regimbé contre la critique, âprement; que l’on se souvienne de Louise
Collet (née Revoil) se précipitant sur Alphonse Karr, le couteau à la
main... Récemment, Madeleine Carlier, rayonnante d’orgueil, répétait
«J’osai frapper José Frappa».
A moi-même, chétif, il advint d’encourir les fureurs d’une artiste du
Théâtre de Genève, la dame Purnode, si ma mémoire est fidèle, manquant
de talent à un tel point que les bravos salariés de ses «romains» ne
pouvaient faire illusion à personne. Après une navrante représentation
de _Thaïs_, obsédé par cette bouche de poisson pâmé, d’où ne sortaient
que d’insaisissables sons, je la traitai, dans mon compte-rendu, de
«carpe éolienne».
Furieuse, elle s’embusqua dans un couloir obscur et, lorsque je passai
sans méfiance à sa portée, d’un revers de main vindicatif elle fit voler
mon monocle en l’air, au risque de m’éborgner.
--Décidément, opinai-je, en ramassant le cristal orbiculaire, elle ne
peut rien faire sans le secours de la claque.
Et Montégut, du _Petit Parisien_, qui passait par Genève en revenant
d’Allemagne, ajouta, avec ce coquin d’accent provençal que j’aime tant:
«Hé bé, fiston, toi qui la prétendais laide, elle t’a tout de même tapé
dans l’œil!»
Si nous revenions à l’ami Richepin qui possède un torse d’écuyer et le
mépris du cant dira t’on. Avant Jean Bouchor, des malingres ont voulu
ridiculiser son amour des exercices physiques; ils ont échoué. C’est
merveille de le voir exécuter les tours de force que lui enseignèrent
des bohémiens au cours de ses vagabondages juvéniles. Prodigieux de
souplesse, il prouve également l’agilité de sa dialectique en informant
les philistins tentés de mépriser ses acrobaties que, toutes, elles nous
viennent de l’Antiquité. Il écrase les objections sous un vase étrusque
exposé au Louvre; il éclaire son raisonnement à l’aide d’une fresque de
Pompéï; il ferme la bouche de son interlocuteur avec un texte
irréfutable d’Aulu-Gelle.
Dans les bureaux de _Comœdia_, devant Jules Renard au sourire pincé, à
dessein de convaincre mon incompétence que les Anciens connaissaient
déjà le foot-ball, Richepin me récita deux pages de Galien décrivant
avec une stupéfiante exactitude anticipée les péripéties d’une mêlée,
j’allais écrire d’un «scrummage». Et, pour m’achever, il lança de sa
voix métallique l’amusante protestation geignarde d’un joueur de
«Harpastum» dont une bagarre vient d’endommager le cou:
Oimoi, kakodaimôn, ton trachélon ôs échô!
--Vous vous rappelez bien, vieux Willy, ce vers d’Antiphane?
--Heu, heu, vaguement...
Un de ses amis, comme lui ancien élève de l’Ecole Normale, mais tombé
dans la politique, Camille Pelletan, imitait ses prouesses gymniques
d’assez loin, à l’époque où, ministre, il abreuvait d’avanies les grands
chefs de la marine, en dépit des petites affiches manuscrites placardées
dans les couloirs du ministère par des mains anonymes: «Soyez bon pour
les... amiraux».
Beaucoup moins entraîné que le Touranien, le désorganisateur de la
flotte française était néanmoins parvenu, grâce à sa persévérance et à
la patience de Richepin, à «faire le crapaud», ce qui consiste, comme
chacun sait, à passer les deux jambes en arrière, par dessus les
épaules, puis à les croiser en ramenant les pieds sous le menton.
Certain soir qu’il s’ennuyait, chez lui, Camille Pelletan s’avisa de se
déshabiller complètement, pour faire le crapaud tout seul, sans son
professeur. Il y réussit trop bien! Malgré d’énergiques efforts, il ne
parvint plus à décrocher ses pieds, noués comme une cravate, pour les
ramener à leur position normale. Angoissé, l’acrobate occasionnel appela
au secours. Sa bonne accourut, regarda, les yeux exorbités, ce phénomène
et s’enfuit en poussant des clameurs d’épouvante. On dut mander un
médecin pour remettre en place, non sans peine, les jambes du «crapaud»
qui, pendant cette opération, sacrait à grand fracas (les imprécations
de Camille!).
Honteux et confus de cette mésaventure, prophétisée par le spirituel
Mérinos dans une nouvelle savoureuse, Pelletan jura qu’on ne le
reprendrait plus à risquer de telles fantaisies, dangereuses dès qu’on a
un peu de ventre.
CHAPITRE IX
L’académicien _Frédéric Masson_ demande qu’on me fusille.--Le
compositeur _Roze_ chez _Jean Lahor_.--Les dîners de _Judith Gautier_,
wagnérienne.--Un frère de _Victor Hugo_ à Charenton.--_Liszt_ chez _Mme
Erard_.
Pendant la guerre, pour avoir confessé que je restais partisan
«inchangé» de la musique wagnérienne, j’ai reçu plusieurs lettres où
l’on me disait, entre autres douceurs «Si vous aimez Wagner, c’est que
vous êtes un sale boche». Puissamment raisonné! Alors, si j’aime le thé,
je suis un sale Chinois?
En 1914, l’académicien Frédéric Masson,--on eût dit le colonel Ramollot
assez gris pour s’être trompé d’uniforme--réclama patriotiquement, dans
l’_Echo de Paris_, le peloton d’exécution pour tous les wagnériens en
général et pour moi en particulier.
J’aurais pardonné cette opinion à l’extravagant collectionneur de
bretelles napoléoniennes dont Camille Mauclair--étrange! étrange!--a
célébré un jour la courtoisie (?) si, dans le même article, il n’avait
eu le culot de déclarer le rondouillard _Noël_ d’Adam supérieur à...
_Parsifal_! Ces fétides propos me montèrent au nez et malgré les
objurgations d’Henry Simon, son directeur et mon ami, pour qui l’habit
vert est «Tabou», j’accrochai au derrière de ce vieux schnock des
invectives de choix dont il eut l’imprudence de se montrer marri. Lors,
je récidivai, dansant de joie, car le mot de Gavarni reste vrai: «Les
marris me font toujours rire».
En dépit des épitres comminatoires et des articles baveux je continuai
de vénérer le titan de Bayreuth dont (en certaines occasions) la
musique, aujourd’hui encore «me prend comme une mer». Et Debussy
lui-même n’a pu me guérir complètement de ce qu’il tenait pour une
maladie mortelle. Certes, un charme invincible émane des tendresses dont
Pelléas enveloppe Mélisande aux longs cheveux; je le subis, mais il
n’efface pas les amours anciennes. Et la volupté aiguë des accords de
neuvième dont s’enivrent dangereusement ces enfants aux perversités
presque innocentes ne peut abolir, en mon cœur fidèle, le souvenir du
cor de Siegfried jetant, à travers le mouvant rempart des flammes
magiques l’allègre défi de sa fanfare.
Ce Wagner, m’objectaient des lecteurs assidus, mais ballots, ce Wagner,
vous oubliez donc qu’il est Allemand? Pas le moins du monde. S’il avait
pu naître à Paris et l’aigre Saint-Saëns à Leipzig, ça me ravirait.
Malheureusement on ne m’a pas consulté...
D’ailleurs je ne pousse pas l’amour du «Tondichter» jusqu’à chérir ses
«épigones», pour parler comme les Allemands qui se rappellent leurs
études grecques; il y a, dans nombre de villes germaniques, des chefs
d’orchestre et des compositeurs hypowagnériens qui rééditent les
formules du maître jusqu’à plus soif; confections niaisement adroites,
auxquelles je préfère n’importe quelle inspiration personnelle de
Massenet, voire de Puccini.
Sur ce point, André Cœuroy me donne raison et quand j’ai l’assentiment
d’André Cœuroy, je me fiche du reste.
Hélas! Que j’en ai vu mourir des jeunes drilles, intoxiqués par ce
vénéneux génie! L’un d’eux était le compositeur anglais Roze, fils de la
chanteuse Mary Roze dont la carrière fut brillante. Musicien fort
instruit (_rara avis_) il manquait totalement de rosserie (_rarissima
avis_) mais aussi d’invention. A Londres, quelques années avant la
guerre, cet homme aimable tint à me jouer le premier acte de sa _Jeanne
d’Arc_, opéra désolant et désolé où tous les personnages pleuraient à
l’envi; rien que dans le prologue, on répandait assez de larmes pour
éteindre le bûcher de Rouen qui échauffa le talent poétique de MM.
Péguy, François Porché, Schiller, etc.
Bien entendu, il voulut connaître mon avis sur sa production. Après
quelques circonlocutions courtoises, poussé à bout par son insistance,
je finis par lui dire:
--A quoi bon faire chanter à la Pucelle d’Orléans des mélodies de Gounod
sur des harmonies de _Tristan_?
Il réfléchit un instant. Puis, avec une bonhomie désarmante, il me
demanda:
--I say, Willy, est-ce que vous aimeriez préférablement mieux des
mélodies de _Tristan_ sur des harmonies de Gounod?
Ce brave Roze, pour rendre service à un ami qui projetait d’écrire «une
grosse volume» sur Bizet, récoltait avec soin toutes les anecdotes
relatives à son musicien favori, surtout les fausses. Je l’entends
encore, dans le square frais et verdoyant de Kensington Garden, me
conter, avec une candide émotion, qu’avant d’entrer au Conservatoire le
futur auteur de _Carmen_ fut examiné par Meifred: tournant le dos au
piano l’enfant nomma sans une seule erreur tous les accords frappés par
le professeur qui avait soin de les choisir dans les tonalités les plus
éloignées...
--Et finalement, concluait l’excellent Roze, professeur Meifred
admiratif disait: «Bravo, my boy, vous entrerez un jour dans la
Institut».
Je n’eus pas le courage de détromper mon interlocuteur en lui apprenant
que cette manière de dictée musicale est de pratique courante dans les
classes de solfège, sans parler de l’enseignement raffiné donné par les
Jaques-Dalcroze et les Jean d’Udine, dont les élèves réalisent, en se
jouant, de véritables tours de force; je rappellerai qu’au cours de ses
réceptions hebdomadaires, le docteur Cazalis soumettait sa fille à cette
bénigne épreuve, chaque fois qu’un visiteur entrait dans le salon de la
rue Herran. Il en entrait beaucoup.
(Dans d’autres salons, j’ai vu d’autres enfants des deux sexes,
accomplir les mêmes menues prouesses. Si l’Institut devait récompenser
de si minces exploits, on devrait agrandir considérablement la bâtisse
antique et solennelle qui fait l’ornement du quai Malaquais).
Le précité docteur aimait la musique depuis que Saint-Saëns lui avait
emprunté une pincée de pentamètres pour servir d’argument à sa _Danse
macabre_, poème symphonique avec xylophone obligé, suggérant le bruit
des squelettes entrechoqués: «Zig, et zig, et zag, la Mort en cadence».
Il aimait également la poésie (je ne sais s’il aimait la médecine). Sans
être aussi crevants que ceux de Léon Dierx... les seuls dont Mendès ne
craignait pas de célébrer les discutables splendeurs, certain que nul ne
pourrait les lire jusqu’au bout, les vers de Cazalis, signés «Jean
Lahor», s’avéraient d’une beauté plutôt soporifique. Il fallait
néanmoins feindre de les admirer, sous peine d’encourir les gronderies
d’un vieil ami de la maison, qui lavait la tête des frigides trop lents
à s’extasier.
Lahor ni son grondeur ne nous rendaient heureux.
Le jour que je l’amenai chez Cazalis, Raymond Roze ne manqua pas de
flétrir, dos à la cheminée, l’ineptie du public parisien assez balourd
pour n’avoir point compris, en 1872, la musique de l’_Arlésienne_. Il
riait, croyant à une fumisterie, quand je lui disais que la faute
incombait au compositeur.
Rien de plus vrai, cependant! Une partition de scène trop réussie ne
s’accommode pas de la demi-perception des auditeurs partagés entre la
compréhension du dialogue et l’appréciation du décor musical: il
faudrait des cerveaux fortement organisés pour opérer la dissociation
nécessaire à l’intelligence du double texte, puis la synthèse permettant
de goûter l’accord de ces éléments d’émotion.
--Roze, mon vieux Roze, répétais-je, soyez indulgent aux auditeurs
simplistes du Vaudeville, pas fichus de recevoir simultanément dans
l’oreille droite les «préciosités» (comme disait Reyer) de la prose
d’Alphonse Daudet et, dans l’oreille gauche, les fines trouvailles
harmoniques de Bizet. Contempler le Nord de l’œil gauche et le Sud de
l’œil droit, ça s’appelle loucher; la première exécution de
l’_Arlésienne_ n’aurait pu réussir que devant des gaillards atteints de
strabisme auditif.
--Willy, old chap, vous êtes un phénoménal type, répondait Roze,
imperturbable.
Et il continuait à fumer sa pipe courte, bourrée d’un «navy-cut» qui
sentait le pain d’épice.
Souvent, il me demandait de le «tuyauter» sur Liszt, auquel il comptait,
vaguement, que son ami consacrerait une volume «encore plus grosse» que
celle de Bizet.
... Liszt, je l’ai vu, trois ou quatre fois, pas davantage, mais Judith
Gautier m’a souvent, très souvent, donné sur lui des détails qu’elle
seule connaissait, détails si curieux que je n’ose les reproduire
tous--par pudeur.
Bonne Judith, que de confidences elle laissait ruisseler dans son petit
appartement de la rue Washington, trop encombré de bibelots pour que la
domestique osât le balayer à fond!
Elle vivait là--au nº 39, je crois--en compagnie d’un hollandais
amorphe, voix de chapon, barbe teintée d’acajou, le gros compositeur (?)
Benedictus dont on n’entendait jamais une note de musique. Personne ne
s’en plaignait.
Chaque dimanche, autour de la table copieusement servie (mortadelle,
loukoum, olives noires, ananas, pickles, anchois, sucreries variées), se
serraient des dîneurs invités au hasard, je pense, ou qui s’invitaient
eux-mêmes, peintres hongrois, boulevardiers anonymes, membres de
l’Ambassade de Chine, certains assez décoratifs, d’autres remarquables
par leurs décorations plutôt que par leur décorum, nombreux, en tous
cas, à indigner Despréaux dont le sybaritisme exigeait que l’on fût à
l’aise «assis en un festin». Parfois, Judith quêtait des renseignements:
--Dites donc, Willy, ce petit gros assis entre Paul Hillemacher et le
comte François de Chevilly, qui est-ce donc?
--C’est la première fois que je vois sa bobine. Si vous interrogiez
Benedictus?
--Mais c’est lui qui me l’envoie demander par la bonne! Autrement je ne
vous en parlerais pas. Ça m’est tellement égal!
Effectivement, tout lui était égal à cette femme de l’Islam, aux beaux
yeux noirs inexpressifs, indifférente, indolente, noyée dans le gras
fondu...
Sa beauté, dont elle ne s’était jamais occupée beaucoup, les Anciens
n’en parlaient qu’avec extase; sans relâche ils me récitaient le sonnet
de Victor Hugo «Judith, nos deux destins sont tout près l’un de l’autre»
si fréquemment que j’avais fini par le prendre en grippe.
La mort et la beauté sont deux choses profondes
Qui contiennent tant d’ombre et d’azur, qu’on dirait
Deux sœurs, également terribles et fécondes,
Ayant la même énigme et le même secret.
Le dernier vers de ce premier quatrain, dirait-on pas de l’Henri de
Régnier?
Sur un mode plus badin c’est également à Judith Gautier que s’adressait
«le Père» déplorant qu’elle eût refusé son invitation à dîner, pendant
le siège de Paris (Noël 1870).
Si vous étiez venue, ô Beauté que j’admire,
Nous aurions fait ensemble un repas sans rival,
J’aurais tué Pégase et je l’aurais fait cuire
Pour que vous dégustiez une aile de cheval.
D’ailleurs, l’hippophagie inspirait particulièrement Olympio s’il faut
en juger d’après ce distique anxieux:
Mon dîner me travaille et même me harcèle
J’ai mangé du cheval et je songe... à la selle.
Mais, de toutes ces poésies de circonstance, c’est à peine si
l’indifférente Judith se souvenait.
De son talent même--très réel--elle ne se souciait pas plus que du
reste, écrivant sans effort des pages de belle tenue qui ne devaient
rien aux leçons paternelles, car Théophile Gautier, elle me l’a répété
souvent, lui avait donné, en tout et pour tout, ce conseil littéraire:
«Ne commence pas deux alinéas de suite par le même mot, c’est laid à
l’œil».
Frantz Jourdain l’accusait de ne pas avoir «la moindre personnalité»;
c’était peut-être vrai, après tout.
A table, somnolente, son chat sur les genoux elle délaissait ses
invités, toute à ses trois animaux favoris: une tortue mélancolique, un
lézard aux digestions fantaisistes et M. de Clermont-Ganneau, membre de
l’Institut, celui que voulait tuer Mme Myriam Harry (orientale
vindicative qui salit ses anciens amoureux en bouquins lourdement
autobiographiques), pour le punir d’avoir démasqué l’imposture du papa,
plus érudit qu’honnête, dont elle était fière, un vieux juif enclin à
vendre, en les affirmant très authentiques, des tiares et des manuscrits
très chers, mais très faux, fabriqués par lui très habilement.
Ses hôtes enfin partis, Judith Gautier ouvrait son «coffre à trésors» et
me montrait des lettres de Richard Wagner, restées inédites, qu’elle
aurait pu vendre au poids du radium... «Chère Judith, je me rappelle
cette répétition de _Rheingold_ pendant laquelle j’ai gardé ta petite
main dans les miennes tout le temps...»
--Vraiment, Judith, tout le temps?
--Dame, puisqu’il l’a dit, ce devait être vrai.
D’une autre lettre, écrite pendant la composition de _Parsifal_, «Père
né après son fils» j’ai retenu ceci: «Oui, oui, Parsifal va bien, mais
ma robe de chambre en brocard d’or ne va pas du tout...» Suivaient
d’innombrables détails vestimentaires.
Judith énumérait les antipathies de Wagner: «Il avait horreur de
Villiers de l’Isle Adam, entre autres, il affectait de le croire enragé,
il grimpait aux arbres pour échapper à ses morsures, bouffonnerie dont
le pauvre Villiers s’attristait...
--Est-il vrai qu’il détestait solidement Mendès?
--Ah! celui-là, n’en disons rien!
Judith gardait une aversion inguérissable--elle, si bonne--pour ce
Catulle qu’elle avait épousé, passant outre à l’intervention paternelle.
Que n’ai-je retenu tout ce qu’elle m’a conté sur Liszt, pianiste
hongrois ceinturé d’un sabre, polygame adulé, pécheur repentant entré
dans les ordres, Liszt, dont l’étourdissante virtuosité masqua si
longtemps un talent auquel, depuis peu (grâce à Ravel, Câlvocoressi et
aux jeunes de ce groupe intelligent) on reconnaît d’ingénieuses
recherches et d’étonnantes trouvailles.
Malgré son culte pour Wagner, elle ne pouvait s’empêcher de reconnaître
qu’il en usait cavalièrement avec l’auteur de la _Faust Symphonie_.
--Papa, gouaillait-il, ces verrues que tu as sur la figure c’est
laid!... Tes femmes aimaient ça, autrefois?
Liszt souriait, sans répondre.
Un jour, on attendait, pour se mettre à table, le maître en train de
composer. Un quart d’heure se passa. Une demi-heure. Cosima Wagner se
dépensait en anecdotes, en considérations esthétiques, pour remplacer le
gigot qui, sûrement, se racornissait à la cuisine.
Brusquement, Wagner entre, les yeux flamboyants, le visage empourpré,
encore tout plein du dieu:
--Papa, je viens de te chiper un motif pour mon Wotan, la, fa, ré, si,
ré, ré, mi, fa (5 bémols, of course, ou deux dièzes).
--Je te remercie, Richard. Au moins c’est un thème de moi qui sera sûr
de passer à la postérité.
Cela fut dit si spontanément, avec un élan si convaincu, que Wagner, ému
soudain, se jeta dans les bras de Liszt. Jolie scène touchante que les
Allemands gâtèrent en l’applaudissant à grand fracas, comme au théâtre.
Ah! peuple geschmacklos!
De sa voix monotone, Judith rappelait aussi qu’appelé à l’asile de
Charenton, dans l’espoir que sa musique réussirait à calmer certains
sujets dangereusement agités, Liszt s’assit au piano, plaqua un
accord... Des sonorités affreuses s’échappèrent... Un dément avait
méchamment désaccordé l’instrument préparé pour l’illustre visiteur. En
un instant, cette cacophonie surexcita jusqu’au délire la foule des
aliénés qui se mirent à hurler de joie en dansant autour du virtuose
interdit: «Liszt est fou! Liszt est fou!»
Un de ceux qui gesticulaient et vociféraient était le frère aîné de
Victor Hugo «Eugène, vicomte H...» écrivait le poète, qui tenait à lui
donner ce titre auquel il n’avait aucun droit non plus qu’au blason des
Hugo de Lorraine, également annexé par ce démocrate ami du panache,
descendant, en réalité, de Joseph Hugo, menuisier à Nancy.
... La dernière fois que je vis Liszt, ce fut à la Muette, où Mme Erard
donnait en son honneur une grandissime soirée musicale, artistique,
mondaine, d’ailleurs encombrée de politiciens qui n’avaient rien à y
faire, depuis Jules Simon (gestes bénisseurs, mais sourire madré),
jusqu’au duc de Broglie, arborant cet air désagréable que les reportages
du _Gaulois_ qualifient «distinction aristocratique».
On regardait beaucoup un vieux monsieur à figure ravagée, criblé de
décorations au point qu’il ne pouvait remuer sans que l’on entendît sur
sa poitrine un petit cliquetis d’ordres brinqueballants. Vu cette orgie
de crachats étrangers, chacun le croyait un diplomate sud-américain. Le
chroniqueur Scholl, les yeux pochés, les bajoues tombantes, regarda, à
travers son monocle narquois, l’excessive noirceur du système pileux de
l’inconnu qui, vexé, lui dit d’un air rosse:
--Vous ne rajeunissez pas, mon bon ami Aurélien.
--Que voulez-vous, gouailla le vieux Bordelais, nous noircissons, mon
pauvre Vitu, nous noircissons.
Atteint douloureusement par ce coup de boutoir, le critique dramatique
du _Figaro_, pour se donner une contenance, effila d’un geste dégagé,
mais imprudent, ses moustaches d’ébène qui, aussitôt, mâchurèrent son
gant blanc de façon irrémédiable: il y eut des sourires. Le chauve
Lamoureux, ravi, cessa de lancer des coups d’œil rageurs à son rival, le
chevelu Colonne (prénommé Juda, non Edouard). Et Forain, qui portait
toute sa barbe en ce temps-là, mâchonna «Musée de Teinture», ce qui fit
rire aux larmes mon copain et collabo--mais oui!--Gabriel Pierné,
blondin, l’air d’un baby.
Pour l’achever, je lui répétai le mot tout frais de Chabrier, sur le
compositeur de _Mignon_, qui, enfoui dans un fauteuil, considérait
l’assistance en grimaçant comme s’il avait voulu mordre tout le monde:
--Il y a la bonne musique, il y a la mauvaise musique, et puis il y a la
musique d’Ambroise Thomas.
Immédiatement, la définition se mit à courir, comme le furet du
Bois-Joli (exquise musique de Bréville) parmi les croque-notes présents
qui, tous, s’en délectèrent, depuis cet inoffensif nègre blanc de
Francis Thomé, jusqu’au long et solennel Benjamin Godard dont l’immense
front romantique semblait sculpté par David d’Angers, mélodiste prolixe,
pas méchant homme, mais crevant d’orgueil... Aujourd’hui Reynaldo Hahn
cherche à nous convaincre que le sirupeux confectionneur de la Berceuse
de _Jocelyn_ regorgeait de génie. Ce toqué sympathique d’Eugène
d’Harcourt, déjà, s’y était essayé, sans succès.
Angoissé, je me demandais si tous ces marchands de sons allaient
fonctionner; mais, Dieu merci, trois seulement opérèrent. Ambroise
Thomas, Gounod, Liszt, prirent place tour à tour devant le piano à queue
(ce n’était pas un Pleyel). J’éprouvai une triple déception.
L’auteur de _Mignon_ accompagna sec, dur, froid, l’inévitable «Elle ne
croyait pas...», ténorisé par Talazac avec une telle vigueur que son cou
s’enflait comme celui d’un boa avalant des lapins.
Gounod lui succéda sur le tabouret tournant. Théâtral, la tête en
arrière, la barbe en avant, les yeux au plafond, il attaqua la
ritournelle de «Le soir ramène le silence...» avec un élargissement
emphatique, un abus odieux de la pédale, une exagération de sonorité
vraiment indécente.
Tous ces défauts, Emile Ollivier, debout dans un coin, les signalait à
ses voisins, frétillant d’une verve juvénile qui, chez ce sexagénaire,
étonnait; je le vois encore, nez busqué, menton fort et tête de romain,
il ne tarissait pas:
--Quel cabotinage! Ses poses extatiques, il les répète devant son
armoire à glace. Vous allez voir, au contraire, la noble simplicité de
Liszt, si éloigné de ce répugnant battage mystique...
Et, tant que le chantre de _Faust_ se fit entendre, l’ancien commissaire
de la République de 48 devenu ministre de Napoléon III le
déchiqueta--d’un cœur léger.
Enfin, Liszt s’avança, large et mince bouche en fente de tirelire dans
une face osseuse, glabre, qu’encadraient, pareils à des planchettes de
bois, deux paquets de cheveux plats obstinément rigides. Le comte de
Franqueville, grand maître des cérémonies, annonça: «Le maître, mesdames
et messieurs, va improviser une csarda».