Vive sensation. Je m’enfonçais mon mouchoir dans la bouche pour ne pas
pouffer; un hideux sourire voltigea sur les traits du boche Albert
Wolff, et les valets de pied eux-mêmes se tordirent.
... En ce temps-là, Silvain incarnait Mathan dans _Athalie_, panne
classicobiblique qu’il enlevait tambour-mathan, sans négliger pour si
peu ses occupations d’oiseleur subtil et de pisciculteur consommé, non
plus que ses fonctions de mécanicien sur le petit vapeur qui portait sa
célébrité d’amiral d’eau douce de Mantes à Nogent.
Un de ses plus assidus commensaux, Armand Silvestre, l’a noté sans
rancune: «Il n’est aucun de nous, les poètes ses amis, qu’il n’ait tenté
de noyer dans la Seine».
Si ce tragédien naufrageur s’avérait, pour les porte-lyre qui
fréquentaient sa maison de campagne, un redoutable metteur en Seine, il
ne me jugea digne, moi, infime prosateur, que d’une immersion dans un
affluent de son fleuve favori, plongeon effectué à l’aide d’un simple
bateau à rames.
Date inoubliable! C’est la veille de la première du _Prince d’Aurec_ que
ce moderne Carrier s’efforça de me rayer du nombre des vivants. «Je rame
comme personne», assurait-il. Comme personne, effectivement. En quelques
coups d’aviron, son canot avait la quille en l’air et moi la tête en
bas, dans la Marne. On me repêcha; on m’affubla, pendant que mes
vêtements séchaient, d’une jupe et d’un corsage appartenant à la
compagne (peut-être morganatique) de Silvain, la chanteuse anglaise qui
sopranisait: «Si vous havez rien à me daïre». Encarnavalé de la sorte,
je promenai mes rêveries sur le bord de la rivière qui avait failli
m’engloutir...
Un chuchotement de voix étouffées mit mon songe en fuite; redescendu sur
terre je m’aperçus soudain qu’une foule curieuse se pressait autour de
moi, une foule d’indigènes en train de contempler avidement cette femme
à barbe dont la vue ne coûtait rien. Effrayé par ce succès inattendu, je
me réfugiai dans la villa de Silvain avec une hâte qui jeta ses
habitants dans la jubilation. Armand Silvestre, surtout, torchonnait
vigoureusement ses yeux de topaze brûlée d’où coulaient des larmes
heureuses.
Pourtant, il était d’un caractère plutôt grognon, cet auteur gai! Je me
le rappelle renfrogné--un trop petit nez au retroussis populacier dans
une face bourrue salie par une barbe en désordre--geignard, jaloux du
succès de ses confrères, et surtout blessé au vif, inguérissablement,
par le renom de «rigolo» que lui assuraient, parmi les voyageurs de
commerce, les gaillardises dont il emplissait le _Gil Blas_.
Gaillardises? Le mot est insuffisant. Au vrai, ces grossiers récits de
«Toto Laripète», ces histoires de corps de garde prodiguées par
«Lekelpudubek», finissaient par verser dans la scatologie. N’insistons
pas sur ce conteur à gaz.
N’insistons pas davantage sur le goût manifesté par cet adorateur du
dieu Crepitus et de la Vénus Callipyge pour les dondons ventripotentes
ainsi que mégalofondamentales.
Dans sa maison d’Asnières, de quatre heures du matin à midi, sans jamais
prendre un jour de repos, il entassait feuillets sur feuillets, toujours
à court d’argent pour alimenter ses nombreux ménages, bien que sa basse
littérature lui rapportât des sommes élevées.
A dessein de se faire pardonner par les lettrés cette prose commerciale,
dont il détestait qu’on lui parlât, Armand Silvestre limait avec
application des strophes d’un mysticisme malingre, «strophuleuses», si
l’on peut dire, qu’il se désolait de voir bafouées par les jeunes, tous
hostiles à ces bondieuseries sans conviction, religiosité en
«Christocale» selon le mot de Chose... ou de Machin peut-être.
Chez Silvain, ce jour-là, je parlais à cet ex-polytechnicien (car il
appartint à l’Ecole comme Sully Prud’homme, Marcel Prévost, Michel
Corday, Estaunié, etc.), des préférences qu’il accordait, en ses écrits,
aux grosses dames confortablement capitonnées. Je réussis à l’exaspérer.
Il me cria: «Mais je place au-dessus de tout la gracilité tanagréenne!
Vous ne me croyez pas? La preuve, c’est que ma meilleure amie est mince
comme une liane, vous la connaissez; c’est Madame A...».
Tout à trac, il me lâcha le nom d’une chanteuse effectivement aussi
maigriotte que son autre amie, Madame Cl. L... était grassouillette.
Elle était mariée (Elle l’est encore). La goujaterie de cette révélation
me suffoqua.
--Hé bien, fis-je pour toute réponse, vous qui prétendez toujours que
Wagner était un mufle avec les femmes!
Car, en ce temps-là, wagnérien militant, j’enrageais des incessantes
attaques dirigées au nom du lyrisme toulousain par ce librettiste de
Joncières et de Coquard, Dioscures de la platitude, contre le Titan de
Bayreuth. Debussy ne m’avait pas encore démontré l’urgence de libérer
l’Art français, l’art des Couperin et des Rameau, captif de la Muse
germanique, «l’écrasante matrone» stigmatisée par Aurel.
Et puis, on ignorait les cubistes musicaux dont les cuisantes
trouvailles relèguent dans le domaine du pompiérisme ce que nous
regardions alors comme des hardiesses, par exemple la série
d’intervalles de septième réalisée par le ténor et le soprano dans le
duo de _Tristan_. Pauvre Wagner, aujourd’hui décrété «fadasse» par ces
acrobates éphémères que vont bientôt remplacer de nouveaux sauteurs, car
un clown chasse l’autre.
Bah! Laissons dire. Ils restent splendides, l’Hymne tristanesque du
Désir inassouvi dont l’Ouvreuse, documentée par son vieux complice
Alfred Ernst, célébrait le lyrisme lyriquement: «Des tendresses
palpitent, des fièvres s’allument, une confusion de douleur et de
ravissement, de désirs, d’appels, d’étreintes, grandit, lente et
formidable, sous les ondes toujours renouvelées de la mélodie...»
Et les _Meistersinger_! En dépit du sâr Joséphin Péladan, contempteur de
cette œuvre «trop gaie» et de Camille Bellaigue qui, trop féru du joli
pour aimer le beau, lui reprocha l’absence de rythme (!) et de tonalité
(!), quel wagnérien, même converti aux doctrines modernes, resterait
insensible à la rêverie de Sachs dans la nuit où flotte la senteur
grisante des jasmins? Et le finale populaire... Quand j’entendis pour la
première fois, jaillissant à l’apparition du poète, cette grandiose
floraison vocale qui monte, s’élargit, se balance, «Wach auf»... ah!
Dieu! mon vieux cœur en frémit encore!
Victor Hugo prétendait admirer Shakespeare comme une brute. J’aime
Wagner comme un garde républicain, oui, le garde républicain du Cirque
d’Eté qui, un dimanche, au promenoir, tourneboulé par le prélude de
_Tristan_ me confia: «Monsieur, quand j’entends ça, je me fous à rêver».
... A Bayreuth, ce n’était pas trop de toutes ces splendeurs pour faire
accepter aux pèlerins l’abomination de la camelote wagnérienne entassée
dans les vitrines; Ferdinand Hérold contemplait, horrifié, des
pantoufles-Parsifal où le père de Lohengrin, au point croisé,
s’agenouille devant la sainte Lance; Maurice Renaud, baryton inégalé,
acheta une pipe commémorative portant, sur le fourneau, un portrait du
maître entre deux mentions; en haut: _Richard Wagner_; en bas:
_injutable_.
Plus odieuse encore, la suffisance germanique, faite d’orgueil et
d’ignorance, convaincue (malgré l’affirmation contraire nettement
proclamée par le maître) que des cerveaux latins, par conséquent
superficiels, ne pourront jamais comprendre la profondeur de la musique
allemande. Cette morgue niaise, qui sévissait dans tout le «Reich»,
n’épargnait pas Wahnfried, domaine de Mme Cosima Wagner--maigre visage
austère, illuminé d’intelligence, grand nez en anse... ce qu’un
irrespectueux fumiste (ne me demandez pas son nom) appelait «l’anse de
Bülow».
Cocasse Wahnfried! Portier d’opérette en uniforme vert, feutre calabrais
et boucles d’oreilles; quatre cents portraits du compositeur cachant les
murs; scènes du «Ring» ignoblement peintes, orgue américain à tuyaux
dorés d’un goût... chicagrotesque; et puis, au buffet, sardines à
l’huile et fraises servies sur la même assiette!
Pour une artiste de goût comme Mlle de Ahna, qu’épousa plus tard Richard
Strauss, combien de chanteuses s’affublaient de costumes
invraisemblables! Je vois encore la stupeur du sympathique Jacques
Durand, le grand éditeur de musique, contemplant au deux de _Parsifal_
l’opulente Materna qui arborait, pour interpréter la magicienne Kundry,
une affolante toilette de soirée à la mode d’il y a 35 ans. Le peintre
Clairin ricanait: «Elle a oublié son éventail!»
En juillet 1892, Bayreuth représentait _Tannhaeuser_, pour faire rougir
les Français, très nombreux cette année, du crime commis par leurs
pères, siffleurs de Wagner sous le Second Empire... _Delicta majorum
immeritus lues_... A Wahnfried, une amie de la comtesse Gravina
entreprit de me persuader que cette œuvre de jeunesse (1845) était aussi
belle que _Tristan_. Je lui ris au nez. Alors, l’agaçante mélomane se
rabattit sur l’exécution, prétendant que nul orchestre au monde n’en
pouvait donner une aussi magistrale, aussi impeccable, aussi...
--Ce n’est pas mon avis, interrompis-je, le nez plein de moutarde. Que
Grüning détonne alors que, terrassé par le repentir, il chante étendu
tout de son long par terre, cela prouve seulement que la position du
ténor couché n’est pas favorable à la bonne émission de la voix, mais
l’orchestre, votre fameux orchestre! Les trombones, hier, ont mugi le
thème des Pèlerins si lentement que les violons, effarés, en ont saboté
leur dessin descendant...
--Och! fit-elle, c’est vrai... Mais je ne croyais pas qu’un Français
cette faute remarquer pouvait!
--Sans blague? mais dans mon pays, Madame, nous sommes tous comme ça.
Mon chauvinisme cherrait un peu.
En dépit de mes affirmations tranchantes, la France comptait un fort lot
d’irréductibles (qui a dû grossir depuis la guerre), butés comme les
manifestants lohengrincheux qui tapagèrent dans la rue en mai 1887 et en
septembre 1891, toujours prêts, au nom d’un patriotisme fourvoyé, à
dépecer le plus innocent passage du _Ring_, comme des bêtes cruelles,
sans autre forme de procès.
Feu Henry Maugis a même composé, sur ces animaux pleins de rage, une
fable dont, malheureusement pour la littérature française, je n’ai
retenu que le titre: _Le loup et l’anneau_ (du Nibelung).
Sans manifester contre la Tétralogie aucune hostilité préconçue, Mlle
Amélie Bouchaut, plus connue sous le nom de Polaire, me parut toujours,
en dépit de ses études musicales prolongées, au Café-Concert,
réfractaire--comme une brique--à la musique de Richard Wagner.
On n’a jamais pris au sérieux le chapitre de _Claudine s’en va_ dans
lequel cette frémissante artiste, de passage à Bayreuth, opine que
l’Œuvre d’Art de l’Avenir, pfutt, «Y a pas de quoi se taper le derrière
par terre» et que, du reste, Van Dyck, le «gonze poilu» chargé du rôle
de Parsifal lui a bel et bien chipé un jeu de scène. Cependant, les
auteurs du roman n’ont guère exagéré... En tous cas, voici un souvenir
personnel:
En 1902, l’Opéra annonçait _Siegfried_, presque inconnu en France. Comme
on s’arrachait les places, Polaire me déclara que sa présence, à cette
solennité artistique, s’imposait. Je l’emmenai donc dans le monument
Garnier, où elle pénétrait pour la première fois de sa vie. A son
entrée, toutes les jumelles convergèrent vers elle qui ne parut pas s’en
apercevoir. Henri de Curzon haussa légèrement les épaules. Elle s’assit
et le rideau se leva.
Un instant divertie par le rythme saccadé du chant, presque parlé, de
Laffite, Mime pittoresquement cauteleux, la créatrice de _Claudine_ aux
Bouffes-Parisiens éprouva bientôt (comme les «quat’z’hommes accompagnés
d’un caporal» de la chanson) les indéniables symptômes d’un embêtement
général. Elle lutta vaillamment, mais pendant la scène de la Forge, elle
me confia, d’une voix découragée:
--Vrai, Willy, ce que ça dure, cette histoire-là!
--C’est beau...
--Peut-être, mais il y en a trop! La seule chose qui me console, c’est
de penser à la téterre que doit faire le pauvre type qu’on chahute dans
ce panier.
--Quel type? Quel panier?
--Là haut, tenez, au bout de mon doigt. Vous ne connaissez donc pas la
pièce? Reszké tire la ficelle pour le secouer. Et aïe donc!
--Mais, bon Dieu, ce que vous prenez pour un panier, c’est le soufflet
de la forge!
--Pas possible! Vous êtes sûr que c’est un soufflet? Ben, fallait le
dire... Vous m’espliquez jamais rien; alors, je m’embête.
--Comment? Vous vous embê...
--Pour sûr! Je vais me faire la paire et rentrer vivement chez moi, sans
quoi, je m’endormirais.
--Dormez, ça n’a aucun inconvénient.
--Pensez-vous! Cette sale musique m’a enrhumée du cerveau, de sorte que
la moindre des choses que je pioncerais, pan! je serais fichue de
ronfler. Ça vous ferait remarquer. Je me trotte. Bonsoir. Sans rancune.
Embrassez Colette de ma part.
--Non, Polaire, non, je vous en prie, ne partez pas maintenant, il
faudrait déranger vingt personnes, patientez encore un instant, l’acte
va être fini... Tenez, écoutez l’orchestre, c’est superbe, ce
passage-là. Vous ne trouvez pas?
Loyalement, remplie d’une bonne volonté touchante, elle écouta les
violons qui, sous la direction de Taffanel, chantaient, chantaient...
Mais, après dix secondes, secouant sa tête aux courtes boucles brunes,
elle dit avec un peu de dégoût, les doigts écartés, comme une petite
fille qui se serait poissée de confitures (ou d’autre chose):
--Pouah! Ça doit être plein de dièzes!
*
* *
Le lendemain, comme elle souffrait encore d’un reste de wagnérite, je
lui contai des anecdotes sur Silvain; j’en connaissais beaucoup.
L’histoire de la pêche dissipa son reliquat de migraine, une belle
histoire, mais qu’il faut entendre narrer par le «monstre» lui-même.
Il venait de pêcher une carpe si dodue que, ravi, il s’écria:
--Y a pas, faut que je l’embrasse!
Hélas! la carpe, qui n’aimait pas ces manières-là, ferma ses lèvres
pinçantes sur le nez du tragédien; tout de suite il s’indigna:
--La rosse! Elle m’a mordu! Elle a osé me mordre!... Eh bien, pour la
punir, je vais la ref... à l’eau.
Et il le fit.
J’ai lu, dans un conteur de fables, qu’un autre artiste du Théâtre
Français apprit (forcément par une lettre d’ami intime) que sa femme le
trompait avec un camarade de la Comédie. Il manda la coupable:
--Je sais tout!
--Grâce!... Grâce!...
Elle se traîne à ses genoux. Lui, les lèvres crispées d’un amer sourire,
mâche ses mots avec une lenteur dégoûtée comme de la chewing-gum sentant
le moisi.
--Il faut que tu aies de singuliers goûts pour t’acoquiner avec un
individu si totalement démuni de talent!
--Pardon!... Pardon!...
--Tu n’as qu’un moyen pour te faire pardonner, misérable créature...
--Je l’accepte d’avance... Dis vite...
--Ecoute... Demain, tu inviteras ton complice à déjeuner.
--Ici?
--Ici, bien entendu. Au dessert, je lui dirai devant toi qu’il est un
gaillard sans aucune délicatesse et j’ajouterai que si jamais il
recommence...
--Eh bien?
--Eh bien, je ne l’inviterai plus!
Quant à l’histoire de la chemise de nuit, je me déclare incapable de
l’exposer d’une façon admissible. Il n’est pas donné à tout le monde de
palabrer décemment à propos de ces lingeries intimes. Comme le disait
Raymond Roussel:
--Non «liquette» omnibus...
Car l’auteur des _Impressions d’Afrique_ et de l’_Etoile au front_ est
un pense-sans-rire.
*
* *
A la Comédie-Française, on souffle peu dans les clés forées, constate
l’auteur de _Retours à pied_. Pourtant, en janvier 1925, de violents
coups de sifflet accueillirent le doyen, «ce vieillard au crâne de
brique, au ventre turgescent, aux jambes molles et à la voix
refoulante», comme le représente Henri Béraud en une esquisse dont je
supprime quelques traits qui pourraient sembler malveillants.
CHAPITRE VII
Roueries de _Degas_.--_Bonnat_ compare les critiques d’art aux
cochons.--La mauvaise foi de _M. Jacques Blanche_.--Les Manchettes de
Moréas, sa métrique, sa griserie.--_Mendès_, machiavel en tous
genres.--Mots acides de _Moreno_.
Ce jour-là, le bougon Degas causait avec moi, fort aimablement, (une
fois n’est pas coutume) en sortant de l’atelier du peintre Mathey, son
dénicheur de dessins d’Ingres, chez qui nous nous étions rencontrés.
Guillaume Apollinaire nous aperçut, descendit la rue de Rome derrière
nous et, dès que je fus seul, me rejoignit pour m’entretenir longuement
du Maître--ce n’est pas Mathey que je veux dire--friand de détails, en
vue d’un article peut-être...
Je lui répétai une anecdote que je tenais de Louis Vauxcelles, critique
d’art éclairé, à qui je reproche seulement un excès d’indulgence pour
cet odieux arriviste de Jacques Blanche, peintre infecté de snobisme,
littérateur ridicule et bavard fécond en commérages toxiques.
C’était à Dieppe, Degas se mit à crayonner le portrait de Walter Sickert
et celui-ci, qui avait endossé son pardessus négligemment, voulut en
rabaisser le col.
--Laissez, laissez, s’écria le peintre, c’est mieux ainsi.
Ludovic Halévy qui entendait ce dialogue murmura:
--Degas préfère toujours l’accident.
--Mon cher, s’écria Guillaume, épanoui, pour ce mot si intelligent, je
donnerais toutes les _Petites Cardinal_... que je n’ai pas lues,
d’ailleurs.
La lucide malveillance de Degas n’épargnait personne. A l’Hôtel des
Ventes, voyant exposées des terres cuites de Carpeaux, il les bafoua
sans miséricorde et comme j’essayais de plaider pour quelques bustes,
louant avec timidité l’adresse du sculpteur: «oh! renchérit le vieux
peintre, on ne peut pas le nier, c’est dégoûtamment habile!»
Devant un portrait de Carrière, il scandalisa Jean Dolent, féru de ces
tendres pénombres, en ricanant: «On dirait des cervelles au beurre
noir.»
Chacun sait combien les artificielles somptuosités de Gustave Moreau,
chères aux littérateurs, le choquaient: «Ces olympiens cossus ont
vraiment trop de chaînes de montres!»
Mais surtout son hostilité se déchaînait contre le richissime Isaac de
Camondo, qui avait réuni à grands frais les plus célèbres œuvres du
maître dans son hôtel--Eau et Degas à tous les étages.--Il refusait
d’aller les voir chez leur nouveau propriétaire. Il affectait de s’en
désintéresser. Et pourtant...
Ce Camondo m’avait prié de visiter sa galerie de tableaux, non pour
connaître mon avis dont il se souciait peu, avec raison, mais pour me
recommander son amie de l’Opéra, Mme Marcy, Sieglinde plutôt faiblarde.
Degas l’apprit et vint m’interviewer, sans en avoir l’air.
--Comme ça, «il» vous a retenu à déjeuner? Bon, bon... Et après le
déjeuner, qu’avez-vous fait?
--Nous avons pris du café, oh! un café très remarquable.
Le vieux peintre me lança un regard de reproche si triste que j’eus
honte de ma taquinerie. Tout de suite, je repris:
--Il m’a montré les plus belles toiles que j’aie vues de ma vie.
--Oh! oh! les plus belles... enfin... passons. Bien entendu, ce monsieur
a disserté sur mes œuvres, il a vanté son flair d’acheteur, il vous a
expliqué ma peinture, il...
--Non. Il n’a rien dit du tout.
Surpris, satisfait, Degas resta un instant silencieux. Puis, la figure
éclairée d’un sourire inhabituel:
--Rien du tout? Mais, dites-donc, Willy, il se forme!
Devenu presque complètement aveugle, ses derniers jours furent atroces.
Il errait dans Paris, inconnu des passants qui le bousculaient,
lamentable Œdipe sans Antigone.
Quand je pense qu’un crétin de bochophile louangeur salarié des rapins
auxquels il carotte des pochades, ose reprocher à Degas son «mépris de
la Presse»! Comme si tous les peintres, les bons et les mauvais, ne la
méprisaient pas, ouvertement ou non. Une preuve entre mille:
J’ai fréquenté Uriage (l’«Arriège» de _Claudine s’en va_). Cette
année-là l’agaçant M. Léonce de Joncières s’y trouvait, et aussi ce
casse-cœur de Porto-Riche, très jalousé parce qu’il était trop bien vu
par la jolie télégraphiste dont raffolaient tous les étrangers; je me
promenais un après-midi avec Detaille qui, leste et bien découplé,
s’amusait--le rossard!--à m’essouffler dans des sentiers de montagne,
rocailleux à l’instar des poèmes de M. Jouve, romainrollandiste de son
état, et désagréables comme les productions de M. Marcel Sauvage, qui
s’intitule «chirurgien des roses» et fait des vers d’apothicaire.
Le père Bonnat nous rejoignit et, tous trois, nous redescendîmes vers
l’Etablissement de bains d’où montait une infecte puanteur sulfureuse
mélangée au parfum des orangers... la noce du vidangeur!
Sur nos talons, quelque chose de noir grognait obstinément, dans le
crépuscule. Sans se retourner, Detaille interrogea:
--Kèkcèkça?
Alors, bonhomme et bourru, le portraitiste attitré des Présidents de la
République aligna des déductions façon Sherlock Holmes:
--Une sale bête? Tenace? qui suit les peintres en ronchonnant? Ça ne
peut-être qu’un critique d’art!
* * * * *
Je pense à cette boutade chaque fois que j’entends un peintre grisonnant
fredonner la vieille chanson antibitumineuse des Beaux-Arts, sur l’air:
«Dans la gendarmerie...», vous savez, _la peinture à Bonnat, c’est comme
du caca_!
Avec Guillaume Apollinaire, nous reparlâmes de Blanche, et je lui contai
un trait significatif du monsieur dont la fausseté peu de temps
auparavant, avait écœuré tous les amis de Vincent d’Indy, dont il osait
se proclamer dans les salons plus ou moins artistiques l’indéfectible
partisan.
Nombreux, nous avions pris le train pour applaudir la première de
_Fervaal_ à la Monnaie. Pendant tout le trajet, de la gare du Nord
parisienne à la gare du Midi bruxelloise, Jacques Blanche, une énorme
partition ouverte sur ses genoux, ne cessa de montrer à ses voisins de
wagon, soulignés d’un crayon malveillant, les passages qu’il prétendait
chipés à Wagner. Le doux et rêveur Ernest Chausson, le pénétrant et fin
Pierre de Bréville, le sensitif Louis de Serres, il embêtait tout le
monde, sauf Mme Colette qui dormait du sommeil de l’innocence, comme on
dit, aussi profondément que devaient dormir, trente ans après, les
lecteurs assez imprudents pour avaler quelques fragments opiacés de la
simili-autobiographie romanesque laborieusement fabriquée par Jacques
Blanche Touchatout esthétique.
Bien entendu, après la représentation, il s’empressa d’offrir à d’Indy
d’une voix émue, l’hommage de son admiration sans réserve! Alfred
Bruneau et André Corneau, tous deux anti-d’Indystes mais loyaux, ne
purent s’empêcher de hausser les épaules en entendant les louanges
sifflées par cette vipère doucereuse. Quant au sincère Gustave
Samazeuilh, à peine au sortir de l’enfance, il en fumait d’indignation.
Guillaume Apollinaire s’amusait de toutes ces histoires et riait avec
entraînement.
Quand je le rencontrais aux mercredis du _Mercure de France_, regorgeant
de littérateurs, mais où j’allais surtout pour voir Rachilde et
l’entendre--toujours originale, mordante et bonne avec ça--Guillaume
Apollinaire montrait une avidité de gosse quêtant des confidences, à
califourchon sur un genou d’ancêtre.
--Dites, Willy, vous devez être riche en souvenirs sur les _dii minores_
de l’Ecole symboliste?
--Certes! J’ai plus de souvenirs que si j’avais... la capitale de la
Lombardie.
--Fumiste! Pourquoi ne pas les écrire?
--Parce que ça m’ennuierait.
Aussi bien, Ernest Raynaud, le commissaire de police-poète, a dit ce
qu’il fallait dire, comme il fallait le dire, dans sa _Mêlée
symboliste_, où il a silhouetté (je cite ses propres paroles)
«quelques-unes des figures qu’on coudoyait chez Charles Cros, le jeudi
soir: Ajalbert, Alphonse Allais, d’Esparbès, Haraucourt, Marsolleau,
Willy, etc., extraordinaire mélange de talents disparates...», ce qui
incitait l’historiographe à d’intéressantes réflexions sur «la bigarrure
des esprits et la diversité d’un âge caméléon». C’était le temps où
Georges Lecomte, caporal d’infanterie et symboliste, faisait siffler sa
_Cravache_.
Certains jeunes trouvent ce fouillis «grotesque». Mais le
_superréalisme_ actuel, jugé par Lamandé «caricatural», l’est-il moins?