puissant contre lequel une heure auparavant il était bouillant de
colère, acheva de rasséréner l'âme de Julien. Il fut presque sensible un
moment à la beauté ravissante des bois au milieu desquels il marchait.
D'énormes quartiers de roches nues étaient tombés jadis au milieu de la
forêt du côté de la montagne. De grands hêtres s'élevaient presque aussi
haut que ces rochers dont l'ombre donnait une fraîcheur délicieuse à
trois pas des endroits où la chaleur des rayons du soleil eût rendu
impossible de s'arrêter.
Julien prenait haleine un instant à l'ombre de ces grandes roches, et
puis se remettait à monter. Bientôt par un étroit sentier à peine marqué
et qui sert seulement aux gardiens des chèvres, il se trouva debout sur
un roc immense et bien sûr d'être séparé de tous les hommes. Cette
position physique le fit sourire, elle lui peignait la position qu'il
brûlait d'atteindre au moral. L'air pur de ces montagnes élevées
communiqua la sérénité et même la joie à son âme. Le maire de Verrières
était bien toujours, à ses yeux, le représentant de tous les riches et
de tous les insolents de la terre; mais Julien sentait que la haine qui
venait de l'agiter, malgré la violence de ses mouvements, n'avait rien
de personnel. S'il eût cessé de voir M. de Rênal, en huit jours il l'eût
oublié, lui, son château, ses chiens, ses enfants et toute sa famille.
Je l'ai forcé je ne sais comment, à faire le plus grand sacrifice. Quoi!
plus de cinquante écus par an! un instant auparavant je m'étais tiré
du plus grand danger. Voilà deux victoires en un jour; la seconde est
sans mérite, il faudrait en deviner le comment. Mais à demain les
pénibles recherches.
Julien, debout sur son grand rocher regardait le ciel embrasé par un
soleil d'août. Les cigales chantaient dans le champ au-dessous du
rocher; quand elles se taisaient tout était silence autour de lui. Il
voyait à ses pieds vingt lieues de pays. Quelque épervier parti des
grandes roches au-dessus de sa tête était aperçu par lui, de temps à
autre, décrivant en silence ses cercles immenses. L'oeil de Julien
suivait machinalement l'oiseau de proie. Ses mouvements tranquilles et
puissants le frappaient, il enviait cette force, il enviait cet
isolement.
C'était la destinée de Napoléon, serait-ce un jour la sienne?
CHAPITRE XI
UNE SOIRÉE
Yet Julia's very coldness still was kind,
And tremulously gentle her small hand
Withdrew itself from his, but left behind
A little pressure, thrilling, and so bland
And slight, so very slight that to the mind.
'Twas but a doubt.
_Don Juan_ C. I, st. 71.
Il fallut pourtant paraître à Verrières. En sortant du presbytère, un
heureux hasard fit que Julien rencontra M. Valenod auquel il se hâta de
raconter l'augmentation de ses appointements.
De retour à Vergy Julien ne descendit au jardin que lorsqu'il fut nuit
close. Son âme était fatiguée de ce grand nombre d'émotions puissantes
qui l'avaient agité dans cette journée, Que leur dirai-je? pensait-il
avec inquiétude, en songeant aux dames. Il était loin de voir que son
âme était précisément au niveau des petites circonstances qui occupent
ordinairement tout l'intérêt des femmes. Souvent Julien était
inintelligible pour Mme Derville et même pour son amie, et à son tour,
ne comprenait qu'à demi tout ce qu'elles lui disaient. Tel était l'effet
de la force, et si j'ose parler ainsi de la grandeur des mouvements de
passion qui bouleversaient l'âme de ce jeune ambitieux. Chez cet être
singulier, c'était presque tous les jours tempête.
En entrant ce soir-là au jardin, Julien était disposé à s'occuper des
idées des jolies cousines. Elles l'attendaient avec impatience. Il prit
sa place ordinaire, à côté de Mme de Rênal. L'obscurité devint bientôt
profonde. Il voulut prendre une main blanche que depuis longtemps il
voyait près de lui, appuyée sur le dos d'une chaise. On hésita un peu,
mais on finit par la lui retirer d'une façon qui marquait de l'humeur.
Julien était disposé à se le tenir pour dit, et à continuer gaiement la
conversation quand il entendit M. de Rênal qui s'approchait.
Julien avait encore dans l'oreille les paroles grossières du matin. Ne
serait-ce pas, se dit-il une façon de se moquer de cet être, si comblé
de tous les avantages de la fortune, que de prendre possession de la
main de sa femme, précisément en sa présence? Oui je le ferai, moi pour
qui il a témoigné tant de mépris.
De ce moment, la tranquillité si peu naturelle au caractère de Julien,
s'éloigna bien vite; il désira avec anxiété, et sans pouvoir songer à
rien autre chose, que Mme de Rênal voulût bien lui laisser sa main.
M. de Rênal parlait politique avec colère: deux ou trois industriels de
Verrières devenaient décidément plus riches que lui, et voulaient le
contrarier dans les élections. Mme Derville l'écoutait. Julien irrité de
ces discours approcha sa chaise de celle de Mme de Rênal. L'obscurité
cachait tous les mouvements. Il osa placer sa main très près du joli
bras que la robe laissait à découvert. Il fut troublé, sa pensée ne fut
plus à lui, il approcha sa joue de ce joli bras, il osa y appliquer ses
lèvres.
Mme de Rênal frémit. Son mari était à quatre pas; elle se hâta de donner
sa main à Julien, et en même temps de le repousser un peu. Comme M. de
Rênal continuait ses injures contre les gens de rien et les jacobins qui
s'enrichissent, Julien couvrait la main qu'on lui avait laissée de
baisers passionnés ou du moins qui semblaient tels à Mme de Rênal.
Cependant la pauvre femme avait eu la preuve, dans cette journée fatale
que l'homme qu'elle adorait sans se l'avouer aimait ailleurs! Pendant
toute l'absence de Julien, elle avait été en proie à un malheur extrême
qui l'avait fait réfléchir.
Quoi! j'aimerais, se disait-elle, j'aurais de l'amour! Moi, femme
mariée, je serais amoureuse! Mais, se disait-elle, je n'ai jamais
éprouvé pour mon mari cette sombre folie, qui fait que je ne puis
détacher ma pensée de Julien. Au fond ce n'est qu'un enfant plein de
respect pour moi! Cette folie sera passagère. Qu'importe à mon mari les
sentiments que je puis avoir pour ce jeune homme? M. de Rênal serait
ennuyé des conversations que j'ai avec Julien, sur des choses
d'imagination. Lui, il pense à ses affaires. Je ne lui enlève rien pour
le donner à Julien.
Aucune hypocrisie ne venait altérer la pureté de cette âme naïve, égarée
par une passion qu'elle n'avait jamais éprouvée. Elle était trompée,
mais à son insu, et cependant un instinct de vertu était effrayé. Tels
étaient les combats qui l'agitaient quand Julien parut au jardin. Elle
l'entendit parler, presque au même instant elle le vit s'asseoir à ses
côtés. Son âme fut comme enlevée par ce bonheur charmant qui depuis
quinze jours l'étonnait plus encore qu'il ne la séduisait. Tout était
imprévu pour elle. Cependant, après quelques instants, il suffit donc,
se dit-elle, de la présence de Julien pour effacer tous ses torts? Elle
fut effrayée; ce fut alors qu'elle lui ôta sa main.
Les baisers remplis de passion, et tels que jamais elle n'en avait reçu
de pareils lui firent tout à coup oublier que peut-être il aimait une
autre femme. Bientôt il ne fut plus coupable à ses yeux. La cessation de
la douleur poignante, fille du soupçon, la présence d'un bonheur que
jamais elle n'avait même rêvé lui donnèrent des transports d'amour et de
folle gaieté. Cette soirée fut charmante pour tout le monde, excepté
pour le maire de Verrières qui ne pouvait oublier ses industriels
enrichis. Julien né pensait plus à sa noire ambition, ni à ses projets
si difficiles à exécuter. Pour la première fois de sa vie, il était
entraîné par le pouvoir de la beauté. Perdu dans une rêverie vague et
douce, si étrangère à son caractère, pressant doucement cette main qui
lui plaisait comme parfaitement jolie il écoutait à demi le mouvement
des feuilles du tilleul; agitées par ce léger vent de la nuit, et les
chiens du moulin du Doubs qui aboyaient dans le lointain.
Mais cette émotion était un plaisir et non une passion. En rentrant dans
sa chambre, il ne songea qu'à un bonheur, celui de reprendre son livre
favori, à vingt ans l'idée du monde et de l'effet à y produire l'emporte
sur public des marques les plus bruyantes du mépris général.
Quand l'affreuse idée de l'adultère et de toute l'ignominie que, dans
son opinion, ce crime entraîne à sa suite, lui laissait quelque repos,
et qu'elle venait à songer à la douceur de vivre avec Julien
innocemment, et comme par le passé, elle se trouvait jetée dans l'idée
horrible que Julien aimait une autre femme. Elle voyait encore sa pâleur
quand il avait craint de perdre son portrait, ou de la compromettre en
le laissant voir. Pour la première fois, elle avait surpris la crainte
sur cette physionomie si tranquille et si noble. Jamais il ne s'était
montré ému ainsi pour elle ou pour ses enfants. Ce surcroît de douleur
arriva à toute l'intensité de malheur qu'il est donné à l'âme humaine de
pouvoir supporter. Sans s'en douter, Mme de Rênal jeta des cris qui
réveillèrent sa femme de chambre. Tout à coup elle vit paraître auprès
de son lit la clarté d'une lumière, et reconnut Élisa.
--Est-ce vous qu'il aime? s'écria-t-elle dans sa folie.
La femme de chambre, étonnée du trouble affreux dans lequel elle
surprenait sa maîtresse, ne fit heureusement aucune attention à ce mot
singulier. Mme de Rênal sentit son imprudence:
--J'ai la fièvre, lui dit-elle, et, je crois, un peu de délire, restez
auprès de moi.
Tout à fait réveillée par la nécessité de se contraindre elle se trouva
moins malheureuse; la raison reprit l'empire que l'état de demi-sommeil
lui avait ôté. Pour se délivrer du regard fixe de sa femme de chambre,
elle lui ordonna de lire le journal, et ce fut au bruit monotone de la
voix de cette fille, lisant un long article de la _Quotidienne_, que Mme
de Rênal prit la résolution vertueuse de traiter Julien avec une
froideur parfaite quand elle le reverrait.
CHAPITRE XII
UN VOYAGE
On trouve à Paris des gens élégants, il peut y avoir en province des
gens à caractère.
SIEYES.
Le lendemain, dès cinq heures, avant que Mme de Rênal fût visible,
Julien avait obtenu de son mari un congé de trois jours. Contre son
attente, Julien se trouva le désir de la revoir, il songeait à sa main
si jolie. Il descendit au jardin, Mme de Rênal se fit longtemps
attendre. Mais si Julien l'eût aimée, il l'eût aperçue derrière les
persiennes à demi fermées du premier étage, le front appuyé contre la
vitre. Elle le regardait. Enfin, malgré ses résolutions, elle se
détermina à paraître au jardin. Sa pâleur habituelle avait fait place
aux plus vives couleurs. Cette femme si naïve était évidemment agitée:
un sentiment de contrainte et même de colère altérait cette expression
de sérénité profonde et comme au-dessus de tous les vulgaires intérêts
de la vie, qui donnait tant de charmes à cette figure céleste.
Julien s'approcha d'elle avec empressement, il admirait ces bras si
beaux qu'un châle jeté à la hâte laissait apercevoir. La fraîcheur de
l'air du matin semblait augmenter encore l'état d'un teint que
l'agitation de la nuit ne rendait que plus sensible à toutes les
impressions. Cette beauté modeste et touchante, et cependant pleine de
pensées que l'on ne trouve point dans les classes inférieures, semblait
révéler à Julien une faculté de son âme qu'il n'avait jamais sentie.
Tout entier à l'admiration des charmes que surprenait son regard avide,
Julien ne songeait nullement à l'accueil amical qu'il s'attendait à
recevoir. Il fut d'autant plus étonné de la froideur glaciale qu'on
cherchait à lui montrer, et à travers laquelle il crut même distinguer
l'intention de le remettre à sa place.
Le sourire du plaisir expira sur ses lèvres; il se souvint du rang qu'il
occupait dans la société, et surtout aux yeux d'une noble et riche
héritière. En un moment il n'y eut plus sur sa physionomie que de la
hauteur et de la colère contre lui-même. Il éprouvait un violent dépit
d'avoir pu retarder son départ de plus d'une heure pour recevoir un
accueil aussi humiliant.
Il n'y a qu'un sot, se dit-il, qui soit en colère contre les autres: une
pierre tombe parce qu'elle est pesante. Serai-je toujours un enfant?
quand donc aurai-je contracté la bonne habitude de donner de mon âme à
ces gens-là juste pour leur argent? Si je veux être estimé et d'eux et
de moi-même, il faut leur montrer que c'est ma pauvreté qui est en
commerce avec leur richesse; mais que mon coeur est à mille lieues de
leur insolence et placé dans une sphère trop haute pour être atteint par
leurs petites marques de dédain ou de faveur.
Pendant que ces sentiments se pressaient en foule dans l'âme du jeune
précepteur sa physionomie mobile prenait l'expression de l'orgueil
souffrant et de la férocité. Mme de Rênal en fut toute troublée. La
froideur vertueuse qu'elle avait voulu donner à son accueil fit place à
l'expression de l'intérêt, et d'un intérêt animé par toute la surprise
du changement subit qu'elle venait de voir. Les paroles vaines que l'on
s'adresse le matin sur la santé, sur la beauté du jour, tarirent à la
fois chez tous les deux. Julien, dont le jugement n'était troublé par
aucune passion, trouva bien vite un moyen de marquer à Mme de Rênal
combien peu il se croyait avec elle dans des rapports d'amitié; il ne
lui dit rien du petit voyage qu'il allait entreprendre la salua et
partit.
Comme elle le regardait aller, atterrée de la hauteur sombre qu'elle
lisait dans ce regard si aimable la veille, son fils aîné, qui accourait
du fond du jardin, lui dit en l'embrassant:
--Nous avons congé, M. Julien s'en va pour un voyage.
A ce mot, Mme de Rênal se sentit saisie d'un froid mortel: elle était
malheureuse par sa vertu, et plus malheureuse encore par sa faiblesse.
Ce nouvel événement vint occuper toute son imagination; elle fut
emportée bien au-delà des sages résolutions qu'elle devait à la nuit
terrible qu'elle venait de passer. Il n'était plus question de résister
à cet amant si aimable, mais de le perdre à jamais.
Il fallut assister au déjeuner. Pour comble de douleur, M. de Rênal et
Mme Derville ne parlèrent que du départ de Julien. Le maire de Verrières
avait remarqué quelque chose d'insolite dans le ton ferme avec lequel il
avait demandé un congé.
--Ce petit paysan a sans doute en poche des propositions de quelqu'un.
Mais ce quelqu'un, fût-ce M. Valenod, doit être un peu découragé par la
somme de six cents francs, à laquelle maintenant il faut porter le
déboursé annuel. Hier, à Verrières, on aura demandé un délai de trois
jours pour réfléchir; et ce matin, afin de n'être pas obligé à me donner
une réponse, le petit monsieur part pour la montagne. Être obligé de
compter avec un misérable ouvrier qui fait l'insolent, voilà pourtant où
nous en sommes arrivés!
Puisque mon mari, qui ignore combien profondément il a blessé Julien,
pense qu'il nous quittera, que dois-je croire moi-même? se dit Mme de
Rênal. Ah! tout est décidé!
Afin de pouvoir du moins pleurer en liberté, et ne pas répondre aux
questions de Mme Derville, elle parla d'un mal de tête affreux, et se
mit au lit.
--Voilà ce que c'est que les femmes, répéta M. de Rênal, il y a toujours
quelque chose de dérangé à ces machines compliquées.
Et il s'en alla goguenard.
Pendant que Mme de Rênal était en proie à ce qu'a de plus cruel la
passion terrible dans laquelle le hasard l'avait engagée, Julien
poursuivait son chemin gaiement au milieu des plus beaux aspects que
puissent présenter les scènes de montagnes. Il fallait traverser la
grande chaîne au nord de Vergy. Le sentier qu'il suivait, s'élevant peu
à peu parmi de grands bois de hêtres, forme des zigzags infinis sur la
pente de la haute montagne qui dessine au nord la vallée du Doubs.
Bientôt les regards du voyageur, passant par-dessus les coteaux moins
élevés qui contiennent le cours du Doubs vers le midi, s'étendirent
jusqu'aux plaines fertiles de la Bourgogne et du Beaujolais. Quelque
insensible que l'âme de ce jeune ambitieux fût à ce genre de beauté, il
ne pouvait s'empêcher de s'arrêter de temps à autre, pour regarder un
spectacle si vaste et si imposant.
Enfin il atteignit le sommet de la grande montagne, près duquel il
fallait passer pour arriver, par cette route de traverse, à la vallée
solitaire qu'habitait Fouqué, le jeune marchand de bois son ami. Julien
n'était point pressé de le voir, lui ni aucun autre être humain. Caché
comme un oiseau de proie, au milieu des roches nues qui couronnent la
grande montagne, il pouvait apercevoir de bien loin tout homme qui se
serait approché de lui. Il découvrit une petite grotte au milieu de la
pente presque verticale d'un des rochers. Il prit sa course, et bientôt
fut établi dans cette retraite. Ici, dit-il avec des yeux brillants de
joie, les hommes ne sauraient me faire de mal. Il eut l'idée de se
livrer au plaisir d'écrire ses pensées, partout ailleurs si dangereux
pour lui. Une pierre carrée lui servait de pupitre. Sa plume volait: il
ne voyait rien de ce qui l'entourait. Il remarqua enfin que le soleil se
couchait derrière les montagnes éloignées du Beaujolais.
Pourquoi ne passerais-je pas la nuit ici? se dit-il; j'ai du pain, et je
suis libre! Au son de ce grand mot son âme s'exalta; son hypocrisie
faisait qu'il n'était pas libre même chez Fouqué. La tête appuyée sur
les deux mains, regardant la plaine, Julien resta dans cette grotte plus
heureux qu'il ne l'avait été de la vie, agité par ses rêveries et par
son bonheur de liberté. Sans y songer il vit s'éteindre, l'un après
l'autre, tous les rayons du crépuscule. Au milieu de cette obscurité
immense, son âme s'égarait dans la contemplation de ce qu'il s'imaginait
rencontrer un jour à Paris. C'était d'abord une femme bien plus belle et
d'un génie bien plus élevé que tout ce qu'il avait pu voir en province.
Il aimait avec passion, il était aimé. S'il se séparait d'elle pour
quelques instants, c'était pour aller se couvrir de gloire, et mériter
d'en être encore plus aimé.
Même en lui supposant l'imagination de Julien, un jeune homme élevé au
milieu des tristes vérités de la société de Paris, eût été réveillé à ce
point de son roman par la froide ironie, les grandes actions auraient
disparu avec l'espoir d'y atteindre, pour faire place à la maxime si
connue: Quitte-t-on sa maîtresse, on risque, hélas! d'être trompé deux
ou trois fois par jour. Le jeune paysan ne voyait rien entre lui et les
actions les plus héroïques, que le manque d'occasion.
Mais une nuit profonde avait remplacé le jour, et il y avait encore deux
lieues à faire pour descendre au hameau habité par Fouqué. Avant de
quitter la petite grotte, Julien alluma du feu et brûla avec soin tout
ce qu'il avait écrit.
Il étonna bien son ami en frappant à sa porte à une heure du matin. Il
trouva Fouqué occupé à écrire ses comptes. C'était un jeune homme de
haute taille, assez mal fait, avec de grands traits durs, un nez infini,
et beaucoup de bonhomie cachée sous cet aspect repoussant.
--T'es-tu donc brouillé avec ton M. de Rênal, que tu m'arrives ainsi à
l'improviste?
Julien lui raconta, mais comme il le fallait, les événements de la
veille.
--Reste avec moi, lui dit Fouqué, je vois que tu connais M. de Rênal, M.
Valenod, le sous-préfet Maugiron, le curé Chélan; tu as compris les
finesses du caractère de ces gens-là; te voilà en état de paraître aux
adjudications. Tu sais l'arithmétique mieux que moi, tu tiendras mes
comptes. Je gagne gros dans mon commerce. L'impossibilité de tout faire
par moi-même, et la crainte de rencontrer un fripon dans l'homme que je
prendrais pour associé, m'empêchent tous les jours d'entreprendre
d'excellentes affaires. Il n'y a pas un mois que j'ai failli gagner six
mille francs à Michaud de Saint-Amand, que je n'avais pas revu depuis
six ans, et que j'ai trouvé par hasard à la vente de Pontarlier.
Pourquoi n'aurais-tu pas gagné, toi, ces six mille francs ou du moins
trois mille? car, si ce jour-là je t'avais eu avec moi, j'aurais mis
l'enchère à cette coupe de bois, et tout le monde me l'eût bientôt
laissée. Sois mon associé.
Cette offre donna de l'humeur à Julien, elle dérangeait sa folie.
Pendant tout le souper, que les deux amis préparèrent eux-mêmes comme
des héros d'Homère, car Fouqué vivait seul, il montra ses comptes à
Julien et lui prouva combien son commerce de bois présentait
d'avantages. Fouqué avait la plus haute idée des lumières et du
caractère de Julien.
Quand enfin celui-ci fut seul dans sa petite chambre de bois de sapin:
Il est vrai, se dit-il, je puis gagner ici quelques mille francs, puis
reprendre avec avantage le métier de soldat ou celui de prêtre, suivant
la mode qui alors régnera en France. Le petit pécule que j'aurai amassé,
lèvera toutes les difficultés de détail. Solitaire dans cette montagne,
j'aurai dissipé un peu l'affreuse ignorance où je suis de tant de choses
qui occupent tous ces hommes de salon. Mais Fouqué renonce à se marier,
il me répète que la solitude le rend malheureux. Il est évident que s'il
prend un associé qui n'a pas de fonds à verser dans son commerce, c'est
dans l'espoir de se faire un compagnon qui ne le quitte jamais.
Tromperai-je mon ami? s'écria Julien avec humeur. Cet être, dont
l'hypocrisie et l'absence de toute sympathie étaient les moyens
ordinaires de salut, ne put cette fois supporter l'idée du plus petit
manque de délicatesse envers un homme qui l'aimait.
Mais tout à coup, Julien fut heureux, il avait une raison pour refuser.
Quoi, je perdrais lâchement sept ou huit années! j'arriverais ainsi à
vingt-huit ans; mais, à cet âge, Bonaparte avait fait ses plus grandes
choses! Quand j'aurai gagné obscurément quelque argent en courant ces
ventes de bois, et méritant la faveur de quelques fripons subalternes
qui me dit que j'aurai encore le feu sacré avec lequel on se fait un
nom.
Le lendemain matin, Julien répondit d'un grand sang-froid au bon Fouqué,
qui regardait l'affaire de l'association comme terminée, que sa vocation
pour le saint ministère des autels ne lui permettait pas d'accepter.
Fouqué n'en revenait pas.
--Mais songes-tu, lui répétait-il, que je t'associe, ou, si tu l'aimes
mieux, que je te donne quatre mille francs par an? et tu veux retourner
chez ton M. Rênal qui te méprise comme la boue de ses souliers! Quand tu
auras deux cents louis devant toi, qu'est-ce qui t'empêche d'entrer au
séminaire? Je te dirai plus, je me charge de te procurer la meilleure
cure du pays. Car, ajouta Fouqué en baissant la voix, je fournis de bois
à brûler M. le.... M. le..., M.... Je leur livre de l'essence de chêne
de première qualité qu'ils ne me paient que comme du bois blanc, mais
jamais argent ne fut mieux placé.
Rien ne put vaincre la vocation de Julien, Fouqué finit par le croire un
peu fou. Le troisième jour, de grand matin, Julien quitta son ami pour
passer la journée au milieu des rochers de la grande montagne. Il
retrouva sa petite grotte, mais il n'avait plus la paix de l'âme, les
offres de son ami la lui avaient enlevée. Comme Hercule il se trouvait
non entre le vice et la vertu, mais entre là médiocrité suivie d'un
bien-être assuré et tous les rêves héroïques de sa jeunesse. Je n'ai
donc pas une véritable fermeté, se disait-il; et c'était là le doute qui
lui faisait le plus de mal. Je ne suis pas du bois dont on fait les
grands hommes, puisque je crains que huit années passées à me procurer
du pain, ne m'enlèvent cette énergie sublime qui fait faire les choses
extraordinaires.
CHAPITRE XIII
LES BAS A JOUR
Un roman: c'est un miroir qu'on promène le long d'un chemin.
SAINT RÉAL
Quand Julien aperçut les ruines pittoresques de l'ancienne église de
Vergy, il remarqua que, depuis l'avant-veille, il n'avait pas pensé une
seule fois à Mme de Rênal L'autre jour en partant cette femme m'a
rappelé là distance infinie qui nous sépare, elle m'a traité comme le
fils d'un ouvrier. Sans doute elle a voulu me marquer son repentir de
m'avoir laissé sa main la veille... Elle est pourtant bien jolie, cette
main! quel charme! quelle noblesse dans les regards de cette femme!