Philippe, dont la conduite fut profondément méditée, avait réfléchi

pendant sa prison sur les inconvénients d'une vie débraillée. Il

n'avait donc pas eu besoin de la semonce de Desroches pour comprendre

la nécessité de se concilier l'estime de la bourgeoisie par une vie

honnête, décente et rangée. Charmé de faire la satire de Max en se

conduisant à la Mignonnet, il voulait endormir Maxence en le trompant

sur son caractère. Il tenait à se faire prendre pour un niais en se

montrant généreux et désintéressé, tout en enveloppant son adversaire

et convoitant la succession de son oncle; tandis que sa mère et son

frère, si réellement désintéressés, généreux et grands, avaient été

taxés de calcul en agissant avec une naïve simplicité. La cupidité de

Philippe s'était allumée en raison de la fortune de son oncle, que

monsieur Hochon lui avait détaillée. Dans la première conversation

qu'il eut secrètement avec l'octogénaire, ils étaient tous deux tombés

d'accord sur l'obligation où se trouvait Philippe de ne pas éveiller

la défiance de Max; car tout serait perdu si Flore et Max emmenaient

leur victime, seulement à Bourges. Une fois par semaine, le colonel

dîna chez le capitaine Mignonnet, une autre fois chez Carpentier, et le

jeudi chez monsieur Hochon. Bientôt invité dans deux ou trois maisons,

après trois semaines de séjour, il n'avait guère que son déjeuner à

payer. Nulle part il ne parla ni de son oncle, ni de la Rabouilleuse,

ni de Gilet, à moins qu'il ne fût question d'apprendre quelque chose

relativement au séjour de son frère et de sa mère. Enfin les trois

officiers, les seuls qui fussent décorés, et parmi lesquels Philippe

avait l'avantage de la rosette, ce qui lui donnait aux yeux de tous une

supériorité très-remarquée en province, se promenaient ensemble à la

même heure, avant le dîner, en faisant, selon une expression vulgaire,

_bande à part_. Cette attitude, cette réserve, cette tranquillité

produisirent un excellent effet dans Issoudun. Tous les adhérents

de Max virent en Philippe _un sabreur_, expression par laquelle les

militaires accordent le plus vulgaire des courages aux officiers

supérieurs, et leur refusent les capacités exigées pour le commandement.

--C'est un homme bien honorable, disait Goddet père à Max.

--Bah! répondit le commandant Gilet, sa conduite à la Cour des Pairs

annonce une dupe ou un mouchard: et il est, comme vous le dites, assez

niais pour avoir été la dupe des gros joueurs.

Après avoir obtenu sa place, Philippe, au fait des _disettes_ du pays,

voulut dérober le plus possible la connaissance de certaines choses

à la ville; il se logea donc dans une maison située à l'extrémité du

faubourg Saint-Paterne, et à laquelle attenait un très-grand jardin. Il

put y faire, dans le plus grand secret, des armes avec Carpentier, qui

avait été maître d'armes dans la Ligne avant de passer dans la Garde.

Après avoir ainsi secrètement repris son ancienne supériorité, Philippe

apprit de Carpentier des secrets qui lui permirent de ne pas craindre

un adversaire de la première force. Il se mit alors à tirer le pistolet

avec Mignonnet et Carpentier, soi-disant par distraction, mais pour

faire croire à Maxence qu'il comptait, en cas de duel, sur cette arme.

Quand Philippe rencontrait Gilet, il en attendait un salut, et

répondait en soulevant le bord de son chapeau d'une façon cavalière,

comme fait un colonel qui répond au salut d'un soldat. Maxence Gilet

ne donnait aucune marque d'impatience ni de mécontentement; il ne lui

était jamais échappé la moindre parole à ce sujet chez la Cognette

où il se faisait encore des soupers; car, depuis le coup de couteau

de Fario, les mauvais tours avaient été provisoirement suspendus.

Au bout d'un certain temps, le mépris du lieutenant-colonel Bridau

pour le chef de bataillon Gilet fut un fait avéré dont s'entretinrent

entre eux quelques-uns des Chevaliers de la Désœuvrance qui n'étaient

pas aussi étroitement liés avec Maxence que Baruch, que François et

trois ou quatre autres. On s'étonna généralement de voir le violent,

le fougueux Max se conduisant avec une pareille réserve. Aucune

personne à Issoudun, pas même Potel ou Renard, n'osa traiter ce point

délicat avec Gilet. Potel, assez affecté de cette mésintelligence

publique entre deux braves de la Garde Impériale, présentait Max comme

très-capable d'ourdir une trame où se prendrait le colonel. Selon

Potel, on pouvait s'attendre à quelque chose de neuf, après ce que Max

avait fait pour chasser le frère et la mère, car l'affaire de Fario

n'était plus un mystère. Monsieur Hochon n'avait pas manqué d'expliquer

aux vieilles têtes de la ville la ruse atroce de Gilet. D'ailleurs

monsieur Mouilleron, le héros d'une _disette bourgeoise_, avait dit en

confidence le nom de l'assassin de Gilet, ne fût-ce que pour rechercher

les causes de l'inimitié de Fario contre Max, afin de tenir la Justice

éveillée sur des événements futurs.

En causant sur la situation du lieutenant-colonel vis-à-vis de Max, et

en cherchant à deviner ce qui jaillirait de cet antagonisme, la ville

les posa donc, par avance, en adversaires. Philippe, qui recherchait

avec sollicitude les détails de l'arrestation de son frère, les

antécédents de Gilet et ceux de la Rabouilleuse, finit par entrer en

relations assez intimes avec Fario, son voisin. Après avoir bien étudié

l'Espagnol, Philippe crut pouvoir se fier à un homme de cette trempe.

Tous deux ils trouvèrent leur haine si bien à l'unisson, que Fario se

mit à la disposition de Philippe en lui racontant tout ce qu'il savait

sur les Chevaliers de la Désœuvrance. Philippe, dans le cas où il

réussirait à prendre sur son oncle l'empire qu'exerçait Gilet, promit à

Fario de l'indemniser de ses pertes, et s'en fit ainsi un séide.

Maxence avait donc en face un ennemi redoutable; il trouvait, selon

le mot du pays, _à qui parler_. Animée par ses _disettes_, la

ville d'Issoudun pressentait un combat entre ces personnages qui,

remarquez-le, se méprisaient mutuellement.

Vers la fin de novembre, un matin, dans la grande allée de Frapesle,

vers midi, Philippe, en rencontrant monsieur Hochon, lui dit:--J'ai

découvert que vos deux petits-fils Baruch et François sont les amis

intimes de Maxence Gilet. Les drôles participent la nuit à toutes les

farces qui se font en ville. Aussi Maxence a-t-il su par eux tout ce

qui se disait chez vous quand mon frère et ma mère y séjournaient.

--Et comment avez-vous eu la preuve de ces horreurs?...

--Je les ai entendus causant pendant la nuit au sortir d'un cabaret.

Vos deux petit-fils doivent chacun mille écus à Maxence. Le misérable

a dit à ces pauvres enfants de tâcher de découvrir quelles sont nos

intentions; en leur rappelant que vous aviez trouvé le moyen de cerner

mon oncle par la prêtraille, il leur a dit que vous seul étiez capable

de me diriger, car il me prend heureusement pour un sabreur.

--Comment, mes petits-enfants...

--Guettez-les, reprit Philippe, vous les verrez revenant sur la place

Saint-Jean, à deux ou trois heures du matin, gris comme des bouchons de

vin de Champagne, et en compagnie de Maxence...

--Voilà donc pourquoi mes drôles sont si sobres, dit monsieur Hochon.

--Fario m'a donné des renseignements sur leur existence nocturne,

reprit Philippe; car, sans lui, je ne l'aurais jamais devinée. Mon

oncle est sous le poids d'une oppression horrible, à en juger par le

peu de paroles que mon Espagnol a entendu dire par Max à vos enfants.

Je soupçonne Max et la Rabouilleuse d'avoir formé le plan de _chipper_

les cinquante mille francs de rente sur le Grand-Livre, et de s'en

aller se marier je ne sais où, après avoir tiré cette aile à leur

pigeon. Il est grand temps de savoir ce qui se passe dans le ménage de

mon oncle; mais je ne sais comment faire.

--J'y penserai, dit le vieillard.

Philippe et monsieur Hochon se séparèrent en voyant venir quelques

personnes.

Jamais, en aucun moment de sa vie, Jean-Jacques Rouget ne souffrit

autant que depuis la première visite de son neveu Philippe. Flore

épouvantée avait le pressentiment d'un danger qui menaçait Maxence.

Lasse de son maître, et craignant qu'il ne vécût très-vieux, en le

voyant résister si longtemps à ses criminelles pratiques, elle inventa

le plan très-simple de quitter le pays et d'aller épouser Maxence à

Paris, après s'être fait donner l'inscription de cinquante mille livres

de rente sur le Grand-Livre. Le vieux garçon, guidé, non point par

intérêt pour ses héritiers ni par avarice personnelle, mais par sa

passion, se refusait à donner l'inscription à Flore, en lui objectant

qu'elle était son unique héritière. Le malheureux savait à quel point

Flore aimait Maxence, et il se voyait abandonné dès qu'elle serait

assez riche pour se marier. Quand Flore, après avoir employé les

cajoleries les plus tendres, se vit refusée, elle déploya ses rigueurs:

elle ne parlait plus à son maître, elle le faisait servir par la Védie

qui vit ce vieillard un matin les yeux tout rouges d'avoir pleuré

pendant la nuit. Depuis une semaine, le père Rouget déjeunait seul, et

Dieu sait comme!

Or, le lendemain de sa conversation avec monsieur Hochon, Philippe, qui

voulut faire une seconde visite à son oncle, le trouva très-changé.

Flore resta près du vieillard, lui jeta des regards affectueux, lui

parla tendrement, et joua si bien la comédie, que Philippe devina le

péril de la situation par tant de sollicitude déployée en sa présence.

Gilet, dont la politique consistait à fuir toute espèce de collision

avec Philippe, ne se montra point. Après avoir observé le père Rouget

et Flore d'un œil perspicace, le colonel jugea nécessaire de frapper un

grand coup.

--Adieu, mon cher oncle, dit-il en se levant par un geste qui

trahissait l'intention de sortir.

--Oh! ne t'en va pas encore, s'écria le vieillard à qui la fausse

tendresse de Flore faisait du bien. Dîne avec nous, Philippe?

--Oui, si vous voulez venir vous promener une heure avec moi.

--Monsieur est bien malingre, dit mademoiselle Brazier. Il n'a pas

voulu tout à l'heure sortir en voiture, ajouta-t-elle en se tournant

vers le bonhomme qu'elle regarda de cet œil fixe par lequel on dompte

les fous.

Philippe prit Flore par le bras, la contraignit à le regarder, et la

regarda tout aussi fixement qu'elle venait de regarder sa victime.

--Dites donc, mademoiselle, lui demanda-t-il, est-ce que, par hasard,

mon oncle ne serait pas libre de se promener seul avec moi?

--Mais si, monsieur, répondit Flore qui ne pouvait guère répondre autre

chose.

--Hé! bien, venez, mon oncle? Allons, mademoiselle, donnez-lui sa canne

et son chapeau...

--Mais, habituellement, il ne sort pas sans moi, n'est-ce pas, monsieur?

--Oui, Philippe, oui, j'ai toujours bien besoin d'elle...

--Il vaudrait mieux aller en voiture, dit Flore.

--Oui, allons en voiture, s'écria le vieillard dans son désir de mettre

ses deux tyrans d'accord.

--Mon oncle, vous viendrez à pied et avec moi, ou je ne reviens plus;

car alors la ville d'Issoudun aurait raison: vous seriez sous la

domination de mademoiselle Flore Brazier. Que mon oncle vous aime,

très-bien! reprit-il en arrêtant sur Flore un regard de plomb. Que

vous n'aimiez pas mon oncle, c'est encore dans l'ordre. Mais que

vous rendiez le bonhomme malheureux?.... halte là! Quand on veut une

succession, il faut la gagner. Venez-vous, mon oncle?...

Philippe vit alors une hésitation cruelle se peignant sur la figure de

ce pauvre imbécile dont les yeux allaient de Flore à son neveu.

--Ah! c'est comme cela, reprit le lieutenant-colonel. Eh! bien adieu,

mon oncle. Quant à vous, mademoiselle, je vous baise les mains.

Il se retourna vivement quand il fut à la porte, et surprit encore une

fois un geste de menace de Flore à son oncle.

--Mon oncle, dit-il, si vous voulez venir vous promener avec moi, je

vous trouverai à votre porte: je vais faire à monsieur Hochon une

visite de dix minutes... Si nous ne nous promenons pas, je me charge

d'envoyer promener bien du monde...

Et Philippe traversa la place Saint-Jean pour aller chez les Hochon.

Chacun doit pressentir la scène que la révélation faite par Philippe à

monsieur Hochon avait préparée dans cette famille. A neuf heures, le

vieux monsieur Héron se présenta, muni de papiers, et trouva dans la

salle du feu que le vieillard avait fait allumer contre son habitude.

Habillée à cette heure indue, madame Hochon occupait son fauteuil au

coin de la cheminée. Les deux petits-fils, prévenus par Adolphine d'un

orage amassé depuis la veille sur leurs têtes, avaient été consignés

au logis. Mandés par Gritte, ils furent saisis de l'espèce d'appareil

déployé par leurs grands-parents, dont la froideur et la colère

grondaient sur eux depuis vingt-quatre heures.

--Ne vous levez pas pour eux, dit l'octogénaire à monsieur Héron, car

vous voyez deux misérables indignes de pardon.

--Oh! grand-papa! dit François.

--Taisez-vous, reprit le solennel vieillard, je connais votre vie

nocturne et vos liaisons avec monsieur Maxence Gilet; mais vous n'irez

plus le retrouver chez la Cognette à une heure du matin, car vous ne

sortirez d'ici, tous deux, que pour vous rendre à vos destinations

respectives. Ah! vous avez ruiné Fario? Ah! vous avez plusieurs fois

failli aller en Cour d'Assises... Taisez-vous, dit-il en voyant Baruch

ouvrant la bouche. Vous devez tous deux de l'argent à monsieur Maxence,

qui, depuis six ans, vous en donne pour vos débauches. Écoutez chacun

les comptes de ma tutelle, et nous causerons après. Vous verrez d'après

ces actes si vous pouvez vous jouer de moi, vous jouer de la famille

et de ses lois en trahissant les secrets de ma maison, en rapportant à

un monsieur Maxence Gilet ce qui se dit et se fait ici... Pour mille

écus, vous devenez espions; à dix mille écus, vous assassineriez sans

doute?... Mais n'avez-vous pas déjà presque tué madame Bridau? car

monsieur Gilet savait très-bien que Fario lui avait donné le coup de

couteau, quand il a rejeté cet assassinat sur mon hôte, Joseph Bridau.

Si ce gibier de potence a commis ce crime, c'est pour avoir appris

par vous l'intention où était madame Agathe de rester ici. Vous! mes

petits-fils, les espions d'un tel homme? Vous des maraudeurs?... Ne

saviez-vous pas que votre digne chef, au début de son métier, a déjà

tué, en 1806, une pauvre jeune créature? Je ne veux pas avoir des

assassins ou des voleurs dans ma famille, vous ferez vos paquets, et

vous irez vous faire pendre ailleurs!

Les deux jeunes gens devinrent blancs et immobiles comme des statues de

plâtre.

--Allez, monsieur Héron, dit l'avare au notaire.

Le vieillard lut un compte de tutelle d'où il résultait que la fortune

claire et liquide des deux enfants Borniche était de soixante-dix mille

francs, somme qui représentait la dot de leur mère; mais monsieur

Hochon avait fait prêter à sa fille des sommes assez fortes, et se

trouvait, sous le nom des prêteurs, maître d'une portion de la fortune

de ses petits-enfants Borniche. La moitié revenant à Baruch se soldait

par vingt mille francs.

--Te voilà riche, dit le vieillard, prends ta fortune et marche tout

seul! Moi, je reste maître de donner mon bien et celui de madame

Hochon, qui partage en ce moment toutes mes idées, à qui je veux, à

notre chère Adolphine: oui, nous lui ferons épouser le fils d'un pair

de France, si nous le voulons, car elle aura tous nos capitaux!...

--Une très-belle fortune! dit monsieur Héron.

--Monsieur Maxence Gilet vous indemnisera, dit madame Hochon.

--Amassez donc des pièces de vingt sous pour de pareils garnements?...

s'écria monsieur Hochon.

--Pardon! dit Baruch en balbutiant.

--_Pardon, et ferai plus_, répéta railleusement le vieillard en imitant

la voix des enfants. Si je vous pardonne, vous irez prévenir monsieur

Maxence de ce qui vous arrive, pour qu'il se tienne sur ses gardes....

Non, non, mes petits messieurs. J'ai les moyens de savoir comment vous

vous conduirez. Comme vous ferez, je ferai. Ce ne sera point par une

bonne conduite d'un jour ni celle d'un mois que je vous jugerai, mais

par celle de plusieurs années!... J'ai bon pied, bon œil, bonne santé.

J'espère vivre encore assez pour savoir dans quel chemin vous mettrez

les pieds. Et d'abord, vous irez, vous, monsieur le capitaliste, à

Paris étudier la banque chez monsieur Mongenod. Malheur à vous, si

vous n'allez pas droit: on y aura l'œil sur vous. Vos fonds sont chez

messieurs Mongenod et fils; voici sur eux un bon de pareille somme.

Ainsi, libérez-moi, en signant votre compte de tutelle qui se termine

par une quittance, dit-il en prenant le compte des mains de Héron et

le tendant à Baruch.

--Quant à vous, François Hochon, vous me redevez de l'argent au

lieu d'en avoir à toucher, dit le vieillard en regardant son autre

petit-fils. Monsieur Héron, lisez-lui son compte, il est clair...

très-clair.

La lecture se fit par un profond silence.

--Vous irez avec six cents francs par an à Poitiers faire votre Droit,

dit le grand-père quand le notaire eut fini. Je vous préparais une

belle existence; maintenant, il faut vous faire avocat pour gagner

votre vie. Ah! mes drôles, vous m'avez attrapé pendant six ans?

apprenez qu'il ne me fallait qu'une heure, à moi, pour vous rattraper:

j'ai des bottes de sept lieues.

Au moment où le vieux monsieur Héron sortait en emportant les actes

signés, Gritte annonça monsieur le colonel Philippe Bridau. Madame

Hochon sortit en emmenant ses deux petits-fils dans sa chambre afin de

les confesser, selon l'expression du vieil Hochon, et savoir quel effet

cette scène avait produit sur eux.

Philippe et le vieillard se mirent dans l'embrasure d'une fenêtre et

parlèrent à voix basse.

--J'ai bien réfléchi à la situation de vos affaires, dit monsieur

Hochon en montrant la maison Rouget. Je viens d'en causer avec monsieur

Héron. L'inscription de cinquante mille francs de rente ne peut être

vendue que par le titulaire lui-même ou par un mandataire; or, depuis

votre séjour ici, votre oncle n'a signé de procuration dans aucune

Étude; et, comme il n'est pas sorti d'Issoudun, il n'en a pas pu

signer ailleurs. S'il donne une procuration ici, nous le saurons à

l'instant; s'il en donne une dehors, nous le saurons également, car il

faut l'enregistrer, et le digne monsieur Héron a les moyens d'en être

averti. Si donc le bonhomme quitte Issoudun, faites-le suivre, sachez

où il est allé, nous trouverons les moyens d'apprendre ce qu'il aura

fait.

--La procuration n'est pas donnée, dit Philippe, on la

veut, mais j'espère pouvoir empêcher qu'elle ne se donne;

et--elle--ne--se--don--ne--ra--pas, s'écria le soudard en voyant son

oncle sur le pas de la porte et le montrant à monsieur Hochon à qui

il expliqua succinctement les événements, si petits et à la fois si

grands, de sa visite.--Maxence a peur de moi, mais il ne peut m'éviter.

Mignonnet m'a dit que tous les officiers de la vieille armée fêtaient

chaque année à Issoudun l'anniversaire du couronnement de l'Empereur;

eh! bien, dans deux jours, Maxence et moi, nous nous verrons.

--S'il a la procuration le premier décembre au matin, il prendra la

poste pour aller à Paris, et laissera là très-bien l'anniversaire...

--Bon, il s'agit de chambrer, mon oncle; mais j'ai le regard qui plombe

les imbéciles, dit Philippe en faisant trembler monsieur Hochon par un

coup d'œil atroce.

--S'ils l'ont laissé se promener avec vous, Maxence aura sans doute

découvert un moyen de gagner la partie, fit observer le vieil avare.

--Oh! Fario veille, répliqua Philippe, et il n'est pas seul à veiller.

Cet Espagnol m'a découvert aux environs de Vatan un de mes anciens

soldats à qui j'ai rendu service. Sans qu'on s'en doute, Benjamin

Bourdet est aux ordres de mon Espagnol, qui lui-même a mis un de ses

chevaux à la disposition de Benjamin.

--Si vous tuez ce monstre qui m'a perverti mes petits-enfants, vous

ferez certes une bonne action.

--Aujourd'hui, grâce à moi, l'on sait dans tout Issoudun ce que

monsieur Maxence a fait la nuit depuis six ans, répondit Philippe.

Et les _disettes_, selon votre expression, vont leur train sur lui.

Moralement, il est perdu!...

Dès que Philippe sortit de chez son oncle, Flore entra dans la chambre

de Maxence pour lui raconter les moindres détails de la visite que

venait de faire l'audacieux neveu.

--Que faire? dit-elle.

--Avant d'arriver au dernier moyen, qui sera de me battre avec ce

grand cadavre-là, répondit Maxence, il faut jouer quitte ou double en

essayant un grand coup. Laisse aller notre imbécile avec son neveu!

--Mais ce grand mâtin-là ne va pas par quatre chemins, s'écria Flore,

il lui nommera les choses par leur nom.

--Écoute-moi donc, dit Maxence d'un son de voix strident. Crois-tu que

je n'aie pas écouté aux portes et réfléchi à notre position? Demande

un cheval et un char-à-bancs au père Cognet, il les faut à l'instant!

tout doit être _paré_ en cinq minutes. Mets là-dedans toutes tes

affaires, emmène la Védie et cours à Vatan, installe-toi là comme une

femme qui veut y demeurer, emporte les vingt mille francs qu'il a dans

son secrétaire. Si je te mène le bonhomme à Vatan, tu ne consentiras à

revenir ici qu'après la signature de la procuration. Moi, je filerai

sur Paris pendant que vous retournerez à Issoudun. Quand, au retour de

sa promenade, Jean-Jacques ne te trouvera plus, il perdra la tête, il

voudra courir après toi... Eh! bien, moi, je me charge alors de lui

parler...

Pendant ce complot, Philippe emmenait son oncle bras dessus bras

dessous et allait se promener avec lui sur le boulevard Baron.

--Voilà deux grands politiques aux prises, se dit le vieil Hochon en

suivant des yeux le colonel qui tenait son oncle. Je suis curieux de

voir la fin de cette partie dont l'enjeu est de quatre-vingt-dix mille

livres de rente.

--Mon cher oncle, dit au père Rouget Philippe dont la phraséologie se

ressentait de ses liaisons à Paris, vous aimez cette fille, et vous

avez diablement raison, elle est sucrement belle! Au lieu de vous

_chouchoûter_, elle vous a fait aller comme un valet, c'est encore tout

simple; elle voudrait vous voir à six pieds sous terre, afin d'épouser

Maxence, qu'elle adore...

--Oui, je sais cela, Philippe, mais je l'aime tout de même.

--Eh! bien, par les entrailles de ma mère, qui est bien votre sœur,

reprit Philippe, j'ai juré de vous rendre votre Rabouilleuse souple

comme mon gant, et telle qu'elle devait être avant que ce polisson,

indigne d'avoir servi dans la Garde Impériale, ne vînt se caser dans

votre ménage...

--Oh! si tu faisais cela? dit le vieillard.

--C'est bien simple, répondit Philippe en coupant la parole à son

oncle, je vous tuerai Maxence comme un chien... Mais... à une

condition, fit le soudard.

--Laquelle? demanda le vieux Rouget en regardant son neveu d'un air

hébété.

--Ne signez pas la procuration qu'on vous demande avant le 3 décembre,

traînez jusque-là. Ces deux carcans veulent la permission de vendre vos

cinquante mille francs de rente, uniquement pour s'en aller se marier à

Paris, et y faire la noce avec votre million....

--J'en ai bien peur, répondit Rouget.

--Hé! bien, quoi qu'on vous fasse, remettez la procuration à la semaine

prochaine.

--Oui, mais quand Flore me parle, elle me remue l'âme à me faire

perdre la raison. Tiens, quand elle me regarde d'une certaine façon,

ses yeux bleus me semblent le paradis, et je ne suis plus mon maître,

surtout quand il y a quelques jours qu'elle me tient rigueur.

--Hé! bien, si elle fait la sucrée, contentez-vous de lui promettre

la procuration, et prévenez-moi la veille de la signature. Cela me

suffira: Maxence ne sera pas votre mandataire, ou bien il m'aura tué.

Si je le tue, vous me prendrez chez vous à sa place, je vous ferai

marcher alors cette jolie fille au doigt et à l'œil. Oui, Flore vous

aimera, tonnerre de Dieu! ou si vous n'êtes pas content d'elle, je la

cravacherai.

--Oh! je ne souffrirai jamais cela. Un coup frappé sur Flore

m'atteindrait au cœur.

--Mais c'est pourtant la seule manière de gouverner les femmes et les

chevaux. Un homme se fait ainsi craindre, aimer et respecter. Voilà

ce que je voulais vous dire dans le tuyau de l'oreille.--Bonjour,

messieurs, dit-il à Mignonnet et à Carpentier, je promène mon oncle,

comme vous voyez, et je tâche de le former; car nous sommes dans un

siècle où les enfants sont obligés de faire l'éducation de leurs

grands-parents.

On se salua respectivement.

--Vous voyez dans mon cher oncle les effets d'une passion malheureuse,

reprit le colonel. On veut le dépouiller de sa fortune, et le laisser

là comme Baba; vous savez de qui je veux parler. Le bonhomme n'ignore

pas le complot, et il n'a pas la force de se passer de _nanan_ pendant

quelques jours pour le déjouer.

Philippe expliqua net la situation dans laquelle se trouvait son oncle.

--Messieurs, dit-il en terminant, vous voyez qu'il n'y a pas deux

manières de délivrer mon oncle: il faut que le colonel Bridau tue le

commandant Gilet ou que le commandant Gilet tue le colonel Bridau. Nous

fêtons le couronnement de l'Empereur après-demain, je compte sur vous

pour arranger les places au banquet de manière à ce que je sois en face

du commandant Gilet. Vous me ferez, je l'espère, l'honneur d'être mes

témoins.

--Nous vous nommerons président, et nous serons à vos côtés. Max, comme

vice-président, sera votre vis-à-vis, dit Mignonnet.

--Oh! ce drôle aura pour lui le commandant Potel et le capitaine

Renard, dit Carpentier. Malgré ce qui se dit en ville sur ces

incursions nocturnes, ces deux braves gens ont été déjà ses seconds,

ils lui seront fidèles...

--Vous voyez, mon oncle, dit Philippe, comme cela se mitonne; ainsi ne

signez rien avant le 3 décembre, car le lendemain vous serez libre,

heureux, aimé de Flore, et sans votre Cour des Aides.

--Tu ne le connais pas, mon neveu, dit le vieillard épouvanté. Maxence

a tué neuf hommes en duel.

--Oui, mais il ne s'agissait pas de cent mille francs de rente à voler,

répondit Philippe.

--Une mauvaise conscience gâte la main, dit sentencieusement Mignonnet.

--Dans quelques jours d'ici, reprit Philippe, vous et la Rabouilleuse,

vous vivrez ensemble comme des cœurs à la fleur d'orange, une fois son

deuil passé; car elle se tortillera comme un ver, elle jappera, elle

fondra en larmes; mais... laissez couler l'eau!

Les deux militaires appuyèrent l'argumentation de Philippe et

s'efforcèrent de donner du cœur au père Rouget avec lequel ils se

promenèrent pendant environ deux heures. Enfin Philippe ramena

son oncle, auquel il dit pour dernière parole:--Ne prenez aucune

détermination sans moi. Je connais les femmes, j'en ai payé une qui m'a

coûté plus cher que Flore ne vous coûtera jamais!... Aussi m'a-t-elle

appris à me conduire comme il faut pour le reste de mes jours avec

le beau sexe. Les femmes sont des enfants méchants, c'est des bêtes

inférieures à l'homme, et il faut s'en faire craindre, car la pire

condition pour nous est d'être gouvernés par ces brutes-là!

Il était environ deux heures après midi quand le bonhomme rentra chez

lui. Kouski vint ouvrir la porte en pleurant, ou du moins d'après les

ordres de Maxence, il avait l'air de pleurer.

--Qu'y a-t-il, demanda Jean-Jacques.

--Ah! monsieur, madame est partie avec la Védie!

--Pa...artie dit le vieillard d'un son de voix étranglé.

Le coup fut si violent que Rouget s'assit sur une des marches de son

escalier. Un moment après, il se releva, regarda dans la salle, dans

la cuisine, monta dans son appartement, alla dans toutes les chambres,

revint dans la salle, se jeta dans un fauteuil et se mit à fondre en

larmes.

--Où est-elle? criait-il en sanglotant. Où est-elle? Où est Max?

--Je ne sais pas, répondit Kouski, le commandant est sorti sans me rien

dire.

Gilet, en très-habile politique, avait jugé nécessaire d'aller flâner

par la ville. En laissant le vieillard seul à son désespoir, il lui

faisait sentir son abandon et le rendait par là docile à ses conseils.

Mais pour empêcher que Philippe n'assistât son oncle dans cette

crise, Max avait recommandé à Kouski de n'ouvrir la porte à personne.

Flore absente, le vieillard était sans frein ni mors, et la situation

devenait alors excessivement critique. Pendant sa tournée en ville,

Maxence Gilet fut évité par beaucoup de gens qui, la veille, eussent

été très-empressés à venir lui serrer la main. Une réaction générale

se faisait contre lui. Les œuvres des Chevaliers de la Désœuvrance

occupaient toutes les langues. L'histoire de l'arrestation de Joseph

Bridau, maintenant éclaircie, déshonorait Max dont la vie et les œuvres

recevaient en un jour tout leur prix. Gilet rencontra le commandant

Potel qui le cherchait et qu'il vit hors de lui.

--Qu'as-tu, Potel?

--Mon cher, la Garde Impériale est polissonnée dans toute la ville!...

Les _péquins_ t'embêtent, et par contre-coup, ça me touche à fond de

cœur.

--De quoi se plaignent-ils? répondit Max.

--De ce que tu leur faisais les nuits.

--Comme si l'on ne pouvait pas s'amuser un petit peu?...

--Ceci n'est rien, dit Potel.

Potel appartenait à ce genre d'officiers qui répondaient à un

bourguemestre:--Eh! on vous la payera, votre ville, si on la brûle!

Aussi s'émouvait-il fort peu des farces de la Désœuvrance.

--Quoi, encore? dit Gilet.

--La Garde est contre la Garde! voilà ce qui me crève le cœur. C'est

Bridau qui a déchaîné tous ces Bourgeois sur toi. La Garde contre la

Garde?... non, ça n'est pas bien! Tu ne peux pas reculer, Max, et il

faut s'aligner avec Bridau. Tiens, j'avais envie de chercher querelle à

cette grande canaille-là, et de le descendre; car alors les bourgeois

n'auraient pas vu la Garde contre la Garde. A la guerre, je ne dis pas:

deux braves de la Garde ont une querelle, on se bat, il n'y a pas là de

péquins pour se moquer d'eux. Non, ce grand drôle n'a jamais servi dans

la Garde. Un homme de la Garde ne doit pas se conduire ainsi, devant

des bourgeois, contre un autre homme de la Garde! Ah! la Garde est

embêtée, et à Issoudun, encore! où elle était honorée!...

--Allons, Potel, ne t'inquiète de rien, répondit Maxence. Quand même tu

ne me verrais pas au banquet de l'anniversaire...

--Tu ne serais pas chez Lacroix après-demain?... s'écria Potel en

interrompant son ami. Mais tu veux donc passer pour un lâche, avoir

l'air de fuir Bridau? non, non. Les Grenadiers à pied de la Garde

ne doivent pas reculer devant les Dragons de la Garde. Arrange tes

affaires autrement, et sois là!...

--Encore un à mettre à l'ombre, dit Max. Allons, je pense que je puis

m'y trouver et faire aussi mes affaires! Car, se dit-il en lui-même, il

ne faut pas que la procuration soit à mon nom. Comme l'a dit le vieux

Héron, ça prendrait trop la tournure d'un vol.

Ce lion, empêtré dans les filets ourdis par Philippe Bridau, frémit

entre ses dents; il évita les regards de tous ceux qu'il rencontrait et

revint par le boulevard Vilate en se parlant à lui-même:--Avant de me

battre, j'aurai les rentes, se disait-il. Si je meurs, au moins cette

inscription ne sera pas à ce Philippe. Je l'aurai fait mettre au nom de

Flore. D'après mes instructions, l'enfant ira droit à Paris, et pourra,

si elle le veut, épouser le fils de quelque Maréchal de l'Empire qui

sera dégommé. Je ferai donner la procuration au nom de Baruch, qui ne

transférera l'inscription que sur mon ordre.

Max, il faut lui rendre cette justice, n'était jamais plus calme en

apparence que quand son sang et ses idées bouillonnaient. Aussi jamais

ne vit-on à un si haut degré, réuni chez un militaire, les qualités

qui font le grand général. S'il n'eût pas été arrêté dans sa carrière

par la captivité, certes, l'Empereur aurait eu dans ce garçon un de

ces hommes si nécessaires à de vastes entreprises. En entrant dans la

salle où pleurait toujours la victime de toutes ces scènes à la fois

comiques et tragiques, Max demanda la cause de cette désolation: il fit

l'étonné, il ne savait rien, il apprit avec une surprise bien jouée le

départ de Flore, il questionna Kouski pour obtenir quelques lumières

sur le but de ce voyage inexplicable.

--Madame m'a dit comme ça, fit Kouski, de dire à monsieur qu'elle avait

pris dans le secrétaire les vingt mille francs en or qui s'y trouvaient

en pensant que monsieur ne lui refuserait pas cette somme pour ses

gages, depuis vingt-deux ans.

--Ses gages? dit Rouget.

--Oui, reprit Kouski.--«Ah! je ne reviendrai plus,» qu'elle s'en

allait disant à la Védie (car la pauvre Védie, qui est bien attachée

à monsieur, faisait des représentations à madame). «Non! non! qu'elle

disait, il n'a pas pour moi la moindre affection, il a laissé son neveu

me traiter comme la dernière des dernières!» Et elle pleurait!... à

chaudes larmes.

--Eh! je me moque bien de Philippe! s'écria le vieillard que Maxence

observait. Où est Flore? Comment peut-on savoir où elle est?

--Philippe, de qui vous suivez les conseils, vous aidera, répondit

froidement Maxence.

--Philippe, dit le vieillard, que peut-il sur cette pauvre enfant?...

Il n'y a que toi, mon bon Max, qui saura trouver Flore, elle te suivra,

tu me la ramèneras...

--Je ne veux pas être en opposition avec monsieur Bridau, fit Max.

--Parbleu! s'écria Rouget, si c'est ça qui te gêne, il m'a promis de te

tuer.

--Ah! s'écria Gilet en riant, nous verrons...

--Mon ami, dit le vieillard, retrouve Flore et dis-lui que je ferai

tout ce qu'elle voudra!...

--On l'aura bien vue passer quelque part en ville, dit Maxence à

Kouski, sers-nous à dîner, mets tout sur la table, et va t'informer,

de place en place, afin de pouvoir nous dire au dessert quelle route a

prise mademoiselle Brazier.

Cet ordre calma pour un moment le pauvre homme qui gémissait comme un

enfant qui a perdu sa bonne. En ce moment, Maxence, que Rouget haïssait

comme la cause de tous ses malheurs, lui semblait un ange. Une passion,

comme celle de Rouget pour Flore, ressemble étonnamment à l'enfance. A

six heures, le Polonais, qui s'était tout bonnement promené, revint et

annonça que la Rabouilleuse avait suivi la route de Vatan.

--Madame retourne dans son pays, c'est clair, dit Kouski.

--Voulez-vous venir ce soir à Vatan? dit Max au vieillard, la route

est mauvaise, mais Kouski sait conduire, et vous ferez mieux votre

raccommodement ce soir à huit heures que demain matin.

--Partons, s'écria Rouget.

--Mets tout doucement les chevaux, et tâche que la ville ne sache rien

de ces bêtises-là, pour l'honneur de monsieur Rouget. Selle mon cheval,

j'irai devant, dit-il à l'oreille de Kouski.

Monsieur Hochon avait déjà fait savoir le départ de mademoiselle

Brazier à Philippe Bridau, qui se leva de table chez monsieur Mignonnet

pour courir à la place Saint-Jean; car il devina parfaitement le but

de cette habile stratégie. Quand Philippe se présenta pour entrer chez

son oncle, Kouski lui répondit par une croisée du premier étage que

monsieur Rouget ne pouvait recevoir personne.

--Fario, dit Philippe à l'Espagnol qui se promenait dans la

Grande-Narette, va dire à Benjamin de monter à cheval; il est urgent

que je sache ce que deviendront mon oncle et Maxence.

--On attelle le cheval au berlingot, dit Fario qui surveillait la

maison de Rouget.

--S'ils vont à Vatan, répondit Philippe, trouve-moi un second cheval,

et reviens avec Benjamin chez monsieur Mignonnet.

--Que comptez-vous faire? dit monsieur Hochon qui sortit de sa maison

en voyant Philippe et Fario sur la place.

--Le talent d'un général, mon cher monsieur Hochon, consiste,

non-seulement à bien observer les mouvements de l'ennemi, mais encore

à deviner ses intentions par ses mouvements, et à toujours modifier

son plan à mesure que l'ennemi le dérange par une marche imprévue.

Tenez, si mon oncle et Maxence sortent ensemble dans le berlingot,

ils vont à Vatan; Maxence lui a promis de le réconcilier avec Flore

qui _fugit ad salices_! car cette manœuvre est du général Virgile. Si

cela se joue ainsi, je ne sais ce que je ferai; mais j'aurai la nuit à

moi, car mon oncle ne signera pas de procuration à dix heures du soir,

les notaires sont couchés. Si, comme les piaffements du second cheval

me l'annoncent, Max va donner à Flore des instructions en précédant

mon oncle, ce qui paraît nécessaire et vraisemblable, le drôle est

perdu! vous allez voir comment nous prenons une revanche au jeu de la

succession, nous autres vieux soldats... Et, comme pour ce dernier coup

de la partie il me faut un second, je retourne chez Mignonnet afin de

m'y entendre avec mon ami Carpentier.

Après avoir serré la main à monsieur Hochon, Philippe descendit la

Petite-Narette pour aller chez le commandant Mignonnet. Dix minutes

après, monsieur Hochon vit partir Maxence au grand trot, et sa

curiosité de vieillard fut alors si puissamment excitée qu'il resta

debout à la fenêtre de sa salle, attendant le bruit de la vieille

demi-fortune qui ne se fit pas attendre. L'impatience de Jean-Jacques

lui fit suivre Maxence à vingt minutes de distance. Kouski, sans doute

sur l'ordre de son vrai maître, allait au pas, au moins dans la ville.

--S'ils s'en vont à Paris, tout est perdu, se dit monsieur Hochon.

En ce moment un petit gars du faubourg de Rome arriva chez monsieur

Hochon, il apportait une lettre pour Baruch. Les deux petits-fils du

vieillard, penauds depuis le matin, s'étaient consignés d'eux-mêmes

chez leur grand-père. En réfléchissant à leur avenir, ils avaient

reconnu combien ils devaient ménager leurs grands-parents. Baruch ne

pouvait guère ignorer l'influence qu'exerçait son grand-père Hochon sur

son grand-père et sa grand'mère Borniche; monsieur Hochon ne manquerait

pas de faire avantager Adolphine de tous les capitaux des Borniche, si

sa conduite les autorisait à reporter leurs espérances dans le grand

mariage dont on l'avait menacé le matin même. Plus riche que François,

Baruch avait beaucoup à perdre; il fut donc pour une soumission

absolue, en n'y mettant pas d'autres conditions que le payement des

dettes contractées avec Max. Quant à François, son avenir était entre

les mains de son grand-père; il n'espérait de fortune que de lui,

puisque, d'après le compte de tutelle, il devenait son débiteur. De

solennelles promesses furent alors faites par les deux jeunes gens dont

le repentir fut stimulé par leurs intérêts compromis, et madame Hochon

les rassura sur leurs dettes envers Maxence.

--Vous avez fait des sottises, leur dit-elle, réparez-les par une

conduite sage, et monsieur Hochon s'apaisera.

Aussi, quand François eut lu la lettre par-dessus l'épaule de Baruch,

lui dit-il à l'oreille:--Demande conseil à grand-papa?

--Tenez, fit Baruch en apportant la lettre au vieillard.

--Lisez-la-moi, je n'ai pas mes lunettes.

«Mon cher ami,

«J'espère que tu n'hésiteras pas, dans les circonstances

graves où je me trouve, à me rendre service en acceptant

d'être le fondé de pouvoir de monsieur Rouget. Ainsi, sois à

Vatan demain à neuf heures. Je t'enverrai sans doute à Paris;

mais sois tranquille, je te donnerai l'argent du voyage et

te rejoindrai promptement, car je suis à peu près sûr d'être

forcé de quitter Issoudun le 3 décembre. Adieu, je compte sur

ton amitié, compte sur celle de ton ami

»MAXENCE.»

--Dieu soit loué! fit monsieur Hochon, la succession de cet imbécile est

sauvée des griffes de ces diables-là!

--Cela sera si vous le dites, fit madame Hochon, et j'en remercie Dieu,

qui sans doute aura exaucé mes prières. Le triomphe des méchants est

toujours passager.

--Vous irez à Vatan, vous accepterez la procuration de monsieur Rouget,

dit le vieillard à Baruch. Il s'agit de mettre cinquante mille francs

de rente au nom de mademoiselle Brazier. Vous partirez bien pour Paris;

mais vous resterez à Orléans, où vous attendrez un mot de moi. Ne

faites savoir à qui que ce soit où vous logerez, et logez-vous dans la

dernière auberge du faubourg Bannier, fût-ce une auberge à roulier...

--Ah! bien, fit François que le bruit d'une voiture dans la

Grande-Narette avait fait se précipiter à la fenêtre, voici du nouveau:

le père Rouget et monsieur Philippe Bridau reviennent ensemble dans la

calèche, Benjamin et monsieur Carpentier les suivent à cheval!...

--J'y vais, s'écria monsieur Hochon dont la curiosité l'emporta sur

tout autre sentiment.

Monsieur Hochon trouva le vieux Rouget écrivant dans sa chambre cette

lettre que son neveu lui dictait:

«Mademoiselle,

«Si vous ne partez pas, aussitôt cette lettre reçue, pour

revenir chez moi, votre conduite marquera tant d'ingratitude

pour mes bontés, que je révoquerai le testament fait en

votre faveur en donnant ma fortune à mon neveu Philippe.

Vous comprenez aussi que monsieur Gilet ne doit plus être

mon commensal, dès qu'il se trouve avec vous à Vatan. Je

charge monsieur le capitaine Carpentier de vous remettre la

présente, et j'espère que vous écouterez ses conseils, car il

vous parlera comme ferait

»Votre affectionné,

»J.-J. ROUGET.»

--Le capitaine Carpentier et moi nous avons _rencontré_ mon oncle, qui

faisait la sottise d'aller à Vatan retrouver mademoiselle Brazier et

le commandant Gilet, dit avec une profonde ironie Philippe à monsieur

Hochon. J'ai fait comprendre à mon oncle qu'il courait donner tête

baissée dans un piége: ne sera-t-il pas abandonné par cette fille dès

qu'il lui aura signé la procuration qu'elle lui demande pour se vendre

à elle-même une inscription de cinquante mille livres de rente! En

écrivant cette lettre, ne verra-t-il pas revenir cette nuit, sous son

toit, la belle fuyarde!... Je promets de rendre mademoiselle Brazier

souple comme un jonc pour le reste de ses jours, si mon oncle veut me

laisser prendre la place de monsieur Gilet, que je trouve plus que

déplacé ici. Ai-je raison?... Et mon oncle se lamente.

--Mon voisin, dit monsieur Hochon, vous avez pris le meilleur moyen

pour avoir la paix chez vous. Si vous m'en croyez, vous supprimerez

votre testament, et vous verrez Flore redevenir pour vous ce qu'elle

était dans les premiers jours.

--Non, car elle ne me pardonnera pas la peine que je vais lui faire,

dit le vieillard en pleurant, elle ne m'aimera plus.

--Elle vous aimera, et dru, je m'en charge, dit Philippe.

--Mais ouvrez donc les yeux? fit monsieur Hochon à Rouget. On veut vous

dépouiller et vous abandonner...

--Ah! si j'en étais sûr!... s'écria l'imbécile.

--Tenez, voici une lettre que Maxence a écrite à mon petit-fils

Borniche, dit le vieil Hochon. Lisez!

--Quelle horreur! s'écria Carpentier en entendant la lecture de la

lettre que Rouget fit en pleurant.

--Est-ce assez clair, mon oncle? demanda Philippe. Allez, tenez-moi

cette fille par l'intérêt, et vous serez adoré... comme vous pouvez

l'être: moitié fil, moitié coton.

--Elle aime trop Maxence, elle me quittera, fit le vieillard en

paraissant épouvanté.

--Mais, mon oncle, Maxence ou moi, nous ne laisserons pas après demain

la marque de nos pieds sur les chemins d'Issoudun...

--Eh! bien, allez, monsieur Carpentier, reprit le bonhomme, si vous

me promettez qu'elle reviendra, allez! Vous êtes un honnête homme,

dites-lui tout ce que vous croirez devoir dire en mon nom...

--Le capitaine Carpentier lui soufflera dans l'oreille que je fais

venir de Paris une femme dont la jeunesse et la beauté sont un peu

mignonnes, dit Philippe Bridau, et la drôlesse reviendra ventre à terre!

Le capitaine partit en conduisant lui-même la vieille calèche, il fut

accompagné de Benjamin à cheval, car ou ne trouva plus Kouski. Quoique

menacé par les deux officiers d'un procès et de la perte de sa place,

le Polonais venait de s'enfuir à Vatan sur un cheval de louage, afin

d'annoncer à Maxence et à Flore le coup de main de leur adversaire.

Après avoir accompli sa mission, Carpentier, qui ne voulait pas revenir

avec la Rabouilleuse, devait prendre le cheval de Benjamin.

En apprenant la fuite de Kouski, Philippe dit à Benjamin:--Tu

remplaceras ici, dès ce soir, le Polonais. Ainsi tâche de grimper

derrière la calèche à l'insu de Flore, pour te trouver ici en même

temps qu'elle.--Ça se dessine, papa Hochon! fit le lieutenant-colonel.

Après-demain le banquet sera jovial.

--Vous allez vous établir ici, dit le vieil avare.

--Je viens de dire à Fario de m'y envoyer toutes mes affaires.

Je coucherai dans la chambre dont la porte est sur le palier de

l'appartement de Gilet, mon oncle y consent.

--Qu'arrivera-t-il de tout ceci? dit le bonhomme épouvanté.

--Il vous arrivera mademoiselle Flore Brazier dans quatre heures d'ici,

douce comme une peau de pêche, répondit monsieur Hochon.

--Dieu le veuille! fit le bonhomme en essuyant ses larmes.

--Il est sept heures, dit Philippe, la reine de votre cœur sera vers

onze heures et demie ici. Vous n'y verrez plus Gilet, ne serez-vous pas

heureux comme un pape? Si vous voulez que je triomphe, ajouta Philippe

à l'oreille de monsieur Hochon, restez avec nous jusqu'à l'arrivée

de cette singesse, vous m'aiderez à maintenir le bonhomme dans sa

résolution; puis, à nous deux, nous ferons comprendre à mademoiselle la

Rabouilleuse ses vrais intérêts.

Monsieur Hochon tint compagnie à Philippe en reconnaissant la justesse

de sa demande; mais ils eurent tous deux fort à faire, car le père

Rouget se livrait à des lamentations d'enfant qui ne cédèrent que

devant ce raisonnement répété dix fois par Philippe:

--Mon oncle, si Flore revient, et qu'elle soit tendre pour vous, vous

reconnaîtrez que j'ai eu raison. Vous serez choyé, vous garderez vos

rentes, vous vous conduirez désormais par mes conseils, et tout ira

comme le Paradis.

Quand, à onze heures et demie, on entendit le bruit du berlingot dans

la Grande-Narette, la question fut de savoir si la voiture revenait

pleine ou vide. Le visage de Rouget offrit alors l'expression d'une

horrible angoisse, qui fut remplacée par l'abattement d'une joie

excessive lorsqu'il aperçut les deux femmes au moment où la voiture

tourna pour entrer.

--Kouski, dit Philippe en donnant la main à Flore pour descendre, vous

n'êtes plus au service de monsieur Rouget, vous ne coucherez pas ici ce

soir, ainsi faites vos paquets; Benjamin, que voici, vous remplace.

--Vous êtes donc le maître? dit Flore avec ironie.

--Avec votre permission, répondit Philippe en serrant la main de Flore

dans la sienne comme dans un étau. Venez! nous devons nous _rabouiller_

le cœur, à nous deux.

Philippe emmena cette femme stupéfaite à quelques pas de là, sur la

place Saint-Jean.

--Ma toute belle, après-demain Gilet sera mis à l'ombre par ce bras,

dit le soudard en tendant la main droite, ou le sien m'aura fait

descendre la garde. Si je meurs, vous serez la maîtresse chez mon

pauvre imbécile d'oncle: _benè sit!_ Si je reste sur mes quilles,

marchez droit, et servez-lui du bonheur premier numéro. Autrement, je

connais à Paris des Rabouilleuses qui sont, sans vous faire tort, plus

jolies que vous, car elles n'ont que dix-sept ans; elles rendront mon

oncle excessivement heureux, et seront dans mes intérêts. Commencez

votre service dès ce soir, car si demain le bonhomme n'est pas gai

comme un pinson, je ne vous dis qu'une parole, écoutez-la bien? Il n'y

a qu'une seule manière de tuer un homme sans que la justice ait le

plus petit mot à dire, c'est de se battre en duel avec lui; mais j'en

connais trois pour me débarrasser d'une femme. Voilà, ma biche!

Pendant cette allocution, Flore trembla comme une personne prise par la

fièvre.

--Tuer Max?... dit-elle en regardant Philippe à la lueur de la lune.

--Allez, tenez, voilà mon oncle...

En effet, le père Rouget, quoi que pût lui dire monsieur Hochon, vint

dans la rue prendre Flore par la main, comme un avare eût fait pour son

trésor; il rentra chez lui, l'emmena dans sa chambre et s'y enferma.

--C'est aujourd'hui la saint Lambert, qui quitte sa place la perd, dit

Benjamin au Polonais.

--Mon maître vous fermera le bec à tous, répondit Kouski en allant

rejoindre Max qui s'établit à l'hôtel de la Poste.

Le lendemain, de neuf heures à onze heures, les femmes causaient entre

elles à la porte des maisons. Dans toute la ville, il n'était bruit

que de l'étrange révolution accomplie la veille dans le ménage du père

Rouget. Le résumé de ces conversations fut le même partout.

--Que va-t-il se passer demain, au banquet du Couronnement, entre Max

et le colonel Bridau?

Philippe dit à la Védie deux mots:--Six cents francs de rente viagère,

ou chassée! qui la rendirent neutre pour le moment entre deux

puissances aussi formidables que Philippe et Flore.

En sachant la vie de Max en danger, Flore devint plus aimable avec le

vieux Rouget qu'aux premiers jours de leur ménage. Hélas! en amour,

une tromperie intéressée est supérieure à la vérité, voilà pourquoi

tant d'hommes payent si cher d'habiles trompeuses. La Rabouilleuse ne

se montra qu'au moment du déjeuner en descendant avec Rouget à qui

elle donnait le bras. Elle eut des larmes dans les yeux en voyant à la

place de Max le terrible soudard à l'œil d'un bleu sombre, à la figure

froidement sinistre.

--Qu'avez-vous, mademoiselle? dit-il après avoir souhaité le bonjour à

son oncle.

--Elle a, mon neveu, qu'elle ne supporte pas l'idée de savoir que tu

peux te battre avec le commandant Gilet...

--Je n'ai pas la moindre envie de tuer ce Gilet, répondit Philippe, il

n'a qu'à s'en aller d'Issoudun, s'embarquer pour l'Amérique avec une

pacotille, je serai le premier à vous conseiller de lui donner de quoi

s'acheter les meilleures marchandises possibles et à lui souhaiter bon

voyage! Il fera fortune, et ce sera beaucoup plus honorable que de

faire les cent coups à Issoudun la nuit, et le diable dans votre maison.

--Hé! bien, c'est gentil, cela! dit Rouget en regardant Flore.

--En A...mé...é...ri...ique! répondit-elle en sanglotant.

--Il vaut mieux jouer des jambes à New-York que de pourrir dans une

redingote de sapin en France... Après cela, vous me direz qu'il est

adroit: il peut me tuer! fit observer le colonel.

--Voulez-vous me laisser lui parler? dit Flore d'un ton humble et

soumis en implorant Philippe.

--Certainement, il peut bien venir chercher ses affaires; je resterai

cependant avec mon oncle pendant ce temps-là, car je ne quitte plus le

bonhomme, répondit Philippe.

--Védie, cria Flore, cours à la Poste, ma fille, et dis au commandant

que je le prie de...

--De venir prendre toutes ses affaires, dit Philippe en coupant la

parole à Flore.

--Oui, oui, Védie. Ce sera le prétexte le plus honnête pour me voir, je

veux lui parler...

La terreur comprimait tellement la haine chez cette fille, le

saisissement qu'elle éprouvait en rencontrant une nature forte et

impitoyable, elle qui jusqu'alors était adulée, fut si grand, qu'elle

s'accoutumait à plier devant Philippe comme le pauvre Rouget s'était

accoutumé à plier devant elle; elle attendit avec anxiété le retour de

la Védie; mais la Védie revint avec un refus formel de Max, qui priait

mademoiselle Brazier de lui envoyer ses effets à l'hôtel de la Poste.

--Me permettez-vous d'aller les lui porter? dit-elle à Jean-Jacques

Rouget.

--Oui, mais tu reviendras, fit le vieillard.

--Si mademoiselle n'est pas revenue à midi, vous me donnerez à une

heure votre procuration pour vendre vos rentes, dit Philippe en

regardant Flore. Allez avec la Védie pour sauver les apparences,

mademoiselle. Il faut désormais avoir soin de l'honneur de mon oncle.

Flore ne put rien obtenir de Maxence. Le commandant, au désespoir de

s'être laissé débusquer d'une position ignoble aux yeux de toute sa

ville, avait trop de fierté pour fuir devant Philippe. La Rabouilleuse

combattit cette raison en proposant à son ami de s'enfuir ensemble

en Amérique; mais Gilet, qui ne voulait pas Flore sans la fortune du

père Rouget, et qui ne voulait pas montrer le fond de son cœur à cette

fille, persista dans son intention de tuer Philippe.

--Nous avons commis une lourde sottise, dit-il. Il fallait aller tous

les trois à Paris y passer l'hiver; mais, comment imaginer, dès que

nous avons vu ce grand cadavre, que les choses tourneraient ainsi? Il

y a dans le cours des événements une rapidité qui grise. J'ai pris le

colonel pour un de ces sabreurs qui n'ont pas deux idées: voilà ma

faute. Puisque je n'ai pas su tout d'abord faire un crochet de lièvre,

maintenant je serais un lâche si je rompais d'une semelle devant

le colonel, il m'a perdu dans l'opinion de la ville, je ne puis me

réhabiliter que par sa mort...

--Pars pour l'Amérique avec quarante mille francs, je saurai me

débarrasser de ce sauvage-là, je te rejoindrai, ce sera bien plus

sage...

--Que penserait-on de moi? s'écria-t-il poussé par le préjugé des

_Disettes_. Non. D'ailleurs, j'en ai déjà enterré neuf. Ce garçon-là ne

me paraît pas devoir être très-fort: il est sorti de l'École pour aller

à l'armée, il s'est toujours battu jusqu'en 1815, il a voyagé depuis

en Amérique; ainsi, mon mâtin n'a jamais mis le pied dans une salle

d'armes, tandis que je suis sans égal au sabre! Le sabre est son arme,

j'aurai l'air généreux en la lui faisant offrir, car je tâcherai d'être

l'insulté, et je l'enfoncerai. Décidément cela vaut mieux. Rassure-toi:

nous serons les maîtres après demain.

Ainsi le point d'honneur fut chez Max plus fort que la saine politique.

Revenue à une heure chez elle, Flore s'enferma dans sa chambre pour

y pleurer à son aise. Pendant toute cette journée, les _Disettes_

allèrent leur train dans Issoudun, où l'on regardait comme inévitable

un duel entre Philippe et Maxence.

--Ah! monsieur Hochon, dit Mignonnet accompagné de Carpentier qui

rencontrèrent le vieillard sur le boulevard Baron, nous sommes

très-inquiets, car Gilet est bien fort à toute arme.

--N'importe, répondit le vieux diplomate de province, Philippe a bien

mené cette affaire... Et je n'aurais pas cru que ce gros sans-gêne

aurait si promptement réussi. Ces deux gaillards ont roulé l'un vers

l'autre comme deux orages...

--Oh! fit Carpentier, Philippe est un homme profond, sa conduite à la

Cour des Pairs est un chef-d'œuvre de diplomatie.

--Hé! bien, capitaine Renard, disait un bourgeois, on disait qu'entre

eux les loups ne se mangeaient point, mais il paraît que Max va en

découdre avec le colonel Bridau. Ça sera sérieux entre gens de la

vieille Garde.

--Vous riez de cela, vous autres. Parce que ce pauvre garçon s'amusait

la nuit, vous lui en voulez, dit le commandant Potel. Mais Gilet est

un homme qui ne pouvait guère rester dans un trou comme Issoudun sans

s'occuper à quelque chose!

--Enfin, messieurs, disait un quatrième, Max et le colonel ont joué

leur jeu. Le colonel ne devait-il pas venger son frère Joseph?

Souvenez-vous de la traîtrise de Max à l'égard de ce pauvre garçon.

--Bah! un artiste, dit Renard.

--Mais il s'agit de la succession du père Rouget. On dit que monsieur

Gilet allait s'emparer de cinquante mille livres de rente, au moment où

le colonel s'est établi chez son oncle.

--Gilet, voler des rentes à quelqu'un?... Tenez, ne dites pas cela,

monsieur Ganivet, ailleurs qu'ici, s'écria Potel, ou nous vous ferions

avaler votre langue, et sans sauce!

Dans toutes les maisons bourgeoises on fit des vœux pour le digne

colonel Bridau.

Le lendemain, vers quatre heures, les officiers de l'ancienne armée

qui se trouvaient à Issoudun ou dans les environs se promenaient sur

la place du Marché, devant un restaurateur nommé Lacroix en attendant

Philippe Bridau. Le banquet qui devait avoir lieu pour fêter le

couronnement était indiqué pour cinq heures, heure militaire. On

causait de l'affaire de Maxence et de son renvoi de chez le père Rouget

dans tous les groupes, car les simples soldats avaient imaginé d'avoir

une réunion chez un marchand de vin sur la Place. Parmi les officiers,

Potel et Renard furent les seuls qui essayèrent de défendre leur ami.

--Est-ce que nous devons nous mêler de ce qui se passe entre deux

héritiers, disait Renard.

--Max est faible avec les femmes, faisait observer le cynique Potel.

--Il y aura des sabres de dégaînés sous peu, dit un ancien

sous-lieutenant qui cultivait un marais dans le Haut-Baltan. Si

monsieur Maxence Gilet a commis la sottise de venir demeurer chez le

bonhomme Rouget, il serait un lâche de s'en laisser chasser comme un

valet sans demander raison.

--Certes, répondit sèchement Mignonnet. Une sottise qui ne réussit pas

devient un crime.

Max, qui vint rejoindre les vieux soldats de Napoléon, fut alors

accueilli par un silence assez significatif. Potel, Renard prirent

leur ami chacun par un bras, et allèrent à quelques pas causer avec

lui. En ce moment, on vit venir de loin Philippe en grande tenue,

il traînait sa canne d'un air imperturbable qui contrastait avec la

profonde attention que Max était forcé d'accorder aux discours de ses

deux derniers amis. Philippe reçut les poignées de main de Mignonnet,

de Carpentier et de quelques autres. Cet accueil, si différent de celui

qu'on venait de faire à Maxence, acheva de dissiper dans l'esprit de ce

garçon quelques idées de couardise, de sagesse si vous voulez, que les

instances et surtout les tendresses de Flore avaient fait naître, une

fois qu'il s'était trouvé seul avec lui-même.

--Nous nous battrons, dit-il au capitaine Renard, et à mort! Ainsi, ne

me parlez plus de rien, laissez-moi bien jouer mon rôle.

Après ce dernier mot prononcé d'un ton fébrile, les trois bonapartistes

revinrent se mêler au groupe des officiers. Max, le premier, salua

Philippe Bridau qui lui rendit son salut en échangeant avec lui le plus

froid regard.

--Allons, messieurs, à table, fit le commandant Potel.

--Buvons à la gloire impérissable du petit Tondu, qui maintenant est

dans le paradis des Braves, s'écria Renard.

En sentant que la contenance serait moins embarrassante à table, chacun

comprit l'intention du petit capitaine de voltigeurs. On se précipita

dans la longue salle basse du restaurant Lacroix, dont les fenêtres

donnaient sur le marché. Chaque convive se plaça promptement à table,

où, comme l'avait demandé Philippe, les deux adversaires se trouvèrent

en face l'un de l'autre. Plusieurs jeunes gens de la ville, et surtout

des ex-Chevaliers de la Désœuvrance, assez inquiets de ce qui devait se

passer à ce banquet, se promenèrent en s'entretenant de la situation

critique où Philippe avait su mettre Maxence Gilet. On déplorait cette

collision, tout en regardant le duel comme nécessaire.

Tout alla bien jusqu'au dessert, quoique les deux athlètes

conservassent, malgré l'entrain apparent du dîner, une espèce

d'attention assez semblable à de l'inquiétude. En attendant la querelle

que, l'un et l'autre, ils devaient méditer, Philippe parut d'un

admirable sang-froid, et Max d'une étourdissante gaieté; mais, pour les

connaisseurs, chacun d'eux jouait un rôle.

Quand le dessert fut servi, Philippe dit:--Remplissez vos verres, mes

amis? Je réclame la permission de porter la première santé.

--Il a dit _mes amis_, ne remplis pas ton verre, dit Renard à l'oreille

de Max.

Max se versa du vin.

--A la Grande-Armée! s'écria Philippe avec un enthousiasme véritable.

--A la Grande-Armée! fut répété comme une seule acclamation par toutes

les voix.

En ce moment, on vit apparaître sur le seuil de la salle onze simples

soldats, parmi lesquels se trouvaient Benjamin et Kouski, qui

répétèrent à la Grande-Armée!

--Entrez, mes enfants! on va boire à _sa_ santé! dit le commandant

Potel.

Les vieux soldats entrèrent et se placèrent tous debout derrière les

officiers.

--Tu vois bien qu'_il_ n'est pas mort! dit Kouski à un ancien sergent

qui sans doute avait déploré l'agonie de l'Empereur enfin terminée.

--Je réclame le second toast, fit le commandant Mignonnet.

On fourragea quelques plats de dessert par contenance. Mignonnet se

leva.

--A ceux qui ont tenté de rétablir _son_ fils, dit-il.

Tous, moins Maxence Gilet, saluèrent Philippe Bridau, en lui tendant

leurs verres.

--A moi, dit Max qui se leva.

--C'est Max! c'est Max! disait-on au dehors.

Un profond silence régna dans la salle et sur la place, car le

caractère de Gilet fit croire à une provocation.

--Puissions-nous _tous_ nous retrouver à pareil jour, l'an prochain!

Et il salua Philippe avec ironie.

--Ça se masse, dit Kouski à son voisin.

--La police à Paris ne vous laissait pas faire des banquets comme

celui-ci, dit le commandant Potel à Philippe.

--Pourquoi, diable! vas-tu parler de police au colonel Bridau? dit

insolemment Maxence Gilet.

--Le commandant Potel n'y entendait pas malice, _lui_!... dit Philippe

en souriant avec amertume.

Le silence devint si profond, qu'on aurait entendu voler des mouches

s'il y en avait eu.

--La police me redoute assez, reprit Philippe, pour m'avoir envoyé à

Issoudun, pays où j'ai eu le plaisir de retrouver de vieux lapins;

mais, avouons-le? il n'y a pas ici de grands divertissements. Pour un

homme qui ne haïssait pas la bagatelle, je suis assez privé. Enfin, je

ferai des économies pour ces demoiselles, car je ne suis pas de ceux à

qui les lits de plume donnent des rentes, et Mariette du grand Opéra

m'a coûté des sommes folles.

--Est-ce pour moi que vous dites cela, mon cher colonel? demanda Max

en dirigeant sur Philippe un regard qui fut comme un courant électrique.

--Prenez-le comme vous le voudrez, commandant Gilet, répondit Philippe.

--Colonel, mes deux amis que voici, Renard et Potel, iront s'entendre

demain, avec...

--Avec Mignonnet et Carpentier, répondit Philippe en coupant la parole

à Gilet et montrant ses deux voisins.

--Maintenant, dit Max, continuons les santés?

Chacun des deux adversaires n'était pas sorti du ton ordinaire de la

conversation, il n'y eut de solennel que le silence dans lequel on les

écouta.

--Ah! çà, vous autres, dit Philippe en jetant un regard sur les simples

soldats, songez que nos affaires ne regardent pas les bourgeois!...

Pas un mot sur ce qui vient de se passer. Ça doit rester entre la

Vieille-Garde.

--Ils observeront la consigne, colonel, dit Renard, j'en réponds.

--Vive son petit! Puisse-t-il régner sur la France! s'écria Potel.

--Mort à l'Anglais! s'écria Carpentier.

Ce toast eut un succès prodigieux.

--Honte à Hudson-Lowe! dit le capitaine Renard.

Le dessert se passa très-bien, les libations furent très-amples. Les

deux antagonistes et leurs quatre témoins mirent leur honneur à ce que

ce duel, où il s'agissait d'une immense fortune et qui regardait deux

hommes si distingués par leur courage, n'eût rien de commun avec les

disputes ordinaires. Deux _gentlemen_ ne se seraient pas mieux conduits

que Max et Philippe. Aussi l'attente des jeunes gens et des bourgeois

groupés sur la Place fut-elle trompée. Tous les convives, en vrais

militaires, gardèrent le plus profond secret sur l'épisode du dessert.

A dix heures, chacun des deux adversaires apprit que l'arme convenue

était le sabre. Le lieu choisi pour le rendez-vous fut le chevet de

l'église des Capucins, à huit heures du matin. Goddet, qui faisait

partie du banquet en sa qualité d'ancien chirurgien-major, avait été

prié d'assister à l'affaire. Quoi qu'il arrivât, les témoins décidèrent

que le combat ne durerait pas plus de dix minutes.

A onze heures du soir, à la grande surprise du colonel, monsieur Hochon

amena sa femme chez Philippe au moment où il allait se coucher.

--Nous savons ce qui se passe, dit la vieille dame les yeux pleins de

larmes, et je viens vous supplier de ne pas sortir demain sans faire

vos prières... Élevez votre âme à Dieu.

--Oui, madame, répondit Philippe à qui le vieil Hochon fit un signe en

se tenant derrière sa femme.

--Ce n'est pas tout! dit la marraine d'Agathe, je me mets à la place

de votre pauvre mère, et je me suis dessaisi de ce que j'avais de

plus précieux, tenez!... Elle tendit à Philippe une dent fixée sur un

velours noir brodé d'or, auquel elle avait cousu deux rubans verts,

et la remit dans un sachet après la lui avoir montrée.--C'est une

relique de sainte Solange, la patronne du Berry; je l'ai sauvée à la

Révolution; gardez cela sur votre poitrine demain matin.

--Est-ce que ça peut préserver des coups de sabre? demanda Philippe.

--Oui, répondit la vieille dame.

--Je ne peux pas plus avoir ce fourniment-là sur moi qu'une cuirasse,

s'écria le fils d'Agathe.

--Que dit-il? demanda madame Hochon à son mari.

--Il dit que ce n'est pas de jeu, répondit le vieil Hochon.

--Eh! bien, n'en parlons plus, fit la vieille dame. Je prierai pour

vous.

--Mais, madame, une prière et un bon coup de pointe, ça ne peut pas

nuire, dit le colonel en faisant le geste de percer le cœur à monsieur

Hochon.

La vieille dame voulut embrasser Philippe sur le front. Puis en

descendant, elle donna dix écus, tout ce qu'elle possédait d'argent, à

Benjamin pour obtenir de lui qu'il cousît la relique dans le gousset du

pantalon de son maître. Ce que fit Benjamin, non qu'il crût à la vertu

de cette dent, car il dit que son maître en avait une bien meilleure

contre Gilet; mais parce qu'il devait s'acquitter d'une commission si

chèrement payée. Madame Hochon se retira pleine de confiance en sainte

Solange.

A huit heures, le lendemain, 3 décembre, par un temps gris, Max,

accompagné de ses deux témoins et du Polonais, arriva sur le petit pré

qui entourait alors le chevet de l'ancienne église des Capucins. Ils

y trouvèrent Philippe et les siens, avec Benjamin. Potel et Mignonnet

mesurèrent vingt-quatre pieds. A chaque bout de cette distance, les

deux soldats tracèrent deux lignes à l'aide d'une bêche. Sous peine de

lâcheté, les adversaires ne pouvaient reculer au delà de leurs lignes

respectives; chacun d'eux devait se tenir sur sa ligne et s'avancer à

volonté quand les témoins auraient dit:--Allez!

--Mettons-nous habit bas? dit froidement Philippe à Gilet.

--Volontiers, colonel, répondit Maxence avec une sécurité de bretteur.

Les deux adversaires ne gardèrent que leurs pantalons, leur chair

s'entrevit alors en rose sous la percale des chemises. Chacun armé

d'un sabre d'ordonnance choisi de même poids, environ trois livres, et

de même longueur, trois pieds, se campa, tenant la pointe en terre et

attendant le signal. Ce fut si calme de part et d'autre, que, malgré

le froid, les muscles ne tressaillirent pas plus que s'ils eussent été

de bronze. Goddet, les quatre témoins et les deux soldats eurent une

sensation involontaire.

--C'est de fiers mâtins!

Cette exclamation s'échappa de la bouche du commandant Potel.

Au moment où le signal:--Allez! fut donné, Maxence aperçut la tête

sinistre de Fario qui les regardait par le trou que les Chevaliers

avaient fait au toit de l'église pour introduire les pigeons dans son

magasin. Ces deux yeux, d'où jaillirent comme deux douches de feu, de

haine et de vengeance, éblouirent Max. Le colonel alla droit à son

adversaire, en se mettant en garde de manière à saisir l'avantage. Les

experts dans l'art de tuer savent que, de deux adversaires, le plus

habile peut prendre le haut du pavé, pour employer une expression qui

rende par une image l'effet de la garde haute. Cette pose, qui permet

en quelque sorte de voir venir, annonce si bien un duelliste du premier

ordre, que le sentiment de son infériorité pénétra dans l'âme de Max et

y produisit ce désarroi de forces qui démoralise un joueur alors que,

devant un maître ou devant un homme heureux, il se trouble et joue plus

mal qu'à l'ordinaire.

--Ah! le lascar, se dit Max, il est de première force, je suis perdu!

Max essaya d'un moulinet en manœuvrant son sabre avec une dextérité de

bâtoniste; il voulait étourdir Philippe et rencontrer son sabre, afin

de le désarmer; mais il s'aperçut au premier choc que le colonel avait

un poignet de fer, et flexible comme un ressort d'acier. Maxence dut

songer à autre chose, et il voulait réfléchir, le malheureux! tandis

que Philippe, dont les yeux lui jetaient des éclairs plus vifs que ceux

de leurs sabres, parait toutes les attaques avec le sang-froid d'un

maître garni de son plastron dans une salle.

Entre des hommes aussi forts que les deux combattants, il se passe

un phénomène à peu près semblable à celui qui a lieu entre les gens

du peuple au terrible combat dit _de la savate_. La victoire dépend

d'un faux mouvement, d'une erreur de ce calcul, rapide comme l'éclair,

auquel on doit se livrer instinctivement. Pendant un temps aussi court

pour les spectateurs qu'il semble long aux adversaires, la lutte

consiste en une observation où s'absorbent les forces de l'âme et du

corps, cachée sous des feintes dont la lenteur et l'apparente prudence

semblent faire croire qu'aucun des deux antagonistes ne veut se battre.

Ce moment, suivi d'une lutte rapide et décisive, est terrible pour les

connaisseurs. A une mauvaise parade de Max, le colonel lui fit sauter

le sabre des mains.

--Ramassez-le! dit-il en suspendant le combat, je ne suis pas homme à

tuer un ennemi désarmé.

Ce fut le sublime de l'atroce. Cette grandeur annonçait tant de

supériorité, qu'elle fut prise pour le plus adroit de tous les calculs

par les spectateurs. En effet, quand Max se remit en garde, il avait

perdu son sang-froid, et se trouva nécessairement encore sous le coup

de cette garde haute qui vous menace tout en couvrant l'adversaire. Il

voulut réparer sa honteuse défaite par une hardiesse. Il ne songea plus

à se garder, il prit son sabre à deux mains et fondit rageusement sur

le colonel pour le blesser à mort en lui laissant prendre sa vie. Si le

colonel reçut un coup de sabre, qui lui coupa le front et une partie de

la figure, il fendit obliquement la tête de Max par un terrible retour

du moulinet qu'il opposa pour amortir le coup d'assommoir que Max lui

destinait. Ces deux coups enragés terminèrent le combat à la neuvième

minute. Fario descendit et vint se repaître de la vue de son ennemi

dans les convulsions de la mort, car, chez un homme de la force de Max,

les muscles du corps remuèrent effroyablement. On transporta Philippe

chez son oncle.

Ainsi périt un de ces hommes destinés à faire de grandes choses, s'il

était resté dans le milieu qui lui était propice; un homme traité

par la nature en enfant gâté, car elle lui donna le courage, le

sang-froid, et le sens politique à la César Borgia. Mais l'éducation

ne lui avait pas communiqué cette noblesse d'idées et de conduite,

sans laquelle rien n'est possible dans aucune carrière. Il ne fut pas

regretté, par suite de la perfidie avec laquelle son adversaire, qui

valait moins que lui, avait su le déconsidérer. Sa fin mit un terme

aux exploits de l'Ordre de la Désœuvrance, au grand contentement de la

ville d'Issoudun. Aussi Philippe ne fut-il pas inquiété à raison de ce

duel, qui parut d'ailleurs un effet de la vengeance divine, et dont

les circonstances se racontèrent dans toute la contrée avec d'unanimes

éloges accordés aux deux adversaires.

--Ils auraient dû se tuer tous les deux, dit monsieur Mouilleron, c'eût

été un bon _débarras_ pour le gouvernement.

La situation de Flore Brazier eût été très-embarrassante, sans la crise

aiguë dans laquelle la mort de Max la fit tomber, elle fut prise d'un

transport au cerveau, combiné d'une inflammation dangereuse occasionnée

par les péripéties de ces trois journées; si elle eût joui de sa santé,

peut-être aurait-elle fui de la maison où gisait au-dessus d'elle,

dans l'appartement de Max et dans les draps de Max, le meurtrier de

Max. Elle fut entre la vie et la mort pendant trois mois, soignée par

monsieur Goddet qui soignait également Philippe.

Dès que Philippe put tenir une plume, il écrivit les lettres suivantes:

«A monsieur Desroches, avoué.

»J'ai déjà tué la plus venimeuse des deux bêtes, ça n'a pas

été sans me faire ébrécher la tête par un coup de sabre; mais

le drôle y allait heureusement de main-morte. Il reste une

autre vipère avec laquelle je vais tâcher de m'entendre, car

mon oncle y tient autant qu'à son gésier. J'avais peur que

cette Rabouilleuse, qui est diablement belle, ne détalât, car

mon oncle l'aurait suivie; mais le saisissement qui l'a prise

en un moment grave l'a clouée dans son lit. Si Dieu voulait

me protéger, il rappellerait cette âme à lui pendant qu'elle

se repent de ses erreurs. En attendant, j'ai pour moi, grâce

à monsieur Hochon (ce vieux va bien!), le médecin, un nommé

Goddet, bon apôtre qui conçoit que les héritages des oncles

sont mieux placés dans la main des neveux que dans celles de

ces drôlesses. Monsieur Hochon a d'ailleurs de l'influence

sur un certain papa Fichet dont la fille est riche, et que

Goddet voudrait pour femme à son fils; en sorte que le billet

de mille francs qu'on lui a fait entrevoir pour la guérison

de ma caboche, entre pour peu de chose dans son dévouement.

Ce Goddet, ancien chirurgien-major au 3e régiment de ligne,

a de plus été chambré par mes amis, deux braves officiers,

Mignonnet et Carpentier; en sorte qu'il _cafarde_ avec sa

malade.

»--Il y a un Dieu, après tout, mon enfant, voyez-vous? lui

dit-il en lui tâtant le pouls. Vous avez été la cause d'un

grand malheur, il faut le réparer. Le doigt de Dieu est dans

ceci (c'est inconcevable tout ce qu'on fait faire au doigt

de Dieu!). La religion est la religion; soumettez-vous,

résignez-vous, ça vous calmera d'abord, ça vous guérira

presqu'autant que mes drogues. Surtout restez ici, soignez

votre maître. Enfin, oubliez, pardonnez, c'est la loi

chrétienne.

»Ce Goddet m'a promis de tenir la Rabouilleuse pendant

trois mois au lit. Insensiblement, cette fille s'habituera

peut-être à ce que nous vivions sous le même toit. J'ai mis

la cuisinière dans mes intérêts. Cette abominable vieille a

dit à sa maîtresse que Max lui aurait rendu la vie bien dure.

Elle a, dit-elle, entendu dire au défunt qu'à la mort du

bonhomme, s'il était obligé d'épouser Flore, il ne comptait

pas entraver son ambition par une fille. Et cette cuisinière

est arrivée à insinuer à sa maîtresse que Max se serait

défait d'elle. Ainsi tout va bien. Mon oncle, conseillé par

le père Hochon, a déchiré son testament.»

«A Monsieur Giroudeau (aux soins de mademoiselle Florentine),

rue de Vendôme, au Marais.

»Mon vieux camarade,

»Informe-toi si ce petit rat de Césarine est occupée, et

tâche qu'elle soit prête à venir à Issoudun dès que je

la demanderai. La luronne arriverait alors courrier par

courrier. Il s'agira d'avoir une tenue honnête, de supprimer

tout ce qui sentirait les coulisses; car il faut se présenter

dans le pays comme la fille d'un brave militaire, mort au

champ d'honneur. Ainsi, beaucoup de mœurs, des vêtements

de pensionnaire, et de la vertu première qualité: tel sera

l'ordre. Si j'ai besoin de Césarine, et si elle réussit, à

la mort de mon oncle, il y aura cinquante mille francs pour

elle; si elle est occupée, explique mon affaire à Florentine;

et, à vous deux, trouvez-moi quelque figurante capable de

jouer le rôle. J'ai eu le crâne écorné dans mon duel avec

mon mangeur de succession qui a tortillé de l'œil. Je te

raconterai ce coup-là. Ah! vieux, nous reverrons de beaux

jours, et nous nous amuserons encore, ou l'Autre ne serait

pas l'Autre. Si tu peux m'envoyer cinq cents cartouches, on

les déchirera. Adieu, mon lapin, et allume ton cigare avec

ma lettre. Il est bien entendu que la fille de l'officier

viendra de Châteauroux, et aura l'air de demander des

secours. J'espère cependant ne pas avoir besoin de recourir à

ce moyen dangereux. Remets-moi sous les yeux de Mariette et

de tous nos amis.»

Agathe, instruite par une lettre de madame Hochon, accourut à Issoudun,

et fut reçue par son frère qui lui donna l'ancienne chambre de

Philippe. Cette pauvre mère, qui retrouva pour son fils maudit toute sa

maternité, compta quelques jours heureux en entendant la bourgeoisie de

la ville lui faire l'éloge du colonel.

--Après tout, ma petite, lui dit madame Hochon le jour de son arrivée,

il faut que jeunesse se passe. Les légèretés des militaires du temps de

l'Empereur ne peuvent pas être celles des fils de famille surveillés

par leurs pères. Ah! si vous saviez tout ce que ce misérable Max se

permettait ici, la nuit!... Issoudun, grâce à votre fils, respire et

dort en paix. La raison est arrivée à Philippe un peu tard, mais elle

est venue; comme il nous le disait, trois mois de prison au Luxembourg

mettent du plomb dans la tête; enfin sa conduite ici enchante monsieur

Hochon, et il y jouit de la considération générale. Si votre fils peut

rester quelque temps loin des tentations de Paris, il finira par vous

donner bien du contentement.

En entendant ces consolantes paroles, Agathe laissa voir à sa marraine

des yeux pleins de larmes heureuses.

Philippe fit le bon apôtre avec sa mère, il avait besoin d'elle. Ce fin

politique ne voulait recourir à Césarine que dans le cas où il serait

un objet d'horreur pour mademoiselle Brazier. En reconnaissant dans

Flore un admirable instrument façonné par Maxence, une habitude prise

par son oncle, il voulait s'en servir préférablement à une Parisienne,

capable de se faire épouser par le bonhomme. De même que Fouché dit

à Louis XVIII de se coucher dans les draps de Napoléon au lieu de

donner une _Charte_, Philippe désirait rester couché dans les draps de

Gilet; mais il lui répugnait aussi de porter atteinte à la réputation

qu'il venait de se faire en Berry; or, continuer Max auprès de la

Rabouilleuse serait tout aussi odieux de la part de cette fille que de

la sienne. Il pouvait, sans se déshonorer, vivre chez son oncle et aux

dépens de son oncle, en vertu des lois du népotisme; mais il ne pouvait

avoir Flore que réhabilitée. Au milieu de tant de difficultés, stimulé

par l'espoir de s'emparer de la succession, il conçut l'admirable plan

de faire sa tante de la Rabouilleuse. Aussi, dans ce dessein caché,

dit-il à sa mère d'aller voir cette fille et de lui témoigner quelque

affection en la traitant comme une belle-sœur.

--J'avoue, ma chère mère, fit-il en prenant un air cafard et regardant

monsieur et madame Hochon qui venaient tenir compagnie à la chère

Agathe, que la façon de vivre de mon oncle est peu convenable, et il

lui suffirait de la régulariser pour obtenir à mademoiselle Brazier la

considération de la ville. Ne vaut-il pas mieux pour elle être madame

Rouget que la servante-maîtresse d'un vieux garçon? N'est-il pas plus

simple d'acquérir par un contrat de mariage des droits définis que de

menacer une famille d'exhérédation? Si vous, si monsieur Hochon, si

quelque bon prêtre voulaient parler de cette affaire, on ferait cesser

un scandale qui afflige les honnêtes gens. Puis mademoiselle Brazier

serait heureuse en se voyant accueillie par vous comme une sœur, et par

moi comme une tante.

Le lit de mademoiselle Flore fut entouré le lendemain par Agathe et par

madame Hochon, qui révélèrent à la malade et à Rouget les admirables

sentiments de Philippe. On parla du colonel dans tout Issoudun comme

d'un homme excellent et d'un beau caractère, à cause surtout de sa

conduite avec Flore. Pendant un mois, la Rabouilleuse entendit Goddet

père, son médecin, cet homme si puissant sur l'esprit d'un malade,

la respectable madame Hochon, mue par l'esprit religieux, Agathe si

douce et si pieuse, lui présentant tous les avantages de son mariage

avec Rouget. Quand, séduite à l'idée d'être madame Rouget, une digne

et honnête bourgeoise, elle désira vivement se rétablir pour célébrer

ce mariage, il ne fut pas difficile de lui faire comprendre qu'elle

ne pouvait pas entrer dans la vieille famille des Rouget en mettant

Philippe à la porte.

--D'ailleurs, lui dit un jour Goddet père, n'est-ce pas à lui que vous

devez cette haute fortune? Max ne vous aurait jamais laissée vous

marier avec le père Rouget. Puis, lui dit-il à l'oreille, si vous avez

des enfants, ne vengerez-vous pas Max? car les Bridau seront déshérités.

Deux mois après le fatal événement, en février 1823, la malade,

conseillée par tous ceux qui l'entouraient, priée par Rouget, reçut

donc Philippe, dont la cicatrice la fit pleurer, mais dont les manières

adoucies pour elle et presque affectueuses la calmèrent. D'après le

désir de Philippe, on le laissa seul avec sa future tante.

--Ma chère enfant, lui dit le soldat, c'est moi qui dès le principe,

ai conseillé votre mariage avec mon oncle; et, si vous y consentez, il

aura lieu dès que vous serez rétablie...

--On me l'a dit, répondit-elle.

--Il est naturel que si les circonstances m'ont contraint à vous faire

du mal, je veuille vous faire le plus de bien possible. La fortune,

la considération et une famille valent mieux que ce que vous avez

perdu. Mon oncle mort, vous n'eussiez pas été long-temps la femme de

ce garçon, car j'ai su de ses amis qu'il ne vous réservait pas un

beau sort. Tenez, ma chère petite, entendons-nous? nous vivrons tous

heureux. Vous serez ma tante, et _rien que ma tante_. Vous aurez soin

que mon oncle ne m'oublie pas dans son testament; de mon côté, vous

verrez comme je vous ferai traiter dans votre contrat de mariage...

Calmez-vous, pensez à cela, nous en reparlerons. Vous le voyez, les

gens les plus sensés, toute la ville vous conseille de faire cesser

une position illégale, et personne ne vous en veut de me recevoir. On

comprend que, dans la vie, les intérêts passent avant les sentiments.

Vous serez, le jour de votre mariage, plus belle que vous n'avez

jamais été. Votre indisposition en vous pâlissant vous a rendu de

la distinction. Si mon oncle ne vous aimait pas follement, parole

d'honneur, dit-il en se levant et lui baisant la main, vous seriez la

femme du colonel Bridau.

Philippe quitta la chambre en laissant dans l'âme de Flore ce dernier

mot pour y réveiller une vague idée de vengeance qui sourit à cette

fille, presque heureuse d'avoir vu ce personnage effrayant à ses pieds.

Philippe venait de jouer en petit la scène que joue Richard III avec

la reine qu'il vient de rendre veuve. Le sens de cette scène montre

que le calcul caché sous un sentiment entre bien avant dans le cœur et

y dissipe le deuil le plus réel, Voilà comment dans la vie privée la

Nature se permet ce qui, dans les œuvres du génie, est le comble de

l'Art; son moyen, à elle, est _l'intérêt_, qui est le génie de l'argent.

Au commencement du mois d'avril 1823, la salle de Jean-Jacques Rouget

offrit donc, sans que personne s'en étonnât, le spectacle d'un superbe

dîner donné pour la signature du contrat de mariage de mademoiselle

Flore Brazier avec le vieux célibataire. Les convives étaient monsieur

Héron; les quatre témoins, messieurs Mignonnet, Carpentier, Hochon et

Goddet père; le maire et le curé; puis Agathe Bridau, madame Hochon

et son amie madame Borniche, c'est-à-dire les deux vieilles femmes

qui faisaient autorité dans Issoudun. Aussi la future épouse fut-elle

très-sensible à cette concession obtenue par Philippe de ces dames,

qui y virent une marque de protection nécessaire à donner à une fille

repentie. Flore fut d'une éblouissante beauté. Le curé, qui depuis

quinze jours instruisait l'ignorante Rabouilleuse, devait lui faire

faire le lendemain sa première communion. Ce mariage fut l'objet de cet

article religieux publié dans le Journal du Cher à Bourges et dans le

Journal de l'Indre à Châteauroux.

«Issoudun.

«Le mouvement religieux fait du progrès en Berry. Tous les

amis de l'Église et les honnêtes gens de cette ville ont été

témoins hier d'une cérémonie par laquelle un des principaux

propriétaires du pays a mis fin à une situation scandaleuse

et qui remontait à l'époque où la religion était sans

force dans nos contrées. Ce résultat, dû au zèle éclairé

des ecclésiastiques de notre ville, aura, nous l'espérons,

des imitateurs, et fera cesser les abus des mariages non

célébrés, contractés aux époques les plus désastreuses du

régime révolutionnaire.

»Il y a eu cela de remarquable dans le fait dont nous

parlons, qu'il a été provoqué par les instances d'un colonel

appartenant à l'ancienne armée, envoyé dans notre ville par

l'arrêt de la Cour des Pairs, et à qui ce mariage peut faire

perdre la succession de son oncle. Ce désintéressement est

assez rare de nos jours pour qu'on lui donne de la publicité.»

Par le contrat, Rouget reconnaissait à Flore cent mille francs de dot,

et il lui assurait un douaire viager de trente mille francs. Après la

noce, qui fut somptueuse, Agathe retourna la plus heureuse des mères

à Paris, où elle apprit à Joseph et à Desroches ce qu'elle appela de

bonnes nouvelles.

--Votre fils est un homme trop profond pour ne pas mettre la main sur

cette succession, lui répondit l'avoué quand il eut écouté madame

Bridau. Aussi vous et ce pauvre Joseph n'aurez-vous jamais un liard de

la fortune de votre frère.

--Vous serez donc toujours, vous comme Joseph, injuste envers ce pauvre

garçon, dit la mère, sa conduite à la Cour des Pairs est celle d'un

grand politique, il a réussi à sauver bien des têtes!... Les erreurs de

Philippe viennent de l'inoccupation où restaient ses grandes facultés;

mais il a reconnu combien le défaut de conduite nuisait à un homme qui

veut parvenir; et il a de l'ambition, j'en suis sûre; aussi ne suis-je

pas la seule à prévoir son avenir. Monsieur Hochon croit fermement que

Philippe a de belles destinées.

--Oh! s'il veut appliquer son intelligence profondément perverse à

faire fortune, il arrivera, car il est capable de tout, et ces gens-là

vont vite, dit Desroches.

--Pourquoi n'arriverait-il pas par des moyens honnêtes? demanda madame

Bridau.

--Vous verrez! fit Desroches. Heureux ou malheureux, Philippe sera

toujours l'homme de la rue Mazarine, l'assassin de madame Descoings, le

voleur domestique; mais, soyez tranquille: il paraîtra très-honnête à

tout le monde!

Le lendemain du mariage, après le déjeuner, Philippe prit madame Rouget

par le bras quand son oncle se fut levé pour aller s'habiller, car ces

nouveaux époux étaient descendus, Flore en peignoir, le vieillard en

robe de chambre.

--Ma belle-tante, dit-il en l'emmenant dans l'embrasure de la croisée,

vous êtes maintenant de la famille. Grâce à moi, tous les notaires y

ont passé. Ah! çà, pas de farces. J'espère que nous jouerons franc jeu.

Je connais les tours que vous pourriez me faire, et vous serez gardée

par moi mieux que par une duègne. Ainsi, vous ne sortirez jamais sans

me donner le bras, et vous ne me quitterez point. Quant à ce qui peut

se passer à la maison, je m'y tiendrai, sacrebleu, comme une araignée

au centre de sa toile. Voici qui vous prouvera que je pouvais, pendant

que vous étiez dans votre lit, hors d'état de remuer ni pied ni patte,

vous faire mettre à la porte sans un sou. Lisez?

Et il tendit la lettre suivante à Flore stupéfaite:

«Mon cher enfant, Florentine, qui vient enfin de débuter à

l'Opéra, dans la nouvelle salle, par un pas de trois avec

Mariette et Tullia, n'a pas cessé de penser à toi, ainsi que

Florine, qui définitivement a lâché Lousteau pour prendre

Nathan. Ces deux matoises t'ont trouvé la plus délicieuse

créature du monde, une petite fille de dix-sept ans, belle

comme une Anglaise, l'air sage comme une lady qui fait ses

farces, rusée comme Desroches, fidèle comme Godeschal; et

Mariette l'a stylée en te souhaitant bonne chance. Il n'y

a pas de femme qui puisse tenir contre ce petit ange sous

lequel se cache un démon: elle saura jouer tous les rôles,

empaumer ton oncle et le rendre fou d'amour. Elle a l'air

céleste de la pauvre Coralie, elle sait pleurer, elle a une

voix qui vous tire un billet de mille francs du cœur le plus

granitique, et la luronne sable mieux que nous le vin de

Champagne. C'est un sujet précieux; elle a des obligations

à Mariette, et désire s'acquitter avec elle. Après avoir

lampé la fortune de deux Anglais, d'un Russe, et d'un prince

romain, mademoiselle Esther se trouve dans la plus affreuse

gêne; tu lui donneras dix mille francs, elle sera contente.

Elle vient de dire en riant:--Tiens, je n'ai jamais fricassé

de bourgeois, ça me fera la main! Elle est bien connue de

Finot, de Bixiou, de des Lupeaulx, de tout notre monde enfin.

Ah! s'il y avait des fortunes en France, ce serait la plus

grande courtisane des temps modernes. Ma rédaction sent

Nathan, Bixiou, Finot qui sont à faire leurs bêtises avec

cette susdite Esther, dans le plus magnifique appartement

qu'on puisse voir, et qui vient d'être arrangé à Florine

par le vieux lord Dudley, le vrai père de de Marsay, que la

spirituelle actrice a _fait_, grâce au costume de son nouveau

rôle. Tullia est toujours avec le duc de Rhétoré, Mariette

est toujours avec le duc de Maufrigneuse; ainsi, à elles

deux, elle t'obtiendront une remise de ta surveillance à la

fête du Roi. Tâche d'avoir enterré l'oncle sous les roses

pour la prochaine Saint-Louis, reviens avec l'héritage, et tu

en mangeras quelque chose avec Esther et tes vieux amis qui

signent en masse pour se rappeler à ton souvenir;

»NATHAN, FLORINE, BIXIOU, FINOT, MARIETTE,

FLORENTINE, GIROUDEAU, TULLIA.»

La lettre, en tremblotant dans les mains de madame Rouget, accusait

l'effroi de son âme et de son corps. La tante n'osa regarder son neveu

qui fixait sur elle deux yeux d'une expression terrible.

--J'ai confiance en vous, dit-il, vous le voyez; mais je veux du

retour. Je vous ai faite ma tante pour pouvoir vous épouser un jour.

Vous valez bien Esther auprès de mon oncle. Dans un an d'ici, nous

devons être à Paris, le seul pays où la beauté puisse vivre. Vous vous

y amuserez un peu mieux qu'ici, car c'est un carnaval perpétuel. Moi,

je rentrerai dans l'armée, je deviendrai général et vous serez alors

une grande dame. Voilà votre avenir, travaillez-y... Mais je veux un

gage de notre alliance. Vous me ferez donner, d'ici à un mois, la

procuration générale de mon oncle, sous prétexte de vous débarrasser

ainsi que lui des soins de la fortune. Je veux, un mois après, une

procuration spéciale pour transférer son inscription. Une fois

l'inscription en mon nom, nous aurons un intérêt égal à nous épouser un

jour. Tout cela, ma belle tante, est net et clair. Entre nous, il ne

faut pas d'ambiguïté. Je puis épouser ma tante après un an de veuvage,

tandis que je ne pouvais pas épouser une fille déshonorée.

Il quitta la place sans attendre de réponse. Quand, un quart d'heure

après, la Védie entra pour desservir, elle trouva sa maîtresse pâle

et en moiteur, malgré la saison. Flore éprouvait la sensation d'une

femme tombée au fond d'un précipice, elle ne voyait que ténèbres

dans son avenir; et, sur ces ténèbres se dessinaient, comme dans un

lointain profond, des choses monstrueuses, indistinctement aperçues

et qui l'épouvantaient. Elle sentait le froid humide des souterrains.

Elle avait instinctivement peur de cet homme, et néanmoins une

voix lui criait qu'elle méritait de l'avoir pour maître. Elle ne

pouvait rien contre sa destinée: Flore Brazier avait par décence un

appartement chez le père Rouget; mais madame Rouget devait appartenir

à son mari, elle se voyait ainsi privée du précieux libre arbitre que

conserve une servante-maîtresse. Dans l'horrible situation où elle se

trouvait, elle conçut l'espoir d'avoir un enfant; mais, durant ces

cinq dernières années, elle avait rendu Jean-Jacques le plus caduque

des vieillards. Ce mariage devait avoir pour le pauvre homme l'effet

du second mariage de Louis XII. D'ailleurs la surveillance d'un homme

tel que Philippe, qui n'avait rien à faire, car il quitta sa place,

rendit toute vengeance impossible. Benjamin était un espion innocent

et dévoué. La Védie tremblait devant Philippe. Flore se voyait seule

et sans secours! Enfin, elle craignait de mourir; sans savoir comment

Philippe arriverait à la tuer, elle devinait qu'une grossesse suspecte

serait son arrêt de mort: le son de cette voix, l'éclat voilé de ce

regard de joueur, les moindres mouvements de ce soldat, qui la traitait

avec la brutalité la plus polie, la faisaient frissonner. Quant à la

procuration demandée par ce féroce colonel, qui pour tout Issoudun

était un héros, il l'eut dès qu'il la lui fallut; car Flore tomba sous

la domination de cet homme comme la France était tombée sous celle de

Napoléon. Semblable au papillon qui s'est pris les pattes dans la cire

incandescente d'une bougie, Rouget dissipa rapidement ses dernières

forces.

En présence de cette agonie, le neveu restait impassible et froid comme

les diplomates, en 1814, pendant les convulsions de la France impériale.

Philippe, qui ne croyait guère en Napoléon II, écrivit alors au

Ministre de la Guerre la lettre suivante que Mariette fit remettre par

le duc de Maufrigneuse.

«Monseigneur,

»Napoléon n'est plus, j'ai voulu lui rester fidèle après

lui avoir engagé mes serments; maintenant, je suis libre

d'offrir mes services à Sa Majesté. Si Votre Excellence

daigne expliquer ma conduite à Sa Majesté, le Roi pensera

qu'elle est conforme aux lois de l'honneur, sinon à celle du

Royaume. Le Roi, qui a trouvé naturel que son aide-de-camp,

le général Rapp, pleurât son ancien maître, aura sans doute

de l'indulgence pour moi: Napoléon fut mon bienfaiteur.

»Je supplie donc Votre Excellence de prendre en considération

la demande que je lui adresse d'un emploi dans mon grade, en

l'assurant ici de mon entière soumission. C'est assez vous

dire, Monseigneur, que le Roi trouvera en moi le plus fidèle

sujet.

»Daignez agréer l'hommage du respect avec lequel j'ai

l'honneur d'être,

»De Votre Excellence,

»Le très-soumis et très-humble serviteur,

La Comédie humaine - Volume 06. Scènes de la vie de Province - Tome 02 · 第 19 / 59 题