[4] Dreyfusard intensif (comme Ferdinand Hérold auquel il se

WILLY

SOUVENIRS

LITTÉRAIRES

... ET AUTRES

Avec un index alphabétique des principaux noms propres

cités dans l’ouvrage

[Vignette: JE NE FAY RIEN SANS GAYETÉ]

ÉDITIONS MONTAIGNE

IMPASSE DE CONTI Nº 2

PARIS (IXe)

DU MÊME AUTEUR

OLLENDORF

Claudine à l’école

Claudine à Paris

Claudine en ménage (Mercure de France)

Claudine s’en va

ALBIN MICHEL

La maîtresse du Prince Jean

Un petit vieux bien propre

Jeux de Princes

L’implacable Siska

Lélie fumeuse d’opium

La virginité de Mademoiselle Thulette (avec Jeanne Marais)

Ça finit par un mariage

ÉDITIONS PARVILLE

Chaussettes pour dames (avec Curnonsky)

Marc Twain

A manger du foin

Confidences d’une ouvreuse

DIVERS

Le mariage de Louis XV (Plon)

Mémoires d’un Grenadier anglais (Plon)

Un vétéran de la Grande Armée (Delagrave)

Le petit Roi de la Forêt (Hachette)

Une Passade (avec Pierre Veber) (Flammarion)

La Bayadère (Flammarion)

Maugis en ménage (Méricant)

De cet ouvrage il a été tiré

1 exemplaire sur Japon

et 25 exemplaires sur papier pur fil Lafuma

numérotés de 2 à 26

CHAPITRE PREMIER

Enquêteurs et enquêtés: _Gaston Picard_, _Jean-Bernard_, _Ajalbert_,

_Divoire_, _etc._--Correspondances saphiques des journaux de modes.

Comme un vol de corbeaux hors du etc..., les enquêteurs fondent à grand

bruit sur le malheureux homme de lettres, ils croassent et multiplient.

Pourquoi ne pas les écarter?

A mon jeune ami Gaston Picard[1], idéaliste lascif, j’eus l’imprudence

de déclarer, l’année dernière: «Si l’Agriculture manque de bras, la

Littérature ne manque pas de pieds». Cette vérité irréfutable ayant été

reproduite par 186 gazettes départementales, je jurai, devant la facture

que me présenta l’Agence découpeuse de journaux, de ne plus répondre,

désormais, à aucune enquête. Malheureusement, je n’ai jamais pu tenir un

serment de ma vie.

[1] J’ai silhouetté Picard sous ce pseudonyme anagrammatique «Dracip»

dans la _Bonne Maîtresse_, roman montmartrois que, pendant la

guerre, s’empressa de signaler aux rigueurs de la Censure un

fielleux confrère nommé par les lecteurs du _Matin_ «Forest» et par

son acte de naissance: «Nathan».

Un autre ami, «curieux» dans toutes les acceptions du mot, l’érudit

Jean-Bernard de la _Presse Associée_, voulut savoir pourquoi les

écrivains écrivaient.

Jean Ajalbert répondit, avec un humour à désarmer le duc de Trévise

lui-même: «Je me le demande.» Divoire exprima une indécision analogue,

en termes plus ésotériques: «Demandez à Monseigneur l’Hyperconscient».

L’inquiétant converti Max Jacob expliqua, non sans finesse: «Pour mieux

écrire.» Pierre Mille galopa dans la voie des aveux: «Parce que je n’ai

réussi dans aucune autre profession, même inavouable».

Duo d’Eugène Montfort et de Marcelle Tinayre, chantant à la tierce. Lui:

«Parce que j’ai ça dans la peau». Elle: «Parce que c’est ma vocation,

comme un pommier porte ses pommes».

Quant à Gauthier-Villars, voici sa réponse: «J’écris pour convaincre

quelques confrères des deux sexes que, malgré leur vif désir de me voir

enterré, je subsiste encore». Décidément, le père des _Claudine_ aura du

mal à devenir sérieux, qu’il signe Henry Maugis, Robert Parville, Jim

Smiley, l’Ouvreuse ou Boris Zichine. Pourquoi donc tant de pseudonymes?

Dans une biographie où il me représentait «blond et bleu, portant sans

ostentation un aimable embonpoint et plusieurs ordres étrangers», Félix

Fénéon (le compagnon «Elie» de cette _Passade_[2], sur quoi s’excite M.

Edouard de Keyser, polygraphe sans génie), prétendait qu’en multipliant

les faux-nez, ma modestie cherchait à dépister la renommée plus

sûrement.

[2] L’héroïne de ce livre, Mina Schräder de Nysolt (_alias_ Dupont de

Nyeweldt), graphomane exaltée, manifestait autrefois l’intention de

juguler Pierre Veber. Elle envoya, en outre, à moi des lettres de 30

pages et au député Lazare Weiller un coup de revolver. Il fallut

l’interner (la demoiselle, pas le parlementaire).

Aussi bien, c’est une mode universellement répandue.

Le socialiste unifié «Bracke» enseigna le grec sous son nom véritable:

Desrousseaux. «Jules Guesde» s’appelait, en réalité, Basile. Les

registres de l’état civil n’ont jamais connu le ministre «Jules Simon»,

mais seulement Suisse, dont le pseudonyme était le patronyme d’un autre

politicien, «Lockroy».

Les trois-quarts des littérateurs s’affublent d’un masque: «Anatole

France» dissimulait Thibaut et «Pierre Loti» l’officier de marine Julien

Viaud. Les romans de «Rosny» sortent du cerveau des frères Boex (dont

l’aîné a tant de talent). Le capitaine de vaisseau Bargone est inconnu

des admirateurs de «Claude Farrère». Et nombre de lecteurs, s’ils savent

que «Jean Rameau» est Lebaigt et «Xanrof» Fourneau, ignorent que le

spirituel «Henri Duvernois» porte le nom peu parisien, de Schwabacher.

La particule tente les bourgeois. Tandis que la comtesse de Martel, née

Mirabeau, adopte un monosyllabe gamin: «Gyp», Louise Chassaigne, épouse

Pourpre, se fit appeler «Liane de Pougy» (à cause de son linge, elle

garda les mêmes initiales); le dramaturge Wiener se mue en «Francis de

Croisset» et ce serin de Dupont, né Durand, écrit au-dessous des

papotages dont il paie l’insertion: «Marquis de Lardillon de Laboucle de

Monbissac».

Dans la «Ruche» où bourdonnent les Abeilles butinant les _Modes des

Femmes de France_, dans les _Tablettes_ où stridulent moult cigales,

dans les _Elégances de Paris_, ailleurs encore, les pseudonymes sont de

rigueur. Il en est de significatifs. Si un mari autorise sa femme à

correspondre avec l’une de ces affranchies qui signent leurs communiqués

«Bilitis, Mlle de Maupin, La fille aux yeux d’or, Sapho», c’est qu’il

n’a jamais lu Pierre Louÿs, Théophile Gautier, Balzac ni la poëtesse à

qui l’amour semblait _glukupikros_ «mêlé de douceur et de fiel» comme

traduit Lamartine.

Ou bien c’est un daim.

CHAPITRE II

Les deux Willy. Octopodes autobiographiques. Mon ancêtre le Maréchal de

Villars.

Le kaiser Guillaume II est né en 1859. Moi aussi.

Il a quitté sa patrie pour vivre à l’étranger. Moi aussi.

Il signe toute sa correspondance «Willy». Moi aussi.

Mais là s’arrête la ressemblance.

Tandis que le Hohenzollern s’enorgueillit d’aïeux importants, ma

naissance est modeste et mes vœux sont ceux «d’un simple bachelier»

(ès-lettres).

Pourtant, à la suite d’un journal facétieux, quelques gazettes

m’attribuèrent une origine illustre, il y a plus d’un quart de siècle.

Le même jour, je reçus une couple de lettres envoyées l’une par un

quotidien de Paris, l’autre par une revue littéraire éditée en province,

toutes deux me demandant de leur expédier mon autobiographie. La

publication départementale spécifiait que ce portrait devait être rédigé

en vers.

Docile, je lui adressai ces renseignements que, plus tard, Alcanter de

Brahm fit applaudir au Banquet des «Lettres et des Arts» présidé par

Leconte, non le charmant académicien, mais Sébastien-Charles Leconte,

poète somptueux et magistrat à ses moments perdus.

N’étant pas ministre, ni même sénateur, non plus que préfet, bien que

j’aime le travail fait, j’ai fort peu de temps pour la flemme.

Au rebours du roi d’Yvetot, je dors fort peu, quoique sans gloire et,

couché tard dans la nuit noire, le matin je me lève tôt.

D’une œuvre, une autre me repose: dans les tiroirs les plus divers

j’enfourne des chansons (en vers), sans parler des romans (en prose).

C’est gai, ça l’est depuis quinze ans et, comme le vieux, je persiste.

N’empêche que je serais triste, quelquefois, si j’avais le temps.

Si j’en avais le temps encore, je regarderais couler l’eau, tandis que

le tremblant bouleau s’éclaire de lune ou d’aurore.

... Et dans un rêve, je me vois près de Claudine aux yeux magiques,

oubliant toutes les musiques pour écouter rire sa voix.»

Quelques jours plus tard, le canard de sous-préfecture me retournait mes

octopodes accompagnés de ce mot: «Mille regrets, mon cher confrère, mais

nous ne pouvons publier de la prose.»

Cette expérience m’ayant dégoûté, je n’opposai qu’un froid silence à la

demande du journal parisien, si bien que, vexé de mon abstention, il

bouffonna: «Notre enquête démocratique ne pouvait qu’être méprisée par

ce confrère de haut lignage, descendant du maréchal de Villars, le

vainqueur de Malplaquet».

Cette «victoire» de Malplaquet me surprit... On s’instruit à tout âge!

Au vrai, mon origine est infiniment plus humble. Le premier Villars de

ma famille qui ait marqué était un berger, un «heureux petit berger»

comme chantait dans _Mireille_ Mlle Auguez, avant d’épouser Henri

Lavedan. Au commencement du règne de Louis XVI, il gardait ses troupeaux

dans le village montagneux de Champsaur (rien de commun avec Félicien).

Un brave curé de campagne, desservant de Saint-Bonnet, frappé de la

précoce intelligence du gamin, lui enseigna les éléments de la botanique

et puis l’envoya au lycée de Grenoble (à ses frais, s. v. p.). Là, le

jeune Villars, travailleur infatigable, conquit à la pointe de la plume

grades et parchemins, passa brillamment tous ses examens, devint

médecin, ouvrit un cours de botanique où les étudiants venaient de tous

les coins de la France, créa un Jardin des plantes, écrivit des volumes

appréciés du monde savant, acquit de la notoriété, puis de la gloire, et

mourut en 1831 à Strasbourg, doyen de la Faculté des Sciences.

Petite anecdote pour terminer: Au temps où il était médecin-chef à

l’hôpital de Grenoble, il s’arrêta près du lit dans lequel on venait de

coucher un soldat blessé qui ne donnait plus signe de vie.

--Rien à faire pour celui-là, soupira le frère Johannès, directeur de la

salle; un confesseur suffira.

--Non, non, voyons-le tout de même, insista Villars.

Il examina le pauvre diable longuement, minutieusement; puis conclut:

«Portez-le tout de suite à la salle d’opérations».

Six semaines après, complètement guéri, le soldat rejoignait les armées

victorieuses du général Bonaparte. C’était un brave. Il se nommait

Bernadotte et régna sous le nom de Charles XIV.

Je suis certain que si le souverain actuel de la Suède vient à connaître

cette histoire, il ne manquera pas d’envoyer une pension au descendant

de Dominique Villars qui écrit ces lignes.

CHAPITRE III

Le veuf sur le toit.--Deux académiciens m’interviewent: _Jules Simon_ et

_Caro_.--Les bas rouges de Madame _Aurel_.--_Dekobra_ et _Franc-Nohain_

au collège.

Le trépas de Radiguet laissa son Cocteau si inconsolable, pendant près

de deux mois, que les Dadaïstes collèrent au dos du dépareillé cette

étiquette goguenarde: _Le veuf sur le toit_.

En revanche, la mort prématurée de ce «Diable au corps» n’apaisa pas

certaines rancunes suscitées par son cynisme de potache à proclamer

«Nous autres jeunes, ce qu’on a rigolé pendant la guerre!»

Que le bourgeois offusqué par ces aveux impudents fasse un retour sur

lui-même comme le Jourdain du Psalmiste. Il n’a pas dû, jeune, penser

différemment. Rien de plus égoïste que l’enfance.

J’aimais beaucoup mes parents; néanmoins, en 1870, pendant qu’ils

mastiquaient dans Paris bombardé par les Prussiens d’insuffisants

biftecks de cheval («hippotecks» serait plus juste), je trouvais la vie

belle à Châteauroux où ma mère m’avait envoyé, loin des balles, chez sa

sœur; je flânais à travers les prés fleuris que l’Indre arrose, je

séchais les classes, voluptueusement. O les adorables après-midi, sous

le préau du Lycée transformé en ambulance! O les divines parties de loto

avec les turcos basanés, aux dents de marbre! Un grand diable rieur,

Mohammed-ben-Kekchose, mit sur sa tête ma casquette de collégien et me

coiffa de sa chéchia. Des poux l’habitaient. Sans m’en douter, je les

hospitalisai. Le coiffeur, mandé en hâte, vint me couper les cheveux

dans le jardin, encerclé de mes cousins qui contemplaient l’opération,

avec un mélange d’horreur et d’envie: «C’est des poux d’Afrique!»

Cependant, ma pauvre tante, accablée de honte, pleurait en me promettant

l’échafaud.

Rentré à Paris, je fis ma première communion, peu après les fusillades

de la Commune, en août 1871. J’étais croyant autant qu’on peut l’être.

Avec mon cierge, je faillis incendier les mousselines d’une fillette et

comme l’abbé Delafosse m’objurguait, la sueur aux tempes: «Petit

maladroit, un peu plus, tu lui mettais le feu!...» je répondis,

extatique: «Elle serait allée tout droit au ciel.»

Au Lycée Fontanes, qui ne s’appelait plus Bonaparte et pas encore

Condorcet, je suivis les cours, sans fiévreuse ardeur mais sans ennui;

en 1873, on me remit une médaille commémorative: «Place de premier en

composition générale de version grecque»; je l’ai retrouvée dans un

grenier où elle se vertdegrisait depuis un demi-siècle. L’obtiendrais-je

encore aujourd’hui, cher Thierry Sandre?

La même année, je pus admirer Jules Simon qui inspectait les classes en

qualité de ministre, sauf erreur; pattes de lapin, petite moustache

courte, l’air d’un maquignon paterne et finaud. Ce partisan convaincu de

l’hydrothérapie, dont il vantait les bienfaits en toute occasion,

m’interrogea, honneur dont je me serais volontiers passé.

--Que faites-vous, mon ami, quand vous vous levez?

--M’sieur, je m’habille.

--Et avant de vous habiller?

Il espérait la réponse «Je me débarbouille», qui lui eût permis d’étaler

sa conférence sur l’utilité des ablutions complètes. Mais, très

embarrassé, je me confinais dans un silence qui finit par l’impatienter:

--Voyons, mon garçon, ne restez pas là comme une souche! Que faites-vous

le matin, avant de vous habiller?

Alors, penaud, cramoisi de confusion, je balbutiai:

--M’sieur, je fais pipi.

* * * * *

Beaucoup d’hommes de lettres, et de femmes aussi, ne se sont pas fripé

les méninges pendant leurs années scolaires. Je le tiens de Jacques

Mortane qui, honoré de leurs confidences, s’est empressé de m’en faire

part, car je l’ai connu tout gosse, avant qu’il songeât à rédiger des

revues sportives, avant même qu’il entrât comme secrétaire chez William

Busnach, écrivaillon octogénaire, à demi dingo, qui lui donnait cent

sous par jour, et des punaises.

A l’en croire, Aurel, au couvent de Saint-Mandé, scandalisait par ses

jambes en bas rouges, sous des jupes très courtes, les religieuses à

cent lieues de prévoir que cette petite pensionnaire, inquiétante de

précocité intellectuelle, deviendrait, ardente féministe, «le berger

désespéré d’un troupeau qui refuse de bêler au bonheur», pour parler

comme Mme Delarue-Mardrus.

Pendant les études, sous l’œil défiant du pion qui n’encaissait pas

l’élève Tessier, celui qui devait devenir le brillant «Dekobra»

examinait son cœur au ralenti, son cœur incendié par une chanteuse de

café-concert dont il a révélé: «Elle mettait le Pélion de ses 52 ans sur

l’Ossa de mon inexpérience» (Ossa! Pélion! Et l’on prétend que les

montagnes ne se rencontrent pas!).

Le psychologue du _Petit Trott_ qui est très joli et des _Centaures_ qui

sont très beaux, André Lichtenberger, s’arrangeait à l’amiable avec son

professeur du Lycée de Bayonne pour être malade en même temps que lui

quand il faisait trop froid, ou quand il faisait trop chaud, ou quand

une partie de pelote réclamait sa présence. «Cela ne m’empêcha pas,

ajoute-t-il, de récolter tous les prix de la classe: nous étions un.»

Maurice Legrand, calé en lettres, s’avérait absolument décalé en matière

scientifique. Dès que le prof. de math. l’appelait au tableau, ses

condisciples de Janson de Sailly murmuraient: «Il va merdoyer à la

planche». Et ils ne se trompaient pas.

A son bachot de philo, on lui demanda: «Parlez-moi des os», ce qui le

rendit perplexe; après quelques minutes de réflexions infructueuses, il

esquissa, des deux bras, un geste d’impuissance qui fit dire au

questionneur:

--Je vois: les os ne vous inspirent pas... Ils vous intéresseraient

davantage si vous étiez chien.

La réflexion n’avait rien de particulièrement génial, mais le candidat

la salua d’un sourire courtisanesque, de sorte que l’examinateur,

flatté, lui alloua une note suffisante pour le sacrer naturaliste, et

chimiste, et physicien par-dessus le marché. Depuis ce jour, Maurice

Legrand n’attribue aux diplômes qu’une valeur mystique et les blague

volontiers en ses écrits, qu’il signe «Franc Nohain».

* * * * *

On lit dans les Caractères de La Bruyère (édition G.-A. Masson) «Herriot

a le teint frais, le visage plein et les joues pendantes, l’œil fixe et

assuré, les épaules larges, l’estomac haut...»

Sur les bancs du lycée Saint-Charlemagne, il épatait déjà ses

condisciples, comme il fit ses collègues (pas tous), sur les bancs de la

Chambre des députés. Le biographe de _Blaise Putois, boxeur_, m’assure

que le rhétoricien Herriot, chargé de narrer l’entrée d’Isabeau de

Bavière[3] à Paris, rédigea sa composition en un «viel françois» dont

s’émerveilla toute la classe où se trouvaient Léon Daudet, Camille

Mauclair, Paul Claudel, Fortunat Strowski, sans oublier un stagiaire

chargé de cours «barbe fleuve, yeux candides», Romain Rolland.

[3] Cette dame fut stigmatisée à l’Odéon par Paul Fort, merle tout de

noir vêtu qui siffle avec le même entrain, assurent des

thuriféraires, et les vieilles Chansons de France et les bouteilles

de vin blanc.

Après tant de grands noms, je n’ose me nommer... Vu l’abondance des

matières qu’il fallait s’assimiler, j’étudiais uniquement celles

auxquelles je trouvais, à tort ou à raison, quelque attrait, que

l’enseignement me fût donné au Lycée Bonaparte-Fontanes-Condorcet, ou au

Collège Stanislas, ou à l’Ecole Monge--«une école charmante et pourtant

disparue» a soupiré Maurice Renard en enterrant Léo Claretie--dont on se

promettait monge et merveilles...

Un excellent professeur de rhétorique, M. Feugère, avait coutume de

dire: «Quand je vois vos yeux fixés sur moi attentivement, je

songe:--Attention! Si ce fantaisiste s’intéresse à ce que je dis, c’est

que, sûrement, je me suis lancé dans une digression étrangère à mon

sujet...»

C’est surtout à la poésie que je m’adonnais avec passion: mes vers

français, d’une élégance proprette, se garaient de toute originalité; je

réussissais mieux les vers latins, sans arriver pourtant à la maîtrise

du peintre Ferdinand Humbert qui a bien voulu me donner des pièces d’une

maestria à faire jaunir d’envie Sannazar et Henry Céard--évidemment

cette occupation ne peut qu’exciter le mépris des lascars dont parle

Kipling «qui lisent avec leurs coudes et pensent avec leurs bottes».

Il me souvient d’un devoir développant le thème «... Tout chante dans la

Nature»... (_Barbe-Bleue_). Les hexamètres se suivaient et se

ressemblaient, musicaux pour célébrer la Musique universelle. _Est et

arundineis modulamen amabile ripis..._

Ici le professeur sursauta; blessé dans son misonéisme qui n’admettait

rien en dehors du siècle d’Auguste, il blâma _modulamen_, mot de la

mauvaise époque, selon lui, mot sentant son Sidoine Apollinaire. Des

protestations s’élevèrent contre l’étroitesse de ce classicisme, si

indignées, si convaincues, que le brave homme se mit à rire et passa

condamnation.

Malgré l’irrégularité de ces études, je passai mes divers bachots sans

douleur. Le précieux Caro que, plus tard, sa caricature (Bellac) du

_Monde où l’on s’ennuie_ devait rendre à jamais ridicule, Caro me posa,

sur un chapitre de Kant que je connaissais mal, une question que je ne

compris pas du tout; je lui répondis par des considérations prudemment

absconses dont il écouta le nébuleux développement sans m’interrompre;

quand je m’arrêtai, à bout de souffle, il prononça simplement «Soit»,

d’un air si résigné que j’eus du mal à ne pas éclater de rire. Ces

jours-ci, en relisant _Paludes_, je tiquai sur ceci: «Quand un

philosophe vous répond, on ne comprend plus ce qu’on avait demandé» et

ce paradoxe de Gide, en me rappelant mon examen, me rendit songeur, car,

j’en appelle à Jacques Rivière, que faire en lisant Gide, à moins que

l’on ne songe? Pourquoi Himly, professeur d’histoire, m’interrogea-t-il

sur _Guillaume Tell_? Je n’en sais rien. Je sais seulement qu’à son

assertion «après Gœthe, le plus grand poète germanique est Schiller»,

j’opposai crânement mes préférences pour le cher Henri Heine. Il

s’indigna, ce qui ne l’empêcha pas, après une chaude discussion en

allemand--que j’aurais du mal à soutenir aujourd’hui--de me gratifier

d’une très bonne note, avec cette absolution rehaussée d’un formidable

accent alsacien: «Allez et ne bêchez plus». Ce «bêchez» fit ma joie.

CHAPITRE IV

L’orang _Tailhade_, _Mallarmé_ et autres.--_Sarcey_ chahuté.--L’inceste

au théâtre.

Dans une conférence à l’Atelier, Georges Pioch a récemment évoqué

l’époque tumultueuse et si amusante des premiers vers-libristes, des

chat-noiristes, des essayistes-wagnéristes, des symbolistes, des

cymbalistes, l’époque où les succès de Moréas empoisonnaient cet infect

Laurent Tailhade, qui décrétait, jaune d’envie:--«Ce grec est bête comme

un ténor», l’époque où vaticinait Charles Morice «coutumier des grandes

ambitions rarement suivies d’effets» si j’en crois _la Basse-Cour

d’Apollon_, également dure pour Henry Bordeaux «cher aux charcutières

sentimentales», pour Doumic «nullité constipée et rageuse», et pour

Félicien Ch... «dont le nom évoque les harengs fumés», l’époque où la

représentation d’_Ubu Roi_ fanatisait cinquante pour cent des

spectateurs et exaspérait l’autre moitié... si bien que le délicieux

Jean de Tinan, partagé entre deux courants d’opinions violemment

antithétiques, s’ingéniait à les concilier en applaudissant à grand

fracas tout en sifflant comme un merle.

Voici l’une des cent anecdotes égrenées par Pioch:

«... A la répétition générale de _La fille-aux-mains-coupées_, comme

Francisque Sarcey riait insolemment, aux fauteuils d’orchestre, un jeune

homme de forte corpulence, le poète oublié Saint-Paul Roux, enjamba le

parapet des premières galeries et, se suspendant au-dessus de la tête de

l’infortuné critique, il se mit à vociférer: «Monsieur, si vous

continuez de rire ainsi, je me laisse tomber sur vous...»

Enthousiasmée par cet héroïsme (sans péril), la foule cracha contre le

philistin Sarcey d’effroyables malédictions qui semblaient l’amuser

infiniment et auxquelles je ne pris aucune part.

Sauf erreur, Paul Roux, qui se faisait appeler

Saint-Pol-Roux-le-Magnifique, simplement, ne connaissait pas le martyre

de l’obèse, immortalisé par Henri Béraud; je le vois plutôt mince, ce

poète de la _Dame-à-la-Faux_ qui ne manquait pas de mérite sinon de

naturel, l’air d’un pianiste sicilien, yeux noirs, cheveux noirs,

pensers noirs, noir comme un dièze.

J’assistais, moi aussi, à cette générale, en mars 1891, mais je n’ai pas

gardé un souvenir très précis de Sarcey menacé de recevoir sur la tête

les pieds de Damoclès, je veux dire de Saint-Paul-Roux-le-Magnifique.

Au vrai, dans cette grande salle du faubourg Poissonnière, les

spectateurs du Théâtre d’Art menaient un tel tapage que ce burlesque

incident a pu passer inaperçu.

Les thuriféraires du temps voyaient en l’auteur de la _Fille aux mains

coupées_, Pierre Quillard, le trait d’union «entre le talent plastique

d’Ephraïm Michael et la manière rêveuse d’Henri de Régnier». Ils avaient

de bons yeux.

Porteur d’une barbe sévère, ce jeune poète possédait, en outre, un

coquin de petit nez rigolo malgré lui, un immense amour pour ces

Arméniens chers à Séverine, chers à Gabrielle Réval, chers à d’autres

encore, mais que Claude Farrère considère comme le rebut de l’humanité;

une telle haine l’embrasait contre les Turcs, que le grec turcophobe

Psichari, gendre de Renan, devant qui je l’entendis expectorer ses

théories à Rosmapamon avec une naïveté sanguinaire, en parut gêné. Leur

férocité simpliste, genre Ubu, m’amusa beaucoup.[4]

[4] Dreyfusard intensif (comme Ferdinand Hérold auquel il servit de

témoin quand je croisai le fer avec le poète de _Les Péans et les

Thrênes_), Quillard m’en voulut de ne pas me ruer au secours du

condamné de l’Ile du Diable que je connaissais bien, ayant été, en

même temps que lui, lieutenant au 31e d’artillerie, dans la bonne

ville du Mans.

Parnassien de première classe, il élaborait des vers, aujourd’hui

illisibles, qui ne s’occupaient du naturel que pour le chasser au

galop, mais supérieurs, en tous cas, à l’intrigue de sa pièce

symbolico-médiévale, oscillant entre le ziste et l’inceste. Figurez-vous

une vierge aristocratique, irritée contre son père qu’elle trouvait

exagérément tendre et comme envertigé par un «simoun» de désirs

coupables, un père inquiétant comme celui de Peau d’Ane (dire qu’on

donne ce conte à lire aux enfants!...) ou celui de la princesse

Vouzin-Boufflers chère à l’émouvant dramaturge Schopfer, dit Claude

Anet, qui a connu intimement cette «fille perdue». L’incandescent

géniteur ayant déposé sur les mains filiales un baiser tendancieux,

l’héroïne les faisait couper. Mais elles repoussaient bientôt (c’est

comme j’ai l’honneur de vous le dire), de sorte que, pour fêter sa

guérison, la jeune personne décidait de se donner du bon temps avec un

poète qui s’engageait

A faire vivre, par delà les étendues,

Son nom glorifié sur les cordes tendues.

Les femmes ont toujours adoré la réclame, chacun sait ça.

Le même soir, Paul Franck, qui est devenu mime en vieillissant, alors

tout jeunet, tout fluet, tout coquet, jouait un drame cérébral de

Rachilde, étrange et puissant, _Madame la Mort_, avec une artiste dont

l’auteur vantait à juste titre «le visage de camélia blanc, irisé

d’immenses yeux de rosée pure» et qui épousa le sympathique créateur du

Théâtre populaire de Bussang, Maurice Pottecher.

Après les pièces, on récita des vers de Mallarmé. Des hurlements

d’admiration s’élevèrent. Tous, sauf le poète de _Thulé des Brumes_ qui

méprisait ce brumeux «Calchas pour métèques prosternés», tous

acclamaient le maître aux gestes lents de sacerdote: Catulle Mendès

bouillonnant d’une exaltation bien imitée; Léon Dierx qui répandait

autour de lui une atmosphère de majestueux ennui; le dessinateur

Verlainien Cazals, si 1830, si féroce et si loyal; le postillonneur Jean

Lorrain gileté d’un arc-en-ciel; Verhaeren à la chevelure couleur de

faro; José-Maria de Heredia, basané comme un vieux cuir de Cordoue,

tous, vous dis-je.

Une souple rousse aux yeux noirs poussait de petits cris d’extase, tout

en se repoudrant le nez. Son nom appartenait à l’aristocratie

«spontanée» comme a dit Fernand Aubier, parrain de la «circéenne»

Yveline de Montry...

Le plus emballé, celui qui transpirait le plus, était Paul-Napoléon

Roinard. Le brave cœur! A coup sûr, le talent ne l’étouffait pas, mais à

toutes les manifestations de ce «Théâtre d’Art» fondé et soutenu par

Paul Fort (quoique s’en prétende le créateur un insupportable raté,

Jules Méry, dit «M’as-tu lu» ex-anarcho grassement appointé par la

Maison de jeu de Monte-Carlo), Paul-Napoléon apportait le concours de

son zèle infatigable, de ses bourdonnements bien intentionnés et de ses

avis lénifiants: l’Abeille du Coche.

Comme je l’ai dit, je ne m’associai pas aux invectives lancées contre

Francisque Sarcey, que conspuaient rituellement tous les artistes, ou se

croyant tels, de la jeune génération. C’était devenu un sport.

Un jour que Vallès, toujours travaillé par le besoin d’épater la

galerie, hurlait dans je ne sais plus quel abreuvoir littéraire: «Il me

faut cent mille têtes de bourgeois», Barbey d’Aurevilly répliqua: «Celle

de Sarcey me suffira», ce qui fit déborder l’enthousiasme--et les

chopes.

CHAPITRE V

Le journal “_Lutèce_”.--_Albert Delpit_ pleure dans les bras de ma

cousine et fait pipi dans son pantalon.--Le pauvre _Paul Alexis_.

En ce temps-là, je logeais mes élucubrations hebdomadaires et rossardes

dans une petite feuille du quartier latin _Lutèce_, dont Ernest Raynaud

(qui était alors commissaire de police), a écrit l’histoire avec une

verveuse exactitude. A côté de mes fumisteries brillait la poésie

apportée par Verlaine, Moréas, Henri de Régnier, Vielé-Griffin, Gustave

Kahn, toute une bande d’écrivains suspects à la bourgeoisie bien

pensante.

Malgré cette collaboration étincelante, la renommée de _Lutèce_ ne

passait guère les ponts. Cependant, sur la rive droite, je comptais deux

lecteurs, deux lecteurs assidus qui suivaient mes articles comme, à

l’époque des vendanges, les gamins suivent les voitures chargées de

raisins, espérant en chiper quelques grappes.

C’étaient deux hommes de théâtre, qui s’annexaient nombre de mes

facéties et les enchâssaient dans leurs revues en les déclarant avec

amabilité «impayables» ce qui les dispensa toujours de me les payer.

Un jour, Sarcey reconnut, dans une de leurs pièces, deux ou trois

douzaines de mes «trouvailles»--c’est le mot qu’il employa--et les

signala. A dater de ce jour, le normalien d’Adrien Hébrard me devint

sacré.

Il me prit en amitié. Jamais il ne se formalisa des blagues

chatnoiresques dont je lardais son abdomen--j’étais mince, alors

(«sottile, sottile», chante le Falstaff de Verdi). Toujours, dans le

_Temps_ et le _Matin_, il traita ce qu’il appelait mes «fantaisies

outrancières» avec une indulgence amusée, même quand il ne les

comprenait pas. Est-ce à dire que je le tenais pour un artiste? Point du

tout. Il confectionnait ses articles au galop «sans prendre la peine de

vérifier son impression fugace, sans s’astreindre à aucune réflexion» a

noté Charles Maurras; sans jamais retoucher ce que lui dictait sa Muse,

incontestablement «pedestris», il écrivait (traduisons librement),

«comme un pied».

Mais ses anecdotes m’amusaient, celles, surtout, qui remontaient à 1871.

C’était le temps où, pour purifier la France des hontes de l’Empire, la

jeune République du 4 Septembre rêvait de tout moraliser jusqu’aux

cafés-concerts.

Touché de la grâce, comme les autres, le Casino-Cadet, pince-cœur sans

envergure, résolut, lui aussi, de se régénérer. Il en avait besoin.

Dispensez-moi de décrire sa galerie circulaire dite «Allée de la

Grande-Armée», vu les «vieilles gardes» qui s’y pressaient...

Mandé en toute hâte pour prononcer une conférence moralisatrice, Sarcey

accourut dans ce local bizarre et se trouva en présence de trois

demoiselles mafflues, d’allure pauvre mais déshonnête, qui, sans

soupçonner les transformations salvatrices rêvées par la Direction,

attendaient impatiemment l’ouverture du bal. En apercevant le nouveau

venu, la plus dodue des trois grasses s’écria:

--Chouette! C’est toi le nouveau chef d’orchestre, mon gros père? On va

rigoler!

On ne rigola pas, mais Sarcey refusa de prendre la parole et le

Casino-Cadet renonça, du coup, à se régénérer.

Un autre levier du relèvement social, plus convaincu encore, était

Albert Delpit, penseur truffé de bonnes intentions, cœur droit et esprit

faux. Comme il écrivait mal, ce don Quichotte à la Manque, figure

longue, allongée encore par une barbiche rouge! Après je ne sais quelle

discussion avec Alphonse Daudet, il lui envoya un ami porteur de ce mot:

«J’ai la plus vive admiration pour votre talent, mais non pour votre

caractère». Le père du fougueux polémiste de l’_Action Française_ sourit

et répondit au commissionnaire, de sa voix musicale: «Dites-lui que moi,

c’est tout le contraire».

Delpit qui se croyait du génie parce que la _«Bévue» des Deux Mondes_

accueillait son _Fils de Coralie_ et autres mignardises du même tonneau,

Delpit faillit en trépasser de rage.

Avant d’atteindre l’âge de raison, Delpit s’était pris de passion pour

une charmante fillette, ma cousine Blanche L... (aujourd’hui grand’mère)

à laquelle, avec l’entêtement inflexible des enfants, il s’obstinait à

redemander, toutes les fois qu’il la rencontrait, l’histoire, toujours

la même, du Petit Chaperon Rouge. Et chaque édition de l’inamovible

récit arrachait régulièrement au trop sensible gamin des torrents de

pleurs.

Un jour, lasse d’être mouillée, la jeune narratrice s’avisa de modifier

le dénouement de Perrault--comme firent depuis Gounod et Bruneau

mariant, vers minuit, leurs héroïnes de _Mireille_ et du _Rêve_ dont la

mort chagrinait les abonnés de l’Opéra-Comique. Auréolée d’optimisme,

elle conta:

«... Le loup allait s’élancer sur le Petit Chaperon Rouge, quand,

heureusement, un chasseur survint qui tua la bête féroce; la mignonne

enfant fut sauvée.»

Mais le moutard tenait à son désespoir chronique; rituellement, il

éclata en sanglots et s’écria, ruisselant de larmes: «Non, Blanche, tu

t’as trompée, y avait pas de chasseurs et le méchant loup a mangé le

pauvre Petit Chaperon Rouge... Hu! hu! hu!...»

Pendant toute son existence, Delpit écrivit sans relâche et la postérité

ne connaîtra de lui ni une ligne de prose, ni un vers, ni un trait

d’esprit. Si, pourtant, il prononça un mot drôle à l’âge de trois ans.

Aux Tuileries, un accident lui était arrivé, un accident déplorable. Et

comme sa gouvernante anglaise l’emmenait, réprobatrice, passant au

milieu des nourrices et des bonnes d’enfants, le pauvre Albert, déjà

soucieux de l’opinion publique, murmura d’une voix angoissée, sans oser

lever la tête: «Miss, est-ce que le monde a l’air de savoir que j’ai eu

un malheur dans mon pantalon?»

Bien entendu, Albert Delpit fut, lui aussi, piqué de la tarentule

conférencière. Romancier miteux, il tint à prouver que, chez lui,

l’écrivain l’emportait encore sur l’orateur. Il y réussit...

Du moins, il possédait une qualité: le courage. Il mettait l’épée à la

main pour une discussion de jeu, pour un heurt maladroit, «pour un louis

ou pour un gnon», eût dit Maugis.

Est-il besoin d’ajouter que ce malchanceux maniait l’épée aussi

médiocrement que la plume? Et les armes à feu aussi médiocrement que les

armes blanches?

Lors de son inoffensive rencontre au pistolet avec Paul Alexis, tout le

monde s’amusa de la gaucherie des duellistes, sauf les quatre témoins

qui appréhendaient de recevoir les balles tirées par leurs empotés de

clients.

Infortuné Delpit, gouaillaient les boulevardiers: raté du théâtre, raté

du roman, raté même par Paul Alexis!

A propos de ce zoliste, justement oublié, le couple Deffoux-Zavie, qui

connaît le groupe de Medan comme son Pater (mieux, peut-être) m’a conté

que le somnolent naturaliste vit, un vilain matin, deux policiers

bourrus pénétrer dans son logis de la rue des Apennins «une chambrette

tapissée de bleu comme celle d’une rosière», précisait le narrateur,

presque attendri.

--Vous êtes bien le sieur Paul Alexis?

--Parfaitement.

--Enfin, nous vous tenons! Vous êtes condamné à la déportation à vie

dans une enceinte fortifiée; suivez-nous!

Anéanti, le pauvre diable fut conduit au commissariat, puis au Dépôt,

puis au Cherche-Midi, menottes aux poignets. Il fallut douze jours et

vingt-quatre interrogatoires pour convaincre l’autorité que le médiocre

chroniqueur du _Cri du Peuple_ n’avait rien de commun avec son homonyme,

lieutenant des «Vengeurs de la Mort», recherché depuis l’écrasement de

la Commune.

Toutes les fois qu’Alexis dit «Trublot» narrait cette mésaventure, et il

la narrait souvent, il ne manquait pas d’ajouter:

--Ce qui m’a le plus dégoûté, c’est qu’en me relâchant ces cochons m’ont

dit: «Tâchez moyen qu’on ne vous y reprenne plus».

CHAPITRE VI

_Chabrier_ juge _Massenet_.--Mlle _Madeleine de Swarte_ me juge dans les

“Fourberies de Papa”.--_Gounod_ juge _Gustave Charpentier_.--Le

tragédien _Silvain_, navigateur et tireur à cinq.--_Armand Silvestre_ et

ses maîtresses.--Le génie de _Wagner_ et les ridicules de

_Bayreuth_.--“Claudine s’en va.”--_Mlle Polaire_ et “Siegfried”.--La

chemise d’un sociétaire et _M. Raymond Roussel_.

C’est en écrivant à _Lutèce_ que je fis la connaissance de Sarcey;

celle, aussi, d’un compositeur dont les gens même qui craignaient la

musique appréciaient certaines amusettes mélodico-zoologiques, canards

qui se dandinent, gros dindons ébouriffés d’orgueil, petits cochons

roses dont la ballade recèle une modulation amenée cocassement, la queue

en vrille, toute une basse-cour en liesse que ne font pas oublier les

récents _Bestiaires_, plus raffinés, de Poulenc, dans lesquels, ainsi

que dans les _Histoires naturelles_ de Ravel, le talent abonde.

Ces sujets convenaient à Chabrier, et aussi les _Propos de buveurs_ que

devait lui forger Richepin, d’après Rabelais.

Malheureusement, au lieu d’obéir à la bonne Loi naturelle, il se laissa

manœuvrer par Catulle Mendès; les conseils de ce littérateur wagnérien,

ou se croyant tel, le poussèrent à barboter dans le plus artificiel

lyrisme et, sous prétexte qu’il admirait les drames bayreuthiens, à

forcer son talent pour peiner sur une _Gwendoline_ que, sans être un

lourdaud, il ne pouvait faire avec grâce, du moins avec unité, car les

contradictions y fourmillent et les neuvièmes et les romances et toutes

les antithèses lucidement signalées par Emile Cottinet: «paroxysme et

langueur, extrême raffinement et presque vulgarité». (Ce «presque» est

délicieusement aimable).

Cette machine tetralogico-scandinave, où il perdit le meilleur de ses

qualités, c’est elle qui me rapprocha du compositeur.

On exécutait au Cirque d’Eté le Prélude du deux de _Gwendoline_; il y a

40 ans de cela et je me souviens du concert, comme s’il avait eu lieu la

semaine dernière; Van Dyck ténorisa les Adieux de _Lohengrin_; la

pianiste Silberberg pleyela un concerto de Tschaïkowsky plutôt vaseux

(puisse M. Stravinsky me pardonner ce blasphème); enfin Lamoureux

dirigea, avec une sécheresse brillante, la page de Chabrier; elle me

fascina. Naïvement, je le proclamai dans mon compte-rendu, indigné

contre un confrère--Kerst, je crois--qui, jugeant l’œuvre luxuriante à

l’excès, reprochait au compositeur de «mettre trop de choses dans chaque

mesure». Soulevé d’une juvénile indignation je ricanais: «Dirait-on pas

Ali-Baba écœuré par l’abondance des richesses amoncelées dans la caverne

et qui ronchonnerait: «Trop de perles, trop de diamants!».

Joie inespérée! Je reçus un billet désinvolte de Chabrier félicitant «le

brave petit confrère de _Lutèce_» de ne pas se plaindre «que la mariée

soit trop belle» et le remerciant de «cogner sur les Ali... Gaga!»

Quelques jours après, je rencontrai mon indulgent correspondant à

l’Opéra où sévissait la première du _Cid_; précautionneusement, ne

sachant s’il goûtait cette massenetterie, «enduite d’onguent mystique» a

justement noté René Brancour, j’eus soin de ne parler à Chabrier que des

interprètes, le beau Rodrigue de Rezské, l’émouvante Chimène Devriez,

l’infante Bosmann qui ravissait les abonnés avec un _Alleluia_

d’opérette et, éblouissante dans ses danses espagnoles, Rosita Mauri

dont je fiançai le nom à celui de mon interlocuteur dans un quatrain

latino-fumiste qui amusa mes lecteurs du Quartier Latin. En ce temps-là

(1885), ils n’étaient pas difficiles:

Quand Rosita Mauri dont les grâces enchantent

Revint pour saluer les gens de l’Opéra,

Chabrier, pensif murmura.

«Mauri, tu ris, tes saluts tentent.»

La franchise de Chabrier ne me laissa pas ignorer ce qu’il pensait de

cette partition, l’une des moins réussies de Massenet:

--Mon bonhomme, me dit-il, c’est de la sous-merde.

Cette parole définitive me donna le goût de la critique musicale.

Dans les _Fourberies de Papa_, où sa piété filiale me met en scène,

considérablement embelli, Mlle Madeleine de Swarte invente une très

curieuse profession de foi du «six» Georges Auric, au cours de laquelle

il est question de Gounod, remis à la mode par les novateurs du dernier

Dancing, les polytonaux désireux de dépasser les audaces d’Albéric

Magnard qui, au dernier acte de _Mercœur_, partition d’un noble

embêtement, faisait chanter des voix en si-majeur sur un accompagnement

d’orchestre en _mi-bémol_.

Ce passage tout pétillant d’esprit s’intéresse surtout à la

«Gounodyssée», histoire touchante et ridicule du séjour que fit à

l’étranger, en temps de guerre, le musicien de _Faust_, retenu loin de

sa patrie par une Circé anglaise, à laquelle il adressait des strophes

enamourées mais vaseuses:

Je veux te dédier, cœur divin, Muse austère (!)

Ces chants où j’ai parlé notre langue à tous deux.

Prends-les et donne leur ta voix qui, sur la terre,

Est un écho des cieux...

Pauvre Gounod sentimental et sensuel! Jamais artiste d’esprit faible et

de chair forte ne fut plus habilement chambré! Longtemps, le plus

longtemps possible, Georgina Weldon, secondée à merveille par son

businessman de mari, employa tous les moyens imaginables, tous, sans

exception, pour garder le Maître français chez elle, en Angleterre,

pendant qu’il composait _Polyeucte_, dont elle se voyait déjà

l’interprète.

La famille du Disparu se désolait. Les semaines se passaient, les

mois...

A la fin, des amis dévoués franchirent le détroit, bousculèrent les

obstacles accumulés et emmenèrent de vive force, pour le reconduire chez

les siens, le séquestré par persuasion.

Aussitôt libéré, Gounod, avec cette merveilleuse inconscience d’enfant

qu’il conserva toute sa vie, manifesta du soulagement, de l’allégresse

même, mais point de remords. Et comme ses sauveteurs, avec des

hésitations trop compréhensibles, discutaient sur la meilleure façon

dont devait s’effectuer le retour de l’Enfant Prodigue, il s’écria,

resplendissant d’optimisme:

--Ne vous faites donc pas d’inutiles soucis, mes amis, ma chère femme

sait bien qu’à travers cette absurde aventure j’ai su lui garder un cœur

inaltérablement fidèle!

Il le croyait. Il le croyait presque. Et les autres, abasourdis par ce

«distinguo», ne trouvèrent pas un mot à répondre.

Sa rentrée au bercail n’eut rien de banal. Très émue au penser de revoir

celui dont l’absence s’était si indécemment prolongée, Mme Gounod, dans

son petit boudoir mélancolique, relisait la fable des «Deux Pigeons»,

rêveuse... Ah! quand elle va le voir apparaître repentant, traînant

l’aile et tirant le pié...

Du bruit, au dehors; elle tressaille; la porte s’ouvre toute grande, le

voyageur entre, gai, rieur, ses grands yeux clairs illuminés de joie.

Devant elle, qui joint ses mains tremblantes, il se campe fièrement et

sa voix claironne:

--Ma chère amie, je te rapporte un torse qui n’a rien à se reprocher!

Assurément, les rigoristes peuvent trouver là quelque chose à reprendre;

ce caractère, d’une complexité déroutante, faute d’en avoir étudié les

nuances d’assez près, des observateurs simplistes, souvent, ont

incriminé sa bonne foi. Erreur de gens tout d’une pièce. Gounod

changeait d’opinion plus vite que le commun des mortels, voilà tout.

En 1893, au Châtelet, Colonne dirigeait _La vie du Poète_,

symphonie-drame résolument montmartroise de Gustave Charpentier.

Installé dans une première loge, avec Guillaume Dubufe, Gounod donnait à

voix haute des appréciations dont, placé aux fauteuils de balcon, juste

au-dessous de lui, je ne perdais pas un mot. Au moment où, perçant les

fanfares canailles du Moulin de la Galette, on entendit les cris de

femme pâmée exigés par l’auteur, le maître proféra, sourcils froncés:

«C’est ignoble!» Une minute après, pas même, ravi par la courbe

séduisante d’une phrase confiée aux violoncelles, il s’écria, plein de

la même vigueur: «C’est splendide!»

Manque de conviction? Pas du tout! Des convictions, il en avait à

revendre, des convictions qui, je le répète, se succédaient avec une

rapidité essoufflante. Ecoutez plutôt...

... Pendant qu’un journaliste commence à l’interviewer, on annonce «Mme

de Granval», dont le nom arrache à Gounod une sourde exclamation agacée.

Elle entre, un peu intimidée, son rouleau de musique à la main:

--Maître, c’est ma dernière œuvre. _Ode mystique_, ce que j’ai fait de

moins mauvais. Si j’osais vous la soumettre...

--Voyons ça.

Il s’assied au piano, joue le prélude de l’_Ode mystique_, chante l’_Ode

mystique_, loue l’_Ode mystique_.

--C’est bien, c’est très bien, c’est même sublime...

--«Sublime!» Est-il possible, maître?

--Oh! je voudrais avoir écrit ça! Cette progression est d’un émouvant!

Voyez, j’en pleure, mon enfant...

En effet, il pleure. L’enfant (55 ans), pleure aussi. Ils s’embrassent.

Extasiée, elle sort, la tête dans les nuages.

La porte à peine refermée sur la triomphatrice, Gounod, essuyant ses

cils encore emperlés de larmes, dit au reporter:

--Hein, mon petit, quelle raseuse!

Ce spontané aux impressions cabriolantes devait être, pour la

calculatrice Weldon, une proie facile.

... Pouah! Cette insulaire aux joues de bifteck cru, son accent cockney

aurait suffi à m’en dégoûter, car la prononciation de Mary Garden,

auprès de celle-là, eût paru d’une pureté tourangelle.[5] D’ailleurs,

Mar-Nielka est la seule Anglaise qui interprète le répertoire français

sans accent étranger. (Réclame non payée).

[5] J’aime encore mieux l’accent des norvégiens qui prononcent leur

_sk_ comme notre _ch_. Cette particularité m’est connue depuis le

jour que j’entendis à St-Moritz un aimable jeune homme de

Christiania dire à _Suzanne de Calhas_:

--Demain, j’aimerais _skier_ avec vous.

Peu après la guerre de 1870, lorsque Georgina Weldon chanta l’oratorio

biblique de Gounod, _Gallia_, elle faillit compromettre le succès de la

Lamentation (rosalie sur batteries à douze-huit) en clamant

«Djériousélem! Djériousélem! Reviens vers le Saeigneur!». C’était d’un

comique navrant.

Je me rappelle une autre chanteuse britannique de moindre talent mais

affligée d’un accent plus saugrenu encore, la première femme du

tragédien Silvain. Longtemps avant que le glorieux sociétaire du Théâtre

Français songeât à épouser la belle Louise Hartmann, l’anglaise voulut

bien me régaler d’une romance sucrée, alors en vogue, cuisinée par la

baronne Willy de Rothschild. O lord! Je me mordais la langue pour ne pas

rire, tandis qu’elle psalmodiait:

Si vous havez rien à me daïre.

Pourquoi venaïr auprès de moâ!

Son morceau terminé, la dame me fit part de cette observation

judicieuse:

«N’est-ce pas une curieuse chaose, en vérité? Quand je parle français,

j’ai encore une petite accent étrangère, mais quand je chante, plous du

tout».

Excellent Silvain! Aujourd’hui grave, grave, presque burgrave, il

n’abandonne jamais son allure majestueuse ni son ton verni de majesté;

sur les registres des églises, aux mariages huppés comme aux

enterrements chics, il fait suivre sa signature de la mention vénérable:

«Doyen du Théâtre Français».

Et il poussa un gros soupir lorsqu’il apprit le jour des obsèques de

Paul Adam, que l’irrévérencieux Dranem, en apposant son nom sur la même

page, s’était permis d’ajouter: «Doyen de l’Eldorado». Le respect s’en

va...

Ils devraient bien songer à «faire la retraite» lui et cet autre vieux

Silvain barytonnant qui encombre l’Opéra depuis si longtemps sous le

pseudo: Delmas.

Mais, à l’époque dont je parle, un aimable bohémianisme enjolivait son

existence; il prenait des absinthes (sans sucre), dont un vieil officier

de l’armée d’Afrique eût admiré le tassement; il jouait au baccarat

jusqu’à ce que l’aurore--aux doigts gris--montrât son nez aux fenêtres

de la salle de jeu; il recevait la visite d’huissiers «parlant à sa

personne»; bref, il ne possédait pas encore la respectabilité qui,

aujourd’hui, l’auréole.

Et pourtant, dans le courant de la vie quotidienne, déjà cet écervelé

folâtre s’affirmait parfois tragédien, j’allais dire tragique.

Au Cercle de la Presse, la Veine, ce soir-là, refusait de favoriser

l’artiste, trop aimé des femmes pour avoir beau jeu. Le hideux Albert

Wolff était en banque et passait, passait, plus que ne passeront, n’en

déplaise à la Marquise, Racine et le café. Rasé comme un ponton, Silvain

tira de la poche où elles se cachaient ses deux dernières thunes, les

jeta sur le tapis vert avec une amère désinvolture, prit la main.

--Cartes? proposa l’eunuque du _Figaro_.

--Voui.

Silence d’angoisse. On aurait entendu voler un nouveau riche (il y en a

eu toujours). Au joueur infortuné, qui avait 5, le banquier envoya, sans

pitié, un autre 5.

Alors, un rugissement sortit du sein de l’acteur; il empoigna d’une main

frémissante ses cheveux en sueur et s’écria, très Boulevard-du-Crime:

Souvenirs littéraires... et autres · 第 1 / 7 段