindra plus

mon départ, elle reprendra sa fierté. Cette vue de la position

respective fut, chez Julien, rapide comme l'éclair; il répondit en

hésitant:

--J'aurais beaucoup de peine à quitter des enfants si aimables et si

bien nés, mais peut-être le faudra-t-il. On a aussi des devoirs envers

soi.

En prononçant la parole si bien nés (c'était un de ces mots

aristocratiques que Julien avait appris depuis peu), il s'anima d'un

profond sentiment d'anti-sympathie.

Aux yeux de cette femme, moi, se disait-il, je ne suis pas bien né.

Mme de Rênal, en l'écoutant, admirait son génie, sa beauté, elle avait

le coeur percé de la possibilité de départ qu'il lui faisait entrevoir.

Tous ses amis de Verrières, qui, pendant l'absence de Julien, étaient

venus dîner à Vergy, lui avaient fait compliment, comme à l'envi, sur

l'homme étonnant que son mari avait eu le bonheur de déterrer. Ce n'est

pas que l'on comprît rien aux progrès des enfants. L'action de savoir

par coeur la Bible, et encore en latin, avait frappé les habitants de

Verrières d'une admiration qui durera peut-être un siècle.

Julien, ne parlant à personne, ignorait tout cela. Si Mme de Rênal avait

eu le moindre sang-froid, elle lui eût fait compliment de la réputation

qu'il avait conquise, et l'orgueil de Julien rassuré, il eût été pour

elle doux et aimable, d'autant plus que la robe nouvelle lui semblait

charmante. Mme de Rênal contente aussi de sa jolie robe, et de ce que

lui en disait Julien, avait voulu faire un tour de jardin; bientôt elle

avoua qu'elle était hors d'état de marcher. Elle avait pris le bras du

voyageur, et, bien loin d'augmenter ses forces, le contact de ce bras

les lui ôtait tout à fait.

Il était nuit; à peine fut-on assis, que Julien, usant de son ancien

privilège, osa approcher les lèvres du bras de sa jolie voisine, et lui

prendre la main. Il pensait à la hardiesse dont Fouqué avait fait preuve

avec ses maîtresses, et non à Mme de Rênal; le mot bien nés pesait

encore sur son coeur. On lui serra la main, ce qui ne lui fit aucun

plaisir. Loin d'être fier, ou du moins reconnaissant du sentiment que

Mme de Rênal trahissait ce soir-là par des signes trop évidents, la

beauté, l'élégance, la fraîcheur le trouvèrent presque insensible. La

pureté de l'âme l'absence de toute émotion haineuse prolongent sans

doute la durée de la jeunesse. C'est la physionomie qui vieillit la

première chez la plupart des jolies femmes.

Julien fut maussade toute la soirée; jusqu'ici il n'avait été en colère

qu'avec le hasard de la société, depuis que Fouqué lui avait offert un

moyen ignoble d'arriver à l'aisance, il avait de l'humeur contre

lui-même. Tout à ses pensées, quoique de temps en temps il dît quelques

mots à ces dames, Julien finit, sans s'en apercevoir, par abandonner la

main de Mme de Rênal. Cette réaction bouleversa l'âme de cette pauvre

femme; elle y vit la manifestation de son sort.

Certaine de l'affection de Julien, peut-être sa vertu eût trouvé des

forces contre lui. Tremblante de le perdre à jamais, sa passion l'égara

jusqu'au point de reprendre la main de Julien que, dans sa distraction,

il avait laissée appuyée sur le dossier d'une chaise. Cette action

réveilla ce jeune ambitieux: il eût voulu qu'elle eût pour témoins tous

ces nobles si fiers qui, à table, lorsqu'il était au bas bout avec les

enfants, le regardaient avec un sourire si protecteur. Cette femme ne

peut plus me mépriser: dans ce cas, se dit-il, je dois être sensible à

sa beauté; je me dois à moi-même d'être son amant! Une telle idée ne lui

fût pas venue avant les confidences naïves faites par son ami.

La détermination subite qu'il venait de prendre forma une distraction

agréable. Il se disait: il faut que j'aie une de ces deux femmes, il

s'aperçut qu'il aurait beaucoup mieux aimé faire la cour à Mme Derville;

ce n'est pas qu'elle fût plus agréable, mais toujours elle l'avait vu

précepteur honoré pour sa science, et non pas ouvrier charpentier, avec

une veste de ratine pliée sous le bras, comme il était apparu à Mme de

Rênal.

C'était précisément comme jeune ouvrier, rougissant jusqu'au blanc des

yeux, arrêté à la porte de la maison et n'osant sonner, que Mme de Rênal

se le figurait avec le plus de charme. Cette femme, que les bourgeois du

pays disaient si hautaine, songeait rarement au rang et la moindre

certitude l'emportait de beaucoup dans son esprit sur la promesse de

caractère faite par le rang d'un homme. Un charretier qui eût montré de

la bravoure eût été plus brave dans son esprit qu'un terrible capitaine

de hussards garni de sa moustache et de sa pipe. Elle croyait l'âme de

Julien plus noble que celle de tous ses cousins, tous gentilshommes de

race et plusieurs d'entre eux titrés.

En poursuivant la revue de sa position, Julien vit qu'il ne fallait pas

songer à la conquête de Mme Derville, qui s'apercevait probablement du

goût que Mme de Rênal montrait pour lui. Forcé de revenir à celle-ci:

Que connais-je du caractère de cette femme? se dit Julien. Seulement

ceci: avant mon voyage, je lui prenais la main, elle la retirait;

aujourd'hui je retire ma main, elle la saisit et la serre. Belle

occasion de lui rendre tous les mépris qu'elle a eus pour moi. Dieu sait

combien elle a eu d'amants! elle ne se décide peut-être en ma faveur

qu'à cause de la facilité des entrevues.

Tel est, hélas! le malheur d'une excessive civilisation! A vingt ans,

l'éducation d'un jeune homme, s'il a quelque éducation, est à mille

lieues du laisser-aller, sans lequel l'amour n'est souvent que le plus

ennuyeux des devoirs.

Je me dois d'autant plus, continua la petite vanité de Julien, de

réussir auprès de cette femme, que si jamais je fais fortune et que

quelqu'un me reproche le bas emploi de précepteur, je pourrai faire

entendre que l'amour m'avait jeté à cette place. Julien éloigna de

nouveau sa main de celle de Mme de Rênal, puis il la reprit en la

serrant. Comme on rentrait au salon, vers minuit, Mme de Rênal lui dit à

mi-voix:

--Vous nous quitterez, vous partirez?

Julien répondit en soupirant:

--Il faut bien que je parte, car je vous aime avec passion; c'est une

faute... et quelle faute pour un jeune prêtre!

Mme de Rênal s'appuya sur son bras, et avec tant d'abandon que sa joue

sentit la chaleur de celle de Julien.

Les nuits de ces deux êtres furent bien différentes. Mme de Rênal était

exaltée par les transports de la volupté morale la plus élevée. Une

jeune fille coquette qui aime de bonne heure s'accoutume au trouble de

l'amour; quand elle arrive à l'âge de la vraie passion, le charme de la

nouveauté manque. Comme Mme de Rênal n'avait jamais lu de romans, toutes

les nuances de son bonheur étaient neuves pour elle. Aucune triste

vérité ne venait la glacer, pas même le spectre de l'avenir. Elle se vit

aussi heureuse dans dix ans qu'elle l'était en ce moment. L'idée même de

la vertu et de la fidélité jurée à M. de Rênal, qui l'avait agitée

quelques jours auparavant, se présenta en vain, on la renvoya comme un

hôte importun. Jamais je n'accorderai rien à Julien se dit Mme de Rênal,

nous vivrons à l'avenir comme nous vivons depuis un mois. Ce sera un

ami.

CHAPITRE XIV

LES CISEAUX ANGLAIS

Une jeune fille de seize ans avait un teint de rose,

et elle mettait du rouge.

POLIDORI

Pour Julien, l'offre de Fouqué lui avait en effet enlevé tout bonheur;

il ne pouvait s'arrêter à aucun parti.

Hélas! peut-être manqué-je de caractère, j'eusse été un mauvais soldat

de Napoléon. Du moins, ajouta-t-il, ma petite intrigue avec la maîtresse

du logis va me distraire un moment.

Heureusement pour lui, même dans ce petit incident subalterne,

l'intérieur de son âme répondait mal à son langage cavalier. Il avait

peur de Mme de Rênal à cause de sa robe si jolie. Cette robe était à ses

yeux l'avant-garde de Paris. Son orgueil ne voulut rien laisser au

hasard et à l'inspiration du moment. D'après les confidences de Fouqué

et le peu qu'il avait lu sur l'amour dans sa bible, il se fit un plan de

campagne fort détaillé. Comme, sans se l'avouer, il était fort troublé,

il écrivit ce plan.

Le lendemain matin au salon, Mme de Rênal fut un instant seule avec lui:

--N'avez-vous point d'autre nom que Julien? lui dit-elle.

A cette demande si flatteuse, notre héros ne sut que répondre. Cette

circonstance n'était pas prévue dans son plan. Sans cette sottise de

faire un plan, l'esprit vif de Julien l'eût bien servi, la surprise

n'eût fait qu'ajouter à la vivacité de ses aperçus.

Il fut gauche et s'exagéra sa gaucherie. Mme de Rênal la lui pardonna

bien vite. Elle y vit l'effet d'une candeur charmante. Et ce qui

manquait précisément à ses yeux à cet homme, auquel on trouvait tant de

génie, c'était l'air de la candeur.

--Ton petit précepteur m'inspire beaucoup de méfiance, lui disait

quelquefois Mme Derville. Je lui trouve l'air de penser toujours et de

n'agir qu'avec politique. C'est un sournois.

Julien resta profondément humilié du malheur de n'avoir su que répondre

à Mme de Rênal.

Un homme comme moi se doit de réparer cet échec, et saisissant le moment

où l'on passait d'une pièce à l'autre, il crut de son devoir de donner

un baiser à Mme de Rênal.

Rien de moins amené, rien de moins agréable, et pour lui et pour elle,

rien de plus imprudent. Ils furent sur le point d'être aperçus. Mme de

Rênal le crut fou. Elle fut effrayée et surtout choquée. Cette sottise

lui rappela M. Valenod.

Que m'arriverait-il, se dit-elle, si j'étais seule avec lui? Toute sa

vertu revint, parce que l'amour s'éclipsait.

Elle s'arrangea de façon à ce qu'un de ses enfants restât toujours

auprès d'elle.

La journée fut ennuyeuse pour Julien, il la passa toute entière à

exécuter avec gaucherie son plan de séduction. Il ne regarda pas une

seule fois Mme de Rênal, sans que ce regard n'eût un pourquoi;

cependant, il n'était pas assez sot pour ne pas voir qu'il ne

réussissait point à être aimable et encore moins séduisant.

Mme de Rênal ne revenait point de son étonnement de le trouver si gauche

et en même temps si hardi. C'est la timidité de l'amour, dans un homme

d'esprit! se dit-elle enfin, avec une joie inexprimable. Serait-il

possible qu'il n'eût jamais été aimé de ma rivale.

Après le déjeuner, Mme de Rênal rentra dans le salon pour recevoir la

visite de M. Charcot de Maugiron, le sous-préfet de Bray. Elle

travaillait à un petit métier de tapisserie fort élevé. Mme Derville

était à ses côtés. Ce fut dans une telle position, et par le plus grand

jour, que notre héros trouva convenable d'avancer sa botte et de presser

le joli pied de Mme de Rênal, dont le bas à jour et le joli soulier de

Paris attiraient évidemment les regards du galant sous-préfet.

Mme de Rênal eut une peur extrême; elle laissa tomber ses ciseaux, son

peloton de laine, ses aiguilles, et le mouvement de Julien put passer

pour une tentative gauche destinée à empêcher la chute des ciseaux qu'il

avait vus glisser. Heureusement ces petits ciseaux d'acier anglais se

brisèrent, et Mme de Rênal ne tarit pas en regrets de ce que Julien ne

s'était pas trouvé plus près d'elle.

--Vous avez aperçu la chute avant moi, vous l'eussiez empêchée, au lieu

de cela, votre zèle n'a réussi qu'à me donner un fort grand coup de

pied.

Tout cela trompa le sous-préfet, mais non Mme Derville. Ce joli garçon a

de bien sottes manières! pensa-t-elle; le savoir-vivre d'une capitale de

province ne pardonne point ces sortes de fautes. Mme de Rênal trouva le

moment de dire à Julien:

--Soyez prudent, je vous l'ordonne.

Julien voyait sa gaucherie, il avait de l'humeur. Il délibéra longtemps

avec lui-même, pour savoir s'il devait se fâcher de ce mot: Je vous

l'ordonne. Il fut assez sot pour penser: Elle pourrait me dire je

l'ordonne, s'il s'agissait de quelque chose de relatif à l'éducation des

enfants, mais en répondant à mon amour, elle suppose l'égalité. On ne

peut aimer sans égalité...; et tout son esprit se perdit à faire des

lieux communs sur l'égalité. Il se répétait avec colère ce vers de

Corneille, que Mme Derville lui avait appris quelques jours auparavant:

«... L'amour.

Fait les égalités et ne les cherche pas.»

Julien, s'obstinant à jouer le rôle d'un don Juan, lui qui de la vie

n'avait eu de maîtresse, il fut sot à mourir toute la journée. Il n'eut

qu'une idée juste, ennuyé de lui et de Mme de Rênal, il voyait avec

effroi s'avancer la soirée où il serait assis au jardin, à côté d'elle

et dans l'obscurité. Il dit à M. de Rênal qu'il allait à Verrières voir

le curé, il partit après dîner et ne rentra que dans la nuit.

A Verrières, Julien trouva M. Chélan occupé à déménager; il venait enfin

d'être destitué, le vicaire Maslon le remplaçait. Julien aida le bon

curé, et il eut l'idée d'écrire à Fouqué que la vocation irrésistible

qu'il se sentait pour le saint ministère l'avait empêché d'accepter

d'abord ses offres obligeantes, mais qu'il venait de voir un tel exemple

d'injustice que peut-être il serait plus avantageux à son salut de ne

pas entrer dans les ordres sacrés.

Julien s'applaudit de sa finesse à tirer parti de la destitution du curé

de Verrières pour se laisser une porte ouverte et revenir au commerce,

si dans son esprit la triste prudence l'emportait sur l'héroïsme.

CHAPITRE XV

LE CHANT DU COQ

Amour en latin faict amor

Or donc provient d'amour la mort,

Et, par avant, soulcy qui mord,

Deuil, plours, pièges, forfaitz, remords...

BLASON D'AMOUR.

Si Julien avait eu un peu de l'adresse qu'il se supposait si

gratuitement, il eût pu s'applaudir le lendemain de l'effet produit par

son voyage à Verrières. Son absence avait fait oublier ses gaucheries.

Ce jour-là encore, il fut assez maussade, sur le soir une idée ridicule

lui vint et il la communiqua à Mme de Rênal, avec une rare intrépidité.

A peine fut-on assis au jardin, que, sans attendre une obscurité

suffisante, Julien approcha sa bouche de l'oreille de Mme de Rênal, et

au risque de la compromettre horriblement, il lui dit:

--Madame, cette nuit, à deux heures, j'irai dans votre chambre, je dois

vous dire quelque chose.

Julien tremblait que sa demande ne fût accordée son rôle de séducteur

lui pesait si horriblement que, s'il eût pu suivre son penchant, il se

fût retiré dans sa chambre pour plusieurs jours, et n'eût plus vu ces

dames. Il comprenait que, par sa conduite savante de la veille, il avait

gâté toutes les belles apparences du jour précédent, et ne savait

réellement à quel saint se vouer.

Mme de Rênal répondit avec une indignation réelle, et nullement

exagérée, à l'annonce impertinente que Julien osait lui faire. Il crut

voir du mépris dans sa courte réponse. Il est sûr que dans cette

réponse, prononcée fort bas, le mot fi donc avait paru. Sous prétexte de

quelque chose à dire aux enfants, Julien alla dans leur chambre, et à

son retour il se plaça à côté de Mme Derville et fort loin de Mme de

Rênal. Il s'ôta ainsi toute possibilité de lui prendre la main. La

conversation fut sérieuse, et Julien s'en tira fort bien, à quelques

moments de silence près, pendant lesquels il se creusait la cervelle.

Que ne puis-je inventer quelque belle manoeuvre, se disait-il, pour

forcer Mme de Rênal à me rendre ces marques de tendresse non équivoques

qui me faisaient croire il y a trois jours, qu'elle était à moi!

Julien était extrêmement déconcerté de l'état presque désespéré où il

avait mis ses affaires. Rien cependant ne l'eût plus embarrassé que le

succès.

Lorsqu'on se sépara à minuit, son pessimisme lui fit croire qu'il

jouissait du mépris de Mme Derville, et que probablement il n'était

guère mieux avec Mme de Rênal.

De fort mauvaise humeur et très humilié, Julien ne dormit point. Il

était à mille lieues de l'idée de renoncer à toute feinte, à tout

projet, et de vivre au jour le jour avec Mme de Rênal, en se contentant

comme un enfant du bonheur qu'apporterait chaque journée.

Il se fatigua le cerveau à inventer des manoeuvres savantes; un instant

après, il les trouvait absurdes; il était en un mot fort malheureux,

quand deux heures sonnèrent à l'horloge du château.

Ce bruit le réveilla comme le chant du coq réveilla saint Pierre. Il se

vit au moment de l'événement le plus pénible. Il n'avait plus songé à sa

proposition impertinente, depuis le moment où il l'avait faite; elle

avait été si mal reçue!

Je lui ai dit que j'irais chez elle à deux heures, se dit-il en se

levant; je puis être inexpérimenté et grossier comme il appartient au

fils d'un paysan, Mme Derville me l'a fait assez entendre, mais du moins

je ne serai pas faible.

Julien avait raison de s'applaudir de son courage, jamais il ne s'était

imposé une contrainte plus pénible. En ouvrant sa porte, il était

tellement tremblant que ses genoux se dérobaient sous lui, et il fut

forcé de s'appuyer contre le mur.

Il était sans souliers. Il alla écouter à la porte de M. de Rênal, dont

il put distinguer le ronflement. Il en fut désolé. Il n'y avait donc

plus de prétexte pour ne pas aller chez elle. Mais grand Dieu, qu'y

ferait-il? Il n'avait aucun projet, et quand il en aurait eu, il se

sentait tellement troublé qu'il eût été hors d'état de les suivre.

Enfin souffrant plus mille fois que s'il eût marché à la mort, il entra

dans le petit corridor qui menait à la chambre de Mme de Rênal. Il

ouvrit la porte d'une main tremblante et en faisant un bruit effroyable.

Il y avait de la lumière, une veilleuse brûlait sous la cheminée; il ne

s'attendait pas à ce nouveau malheur. En le voyant entrer, Mme de Rênal

se jeta vivement hors de son lit.

--Malheureux! s'écria-t-elle.

Il y eut un peu de désordre. Julien oublia ses vains projets et revint à

son rôle naturel: ne pas plaire à une femme si charmante lui parut le

plus grand des malheurs. Il ne répondit à ses reproches qu'en se jetant

à ses pieds, en embrassant ses genoux. Comme elle lui parlait avec une

extrême dureté, il fondit en larmes.

Quelques heures après, quand Julien sortit de la chambre de Mme de

Rênal, on eût pu dire, en style de roman, qu'il n'avait plus rien à

désirer. En effet, il devait à l'amour qu'il avait inspiré et à

l'impression imprévue qu'avaient produite sur lui des charmes

séduisants, une victoire à laquelle ne l'eût pas conduit toute son

adresse si maladroite.

Mais, dans les moments les plus doux, victime d'un orgueil bizarre, il

prétendit encore jouer le rôle d'un homme accoutumé à subjuguer des

femmes: il fit des efforts d'attention incroyables pour gâter ce qu'il

avait d'aimable. Au lieu d'être attentif aux transports qu'il faisait

naître, et aux remords qui en relevaient la vivacité l'idée du devoir ne

cessa jamais d'être présente à ses yeux. Il craignait un remords affreux

et un ridicule éternel, s'il s'écartait du modèle idéal qu'il se

proposait de suivre. En un mot, ce qui faisait de Julien un être

supérieur fut précisément ce qui l'empêcha de goûter le bonheur qui se

plaçait sous ses pas. C'est une jeune fille de seize ans, qui a des

couleurs charmantes, et qui, pour aller au bal, a la folie de mettre du

rouge.

Mortellement effrayée de l'apparition de Julien, Mme de Rênal fut

bientôt en proie aux plus cruelles alarmes. Les pleurs et le désespoir

de Julien la troublaient vivement.

Même quand elle n'eut plus rien à lui refuser, elle repoussait Julien

loin d'elle, avec une indignation réelle, et ensuite se jetait dans ses

bras. Aucun projet ne paraissait dans toute cette conduite. Elle se

croyait damnée sans rémission, et cherchait à se cacher la vue de

l'enfer, en accablant Julien des plus vives caresses. En un mot, rien

n'eût manqué au bonheur de notre héros, pas même une sensibilité

brûlante dans la femme qu'il venait d'enlever, s'il eût su en jouir. Le

départ de Julien ne fit point cesser les transports qui l'agitaient

malgré elle, et ses combats avec les remords qui la déchiraient.

Mon Dieu! être heureux, être aimé, n'est-ce que ça? Telle fut la

première pensée de Julien, en rentrant dans sa chambre. Il était dans

cet état d'étonnement et de trouble inquiet où tombe l'âme qui vient

d'obtenir ce qu'elle a longtemps désiré. Elle est habituée à désirer, ne

trouve plus quoi désirer, et cependant n'a pas encore de souvenirs.

Comme le soldat qui revient de la parade, Julien fut attentivement

occupé à repasser tous les détails de sa conduite. N'ai-je manqué à rien

de ce que je me dois à moi-même? Ai-je bien joué mon rôle?

Et quel rôle? celui d'un homme accoutumé à être brillant avec les

femmes.

CHAPITRE XVI

LE LENDEMAIN

He turn'd his lip to hers, and with his hand

Call'd back the tangles of her wandering hair.

_Don Juan_. C. I, st. 170.

Heureusement, pour la gloire de Julien, Mme de Rênal avait été trop

agitée, trop étonnée, pour apercevoir la sottise de l'homme qui, en un

moment, était devenu tout au monde pour elle.

Comme elle l'engageait à se retirer, voyant poindre le jour:

--Oh! mon Dieu, disait-elle, si mon mari a entendu du bruit, je suis

perdue.

Julien, qui avait le temps de faire des phrases, se souvint de celle-ci:

--Regretteriez-vous la vie?

--Ah! beaucoup dans ce moment! mais je ne regretterais pas de vous avoir

connu.

Julien trouva de sa dignité de rentrer exprès au grand jour et avec

imprudence.

L'attention continue avec laquelle il étudiait ses moindres actions,

dans la folle idée de paraître un homme d'expérience, n'eut qu'un

avantage; lorsqu'il revit Mme de Rênal à déjeuner, sa conduite fut un

chef-d'oeuvre de prudence.

Pour elle, elle ne pouvait le regarder sans rougir jusqu'aux yeux, et ne

pouvait vivre un instant sans le regarder; elle s'apercevait de son

trouble, et ses efforts pour le cacher le redoublaient. Julien ne leva

qu'une seule fois les yeux sur elle. D'abord Mme de Rênal admira sa

prudence. Bientôt, voyant que cet unique regard ne se répétait pas, elle

fut alarmée: Est-ce qu'il ne m'aimerait plus, se dit-elle; hélas! je

suis bien vieille pour lui, j'ai dix ans de plus que lui.

Le rouge et le noir: chronique du XIXe siècle · 第 6 / 41 段