Pour divertir Apollinaire, j’évoquais la mémoire d’un quarteron de

poètes disparus, auxquels on reconnaissait jadis un flamboyant génie et

dont quelques-uns avaient sans doute du talent.

Nombre d’entre eux ont fait, dans l’océan de l’oubli, un plongeon

définitif. Qui connaît encore la littérature de l’instituteur Icres, dit

Crésy? (ou Crésy, _dit_ Icres, mes souvenirs s’embrument). A force de

bassiner Antoine, ce sous-Léon Cladel avait réussi à lui faire jouer un

acte sanglant: de fanatiques bouchers se massacraient à coups de

couteau, dans un décor où, sur des tables en vrai marbre, s’étalaient

des escalopes en vrai veau, mais aussi avancées que les opinions de

l’_Humanité_ et dont la puanteur rendait malades les spectateurs assis

trop près de la scène, qui sifflaient en se bouchant le nez.

Dégoûté du théâtre par cette expérience malodorante, le Pyrénéen aux

cheveux en révolte déclamait avec un accent qui semblait rouler des

pierres dans un gave, des strrrophes où vibrrrait de la tendresse:

Les danses nous ont assez

Enlacés

Dans leur tourbillon folâtre,

Mignonne, voici le tour

De l’amour.

Et, tu sais, je t’idolâ-â-tre.

Sous ces rythmes empruntés à la Pléïade, Marie Kryzinska (polonaise aux

lèvres de négresse blonde qui prétendait avoir inventé le vers libre

dont le père est en réalité Gustave Kahn), plaquait des accords

minables.

Mince, blond, atténué, Charles Vignier murmurait des vers frêles:

Puisque nous aimons le reflet des choses

Et les souvenirs demeurent en nous,

Comme le parfum funéraire et doux

Qui hante l’urne où sont mortes les roses...

Il parlait avec courtoisie, non sans affectation, mais devenait

extrêmement grossier la plume à la main. Dans la _Renaissance_, il

conseillait avec insistance à M. Paul Bourget (qui ne faisait pas

encore, il est vrai, partie de l’Académie) une bonne tisane «empêchant

de péter en dormant».

Un beau matin, à propos d’un vague écho relatant une altercation au

cours de laquelle M. Félicien Champsaur avait reçu, ou donné, des

gifles, Vignier tua d’un coup d’épée le bon gros Robert Caze. Tout le

monde en fut surpris.

Les revues littéraires s’entre-dévoraient depuis les _Ecrits pour

l’Art_, bafouant le symbolisme traîné par Edouard Dujardin «dans une

ornière de décrépitude et de niaiserie métaphysique», jusqu’à la _Revue

Indépendante_ où les rancunes naturalistes dénonçaient le néant cérébral

(_sic_) de Charles Morice et des «jongleurs abêtis... inventés par

l’insidieux thuriféraire Anatole France».

A me voir souffler sur ces charbons presque éteints pour en tirer de

fugitives étincelles, Guillaume Apollinaire pétillait de joie.

--Un tel, Willy, vous l’avez connu? Et Chose aussi? Et Machin? Et So and

So? Veinard! Et Catulle Mendès dans sa jeunesse? Parlez-moi de lui,

grand frère, parlez-moi de lui... Est-ce vrai qu’il fit tout pour

entraver la réussite du _Pèlerin passionné_, dont Ernest-Charles

vitupère le lyrisme «poussif»?

... L’altier Papadiamantopoulo, dit Moréas, Ernest Raynaud le peint

«toujours ganté de blanc, lustré, frisé, sanglé, la boutonnière fleurie,

orné de cravates multicolores et de plastrons rigides...». Je l’ai vu

moins coruscant, beaucoup moins, la chemise isabelle, les ongles

endeuillés. N’est-ce pas, Eugène Marsan, dont les tours de phrases

eussent ravi Toulet: «Vous avez pu le voir au Napolitain, qui avait une

jaquette fatiguée avec un tube roussi, et pour étirer sa moustache,

comme il se plaisait à faire par un geste démodé et charmant, il

montrait sans embarras des manchettes, et rondes, qui n’étaient pas du

matin même...».

Il lâchait volontiers des axiômes que son gras accent levantin bonifiait

encore: «Jè suis un Baudèlaire avec plus de couleur».

Aujourd’hui, les écrivains d’Action française exaltent ce grec dont

l’iconoclaste Renée Dunan attaque «l’effarante banalité». Jadis, même

désaccord parmi les critiques.

Sur son compte, les opinions divergeaient bizarrement alors que Barrès

voyait dans Moréas (première manière) «un sauvage assemblant ses

colliers de guerre» et Huysmans une «poule de Valachie picotant des

verroteries multicolores», Charles Maurras le saluait comme un des

vainqueurs des grands barbares blancs, restés anonymes chez Verlaine,

mais qu’il baptisait lui: «Rosetti, Swinburne, Shelley, Ibsen, Tolstoï,

etc.». Et Camille Mauclair haussait les épaules devant les vers (?) de

vingt pieds commis par Moréas qui se vantait d’allonger l’octosyllabe

primitif «jusqu’où la nécessité musicale en décidera...». O

subjectivisme périlleux! O arbitraire!

A propos de métrique, un souvenir, vous permettez?

Quelques jours avant de blesser en duel Rodolphe Darzens, Moréas me lut

un de ses poèmes, en alexandrins réguliers, dont j’ai oublié le sujet et

le titre. Il lisait admirablement. Je le complimentai comme il sied.

Ensuite:

--Pourquoi donc as-tu glissé, parmi ces alexandrins, un vers d’onze

pieds?

--Un hendécasyllabe? Tu es fou?

--Pas fou du tout! Tu as écrit «Oiseaux fabuleux, oiseaux bleus, oiseaux

roses...» Compte sur tes doigts.

Il devint vert (c’était sa façon de pâlir), réfléchit longuement, le

front plissé; puis, rasséréné, il clama son vers revu et augmenté:

«Oiseaux miraculeux, oiseaux bleus, oiseaux roses».

Il avait repris sa superbe coutumière et tortillait sa moustache noire.

(2 Az⁰³Ag + K²S = 2 Az⁰³K + Ag²S)

l’air plus que jamais avantageux, «matamoréas» comme nous disions au

Quartier Latin.

«Garçon, un second bock!» On parla d’autre chose. Il ne fut plus

question de métrique jusqu’au moment du départ, où le poète me

recommanda d’un air détaché: «Ne raconte pas ça... _Ils_ sont si

bêtes!...».

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Peu avant la guerre, j’envoyai à Guillaume Apollinaire quelques

anecdotes de ces temps héroïques, rédigées à la hâte; en retour, il

esquissa de moi, dans les _Marges_ un croquis flatteur et flatté: «...

Talent spirituel, nourri de bonnes lettres... Il confectionne à souhait

les acrostiches satiriques et défend l’hellénisme comme un

florentin...». Une politesse en vaut une autre.

Voici quelques-uns de mes feuillets qu’il dut égarer, je suppose:

Catulle Mendès, gros mangeur, était cependant fin bec. Même, il lui

arrivait de cuisiner en personne, comme Alexandre Dumas père, mais sans

atteindre à la maîtrise de Gunsbourg-le-Monégasque dont certains

macaronis s’avèrent dignes de figurer sur la Table des Olympiens:

«Jupiter, s’il était malade, reprendrait l’appétit en tâtant d’un tel

mets».

Volontiers, il mêlait à l’élaboration de ses chefs-d’œuvre culinaires un

peu de fantaisie romantique, le vieil éthéromane inoubliablement dressé

parmi les _Fantômes et Vivants_ de Léon Daudet; c’est ainsi qu’un soir

il convia quelques amis à déguster un plat de cèpes à la provençale

préparés par ses soins et dans lequel il entrait, Dieu me pardonne, plus

d’ail que de champignons!

Il y avait là le très érudit Gustave Kahn au masque mongol; le verveux

Courteline pour la moindre fantaisie duquel je donnerais tous les

in-folios des «penseurs» professionnels; Lucien Descaves, parigot

réfléchi, perspicace et buté. Qui encore? Paul Arène, un petit homme de

Sisteron, qui avait un joli talent en Provençal et un exécrable

caractère en français... Mendès exultait: les deux coudes sur la table,

les cheveux en désordre, sa barbe blondie toute brillante de graisse

reposant sur une lavallière de surah crème, tachée de bourgogne, il

pérorait, la bouche pleine, sur la poésie, la cuisine et l’amour.

(Or, cela se passait en des temps très anciens, Daniel Wilson, député

d’Indre-et-Loire, ayant vendu trop de décorations, son beau-père, le

Jurassien Grévy, avait dû, souffleté par l’indignation populaire,

quitter l’Elysée bien malgré lui. Dans la rue, on entendait brailler les

camelots vengeurs: Ah! quel malheur d’avoir un gendre!...)

Cette année-là, inquiété par la gloire naissante de Moréas, Catulle

Mendès décida, non sans peine, l’_Echo de Paris_ à s’assurer la

collaboration du «bel Hellène» qui, dans ses manifestes, déclarait la

langue française en décadence depuis le XVIe siècle. Astucieusement, il

glissa dans l’oreille du débutant: «Ne faites aucune concession à la

plèbe lisante, affirmez vos principes.» L’autre ne demandait qu’à les

affirmer. Il s’appliqua doctement à faire revivre les «grâces et

mignardises» du XVe siècle en trois contes que «sigilla le los de ses

plus affinés disciples», mais dont l’archaïsme rébarbatif affola les

lecteurs habitués aux Zévacochonneries des feuilletons populaires.

L’_Echo_ se hâta de congédier ce collaborateur dangereux. Le tour était

joué.

La principale amie de Mendès était alors Lucy Gérard, blondinette frêle,

en l’honneur de laquelle il fignolait des madrigaux d’un tarabiscotage

érotique, nuance cuisse de nymphomane émue. Il la désignait par des

périphrases dont la préciosité de Far-West rappelait à la fois Gustave

Aimard et Mlle de Scudéry: l’idiome d’un Peau-Rouge suivant le sentier

de la guerre dans le Pays du Tendre.

Et les reporters de l’_Echo de Paris_ écarquillaient des yeux

larges comme des pièces de cinq francs (en argent) lorsqu’ils

entendaient le Maître dire à l’Aimée, tout en corrigeant ses

épreuves: «Mignonne-oiselle-si-légère-que-vous-vous-posez

sur-une-branche-de-rosier-sans-la-faire-ployer, donnez-moi une plume

neuve, la mienne crache».

Or, Mendès soupçonnait Lucy aux yeux purs de regarder avec trop

d’intérêt la cambrure héroïque de Moréas et les moustaches de plus en

plus noires que ce palikare effilait avec une crânerie très

«indépendance hellénique». Après avoir évincé le littérateur, il fallait

débusquer l’amoureux. Bon.

Un soir, à la brasserie Pousset, l’auteur de _Syrtes_ qui avait déjà bu

comme une sablière chez Mendès et que son hôte, insidieusement, poussait

aux plus dangereuses vantardises, s’affirma «ingrisable», appuyant ce

dire d’ivrogne d’admirables histoires de beuverie que Lucy écoutait,

palpitante d’extase. Il était déjà saoul de son éloquence, quand Mendès

susurra d’une voix douce: «Dans la jolie petite ville d’Heidelberg, nous

autres, étudiants en théologie (?!?) nous préparions les soirs de

_Commers_, une boisson diabolique: cognac, stout et absinthe. Nul n’y

résistait et je me demande si vous-même...»

Douter de la capacité de Moréas? Blasphème! Déjà, le Grec appelait à

grands cris le garçon qui remplit de l’infâme mixture une vaste chope.

Moréas l’avala d’un trait. Il eut tort.

Livide, il dut restituer et le flot sans honneur de ce trop noir mélange

et son dîner. Ce spectacle sans poésie lui enleva tout prestige aux yeux

de Lucy qui, cependant qu’on fourrait dans un sapin le buveur effondré,

murmurait au machiavélique Mendès d’un petit air dégoûté:

--Vraiment, Catulle, je ne comprends pas que tu me fasses fréquenter de

semblables pochards!

Il y avait, contre Mendès, dans la gent littéraire, beaucoup de haines.

M. Fuss-Amoré le déteste encore aujourd’hui. Chez le «bibliopole»

Vanier, j’entendis souvent Verlaine, affolé par des rancunes qu’avivait

l’alcool, vociférer d’abominables injures contre «Crapule Mendax».

Chez Hérédia, J.-H. Rosny (qui éprouve pour la Science une passion

_poétique_, mais non malheureuse, bien que Marcel Boll--_Mercure_, nov.

1924--prétende que, sur ce terrain, il n’a jamais écrit «une ligne qui

se tienne»), Rosny--qui n’a jamais laissé sa raison au fond des pots--se

formalisa, certain samedi, des quolibets dont Mendès criblait son exposé

du système de Gall et déclara, phrénologue offensé: «Catulle a un crâne

de singe; d’ailleurs il a singé tous les poètes de génie.» Le maître

sonnettiste des _Trophées_ protesta, mais Catulle affecta de rire très

haut. Fit-il pas mieux que de se plaindre?

Au reste, le trop souple virtuose ne niait pas son manque de

personnalité; mais il l’attribuait à sa race. Devant moi, il dit un soir

à Gustave Kahn qui l’écoutait en mâchouillant un grêle cigare noir:

--Nous autres sémites, nous sommes de merveilleux assimilateurs, mais il

ne faut rien nous demander d’original.

--Par exemple!

--C’est l’évidence même. Citez-moi un juif, un seul, qui ait créé

quelque chose.

--Et Spinoza? jeta le poète des _Palais nomades_.

(On aurait pu discuter _l’Ethique_, invoquer l’influence cartésienne;

j’aurais voulu jouer Descartes sur table. Mais Mendès redoutant

l’érudition de Kahn, préféra s’en tirer par une pirouette).

--Ah! Ah! s’écria-t-il avec son rire bizarre, comme renâclé, ah! ah!

Spinoza! J’ai toujours pensé que la mère de cet opticien avait eu des

faiblesses pour quelque polisson de chrétien...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Je pourrais mettre au jour d’amusants détails qui égaieraient les

ennemis de Mendès; je ne le fais pas, d’abord parce qu’il adorait son

beau petit Primice (la _Prière sur l’Enfant mort_, de la mère

douloureuse, restera) ensuite parce qu’il pratiquait le pardon des

injures. Un jour que je lui disais mon regret de l’avoir, au temps de ma

jeunesse, harcelé de sottes agressions, il m’arrêta:

--Ne vous excusez pas, mon cher Willy. Il est nécessaire que l’irrespect

des jeunes générations se dresse contre leurs prédécesseurs, exception

faite, bien entendu, de Victor-Hugo qui est impeccable, intangible, etc.

(_couplet sur Hugo-Dieu_).

--Merci, maître. D’ailleurs, j’espère bien que vous n’avez jamais lu ces

niaiseries...

--Détrompez-vous! Je peux même vous citer une de vos comiques boutades.

--Non, non, je n’y tiens pas!

--Mais si. C’était très drôle et très juste, ma foi, car en ce temps-là

je ne sais quel donjuanisme m’incitait à me vanter immodérément de mes

succès féminins, à la vérité nombreux. Et je me souviens que dans un

article amusant... si, si, mon cher Willy, il était fort amusant... vous

compariez le talent des écrivains en vogue à diverses boissons. Armand

Silvestre était assimilé, par votre verve caricaturale, au «vespétro» et

Léon Cladel, dont vous blaguiez la chevelure hantée, au «piquepoux».

--C’était d’un goût exécrable.

--Laissez-moi finir: Coppée vous rappelait «le p’tit bleu de Suresnes».

Quant à moi, vous m’appeliez, j’en ris encore; Ah! ah!... Vous

m’appeliez «le vain du rein».

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Evidemment, Mendès eut toujours cette faiblesse de raconter les

conquêtes qu’il prétendit remporter toute sa vie, même après avoir

dépassé depuis longtemps l’âge où «il portait fièrement la honte d’être

beau». Il avait composé une ballade au refrain vantard: «Quand j’ai fini

je recommence». Malheureusement pour lui, plusieurs amies s’appliquaient

à détruire malignement cette trop flatteuse légende; leur rosserie

déclarait les amours du poète et sa littérature également

inconsistantes.

Il y a une trentaine d’années, même davantage... voyons, je venais de me

marier, c’est bien ça... j’habitais alors rue Jacob, 28, une morne

maison sur laquelle on n’attend que mon décès pour apposer une plaque de

marbre. Donc, en 1893, une étudiante russe en visite chez moi interrogea

Marguerite Moreno, qui bavardait dans un coin avec ma femme, sur ce

sujet délicat:

--Dites, chère amie, est-ce que vraiment ce poète Catulle Mendès est un

amant extraordinaire?

--Lui? répondit l’actrice au nez pointu, c’est un charmant causeur.

Tout en truffant de rosseries calembouriques une chronique parisienne

pendant que ces dames jacassaient, je les entendais malgré moi et je ne

pus m’empêcher de rire.

Moreno s’en aperçut et, l’étudiante russe à peine partie, me combla des

plus réjouissantes précisions sur celui qu’elle surnommait familièrement

«Tulle de Caca».

--Mon vieux Willy, tu penses bien que, devant cette vierge des steppes

impollués je ne pouvais entrer dans les détails.

--Je suis sûr qu’il y a de quoi faire rougir le papier de tournesol.

--Que tu dis! Ecoute, chauve discret, pour qui je n’ai rien de caché:

Mendès, toute la nuit, il me lit ses vers... et le matin, il me rate.

CHAPITRE VIII

Un pastiche de _Rostand_.--_Jean Richepin_ vilipendé par

_Bouchor_.--_Mme Purnode_, chanteuse aphone.--_Camille Pelletan_,

acrobate occasionnel, rate son tour.

Une revue organise des concours de pastiches. Ça vaut mieux que d’aller

au café. De tout temps, en France, on a prisé ce jeu. Albert Sorel,

«sévère historien dans la tombe endormi» (les historiens finissent tous

ainsi, quel que soit leur degré de sévérité), réussissait le Victor Hugo

à merveille. Juliette Drouet--la «Juju» au grand «Toto»--s’y serait

trompée.

Le «parfait plagiaire» Georges Armand Masson, successeur de Pellerin,

l’admirable «copiste indiscret», fabrique des simili dignes des «A la

manière de...», ces chefs-d’œuvre de mes amis Reboux et Muller. Richepin

a été pastiché, avec infiniment d’adresse, par quelqu’un dont je ne

révèlerai pas le nom, parce que je l’ai oublié.

Il existe une violente apostrophe à Guillaume II où bouillonnent des

alexandrins de ce goût:

Oui, crève comme un chien sur le bord d’une ornière!

Crève ainsi qu’un crapaud dans le fond d’un fossé!

Que la race des loups s’en retourne en poussière...

Etc., etc...

Cette pièce convulsive signée «Jean Richepin, de l’Académie Française»,

imprimée sur des cartons format post-card, fut répandue en Suisse à

profusion pendant les premiers mois de la guerre.

Collaborateur à cette époque de la _Suisse génevoise_, dirigée par le

charmant francophile Martinet[6], je m’inscrivis en faux contre cette

assertion. Richepin m’envoya, à ce sujet, des lignes amusées.

[6] En 1924, la _Suisse_ étant devenue la propriété d’un monsieur

Cramer qui a marié sa fille à un officier allemand, les rédacteurs

français Delévraz, Louis Schneider et moi furent sacqués vivement.

«_Ah non, parbleu, ces vers indignés ne sont pas de moi, cher Willy!

Vous l’aviez subodoré très justement... Donc, démentez. Je l’ai déjà

fait à l’_Intransigeant_, et aux _Annales_. Mais en vain; et cette

espèce de «Christ au Vatican» (toutes révérences gardées) reste, pour

beaucoup, mon chef-d’œuvre. Qu’y puis-je? Il m’a valu, du moins, la joie

de votre souvenir, etc..._»

Ni mes articles, ni sa lettre ne purent extirper cette croyance des

cerveaux helvétiques et, comme le prévoyait ce psychologue, il se trouve

encore des gens, convaincus sinon lettrés, pour dire autour d’une

«fondue» arrosée d’un joli «fendant»:

--Diable de Richepin! Jamais il ne veut faire mieux!

Non seulement cette légende n’afflige pas le bénéficiaire du prix Osiris

(100.000 francs, ma chère), mais elle l’égaye.

... Lorsque Rostand mourut, c’est Richepin, alors Directeur de

l’Académie, qui devait, conformément au règlement, déclarer digne

d’entrer «in illo docto corpore» le gendelettre choisi pour remplacer

l’auteur de _Cyrano_ et de Maurice...

L’immortel défunt était poète de son état, peut-être s’en souvient-on

encore; Richepin exerce la même profession. C’est pourquoi l’Académie

voulait, à ce que prétendirent quelques reporters facétieux, enjoindre

au porte-lyre accueilli dans son vénérable sein, d’édifier l’éloge de

Rostand non en vile prose, mais dans la langue des Dieux, qui est aussi

celle de M. Jean Rameau. (Credat judæus Apella...).

Jadis, la presse parisienne discuta passionnément une action de grâces

académique, précisément signée «Rostand», écrite en alexandrins

réguliers. J’ai mes raisons pour me rappeler les détails de cette

histoire.

Dans la _Nouvelle Revue_, grave recueil fondé par Mme Adam (Juliette

Lamber), un certain Henry Gauthier-Villars, auteur de travaux peu lus

sur le _Mariage de Louis XV_ et autres bobards historiques, publia

d’importants fragments du discours de réception «primitivement esquissé

en vers» affirmait-il, «par Rostand». En cette page inachevée, le

brillant marseillais évoquait ses souvenirs de la Provence, de la

Méditerranée...

J’en conviens, vous avez réalisé le rêve

Que j’ai conçu là-bas, tout enfant, sur la grève

De Provence, où le rythme immortel de la mer

Apporte, avec l’odeur du goémon amer,

L’arôme des lauriers et des myrtes d’Athènes.

Là j’entendis se réveiller des voix lointaines

De joueuses de flûte et d’aèdes pensifs.

Souvent, tandis que l’eau brisait sur les récifs

Eclaboussant mon front de sel vif et d’iode

J’ai reconnu les chants d’Eschyle et d’Hésiode;

D’autres fois, le mistral faisant rire un galet,

J’ai supposé qu’Aristophane me parlait...

Tous les journaux reproduisirent cette trouvaille; deux ou trois

seulement soulevèrent des objections. Parmi les rostandistes qui

l’accueillirent avec plus de ferveur que de sens critique, l’excellent

Jules Claretie se distingua par son exaltation. Dans un article de tête

du _Figaro_ (29 mai 1903), il écrivit, charmé de ce petit morceau qu’il

comparait à des pétales de roses jetés au vent:

«... Chez ce Français de pure race, il y a de l’Athénien par la grâce et

le charme, de l’Aristophane par l’ironie et le caprice. Il y a aussi du

rêveur de légendes», etc.

Il y avait, à l’en croire, bien d’autres choses encore, Claretie les

énuméra toutes. Mais, le lendemain, il reçut de Gauthier-Villars une

lettre qui doucha ses enthousiasmes et dans laquelle le facétieux

pasticheur s’avouait, sans remords, l’auteur de la pièce imprudemment

admirée.

Edmond Rostand s’amusa beaucoup de cette supercherie. Claretie, moins.

Quant à Richepin, il faillit crever de rire, le cher «Richop» méchamment

caricaturé par le fils de son ami d’enfance, Bouchor, dans l’_Ironie

sentimentale_, où les jolies notations abondent, et les gaffes[7].

[7] Voici la plus grosse: «A cinquante ans, trop de jeunesse chez une

femme vous arrête». Cher confrère adolescent, croyez-en quelqu’un

qui connaît les quinquagénaires mieux que vous, ce n’est pas l’excès

de jeunesse qui les arrête, c’est l’article 354 du Code Pénal et

l’article 355 mêmement.

En ce bouquin mal fichu mais non sans talent, Jean, fils de Maurice,

traite Richepin de «retentissant imbécile», toujours prêt à «faire un

rétablissement sur la barre-fixe de la réclame» etc. Bref, il cherche de

son mieux à le ridiculiser.

Il perd son temps. Celui qu’il attaque sans succès possède le «gri-gri»

sauveur... mais non, au lieu de parler nègre, déformons, à son

intention, la strophe de Malherbe que Moréas scandait souvent, au

Vachette, de sa voix rauque et puissante:

Apollon, à portes ouvertes,

Laisse Jean Richepin cueillir

Les belles feuilles toujours vertes

Qui gardent les gens de mourir...

... de mourir sous les coups du ridicule lequel, en France, tue à dire

d’expert.

Cet académicien est invulnérable. Il a pu bondir sur une scène de

théâtre, ceint d’un yatagan, enturbanné de pierreries, des anneaux d’or

aux oreilles et, dans cet accoutrement d’une couleur locale

indoubitable, jeter les alexandrins de son _Nana-Sahib_, personne n’a

trouvé ce poète ridicule.

Je l’ai vu, arpentant à grandes enjambées la galerie supérieure du

Kursaal d’Ostende et, de là, cambré dans une redingote qui ne

réussissait pas à l’embourgeoiser, laisser tomber sur un auditoire de

baigneurs, où dominait le Boche, des paradoxes enflammés, d’illusoires

plans de conquêtes orientales dont il prêtait à Napoléon Ier

l’aventureuse folie; il n’était pas ridicule.

Il n’est pas ridicule non plus, Saint-Sébastien des _Annales politiques

et littéraires_, transpercé par les regards de trois cents fillettes,

hypnotisées dès qu’il leur barytonne à pleine gorge les vieilles

chansons de France.

Critique dramatique en province, il eut l’imprudence d’écrire d’une dame

qui chantait mal: «Elle chante mal». Furibonde, elle l’attendit à la

porte du théâtre et le gifla. Le lendemain, il était souriant et

publiait dans son journal un cartel désopilant: «Madame, je vous demande

une réparation par les... charmes: nous irons sur le terrain, nus

jusqu’à la ceinture; les corps à corps ne seront pas interdits, non plus

que l’usage de la main gauche, etc., etc.» Et la virago fut amplement

ridicule.

Souvenirs littéraires... et autres · 第 3 / 7 段