hasard, hésitants, on eût dit découragés. Peu à peu, cependant, un thème
se précisa, une plainte en sol mineur, relevée d’une altération plutôt
prévue de la sensible. Et puis, de grands accords, s’envolèrent. Et puis
des arpèges coururent sur le clavier, beaucoup d’arpèges, des bottes
d’arpèges. Et puis ce fut tout.
Emile Ollivier, pantelant d’enthousiasme, les yeux fulgurants derrière
ses verres de lunettes larges comme des soucoupes, donna le signal des
applaudissements qui éclatèrent, si violents, si prolongés, que les
pendeloques du lustre s’entrechoquaient.
Puis, désireux d’aérer son exaltation, il sortit brusquement dans le
Parc de la Muette qu’il arpenta, silencieux, à longues enjambées,
oubliant pour quelques minutes le mot malheureux qui avait écrasé
définitivement sa fortune politique, le mot qui... n’oublions pas la
chimie littéraire de Bergson... le mot qui semblable à la particule
solide tombant dans une solution sursaturée, cristallisa ce que vingt
ans d’Empire avaient soulevé de haines et de colères. (Je m’excuse de
citer de mémoire).
Tout remué par cette soirée musicale, je réintégrai sagement la maison
paternelle pour me coucher dans mon lit virginal, mais, les nerfs en
émoi, il me fut impossible de fermer l’œil.
Bah! comme le disait Fauchois après avoir subi l’_Autre Nuit_ du fâcheux
Arnyvelde:
--Une mauvaise nuit est bien vite passée.
CHAPITRE X
_Raoul Gunsbourg._--Son portrait par _Jules Lemaître_.--Il me réconcilie
avec _Massenet_.
Peu d’hommes ont soulevé autant de discussions, suscité autant de
colères, et aucun, cependant, ne traversa la vie au milieu d’un plus
brillant cortège d’inaltérables dévouements. Son existence est une
perpétuelle légende à laquelle chaque jour ajoute un paragraphe, chaque
mois un chapitre, chaque année un volume. On le déteste ou on l’aime, et
souvent on éprouve à son sujet les deux sentiments à la fois. Telles des
boutades dont fourmille sa conversation pittoresque semblent falotes
tout d’abord, qui, à la réflexion, apparaissent pleines d’un profond bon
sens, frappées au coin d’une observation sagace et précise...
Ces 15 lignes, ne les trouvez-vous pas d’un style plus ferme que le
reste de mon volume? Cela tient probablement à ce qu’elles sont de Jules
Lemaître, auteur d’une étude «saisissante» consacrée à Gunsbourg
«l’insaisissable», que j’ai retrouvée chez un fruitier de la Condamine,
où elle enveloppait une poignée de gousses d’ail.
Ce sauvé des aulx est le souverain artistique d’une principauté enclose
dans les Alpes-Maritimes, plus célèbre qu’étendue, car elle mesure tout
juste un kilomètre carré et demi de superficie et compte 22.956
habitants et demi (le demi, c’est un cul-de-jatte).
Dans une ville qu’en bonne justice on devrait nommer «Monte Gunsbourgo»,
ce diable d’homme, comme l’appelait le bon gros Francisque Sarcey
éberlué, ce diable d’homme déploie une activité qui déconcerte: levé à 7
heures du matin (horreur!) il fait répéter jusqu’à midi chanteurs et
instrumentistes de tout sexe et de tout pays: français, italiens,
russes, anglais, patagons, il répand sur tous une averse d’indications
tumultueusement polyglottes, car ce Roumain parisianisé parle toutes les
langues connues, y compris le monégasque.
Midi sonne. Gunsbourg oublie de déjeuner, s’engouffre en coup de vent
dans l’atelier des décorateurs, chambarde leurs travaux, étouffe les
protestations sous une avalanche de bons mots, réclame des projecteurs
supplémentaires, rend fous deux ou trois électriciens, s’enferme pour
composer une scène de son opéra en train (en train express), dicte douze
lettres, lance vingt-quatre télégrammes, surveille minutieusement la
représentation du soir, invite à souper, dans la grande salle de l’Hôtel
de Paris, quarante personnes qu’il gave de détails succulents sur la
cour de Russie et de caviar, également russe, également succulent.
Enfin, il se couche, à 4 heures du matin. Et le lendemain, il
recommence. Quand je le vois s’agiter de la sorte, sans s’accorder une
minute de repos, je sue à grosses gouttes.
Les médisants prétendent qu’il trouve encore le temps de se mettre en
frais de coquetterie pour certaines artistes (pas les plus laides, bien
sûr); lorsque cet infatigable faisait répéter _Ivan le Terrible_, ils
chuchotaient, avec des clins d’œil renseignés que, dans son cabinet
directorial... bref, ils l’appelaient «Divan-le-Terrible», ce qui
divertissait prodigieusement l’intéressé, car il possède une bonne
humeur inoxydable.
Grâce à elle, il est toujours sorti sans encombre des discussions
embrouillées, inextricables pour tout autre que lui, réellement
impossibles à éviter quand des susceptibilités d’artiste et des vanités
d’interprètes sont en jeu.
Je me souviens d’une jolie «fille du Rhin» dont le grasseyement parisien
me mettait en joie quand elle chantait «Albeuric»; elle se plaignait
amèrement d’être étouffée par la ceinture dans laquelle la bouclaient
les machinistes pour la balancer autour du roc où scintille l’or inviolé
(fanfare en _ut_ majeur).
--Ça n’a rien à faire, m’sieur Gunsbourg, j’en ai marre, ce machin me
serre si tellement que j’ai les flancs tout bleus.
--Hé bien, quoi, ma petite? Les flancs bleus sur la côte d’Azur, tu es
dans la note.
Désarmée, la parigotte déclara: «Ce rigolo-là, il est vraiment à la
coule». Elle disait vrai.
Il est assez «à la coule» pour rire des ingratitudes que sa bonté
suscite, pour ne pas s’indigner quand un _m’as-tu-lu_, gorgé de ses
bienfaits, parcourt les cafés en répétant aux joueurs de jacquet
incrédules: «Rien d’étonnant à ce que les pièces de Gunsbourg
réussissent, c’est moi qui les écris...»
Sa charité sait trouver des truc ingénieux. Saint Vincent de Paul
vaudevilliste! L’an dernier, au cours d’une conversation avec un antique
gendelettres parisien, plus riche de souvenirs que de pécune, il lui
dit, sur les terrasses de Monte-Carlo:
--Le surnom «Tanagra-double» date de 30 ans. Votre ami Willy en affubla,
dans l’_Echo de Paris_, Sybil Sanderson qui venait de créer la _Thaïs_
de Saint-Saëns.
--Vous voulez dire «de Massenet», cher maître!
--Du tout, c’est bien de Saint-Saëns. Protestez tant que vous voudrez,
je suis sûr de ce que je dis.
--Mais...
--Je vous parie vingt-cinq louis contre cent sous que l’œuvre est de
lui.
--Tenu!
Le vieux journaleux retrouve ses jambes de vingt ans pour courir à la
Bibliothèque, consulter la partition de _Thaïs_ sur laquelle s’étale,
bien entendu, le nom de Massenet et la rapporte triomphalement à
Gunsbourg, qui se mord les lèvres pour ne pas pouffer.
Le pari immédiatement réglé, l’heureux gagnant s’en va, lesté d’un
billet de cinq cents francs, conter à tout venant son aubaine, et il
ajoute: «Tout de même, j’aurais cru le Patron plus au courant que ça de
la musique contemporaine...»
Je tiens l’anecdote de Massenet qui la narrait souvent, agité,
ressemblant à la caricature tracée par Léon Daudet qui lui en veut
toujours d’avoir piteusement emmusiqué _Sapho_ «la mine au vent, l’air
inquiet, les cheveux plats rejetés en arrière, les mains dans les poches
de son veston, mâchonnant toujours quelque chose qui finissait en
compliment excessif...»
Une dame qui avait le visage triangulaire et semblait, en 1900, au dire
de la portraitiste Gabrielle Réval, «une adolescente plutôt qu’une jeune
femme» bien qu’elle fût mariée depuis sept ans, a écrit de moi, pour
blâmer ma mélomanie: «Il aime la musique comme une femme».
Cette phrase est exacte, à condition de regarder «une femme» non comme
un nominatif, mais comme un accusatif. Justement parce que je l’aimais,
je bataillais--_in illo tempore_--contre l’engouement dont bénéficiait
le truqueur de _Thaïs_, j’enrageais de voir César Franck s’user à donner
des leçons de piano, tandis que la moindre mélodie de Massenet, éditée
chez Heugel, lui rapportait autant de revenus qu’une ferme en Beauce. Et
j’avais toujours réussi, quoique fréquentant plusieurs salons où l’on
fêtait ce producteur trop heureux, à ne pas lui être présenté. Un soir
cependant...
La rencontre eut lieu au Palais de Monaco où le Prince Albert avait
invité la presse parisienne, à l’occasion de _Don Quichotte_ que ce
grand diable de Chaliapine venait de créer superbement, admiré de toutes
les actrices présentes, depuis la haute et belle Paule Andral, jusqu’à
la minuscule et affriolante brunette[8] qui scandalisa l’Hôtel de Paris
en se crêpant le chignon avec sa cousine pour la possession d’un garçon
d’ascenseur, _struggle for lift_.
[8] Elle a, aujourd’hui, deux filles mariées, dont les corrects époux
n’apprendraient pas sans embêtement les frasques de leur belle-mère.
Qu’elle compte sur ma discrétion. Paix à ses gendres!
Je ne me défiais de rien. Avec la soudaineté d’un cataclysme, Gunsbourg
me précipita dans les bras de Massenet qui s’écria, avec un enthousiasme
admirablement joué:
--Enfin! depuis le temps que je désirais vous connaître! Quelqu’un qui
va être encore plus heureux que moi, c’est Lucy Arbell.
J’aurais préféré ne pas la voir, car, en bonne justice, cette Dulcinée
caverneuse ne pouvait m’être très reconnaissante d’avoir écrit dans
l’_Echo de Paris_: «On dirait qu’elle chante dans un verre de lampe».
Mais le moyen de résister! Le compositeur et Gunsbourg me charrièrent
vers le canapé où chacun portait à la triomphatrice sa gerbe d’éloges;
Massenet s’écria, non sans emphase:
--Chère amie, je vous présente le critique musical le plus érudit, le
plus impartial, le plus...
Il y eut un froid. Plusieurs anges passèrent. Lucy Arbell me regardait
profondément. Enfin elle me tendit la main, disant avec une simplicité
assez touchante:
--Monsieur, vos articles m’ont fait quelquefois pleurer.
--Pleurer? (intervint Massenet, gesticulant). Pleurer! Ces larmes, mon
cher Willy, sont un juste hommage rendu à votre prose toujours
émouvante...
Devant cette prestesse rusée, l’actrice haussa légèrement les épaules et
ne put s’empêcher de rire. J’en fis autant. Et Gunsbourg, avec un clin
d’œil gamin à mon adresse, s’esclaffa plus fort que nous deux.
La réception terminée je m’en fus, tout seul avec mes pensées, regarder
sur la Méditerranée aux brisures sans nombre les coulées d’argent que
versait la lune. Raoul vint me rejoindre et me dit en riant:
--Il y avait longtemps que je voulais vous réunir, vous et Massenet.
Vous êtes tellement faits l’un pour l’autre!
Je ne trouvai rien à répondre et je remontai, tout pensif à travers ces
jardins de féerie où la luciole étincelle, où le rossignol s’égosille,
paysages irréels, faits, dirait-on, pour illustrer l’Evangile de
l’Enfance du Sauveur dont je pense que l’amusant latin mignard doit
agacer Paul Cazin, père de Décadi et fervent de la Vulgate: _Jesus per
sylvam ibat oblectatus cicendularum luce atque lusciniolarum cantu_...
CHAPITRE XI
_La Revue bleue._--Le fantaisiste _Jacques du Tillet_, le caustique
_Vandérem_, le bon _Jules Lemaître_ et le perfide _Anatole
France_.--_Lotte_ et ses amis.
En ce temps-là (1890), la _Revue Politique et Littéraire_ accordait
volontiers l’hospitalité aux débutants. Son directeur, le doux Henri
Ferrari, un peu braque, rêveur, très accueillant aux jeunes, m’insérait
des Nouvelles percheronnes, dont le mérite ne dut jamais troubler le
sommeil du peintre attitré de la Normandie, Guy de Maupassant. Vandérem
se réservait le Midi. Il publia le récit délicieusement ironique d’une
randonnée conduite à travers la Provence par Mariéton, félibre lyonnais
auquel ses concurrents trouvaient du talent sur lou rasoir; il
esquissait les pittoresques Arlésiennes attablées devant l’or des
bouillabaisses: «le coup d’_ail_ était inoubliable». Jacques du Tillet
ne quittait pas Paris.
Où est-il, à présent? Ses romans ont disparu; récits narquois, d’une
mondanité sans snobisme (comme ceux de MM. de Comminges et François de
Bondy) on ne les voit plus aux étalages et seul, Léon Treich qui,
semblable à Kundry, sait beaucoup de choses et ne ment jamais, pourrait
dire ce qu’ils sont devenus.
Sans avoir jamais suivis les cours de simplicité du fantaisiste qui
enseigne à forfait l’art d’écrire... «Albalat! Albalat! Albalat! Morne
plaine!...» il savait également se garer de l’écholalie romantique dont
l’odieux La Jeunesse n’a pas emporté, malheureusement, le secret dans sa
tombe.
Critique dramatique de la plus régalante impertinence, il jugeait les
productions du théâtre contemporain selon un critérium immuable dont la
simplicité m’enchantait.
Si les pièces ressemblaient à celles de Meilhac et Halévy, du Tillet
stigmatisait ces éhontés pastiches.
Si les pièces ne ressemblaient pas à celles de Meilhac et Halévy, du
Tillet les trouvait exécrables et ne l’envoyait pas dire à leurs
auteurs.
L’imprimeur Chamerot[9] mettait à notre disposition, comme bureau de
rédaction, une salle nue et triste, où nous étions très gais. Un jour,
entrant là, je vis se lever un petit monsieur maigriot, voûté, figure
irrégulière et expressive; délaissant les épreuves qu’il corrigeait, il
darda sur moi des yeux où scintillait de la malice derrière un lorgnon
mal assujetti, puis, fourrageant sa barbe blondasse plantée à la diable,
il déclama, d’une voix douce, singulièrement prenante, ce quatrain que
je venais de publier dans le _Journal Amusant_:
[9] Un galant homme, mais qui ne m’aimait guère, parce qu’il avait
épousé une fille de Mme Pauline Viardot et les rancunes de la mère,
dont j’avais apprécié les tardives exhibitions artistiques avec peu
d’enthousiasme.
La mine est là, béante; un champ qui la domine
Glisse et s’abîme avec fracas.
MORALE
Garde-toi, tant que tu vivras,
De jucher les champs sur la mine.
--Aussi vrai que je me nomme Jules Lemaître, ajouta-t-il, depuis que
j’ai lu cette fable, j’ai compris la vérité d’un alexandrin qui,
jusqu’alors, m’avait semblé entaché de quelque exagération: «L’apologue
est un don qui vient des Immortels».
--Cher maître, répliquai-je, puisque je lui dois le plaisir de faire
votre connaissance, je dirai, avec l’ampleur du robespierrot Floquet:
«Vive l’apologue, Monsieur!»
Et nous nous serrâmes les mains, componctueusement.
Quel être délicieux! Les intransigeants de la littérature avancée
l’exécraient. Huysmans, qui ne lui pardonnait pas les railleries
érudites déchiquetant _A rebours_, grommelait: «C’est un normalien de la
plus dangereuse espèce, celle qui a l’air de comprendre quelque chose».
Eugène Morel, pourtant le meilleur fils du monde, le surnommait
grincheusement «Jules Petit Maître». Un troisième lettré, Félicien
Champsaur, lui lançait des injures de fort calibre. Je ne l’en gobais
que davantage.
Parmi les gens de lettres arrivés, en butte aux sollicitations des
arrivistes, les uns--l’immense majorité--se renferment dans ce que l’on
est convenu d’appeler «leur tour d’ivoire», traduisez: dans une commode
indifférence qui respire l’égoïsme... et le fromage de Hollande.
D’autres embrassent leurs jeunes rivaux, mais pour les étouffer. C’est
la façon du «Président de la République littéraire des Pingouins», comme
André Rouveyre (portraitiste désavoué par Mme Catulle Mendès) baptise le
venimeusement douceâtre Anatole France. Ce stratège machiavélique aux
instincts bas, dont Gide regrettait, il y a quinze ans, que certains
imprudents voulussent faire «un écrivain considérable» a toujours aimé
X... contre Y...; il feignit d’admirer Verlaine, son «Choulette», dans
le seul dessein de démolir François Coppée, très malade, très courageux,
très dignement revenu à la foi de sa jeunesse «Anus Dei», sifflaient les
voyous. Et lorsque avec la connivence de sa protectrice, Mme de
Caillavet, née Lippmann, il exalta Moréas (qu’il méprisait), ce fut pour
rendre fou de rage Leconte de Lisle (qu’il haïssait).
Jules Lemaître, lui, recevait les visiteurs à cœur ouvert, la bourse
ouverte, dispensant avec la même bonté familière des conseils à Pierre,
de l’argent à Paul, sans compter jamais sur de la reconnaissance. Il
n’avait pas attendu cette fripouille vocifératrice de Léon Bloy pour
savoir ce que c’est qu’un «mendiant ingrat».
Quand on est vraiment bon, note Trébla, on ne se refait pas, on se
laisse... refaire.
Un tapeur, trop connu dans les salles de rédaction, trouva ceci pour
l’attendrir:
--Cher Maître, je vous demande aujourd’hui une somme plus forte que
d’habitude; c’est de cent francs que j’aurais besoin, parce que... je
vais me marier.
--Voici cinq louis, pour acheter un bouquet de fleurs d’oranger.
Parfait.
L’uomo deliquente se retire, tout heureux et tout aise d’avoir «eu» le
«cavé». (Il faudra que je demande à Francis Carco, spécialiste, si ces
expressions de jadis s’entendent encore).
Pendant qu’il redescend, Jules Lemaître laisse tomber, du haut de
l’escalier, ce paternel avis:
--Dites donc, cher confrère, maintenant que vous avez l’argent, ne vous
croyez pas obligé de vous marier pour ça...
Débutant de lettres qui me lis, des vieux que nous servions connais la
différence: l’avaricieux Anatole, le jour qu’il avança trente francs à
l’auteur du _Livre de Monelle_, en fit confidence, sans retard, à son
Egérie «la bonne Sous-France», bien sûr qu’elle répandrait l’histoire
dans tout Paris, avec ce correctif tartufiant: «N’en parlez pas... Cela
pourrait désobliger ce pauvre Marcel Schwob que M. France et mon mari
aiment beaucoup.»
... Lorsqu’on exhuma des palimpsestes les tableautins d’Hérondas, je
raffolai tout de suite de ce Théocrite populacier dont les _Mimes_ nous
ont restitué une antiquité délicieusement familière que le classicisme
artificiel et gourmé des professeurs ne soupçonnait pas. Ses «scazons»
me ravissaient, alertes, pittoresques, çà et là scabreux--ô le dialogue
effronté des jolies acheteuses (des veuves je suppose), marchandant chez
le vendeur de bibelots en cuir l’objet de leurs convoitises,
l’Ersatz![10] Par malheur, la prose de Quillard, maladroitement rigide
et les approximations d’Almereyda, d’une élégance académique si floue,
justifiaient le dicton italien: «Traduttore, traditore.» J’aurais voulu
décider Lemaître à nous donner une translation réunissant la pénétration
du texte; le parfum antique, toutes les qualités dont manque
douloureusement le «Satyricon» défiguré avec tant de sans-gêne
anachronique par la collaboration dégradante de Laurent Tailhade; je le
prêchai longtemps, dans son studio de la rue d’Artois où, enveloppé
d’une robe de bure--l’air d’une illustration pour le Roman du Renard--il
m’écoutait avec une attention moqueuse, puis:
[10] M. Reinach crut d’abord qu’il s’agissait d’une sorte de chapeau;
mais il se rendit compte, par la suite que le _baubôn_ ne se mettait
pas sur la tête.
--Méprisez-moi, mon bon Willy, mais toutes ces machines-là, je trouve
que ça ne vaut pas Courteline.
Ce disant, il se frottait les mains, avec cette onction de séminariste
dont jamais il ne se défit exactement, les yeux si rieurs que je
ronchonnai, exaspéré par cette gaminerie irréductible:
--Vous ressemblez à un vieil enfant de chœur tout fier parce qu’il a
liché le vin des burettes!
*
* *
La politique, un temps, l’attira, ou mieux le désir de répandre des
opinions saines, de purifier l’atmosphère des partis, de prendre contact
directement avec le suffrage universel, de devenir le _deus ex machina_
qui, sur le terrain électoral fait la pluie... et le votant. Il
multiplia les conférences. Il créa, par toute la France, une agitation
féconde. Paul Acker qui l’accompagna quatre mois dans ses exténuantes
tournées nationalistes, m’a souvent conté avec quel courage insouciant,
voire amusé, il affrontait les plus brutales contradictions, indifférent
aux huées, comme aux ruées, des adversaires politiques tentant
d’escalader la tribune, et même aux cailloux que lui lancèrent, à
Belfort, des filles à soldats excitées par une poignée de juifs
allemands naturalisés de la veille...
(Sur ce sujet, il ne tarissait pas, le brave petit Acker, lorrain doux,
fin et têtu. Quand il bachotait à Sainte-Barbe, j’étais son
correspondant, je l’aimais beaucoup. La guerre l’a pris...).
Malgré les succès qu’elle lui valait, je maintiens que la Politique
n’était pas le fait de Jules Lemaître.
Un matin, à neuf heures, son domestique me téléphona que «Monsieur me
priait de passer chez lui, d’urgence». J’envoyai Monsieur au diable, _in
petto_. Neuf heures! Moi qui noircissais du papier de minuit au lever du
soleil, je trouvai la convocation saumâtre. Enfin! Cocher, 29, rue
d’Artois.
Je vis le coquet appartement de l’écrivain encombré d’hommes politiques;
il y avait des électeurs dans tous les coins: il y avait, dans
l’antichambre, une délégation des bouchers réactionnaires de la Villette
(tout dévoués au comte de Sabran-Pontevès); il y avait Mme Barillier,
femme du louchebem nationaliste, hypnotisée par un gigantesque
phonographe qui vomissait des allocutions patriotiques panachées de
_Marseillaise_. Au milieu de ces gens manifestement étrangers à toute
littérature, Lemaître circulait souriant, actif, fort à l’aise.
Après qu’il m’eut, en trois minutes, expliqué ce qu’il désirait de moi,
je ne lui cachai pas ma stupéfaction de le voir dans un pareil milieu, à
cette heure imprévue:
--J’étais convaincu que vous aussi, comme tous les couche-tard, vous
n’étiez pas, avant midi, en pleine possession de vos facultés
intellectuelles.
--Bien sûr, mon bon Willy, bien sûr que je ne l’ai pas, cette pleine
possession dont vous parlez si élégamment! Je serais fort empêché, avant
les œufs à la coque et la côtelette de mon déjeuner, d’écrire trois
lignes honorablement rédigées... C’est pourquoi, me sentant
indéniablement pâteux, je reçois, non des lettrés, mais des gens qui se
passionnent pour ou contre le gouvernement.
--C’est plus prudent. Et, dites-moi, malgré l’heure matinale, votre
intelligence est suffisamment désembrumée pour comprendre tous ces
politiciens?
--Comment donc! (_Un rire silencieux plissa son visage_). Ils me
trouvent subtil!
*
* *
Lors des premières excursions qu’en bon provincial à peine débarqué dans
la Capitale il ne manqua pas de faire au Chat Noir--terra
incognita--Lemaître entendit fréquemment parler d’une célébrité
montmartroise «Lotte» et souhaita la connaître.
Je pus «contenter son caprice» comme barytonne l’obligeant
Méphistophélès gounodien, car je voyais souvent cette originale gamine
qui habitait rue Bochard de Saron, tout près du vieux compositeur
pianophobe Reyer, un appartement si étroit que, pour passer la manche de
mon veston, j’étais obligé d’ouvrir la fenêtre.
Comme celles du Nil, les origines de Lotte s’enveloppaient de mystère.
Elle se prétendait fille non de son père légal, le citoyen K. (condamné
après la Commune pour avoir obligeamment signé des articles incendiaires
dont le prudent Cournet préférait ne pas s’avouer l’auteur), mais de
Jules Guesde, ou peut-être de Massenet, «pas le musico, pas le gendarme
non plus, un troisième frère «de Marancourt» qui était impresario dans
l’Amérique du Sud, avec des manchettes en dentelles».
Frimousse de gavrochette, de beaux yeux toujours en ignition, un nez
folâtre, une bouche passionnée, cette fillette, d’une impulsivité
redoutable, passait du rire aux larmes dans la même seconde; rosse à
l’occasion, quoique foncièrement bonne, l’imprévu drôlatique de ses
réflexions amusait le délicieux Georges Auriol, le candide et beau Poiré
dit Caran d’Ache, Alphonse Allais dont cependant la tête de cheval
triste ne se déridait pas facilement, bref toute la bande de peintres et
de littérateurs mise en coupe réglée par l’exploiteur Rodolphe Salis,
seigneur de Chatnoirville-en-Vexin.
Pour satisfaire la curiosité de Lemaître, on organisa un dîner dans je
ne sais plus quelle guinguette montmartroise. Trois ou quatre amis,
beaucoup de hors-d’œuvre, du Vouvray et pas le moindre protocole.
Tout de suite, Lotte se manifesta très Lotte:
--Une veine que j’ai pu calter sans que le pied me voie...
--Le pied? interrogea Lemaître, ami des précisions.
--Mon père, quoi!