PHILIPPE BRIDAU,

Ancien chef d'escadron aux Dragons de la Garde, officier

de la Légion d'Honneur, en surveillance sous la Haute

Police à Issoudun.»

A cette lettre était jointe une demande en permission de séjour à

Paris pour affaires de famille, à laquelle monsieur Mouilleron annexa

des lettres du Maire, du Sous-Préfet et du commissaire de police

d'Issoudun, qui tous donnaient les plus grands éloges à Philippe, en

s'appuyant sur l'article fait à propos du mariage de son oncle.

Quinze jours après, au moment de l'Exposition, Philippe reçut la

permission demandée et une lettre où le Ministre de la Guerre lui

annonçait que, d'après les ordres du Roi, il était, pour première

grâce, rétabli comme lieutenant-colonel dans les cadres de l'armée.

Philippe vint à Paris avec sa tante et le vieux Rouget, qu'il mena,

trois jours après son arrivée, au Trésor, y signer le transfert de

l'inscription, qui devint alors sa propriété. Ce moribond fut, ainsi

que la Rabouilleuse, plongé par leur neveu dans les joies excessives de

la société si dangereuse des infatigables actrices, des journalistes,

des artistes et des femmes équivoques où Philippe avait déjà dépensé

sa jeunesse, et où le vieux Rouget trouva des Rabouilleuses à en

mourir. Giroudeau se chargea de procurer au père Rouget l'agréable

mort illustrée plus tard, dit-on, par un maréchal de France. Lolotte,

une des plus belles _marcheuses_ de l'Opéra, fut l'aimable assassin

de ce vieillard. Rouget mourut après un souper splendide donné par

Florentine, il fut donc assez difficile de savoir qui du souper, qui de

mademoiselle Lolotte avait achevé ce vieux Berrichon. Lolotte rejeta

cette mort sur une tranche de pâté de foie gras; et, comme l'œuvre

de Strasbourg ne pouvait répondre, il passe pour constant que le

bonhomme est mort d'indigestion. Madame Rouget se trouva dans ce monde

excessivement décolleté comme dans son élément; mais Philippe lui donna

pour chaperon Mariette qui ne laissa pas faire de sottises à cette

veuve, dont le deuil fut orné de quelques galanteries.

En octobre 1823, Philippe revint à Issoudun muni de la procuration

de sa tante, pour liquider la succession de son oncle, opération qui

se fit rapidement, car il était à Paris en janvier 1824 avec seize

cent mille francs, produit net et liquide des biens de défunt son

oncle, sans compter les précieux tableaux qui n'avaient jamais quitté

la maison du vieil Hochon. Philippe mit ses fonds dans la maison

Mongenod et fils, où se trouvait le jeune Baruch Borniche, et sur la

solvabilité, sur la probité de laquelle le vieil Hochon lui avait donné

des renseignements satisfaisants. Cette maison prit les seize cent

mille francs à six pour cent d'intérêt par an, avec la condition d'être

prévenue trois mois d'avance en cas de retrait des fonds.

Un beau jour, Philippe vint prier sa mère d'assister à son mariage,

qui eut pour témoins Giroudeau, Finot, Nathan et Bixiou. Par le

contrat, madame veuve Rouget, dont l'apport consistait en un million

de francs, faisait donation à son futur époux de ses biens dans le cas

où elle décéderait sans enfants. Il n'y eut ni billets de faire part,

ni fête, ni éclat, car Philippe avait ses desseins: il logea sa femme

rue Saint-Georges, dans un appartement que Lolotte lui vendit tout

meublé, que madame Bridau la jeune trouva délicieux, et où l'époux

mit rarement les pieds. A l'insu de tout le monde, Philippe acheta

pour deux cent cinquante mille francs, rue de Clichy, dans un moment

où personne ne soupçonnait la valeur que ce quartier devait un jour

acquérir, un magnifique hôtel sur le prix duquel il donna cinquante

mille écus de ses revenus, en prenant deux ans pour payer le surplus.

Il y dépensa des sommes énormes en arrangements intérieurs et en

mobilier, car il y consacra ses revenus pendant deux ans. Les superbes

tableaux restaurés, estimés à trois cent mille francs, y brillèrent de

tout leur éclat.

L'avénement de Charles X avait mis encore plus en faveur qu'auparavant

la famille du duc de Chaulieu, dont le fils aîné, le duc de Rhétoré,

voyait souvent Philippe chez Tullia. Sous Charles X, la branche

aînée de la maison de Bourbon se crut définitivement assise sur le

trône, et suivit le conseil que le maréchal Gouvion-Saint-Cyr avait

précédemment donné de s'attacher les militaires de l'Empire. Philippe,

qui sans doute fit de précieuses révélations sur les complots de 1820

et 1822, fut nommé lieutenant-colonel dans le régiment du duc de

Maufrigneuse. Ce charmant grand seigneur se regardait comme obligé

de protéger un homme à qui il avait enlevé Mariette. Le corps de

ballet ne fut pas étranger à cette nomination. On avait d'ailleurs

décidé dans la sagesse du conseil secret de Charles X de faire prendre

à Monseigneur le Dauphin une légère couleur de libéralisme. Mons

Philippe, devenu quasiment le menin du duc de Maufrigneuse, fut donc

présenté non-seulement au Dauphin, mais encore à la Dauphine à qui ne

déplaisaient pas les caractères rudes et les militaires connus par leur

fidélité. Philippe jugea très-bien le rôle du Dauphin, et il profita

de la première mise en scène de ce libéralisme postiche, pour se faire

nommer aide-de-camp d'un Maréchal très-bien en cour.

En janvier 1827, Philippe, qui passa dans la Garde Royale

lieutenant-colonel au régiment que le duc de Maufrigneuse y commandait

alors, sollicita la faveur d'être anobli. Sous la Restauration,

l'anoblissement devint un quasi-droit pour les roturiers qui servaient

dans la Garde. Le colonel Bridau, qui venait d'acheter la terre de

Brambourg, demanda la faveur de l'ériger en majorat au titre de comte.

Il obtint cette grâce en mettant à profit ses liaisons dans la société

la plus élevée, où il se produisait avec un faste de voitures et de

livrées, enfin dans une tenue de grand seigneur. Dès que Philippe,

lieutenant-colonel du plus beau régiment de cavalerie de la Garde,

se vit désigné dans l'Almanach sous le nom de comte de Brambourg, il

hanta beaucoup la maison du lieutenant-général d'artillerie comte de

Soulanges, en faisant la cour à la plus jeune fille, mademoiselle

Amélie de Soulanges. Insatiable et appuyé par les maîtresses de tous

les gens influents, Philippe sollicitait l'honneur d'être un des

aides-de-camp de Monseigneur le Dauphin. Il eut l'audace de dire à la

Dauphine «qu'un vieil officier blessé sur plusieurs champs de bataille

et qui connaissait la grande guerre, ne serait pas, dans l'occasion,

inutile à Monseigneur.» Philippe, qui sut prendre le ton de toutes

les courtisaneries, fut dans ce monde supérieur ce qu'il devait être,

comme il avait su se faire Mignonnet à Issoudun. Il eut d'ailleurs

un train magnifique, il donna des fêtes et des dîners splendides, en

n'admettant dans son hôtel aucun de ses anciens amis dont la position

eût pu compromettre son avenir. Aussi fut-il impitoyable pour les

compagnons de ses débauches. Il refusa net à Bixiou de parler en faveur

de Giroudeau qui voulut reprendre du service, quand Florentine le lâcha.

--C'est un homme sans mœurs! dit Philippe.

--Ah! voilà ce qu'il a répondu de moi, s'écria Giroudeau, moi qui l'ai

débarrassé de son oncle.

--Nous le repincerons, dit Bixiou.

Philippe voulait épouser mademoiselle Amélie de Soulanges, devenir

général, et commander un des régiments de la Garde Royale. Il demanda

tant de choses, que, pour le faire taire, on le nomma commandeur de

la Légion-d'Honneur et commandeur de Saint-Louis. Un soir, Agathe et

Joseph, revenant à pied par un temps de pluie, virent Philippe passant

en uniforme, chamarré de ses cordons, campé dans le coin de son beau

coupé garni de soie jaune, dont les armoiries étaient surmontées d'une

couronne de comte, allant à une fête de l'Élysée-Bourbon; il éclaboussa

sa mère et son frère en les saluant d'un geste protecteur.

--Va-t-il, va-t-il, ce drôle-là? dit Joseph à sa mère. Néanmoins il

devrait bien nous envoyer autre chose que de la boue au visage.

--Il est dans une si belle position, si haute, qu'il ne faut pas lui

en vouloir de nous oublier, dit madame Bridau. En montant une côte si

rapide, il a tant d'obligations à remplir, il a tant de sacrifices à

faire, qu'il peut bien ne pas venir nous voir, tout en pensant à nous.

--Mon cher, dit un soir le duc de Maufrigneuse au nouveau comte de

Brambourg, je suis sûr que votre demande sera prise en bonne part; mais

pour épouser Amélie de Soulanges, il faudrait que vous fussiez libre.

Qu'avez-vous fait de votre femme?...

--Ma femme?... dit Philippe avec un geste, un regard et un accent

qui furent devinés plus tard par Frédérick-Lemaître dans un de ses

plus terribles rôles. Hélas! j'ai la triste certitude de ne pas la

conserver. Elle n'a pas huit jours à vivre. Ah! mon cher Duc, vous

ignorez ce qu'est une mésalliance! une femme qui était cuisinière, qui

a les goûts d'une cuisinière et qui me déshonore, car je suis bien à

plaindre. Mais j'ai eu l'honneur d'expliquer ma position à madame la

Dauphine. Il s'est agi, dans le temps, de sauver un million que mon

oncle avait laissé par testament à cette créature. Heureusement, ma

femme a donné dans les liqueurs; à sa mort, je deviens maître d'un

million confié à la maison Mongenod; j'ai de plus trente mille francs

dans les cinq, et mon majorat qui vaut quarante mille livres de rente.

Si, comme tout le fait supposer, monsieur de Soulanges a le bâton de

maréchal, je suis en mesure, avec le titre de comte de Brambourg,

de devenir général et pair de France. Ce sera la retraite d'un

aide-de-camp du Dauphin.

Après le Salon de 1823, le premier peintre du Roi, l'un des plus

excellents hommes de ce temps, avait obtenu pour la mère de Joseph

un bureau de loterie aux environs de la Halle. Plus tard, Agathe put

fort heureusement permuter, sans avoir de soulte à payer, avec le

titulaire d'un bureau situé rue de Seine, dans une maison où Joseph

prit son atelier. A son tour, la veuve eut un gérant et ne coûta

plus rien à son fils. Or, en 1828, quoique directrice d'un excellent

bureau de loterie qu'elle devait à la gloire de Joseph, madame Bridau

ne croyait pas encore à cette gloire excessivement contestée comme

le sont toutes les vraies gloires. Le grand peintre, toujours aux

prises avec ses passions, avait d'énormes besoins; il ne gagnait pas

assez pour soutenir le luxe auquel l'obligeaient ses relations dans

le monde aussi bien que sa position distinguée dans la jeune École.

Quoique puissamment soutenu par ses amis du Cénacle, par mademoiselle

Des Touches, il ne plaisait pas au Bourgeois. Cet être, de qui vient

l'argent aujourd'hui, ne délie jamais les cordons de sa bourse pour les

talents mis en question, et Joseph voyait contre lui les classiques,

l'Institut, et les critiques qui relevaient de ces deux puissances.

Enfin le comte de Brambourg faisait l'étonné quand on lui parlait

de Joseph. Ce courageux artiste, quoique appuyé par Gros et par

Gérard, qui lui firent donner la croix au Salon de 1827, avait peu de

commandes. Si le Ministère de l'Intérieur et la Maison du Roi prenaient

difficilement ses grandes toiles, les marchands et les riches étrangers

s'en embarrassaient encore moins. D'ailleurs, Joseph s'abandonne, comme

on sait, un peu trop à la fantaisie, et il en résulte des inégalités

dont profitent ses ennemis pour nier son talent.

--La grande peinture est bien malade, lui disait son ami Pierre Grassou

qui faisait des croûtes au goût de la Bourgeoisie dont les appartements

se refusent aux grandes toiles.

--Il te faudrait toute une cathédrale à peindre, lui répétait Schinner,

tu réduiras la critique au silence par une grande œuvre.

Ces propos effrayants pour la bonne Agathe corroboraient le jugement

qu'elle avait porté tout d'abord sur Joseph et sur Philippe. Les faits

donnaient raison à cette femme restée provinciale: Philippe, son enfant

préféré, n'était-il pas enfin le grand homme de la famille? elle voyait

dans les premières fautes de ce garçon les écarts du génie; Joseph,

de qui les productions la trouvaient insensible, car elle les voyait

trop dans leurs langes pour les admirer achevées, ne lui paraissait pas

plus avancé en 1828 qu'en 1816. Le pauvre Joseph devait de l'argent,

il pliait sous le poids de ses dettes, _il avait pris un état ingrat,

qui ne rapportait rien_. Enfin, Agathe ne concevait pas pourquoi l'on

avait donné la décoration à Joseph. Philippe devenu comte, Philippe

assez fort pour ne plus aller au jeu, l'invité des fêtes de Madame, ce

brillant colonel qui, dans les revues ou dans les cortéges, défilait

revêtu d'un magnifique costume et chamarré de deux cordons rouges,

réalisait les rêves maternels d'Agathe. Un jour de cérémonie publique,

Philippe avait effacé l'odieux spectacle de sa misère sur le quai

de l'École, en passant devant sa mère au même endroit, en avant du

Dauphin, avec des aigrettes à son schapska, avec un dolman brillant

d'or et de fourrures! Devenue pour l'artiste une espèce de sœur grise

dévouée, Agathe ne se sentait mère que pour l'audacieux aide-de-camp de

Son Altesse Royale Monseigneur le Dauphin! Fière de Philippe, elle lui

devrait bientôt l'aisance, elle oubliait que le bureau de loterie dont

elle vivait lui venait de Joseph.

Un jour, Agathe vit son pauvre artiste si tourmenté par le total du

mémoire de son marchand de couleurs que, tout en maudissant les Arts,

elle voulut le libérer de ses dettes. La pauvre femme, qui tenait la

maison avec les gains de son bureau de loterie, se gardait bien de

jamais demander un liard à Joseph. Aussi n'avait-elle pas d'argent;

mais elle comptait sur le bon cœur et sur la bourse de Philippe. Elle

attendait, depuis trois ans, de jour en jour, la visite de son fils;

elle le voyait lui apportant une somme énorme, et jouissait par avance

du plaisir qu'elle aurait à la donner à Joseph, dont l'opinion sur

Philippe était toujours aussi invariable que celle de Desroches.

A l'insu de Joseph, elle écrivit donc à Philippe la lettre suivante:

«A Monsieur le comte de Brambourg.

«Mon cher Philippe, tu n'as pas accordé le plus petit

souvenir à ta mère en cinq ans! Ce n'est pas bien. Tu devrais

te rappeler un peu le passé, ne fût-ce qu'à cause de ton

excellent frère. Aujourd'hui Joseph est dans le besoin,

tandis que tu nages dans l'opulence; il travaille pendant que

tu voles de fêtes en fêtes. Tu possèdes à toi seul la fortune

de mon frère. Enfin, tu aurais, à entendre le petit Borniche,

deux cent mille livres de rente. Eh! bien, viens voir Joseph?

Pendant ta visite, mets dans la tête de mort une vingtaine

de billets de mille francs: tu nous les dois, Philippe;

néanmoins, ton frère se croira ton obligé, sans compter le

plaisir que tu feras à ta mère

»Agathe BRIDAU (née Rouget).»

Deux jours après, la servante apporta dans l'atelier, où la pauvre

Agathe venait de déjeuner avec Joseph, la terrible lettre suivante:

«Ma chère mère, on n'épouse pas mademoiselle Amélie de

Soulanges en lui apportant des coquilles de noix, quand, sous

le nom de comte de Brambourg, il y a celui de

»Votre fils,

»PHILIPPE BRIDAU.»

En se laissant aller presque évanouie sur le divan de l'atelier,

Agathe lâcha la lettre. Le léger bruit que fit le papier en tombant,

et la sourde mais horrible exclamation d'Agathe, causèrent un sursaut

à Joseph qui, dans ce moment, avait oublié sa mère, car il brossait

avec rage une esquisse, il pencha la tête en dehors de sa toile pour

voir ce qui arrivait. A l'aspect de sa mère étendue, le peintre lâcha

palette et brosses, et alla relever une espèce de cadavre! Il prit

Agathe dans ses bras, la porta sur son lit dans son appartement, et

envoya chercher son ami Bianchon par la servante. Aussitôt que Joseph

put questionner sa mère, elle avoua sa lettre à Philippe et la réponse

qu'elle avait reçue de lui. L'artiste alla ramasser cette réponse

dont la concise brutalité venait de briser le cœur délicat de cette

pauvre mère, en y renversant le pompeux édifice élevé par sa préférence

maternelle. Joseph, revenu près du lit de sa mère, eut l'esprit de

se taire. Il ne parla point de son frère pendant les trois semaines

que dura non pas la maladie, mais l'agonie de cette pauvre femme. En

effet, Bianchon, qui vint tous les jours et soigna la malade avec le

dévouement d'un ami véritable, avait éclairé Joseph dès le premier jour.

--A cet âge, lui dit-il, et dans les circonstances où ta mère va se

trouver, il ne faut songer qu'à lui rendre la mort le moins amère

possible.

Agathe se sentit d'ailleurs si bien appelée par Dieu qu'elle réclama,

le lendemain même, les soins religieux du vieil abbé Loraux, son

confesseur depuis vingt-deux ans. Aussitôt qu'elle fut seule avec lui,

quand elle eut versé dans ce cœur tous ses chagrins, elle redit ce

qu'elle avait dit à sa marraine et ce qu'elle disait toujours.

--En quoi donc ai-je pu déplaire à Dieu? Ne l'aimé-je pas de toute mon

âme? N'ai-je pas marché dans le chemin du salut? Quelle est ma faute?

Et si je suis coupable d'une faute que j'ignore, ai-je encore le temps

de la réparer?

--Non, dit le vieillard d'une voix douce. Hélas! votre vie paraît être

pure et votre âme semble être sans tache; mais l'œil de Dieu, pauvre

créature affligée, est plus pénétrant que celui de ses ministres! J'y

vois clair un peu trop tard, car vous m'avez abusé moi-même.

En entendant ces mots prononcés par une bouche qui n'avait eu

jusqu'alors que des paroles de paix et de miel pour elle, Agathe

se dressa sur son lit en ouvrant des yeux pleins de terreur et

d'inquiétude.

--Dites! dites, s'écria-t-elle.

--Consolez-vous! reprit le vieux prêtre. A la manière dont vous êtes

punie, on peut prévoir le pardon. Dieu n'est sévère ici-bas que

pour ses élus. Malheur à ceux dont les méfaits trouvent des hasards

favorables, ils seront repétris dans l'Humanité jusqu'à ce qu'ils

soient durement punis à leur tour pour de simples erreurs, quand ils

arriveront à la maturité des fruits célestes. Votre vie, ma fille, n'a

été qu'une longue faute. Vous tombez dans la fosse que vous vous êtes

creusée, car nous ne manquons que par le côté que nous avons affaibli

en nous. Vous avez donné votre cœur à un monstre en qui vous avez vu

votre gloire, et vous avez méconnu celui de vos enfants en qui est

votre gloire véritable! Vous avez été si profondément injuste que

vous n'avez pas remarqué ce contraste si frappant: vous tenez votre

existence de Joseph, tandis que votre autre fils vous a constamment

pillée. Le fils pauvre, qui vous aime sans être récompensé par une

tendresse égale, vous apporte votre pain quotidien; tandis que le

riche, qui n'a jamais songé à vous et qui vous méprise, souhaite votre

mort.

--Oh! pour cela!... dit-elle.

--Oui, reprit le prêtre, vous gênez par votre humble condition les

espérances de son orgueil... Mère, voilà vos crimes! Femme, vos

souffrances et vos tourments vous annoncent que vous jouirez de la

paix du Seigneur. Votre fils Joseph est si grand que sa tendresse n'a

jamais été diminuée par les injustices de votre préférence maternelle,

aimez-le donc bien! donnez-lui tout votre cœur pendant ces derniers

jours; enfin, priez pour lui, moi je vais aller prier pour vous.

Dessillés par de si puissantes mains, les yeux de cette mère

embrassèrent par un regard rétrospectif le cours de sa vie. Éclairée

par ce trait de lumière, elle aperçut ses torts involontaires et fondit

en larmes. Le vieux prêtre se sentit tellement ému par le spectacle de

ce repentir d'une créature en faute, uniquement par ignorance, qu'il

sortit pour ne pas laisser voir sa pitié. Joseph rentra dans la chambre

de sa mère environ deux heures après le départ du confesseur. Il était

allé chez un de ses amis emprunter l'argent nécessaire au payement de

ses dettes les plus pressées, et il rentra sur la pointe du pied, en

croyant Agathe endormie. Il put donc se mettre dans son fauteuil sans

être vu de la malade.

Un sanglot entrecoupé par ces mots:--Me pardonnera-t-il? fit lever

Joseph qui eut la sueur dans le dos, car il crut sa mère en proie au

délire qui précède la mort.

--Qu'as-tu, ma mère? lui dit-il effrayé de voir les yeux rougis de

pleurs et la figure accablée de la malade.

--Ah! Joseph! me pardonneras-tu, mon enfant? s'écria-t-elle.

--Eh! quoi? dit l'artiste.

--Je ne t'ai pas aimé comme tu méritais de l'être...

--En voilà une charge? s'écria-t-il. Vous ne m'avez pas aimé?...

Depuis sept ans ne vivons-nous pas ensemble? Depuis sept ans n'es-tu

pas ma femme de ménage? est-ce que je ne te vois pas tous les jours?

Est-ce que je n'entends pas ta voix? Est-ce que tu n'es pas la douce

et l'indulgente compagne de ma vie misérable? Tu ne comprends pas la

peinture?... Eh! mais ça ne se donne pas! Et moi qui disais hier à

Grassou:--Ce qui me console au milieu de mes luttes, c'est d'avoir une

bonne mère; elle est ce que doit être la femme d'un artiste, elle a

soin de tout, elle veille à mes besoins matériels sans faire le moindre

embarras...

--Non, Joseph, non, tu m'aimais, toi! et je ne te rendais pas tendresse

pour tendresse. Ah! comme je voudrais vivre!... donne-moi ta main?...

Agathe prit la main de son fils, la baisa, la garda sur son cœur, et

le contempla pendant longtemps en lui montrant l'azur de ses yeux

resplendissant de la tendresse qu'elle avait réservée jusqu'alors à

Philippe. Le peintre, qui se connaissait en expression, fut si frappé

de ce changement, il vit si bien que le cœur de sa mère s'ouvrait pour

lui, qu'il la prit dans ses bras, la tint pendant quelques instants

serrée, en disant comme un insensé:--O ma mère! ma mère!

--Ah! je me sens pardonnée! dit-elle. Dieu doit confirmer le pardon

d'un enfant à sa mère!

--Il te faut du calme, ne te tourmente pas, voilà qui est dit: je me

sens aimé pendant ce moment pour tout le passé, s'écria Joseph en

replaçant sa mère sur l'oreiller.

Pendant les deux semaines que dura le combat entre la vie et la mort

chez cette sainte créature, elle eut pour Joseph des regards, des

mouvements d'âme et des gestes où éclatait tant d'amour qu'il semblait

que, dans chacune de ses effusions, il y eût toute une vie... La mère

ne pensait plus qu'à son fils, elle se comptait pour rien; et, soutenue

par son amour, elle ne sentait plus ses souffrances. Elle eut de ces

mots naïfs comme en ont les enfants. D'Arthez, Michel Chrestien,

Fulgence Ridal, Pierre Grassou, Bianchon venaient tenir compagnie à

Joseph, et discutaient souvent à voix basse dans la chambre de la

malade.

--Oh! comme je voudrais savoir ce que c'est que la couleur!

s'écria-t-elle un soir en entendant une discussion sur un tableau.

De son côté, Joseph fut sublime pour sa mère; il ne quitta pas la

chambre, il dorlotait Agathe dans son cœur, il répondait à cette

tendresse par une tendresse égale. Ce fut pour les amis de ce grand

peintre un de ces beaux spectacles qui ne s'oublient jamais. Ces hommes

qui tous offraient l'accord d'un vrai talent et d'un grand caractère

furent pour Joseph et pour sa mère ce qu'ils devaient être: des anges

qui priaient, qui pleuraient avec lui, non pas en disant des prières

et répandant des pleurs; mais en s'unissant à lui par la pensée et par

l'action. En artiste aussi grand par le sentiment que par le talent,

Joseph devina, par quelques regards de sa mère, un désir enfoui dans

ce cœur, et dit un jour à d'Arthez:--Elle a trop aimé ce brigand de

Philippe pour ne pas vouloir le revoir avant de mourir...

Joseph pria Bixiou, qui se trouvait lancé dans le monde bohémien

que fréquentait parfois Philippe, d'obtenir de cet infâme parvenu

qu'il jouât, par pitié, la comédie d'une tendresse quelconque afin

d'envelopper le cœur de cette pauvre mère dans un linceul brodé

d'illusions. En sa qualité d'observateur et de railleur misanthrope,

Bixiou ne demanda pas mieux que de s'acquitter d'une semblable mission.

Quand il eut exposé la situation d'Agathe au comte de Brambourg qui

le reçut dans une chambre à coucher tendue en damas de soie jaune, le

colonel se mit à rire.

--Eh! que diable veux-tu que j'aille faire là? s'écria-t-il. Le seul

service que puisse me rendre la bonne femme est de crever le plus

tôt possible, car elle ferait une triste figure à mon mariage avec

mademoiselle de Soulanges. Moins j'aurai de famille, meilleure sera

ma position. Tu comprends très-bien que je voudrais enterrer le nom

de Bridau sous tous les monuments funéraires du Père-Lachaise!... Mon

frère m'assassine en produisant mon vrai nom au grand jour! Tu as trop

d'esprit pour ne pas être à la hauteur de ma situation, toi! Voyons?...

si tu devenais député, tu as une fière _platine_, tu serais craint

comme Chauvelin, et tu pourrais être fait comte Bixiou, Directeur des

Beaux-Arts. Arrivé là, serais-tu content, si ta grand'mère Descoings

vivait encore, d'avoir à tes côtés cette brave femme qui ressemblait

à une madame Saint-Léon? lui donnerais-tu le bras aux Tuileries? la

présenterais-tu à la famille noble où tu tâcherais alors d'entrer? Tu

souhaiterais, sacrebleu! la voir à six pieds sous terre, calfeutrée

dans une chemise de plomb. Tiens, déjeune avec moi, et parlons d'autre

chose. Je suis un parvenu, mon cher, je le sais. Je ne veux pas laisser

voir mes langes!... Mon fils, lui, sera plus heureux que moi, il sera

grand seigneur. Le drôle souhaitera ma mort, je m'y attends bien, ou il

ne sera pas mon fils.

Il sonna, vint le valet de chambre auquel il dit:--Mon ami déjeune avec

moi, sers-nous un petit déjeuner fin.

--Le beau monde ne te verrait pourtant pas dans la chambre de ta mère,

reprit Bixiou. Qu'est-ce que cela te coûterait d'avoir l'air d'aimer la

pauvre femme pendant quelques heures?...

--Ouitch! dit Philippe en clignant de l'œil, tu viens de leur part. Je

suis un vieux chameau qui se connaît en génuflexions. Ma mère veut,

à propos de son dernier soupir, me tirer une carotte pour Joseph!...

Merci.

Quand Bixiou raconta cette scène à Joseph, le pauvre peintre eut froid

jusque dans l'âme.

--Philippe sait-il que je suis malade? dit Agathe d'une voix dolente le

soir même du jour où Bixiou rendit compte de sa mission.

Joseph sortit étouffé par ses larmes. L'abbé Loraux, qui se trouvait

au chevet de sa pénitente, lui prit la main, la lui serra, puis il

répondit:--Hélas! mon enfant, vous n'avez jamais eu qu'un fils!...

En entendant ce mot qu'elle comprit, Agathe eut une crise par laquelle

commença son agonie. Elle mourut vingt heures après.

Dans le délire qui précéda sa mort, ce mot:--De qui donc Philippe

tient-il?... lui échappa.

Joseph mena seul le convoi de sa mère. Philippe était allé, pour

affaire de service, à Orléans, chassé de Paris par la lettre suivante

que Joseph lui écrivit au moment où leur mère rendait le dernier soupir:

«Monstre, ma pauvre mère est morte du saisissement que ta

lettre lui a causé, prends le deuil; mais fais-toi malade:

je ne veux pas que son assassin soit à mes côtés devant son

cercueil.

»JOSEPH B.»

Le peintre, qui ne se sentit plus le courage de peindre, quoique

peut-être sa profonde douleur exigeât l'espèce de distraction mécanique

apportée par le travail, fut entouré de ses amis qui s'entendirent pour

ne jamais le laisser seul. Donc, Bixiou, qui aimait Joseph autant

qu'un railleur peut aimer quelqu'un, faisait, quinze jours après le

convoi, partie des amis groupés dans l'atelier. En ce moment, la

servante entra brusquement et remit à Joseph cette lettre apportée,

dit-elle, par une vieille femme qui attendait une réponse chez le

portier.

«Monsieur,

»Vous à qui je n'ose donner le nom de frère, je dois

m'adresser à vous, ne fût-ce qu'à cause du nom que je porte...

Joseph tourna la page et regarda la signature au bas du dernier recto.

Ces mots: _comtesse Flore de Brambourg_, le firent frissonner, car il

pressentit quelque horreur inventée par son frère.

--Ce brigand-là, dit-il, _ferait_ le diable _au même_! Et ça passe pour

un homme d'honneur! Et ça se met un tas de coquillages autour du cou!

Et ça fait la roue à la cour au lieu d'être étendu sur la roue! Et ce

roué se nomme monsieur le comte!

--Et il y en a beaucoup comme ça! dit Bixiou.

--Après ça! cette Rabouilleuse mérite bien d'être rabouillée à son

tour, reprit Joseph, elle ne vaut pas la gale, elle m'aurait fait

couper le cou comme à son poulet, sans dire: Il est innocent!...

Au moment où Joseph jetait la lettre, Bixiou la rattrapa lestement et

la lut à haute voix...

»Est-il convenable que madame la comtesse Bridau de

Brambourg, quels que puissent être ses torts, aille mourir à

l'hôpital? Si tel est mon destin, si telle est la volonté de

monsieur le Comte et la vôtre, qu'elle s'accomplisse; mais

alors, vous qui êtes l'ami du docteur Bianchon, obtenez-moi

sa protection pour entrer dans un hôpital. La personne qui

vous apportera cette lettre, monsieur, est allée onze jours

de suite à l'hôtel de Brambourg, rue de Clichy, sans pouvoir

obtenir un secours de mon mari. L'état dans lequel je suis ne

me permet pas de faire appeler un avoué afin d'entreprendre

d'obtenir judiciairement ce qui m'est dû pour mourir en

paix. D'ailleurs, rien ne peut me sauver, je le sais. Aussi,

dans le cas où vous ne voudriez pas vous occuper de votre

malheureuse belle-sœur, donnez-moi l'argent nécessaire pour

avoir de quoi mettre fin à mes jours; car, je le vois,

monsieur votre frère veut ma mort, il l'a toujours voulue.

Quoiqu'il m'ait dit qu'il avait trois moyens sûrs pour tuer

une femme, je n'ai pas eu l'intelligence de prévoir celui

dont il s'est servi.

»Dans le cas où vous voudriez m'honorer d'un secours, et

juger par vous-même de la misère où je suis, je demeure rue

du Houssay, au coin de la rue Chantereine, au cinquième. Si

demain je ne paye pas mes loyers arriérés, il faut sortir! Et

où aller, monsieur?... Puis-je me dire

»Votre belle-sœur,

»Comtesse FLORE DE BRAMBOURG.»

--Quelle fosse pleine d'infamies! dit Joseph, qu'est-ce qu'il y a

là-dessous?

--Faisons d'abord venir la femme, ça doit être une fameuse préface de

l'histoire, dit Bixiou.

[Illustration: BIXIOU.

«Votre nom?» dit Joseph, pendant que Bixiou croquait la femme appuyée

sur un parapluie, etc., etc.

La Comédie humaine - Volume 06. Scènes de la vie de Province - Tome 02 · 第 20 / 59 题