--Dites que nous sommes à déjeuner, que madame Bridau répondra tout à
l'heure et que les invitations sont acceptées, fit monsieur Hochon à sa
servante.
Et le vieillard se mit un doigt sur les lèvres pour imposer silence à
tout le monde. Quand la porte de la rue fut fermée, monsieur Hochon,
incapable de soupçonner l'amitié qui liait ses deux petits-fils
à Maxence, jeta sur sa femme et sur Agathe un de ses plus fins
regards:--Il a écrit cela comme je suis en état de donner vingt-cinq
louis... c'est le soldat avec qui nous correspondrons.
--Qu'est-ce que cela veut dire? demanda madame Hochon. N'importe, nous
répondrons. Quant à vous, monsieur, ajouta-t-elle en regardant le
peintre, allez-y dîner; mais si.....
La vieille dame s'arrêta sous un regard de son mari. En reconnaissant
combien était vive l'amitié de sa femme pour Agathe, le vieil Hochon
craignit de lui voir faire quelques legs à sa filleule, dans le cas
où celle-ci perdrait toute la succession de Rouget. Quoique plus âgé
de quinze ans que sa femme, cet avare espérait hériter d'elle, et
se voir un jour à la tête de tous les biens. Cette espérance était
son idée fixe. Aussi madame Hochon avait-elle bien deviné le moyen
d'obtenir de son mari quelques concessions, en le menaçant de faire
un testament. Monsieur Hochon prit donc parti pour ses hôtes. Il
s'agissait d'ailleurs d'une succession énorme; et, par un esprit de
justice sociale, il voulait la voir aller aux héritiers naturels au
lieu d'être pillée par des étrangers indignes d'estime. Enfin, plus tôt
cette question serait vidée, plus tôt ses hôtes partiraient. Depuis
que le combat entre les capteurs de la succession et les héritiers,
jusqu'alors en projet dans l'esprit de sa femme, se réalisait,
l'activité d'esprit de monsieur Hochon, endormie par la vie de
province, se réveilla. Madame Hochon fut assez agréablement surprise
quand, le matin même, elle s'aperçut, à quelques mots d'affection dits
par le vieil Hochon sur sa filleule, que cet auxiliaire si compétent et
si subtil était acquis aux Bridau.
Vers midi, les intelligences réunies de monsieur et madame Hochon,
d'Agathe et de Joseph assez étonnés de voir les deux vieillards si
scrupuleux dans le choix de leurs mots, avaient accouché de la réponse
suivante, faite uniquement pour Flore et Maxence.
«Mon cher frère,
»Si je suis restée trente ans sans revenir ici, sans y
entretenir de relations avec qui que ce soit, pas même avec
vous, la faute en est, non-seulement aux étranges et fausses
idées que mon père avait conçues contre moi, mais encore
aux malheurs, et aussi au bonheur de ma vie à Paris; car
si Dieu fit la femme heureuse, il a bien frappé la mère.
Vous n'ignorez point que mon fils, votre neveu Philippe,
est sous le coup d'une accusation capitale, à cause de son
dévouement à l'Empereur. Ainsi, vous ne serez pas étonné
d'apprendre qu'une veuve obligée, pour vivre, d'accepter
un modique emploi dans un bureau de loterie, soit venue
chercher des consolations et des secours auprès de ceux qui
l'ont vue naître. L'état embrassé par celui de mes fils qui
m'accompagne est un de ceux qui veulent le plus de talent,
le plus de sacrifices, le plus d'études avant d'offrir
des résultats. La gloire y précède la fortune. N'est-ce
pas vous dire que quand Joseph illustrera notre famille,
il sera pauvre encore. Votre sœur, mon cher Jean-Jacques,
aurait supporté silencieusement les effets de l'injustice
paternelle; mais pardonnez à la mère de vous rappeler que
vous avez deux neveux, l'un qui portait les ordres de
l'Empereur à la bataille de Montereau, qui servait dans la
Garde impériale à Waterloo, et qui maintenant est en prison;
l'autre qui, depuis l'âge de treize ans, est entraîné par
la vocation dans une carrière difficile, mais glorieuse.
Aussi vous remercié-je de votre lettre, mon frère, avec une
vive effusion de cœur, et pour mon compte, et pour celui de
Joseph, qui se rendra certainement à votre invitation. La
maladie excuse tout, mon cher Jean-Jacques, j'irai donc vous
voir chez vous. Une sœur est toujours bien chez son frère,
quelle que soit la vie qu'il ait adoptée. Je vous embrasse
avec tendresse.
»AGATHE ROUGET.»
--Voilà l'affaire engagée. Quand vous irez, dit monsieur Hochon à la
Parisienne, vous pourrez lui parler nettement de ses neveux...
La lettre fut portée par Gritte qui revint dix minutes après, rendre
compte à ses maîtres de tout ce qu'elle avait appris ou pu voir, selon
l'usage de la province.
--Madame, dit-elle, on a, depuis hier au soir, approprié toute la
maison que madame laissait...
--Qui, madame? demanda le vieil Hochon.
--Mais on appelle ainsi dans la maison la Rabouilleuse, répondit
Gritte. Elle laissait la salle et tout ce qui regardait monsieur
Rouget dans un état à faire pitié; mais, depuis hier, la maison est
redevenue ce qu'elle était avant l'arrivée de monsieur Maxence. On
s'y mirerait. La Védie m'a raconté que Kouski est monté à cheval ce
matin à cinq heures; il est revenu sur les neuf heures, apportant des
provisions. Enfin, il y aura le meilleur dîner, un dîner comme pour
l'archevêque de Bourges. On met les petits pots dans les grands, et
tout est par places dans la cuisine: «--Je veux fêter mon neveu,»
qu'il dit le bonhomme en se faisant rendre compte de tout! Il paraît
que _les Rouget_ ont été très-flattés de la lettre. Madame est venue
me le dire... Oh! elle a fait une toilette!... une toilette! Je n'ai
rien vu de plus beau, quoi! Madame a deux diamants aux oreilles, deux
diamants de chacun mille écus, m'a dit la Védie, et des dentelles!
et des anneaux dans les doigts, et des bracelets que vous diriez une
vraie châsse, et une robe de soie belle comme un devant d'autel!...
Pour lors, qu'elle m'a dit: «--Monsieur est charmé de savoir sa sœur
si bonne enfant, et j'espère qu'elle nous permettra de la fêter comme
elle le mérite. Nous comptons sur la bonne opinion qu'elle aura de
nous d'après l'accueil que nous ferons à son fils... Monsieur est
très-impatient de voir son neveu.» Madame avait des petits souliers de
satin noir et des bas... Non, c'est des merveilles! Il y a comme des
fleurs dans la soie et des trous que vous diriez une dentelle, on voit
sa chair rose à travers. Enfin elle est sur ses cinquante et un! avec
un petit tablier si gentil devant elle, que la Védie m'a dit que ce
tablier-là valait deux années de nos gages...
--Allons, il faut se ficeler, dit en souriant l'artiste.
--Eh! bien, à quoi penses-tu, monsieur Hochon?... dit la vieille dame
quand Gritte fut partie.
Madame Hochon montrait à sa filleule son mari la tête dans ses mains,
le coude sur le bras de son fauteuil et plongé dans ses réflexions.
--Vous avez affaire à un maître Gonin! dit le vieillard. Avec vos
idées, jeune homme, ajouta-t-il en regardant Joseph, vous n'êtes pas
de force à lutter contre un gaillard trempé comme l'est Maxence. Quoi
que je vous dise, vous ferez des sottises; mais au moins racontez-moi
bien ce soir tout ce que vous aurez vu, entendu, et fait. Allez!... A
la grâce de Dieu! Tâchez de vous trouver seul avec votre oncle. Si,
malgré tout votre esprit, vous n'y parvenez point, ce sera déjà quelque
lumière sur leur plan; mais si vous êtes un instant avec lui, seul,
sans être écouté, dam!... il faut lui tirer les vers du nez sur sa
situation qui n'est pas heureuse, et plaider la cause de votre mère...
A quatre heures, Joseph passa le détroit qui séparait la maison Hochon
de la maison Rouget, cette espèce d'allée de tilleuls souffrants,
longue de deux cents pieds et large comme la Grande-Narette. Quand le
neveu se présenta, Kouski, en bottes cirées, en pantalon de drap noir,
en gilet blanc et en habit noir, le précéda pour l'annoncer. La table
était déjà mise dans la salle, et Joseph, qui distingua facilement son
oncle, alla droit à lui, l'embrassa, salua Flore et Maxence.
--Nous ne nous sommes point vus depuis que j'existe, mon cher oncle,
dit gaiement le peintre; mais vaut mieux tard que jamais.
--Vous êtes le bienvenu, mon ami, dit le vieillard en regardant son
neveu d'un air hébété.
--Madame, dit Joseph à Flore avec l'entrain d'un artiste, j'enviais, ce
matin, à mon oncle le plaisir qu'il a de pouvoir vous admirer tous les
jours!
--N'est-ce pas qu'elle est belle? dit le vieillard dont les yeux ternis
devinrent presque brillants.
--Belle à pouvoir servir de modèle à un peintre.
--Mon neveu, dit le père Rouget que Flore poussa par le coude, voici
monsieur Maxence Gilet, un homme qui a servi l'Empereur, comme ton
frère, dans la Garde Impériale.
Joseph se leva, s'inclina.
--Monsieur votre frère était dans les dragons, je crois, et moi j'étais
dans les pousse-cailloux, dit Maxence.
--A cheval ou à pied, dit Flore, on n'en risquait pas moins sa peau!
Joseph observait Max autant que Max observait Joseph. Max était mis
comme les jeunes gens élégants se mettaient alors; car il se faisait
habiller à Paris. Un pantalon de drap bleu de ciel, à gros plis
très-amples, faisait valoir ses pieds en ne laissant voir que le bout
de sa botte ornée d'éperons. Sa taille était pincée par son gilet
blanc à boutons d'or façonnés, et lacé par derrière pour lui servir
de ceinture. Ce gilet boutonné jusqu'au col dessinait bien sa large
poitrine, et son col en satin noir l'obligeait à tenir la tête haute,
à la façon des militaires. Il portait un petit habit noir très-bien
coupé. Une jolie chaîne d'or pendait de la poche de son gilet, où
paraissait à peine une montre plate. Il jouait avec cette clef dite à
_criquet_, que Breguet venait d'inventer.
--Ce garçon est très-bien, se dit Joseph en admirant comme peintre la
figure vive, l'air de force et les yeux gris spirituels que Max tenait
de son père le gentilhomme. Mon oncle doit être bien embêtant, cette
belle fille a cherché des compensations, et ils font ménage à trois. Ça
se voit!
En ce moment Baruch et François arrivèrent.
--Vous n'êtes pas encore allé voir la Tour d'Issoudun? demanda Flore
à Joseph. Si vous vouliez faire une petite promenade en attendant le
dîner, qui ne sera servi que dans une heure, nous vous montrerions la
grande curiosité de la ville?...
--Volontiers? dit l'artiste incapable d'apercevoir en ceci le moindre
inconvénient.
Pendant que Flore alla mettre son chapeau, ses gants et son châle de
cachemire, Joseph se leva soudain à la vue des tableaux, comme si
quelque enchanteur l'eût touché de sa baguette.
--Ah! vous avez des tableaux, mon oncle? dit-il en examinant celui qui
l'avait frappé.
--Oui, répondit le bonhomme, ça nous vient des Descoings qui, pendant
la Révolution, ont acheté la défroque des maisons religieuses et des
églises du Berry.
Joseph n'écoutait plus, il admirait chaque tableau:--Magnifique!
s'écriait-il. Oh! mais voilà une toile... Celui-là ne les gâtait pas!
Allons, de plus fort en plus fort, comme chez Nicolet...
--Il y en a sept ou huit très-grands qui sont dans le grenier et qu'on
a gardés à cause des cadres, dit Gilet.
--Allons les voir! fit l'artiste que Maxence conduisit dans le grenier.
Joseph redescendit enthousiasmé. Max dit un mot à l'oreille de la
Rabouilleuse, qui prit le bonhomme Rouget dans l'embrasure de la
croisée; et Joseph entendit cette phrase dite à voix basse, mais de
manière qu'elle ne fût pas perdue pour lui:
--Votre neveu est peintre, vous ne ferez rien de ces tableaux, soyez
donc gentil pour lui, donnez-les-lui.
--Il paraît, dit le bonhomme qui s'appuya sur le bras de Flore pour
venir à l'endroit où son neveu se trouvait en extase devant un Albane,
il paraît que tu es peintre...
--Je ne suis encore qu'un rapin, dit Joseph...
--Qué que c'est que ça? dit Flore.
--Un commençant, répondit Joseph.
--Eh! bien, dit Jean-Jacques, si ces tableaux peuvent te servir à
quelque chose dans ton état, je te les donne... Mais sans les cadres.
Oh! les cadres sont dorés, et puis ils sont drôles; j'y mettrai...
--Parbleu! mon oncle, s'écria Joseph enchanté, vous y mettrez les
copies que je vous enverrai et qui seront de la même dimension.
--Mais cela vous prendra du temps et il vous faudra des toiles, des
couleurs, dit Flore. Vous dépenserez de l'argent... Voyons, père
Rouget, offrez à votre neveu cent francs par tableau, vous en avez
là vingt-sept... il y en a, je crois, onze dans le grenier qui sont
énormes et qui doivent être payés double... mettez pour le tout quatre
mille francs... Oui, votre oncle peut bien vous payer les copies quatre
mille francs, puisqu'il garde les cadres! Enfin, il vous faudra des
cadres, et on dit que les cadres valent plus que les tableaux; il y
a de l'or!...--Dites donc, monsieur, reprit Flore en remuant le bras
du bonhomme. Hein?... ce n'est pas cher, votre neveu vous fera payer
quatre mille francs des tableaux tout neufs à la place de vos vieux...
C'est, lui dit-elle à l'oreille, une manière honnête de lui donner
quatre mille francs, il ne me paraît pas _très-calé_...
--Eh bien! mon neveu, je te payerai quatre mille francs pour les
copies...
--Non, non, dit l'honnête Joseph, quatre mille francs et les tableaux,
c'est trop; car, voyez-vous, les tableaux ont de la valeur.
--Mais acceptez donc, _godiche_! lui dit Flore, puisque c'est votre
oncle...
--Eh! bien, j'accepte, dit Joseph étourdi de l'affaire qu'il venait de
faire, car il reconnaissait un tableau du Pérugin.
Aussi l'artiste eut-il un air joyeux en sortant et en donnant le
bras à la Rabouilleuse, ce qui servit admirablement les desseins de
Maxence. Ni Flore, ni Rouget, ni Max, ni personne à Issoudun ne pouvait
connaître la valeur des tableaux, et le rusé Max crut avoir acheté pour
une bagatelle le triomphe de Flore qui se promena très-orgueilleusement
au bras du neveu de son maître, en bonne intelligence avec lui, devant
toute la ville ébahie. On se mit aux portes pour voir le triomphe de
la Rabouilleuse sur la famille. Ce fait exorbitant fit une sensation
profonde sur laquelle Max comptait. Aussi, quand l'oncle et le neveu
rentrèrent vers les cinq heures, on ne parlait dans tous les ménages
que de l'accord parfait de Max et de Flore avec le neveu du père
Rouget. Enfin, l'anecdote du cadeau des tableaux et des quatre mille
francs circulait déjà. Le dîner, auquel assista Lousteau, l'un des
juges du tribunal, et le maire d'Issoudun, fut splendide. Ce fut un de
ces dîners de province qui durent cinq heures. Les vins les plus exquis
animèrent la conversation. Au dessert, à neuf heures, le peintre, assis
entre Flore et Max vis-à-vis de son oncle, était devenu quasi-camarade
avec l'officier, qu'il trouvait le meilleur enfant de la terre. Joseph
revint à onze heures à peu près gris. Quant au bonhomme Rouget, Kouski
le porta dans son lit ivre-mort, il avait mangé comme un acteur forain
et bu comme les sables du désert.
--Hé! bien, dit Max qui resta seul à minuit avec Flore, ceci ne vaut-il
pas mieux que de leur faire la moue. Les Bridau seront bien reçus, ils
auront de petits cadeaux, et comblés de faveurs, ils ne pourront que
chanter nos louanges; ils s'en iront bien tranquilles en nous laissant
tranquilles aussi. Demain matin, à nous deux Kouski, nous déferons
toutes ces toiles, nous les enverrons au peintre pour qu'il les ait à
son réveil, nous mettrons les cadres au grenier, et nous renouvellerons
la tenture de la salle en y tendant de ces papiers vernis où il y a des
scènes de Télémaque, comme j'en ai vu chez monsieur Mouilleron.
--Tiens, ce sera bien plus joli, s'écria Flore.
Le lendemain, Joseph ne s'éveilla pas avant midi. De son lit, il
aperçut les toiles mises les unes sur les autres, et apportées sans
qu'il eût rien entendu. Pendant qu'il examinait de nouveau les tableaux
et qu'il y reconnaissait des chefs-d'œuvre en étudiant la manière des
peintres et recherchant leurs signatures, sa mère était allée remercier
son frère et le voir, poussée par le vieil Hochon qui, sachant toutes
les sottises commises la veille par le peintre, désespérait de la cause
des Bridau.
--Vous avez pour adversaires de fines mouches. Dans toute ma vie je
n'ai pas vu pareille tenue à celle de ce soldat: il paraît que la
guerre forme les jeunes gens. Joseph s'est laissé pincer! Il s'est
promené donnant le bras à la Rabouilleuse! On lui a sans doute fermé la
bouche avec du vin, de méchantes toiles, et quatre mille francs. Votre
artiste n'a pas coûté cher à Maxence!
Le perspicace vieillard avait tracé la conduite à tenir à la filleule
de sa femme, en lui disant d'entrer dans les idées de Maxence et de
cajoler Flore, afin d'arriver à une espèce d'intimité avec elle, pour
obtenir de petits moments d'entretien avec Jean-Jacques. Madame Bridau
fut reçue à merveille par son frère à qui Flore avait fait sa leçon. Le
vieillard était au lit, malade des excès de la veille. Comme dans les
premiers moments, Agathe ne pouvait pas aborder de questions sérieuses,
Max avait jugé convenable et magnanime de laisser seuls le frère et la
sœur. Ce fut un calcul juste. La pauvre Agathe trouva son frère si mal
qu'elle ne voulut pas le priver des soins de madame Brazier.
--Je veux d'ailleurs, dit-elle au vieux garçon, connaître une personne
à qui je suis redevable du bonheur de mon frère.
Ces paroles firent un plaisir évident au bonhomme qui sonna pour
demander madame Brazier. Flore n'était pas loin, comme on peut le
penser. Les deux antagonistes femelles se saluèrent. La Rabouilleuse
déploya les soins de la plus servile, de la plus attentive tendresse,
elle trouva que monsieur avait la tête trop bas, elle replaça les
oreillers, elle fut comme une épouse d'hier. Aussi le vieux garçon
eut-il une expansion de sensibilité.
--Nous vous devons, mademoiselle, dit Agathe, beaucoup de
reconnaissance pour les marques d'attachement que vous avez données à
mon frère depuis si long-temps, et pour la manière dont vous veillez à
son bonheur.
--C'est vrai, ma chère Agathe, dit le bonhomme, elle m'a fait connaître
le bonheur, et c'est d'ailleurs une femme pleine d'excellentes qualités.
--Aussi, mon frère, ne sauriez-vous trop en récompenser mademoiselle,
vous auriez dû en faire votre femme. Oui! je suis trop pieuse pour
ne pas souhaiter de vous voir obéir aux préceptes de la religion.
Vous seriez l'un et l'autre plus tranquilles en ne vous mettant pas
en guerre avec les lois et la morale. Je suis venue, mon frère, vous
demander secours au milieu d'une grande affliction, mais ne croyez
point que nous pensions à vous faire la moindre observation sur la
manière dont vous disposerez de votre fortune...
--Madame, dit Flore, nous savons que monsieur votre père fut injuste
envers vous. Monsieur votre frère peut vous le dire, fit-elle en
regardant fixement sa victime, les seules querelles que nous avons
eues, c'est à votre sujet. Je soutiens à monsieur qu'il vous doit la
part de fortune dont vous a fait tort mon pauvre bienfaiteur, car il a
été mon bienfaiteur, votre père (elle prit un ton larmoyant), je m'en
souviendrai toujours... Mais votre frère, madame, a entendu raison...
--Oui, dit le bonhomme Rouget, quand je ferai mon testament, vous ne
serez pas oubliés...
--Ne parlons point de tout ceci, mon frère, vous ne connaissez pas
encore quel est mon caractère.
D'après ce début, on imaginera facilement comment se passa cette
première visite. Rouget invita sa sœur à dîner pour le surlendemain.
Pendant ces trois jours, les Chevaliers de la Désœuvrance prirent une
immense quantité de rats, de souris et de mulots qui, par une belle
nuit, furent mis en plein grain et affamés, au nombre de quatre cent
trente-six, dont plusieurs mères pleines. Non contents d'avoir procuré
ces pensionnaires à Fario, les Chevaliers trouèrent la couverture de
l'église des Capucins, et y mirent une dizaine de pigeons pris en dix
fermes différentes. Ces animaux firent d'autant plus tranquillement
nopces et festins que le garçon de magasin de Fario fut débauché par
un mauvais drôle, avec lequel il se grisa du matin jusqu'au soir, sans
prendre aucun soin des grains de son maître.
Madame Bridau, contrairement à l'opinion du vieil Hochon, crut que son
frère n'avait pas encore fait son testament; elle comptait lui demander
quelles étaient ses intentions à l'égard de mademoiselle Brazier, au
premier moment où elle pourrait se promener seule avec lui, car Flore
et Maxence la leurraient de cet espoir qui devait être toujours déçu.
Quoique les Chevaliers cherchassent tous un moyen de mettre les deux
Parisiens en fuite, ils ne trouvaient que des folies impossibles.
Après une semaine, la moitié du temps que les Parisiens devaient rester
à Issoudun, ils ne se trouvaient donc pas plus avancés que le premier
jour.
--Votre avoué ne connaît pas la province, dit le vieil Hochon à
madame Bridau. Ce que vous venez y faire ne se fait ni en quinze
jours ni en quinze mois; il faudrait ne pas quitter votre frère, et
pouvoir lui inspirer des idées religieuses. Vous ne contreminerez les
fortifications de Flore et de Maxence que par la sape du prêtre. Voilà
mon avis, et il est temps de s'y prendre.
--Vous avez, dit madame Hochon à son mari, de singulières idées sur le
clergé.
--Oh! s'écria le vieillard, vous voilà, vous autres dévotes!
--Dieu ne bénirait pas une entreprise qui reposerait sur un sacrilége,
dit madame Bridau. Faire servir la religion à de pareils... Oh! mais
nous serions plus criminelles que Flore.
Cette conversation avait eu lieu pendant le déjeuner, et François,
aussi bien que Baruch, écoutaient de toutes leurs oreilles.
--Sacrilége! s'écria le vieil Hochon. Mais si quelque bon abbé,
spirituel comme j'en ai connu quelques-uns, savait dans quel embarras
vous êtes, il ne verrait point de sacrilége à faire revenir à Dieu
l'âme égarée de votre frère, à lui inspirer un vrai repentir de ses
fautes, à lui faire renvoyer la femme qui cause le scandale, tout en
lui assurant un sort; à lui démontrer qu'il aurait la conscience en
repos en donnant quelques mille livres de rente pour le petit séminaire
de l'archevêque, et laissant sa fortune à ses héritiers naturels...
L'obéissance passive que le vieil avare avait obtenue dans sa maison
de la part de ses enfants et transmise à ses petits-enfants soumis
d'ailleurs à sa tutelle et auxquels il amassait une belle fortune,
en faisant, disait-il, pour eux comme il faisait pour lui, ne permit
pas à Baruch et à François la moindre marque d'étonnement ni de
désapprobation; mais ils échangèrent un regard significatif en se
disant ainsi combien ils trouvaient cette idée nuisible et fatale aux
intérêts de Max.
--Le fait est, madame, dit Baruch, que si vous voulez avoir la
succession de votre frère, voilà le seul et vrai moyen; il faut rester
à Issoudun tout le temps nécessaire pour l'employer....
--Ma mère, dit Joseph, vous feriez bien d'écrire à Desroches sur tout
ceci. Quant à moi, je ne prétends rien de plus de mon oncle que ce
qu'il a bien voulu me donner...
Après avoir reconnu la grande valeur des trente-neuf tableaux, Joseph
les avait soigneusement décloués, il avait appliqué du papier dessus
en l'y collant avec de la colle ordinaire; il les avait superposés les
uns aux autres, avait assujetti leur masse dans une immense boîte, et
l'avait adressée par le roulage à Desroches, à qui il se proposait
d'écrire une lettre d'avis. Cette précieuse cargaison était partie la
veille.
--Vous êtes content à bon marché, dit monsieur Hochon.
--Mais je ne serais pas embarrassé de trouver cent cinquante mille
francs des tableaux.
--Idée de peintre! fit monsieur Hochon en regardant Joseph d'une
certaine manière.
--Écoute, dit Joseph en s'adressant à sa mère, je vais écrire à
Desroches en lui expliquant l'état des choses ici. Si Desroches te
conseille de rester, tu resteras. Quant à ta place, nous en trouverons
toujours l'équivalent....
--Mon cher, dit madame Hochon à Joseph en sortant de table, je ne sais
pas ce que sont les tableaux de votre oncle, mais ils doivent être
bons, à en juger par les endroits d'où ils viennent. S'ils valent
seulement quarante mille francs, mille francs par tableau, n'en
dites rien à personne. Quoique mes petits-enfants soient discrets et
bien élevés, ils pourraient, sans y entendre malice, parler de cette
prétendue trouvaille, tout Issoudun le saurait et il ne faut pas que
nos adversaires s'en doutent. Vous vous conduisez comme un enfant!...
En effet, à midi, bien des personnes dans Issoudun, et surtout Maxence
Gilet, furent instruits de cette opinion qui eut pour effet de faire
rechercher tous les vieux tableaux auxquels on ne songeait pas, et
de faire mettre en évidence des croûtes exécrables. Max se repentit
d'avoir poussé le vieillard à donner les tableaux, et sa rage contre
les héritiers, en apprenant le plan du vieil Hochon, s'accrut de ce
qu'il appela _sa bêtise_. L'influence religieuse sur un être faible
était la seule chose à craindre. Aussi l'avis donné par ses deux amis
confirma-t-il Maxence Gilet dans sa résolution de capitaliser tous les
contrats de Rouget, et d'emprunter sur ses propriétés afin d'opérer le
plus promptement possible un placement dans la rente; mais il regarda
comme plus urgent encore de renvoyer les Parisiens. Or le génie des
Mascarille et des Scapin n'eût pas facilement résolu ce problème.
Flore, conseillée par Max, prétendit que monsieur se fatiguait
beaucoup trop dans ses promenades à pied, il devait à son âge aller
en voiture. Ce prétexte fut nécessité par l'obligation de se rendre,
à l'insu du pays, à Bourges, à Vierzon, à Châteauroux, à Vatan, dans
tous les endroits où le projet de réaliser les placements du bonhomme
forcerait Rouget, Flore et Max à se transporter. A la fin de cette
semaine donc, tout Issoudun fut surpris en apprenant que le bonhomme
Rouget était allé chercher une voiture à Bourges, mesure qui fut
justifiée par les Chevaliers de la Désœuvrance dans un sens favorable
à la Rabouilleuse. Flore et Rouget achetèrent un effroyable berlingot
à vitrages fallacieux, à rideaux de cuir crevassés, âgé de vingt-deux
ans et de neuf campagnes, provenant d'une vente après le décès d'un
colonel ami du Grand-Maréchal Bertrand, et qui, pendant l'absence de
ce fidèle compagnon de l'Empereur, s'était chargé d'en surveiller les
propriétés en Berry. Ce berlingot, peint en gros vert, ressemblait
assez à une calèche, mais le brancard avait été modifié de manière à
pouvoir y atteler un seul cheval. Il appartenait donc à ce genre de
voitures que la diminution des fortunes a si fort mis à la mode, et qui
s'appelait alors honnêtement une _demi-fortune_, car à leur origine
on nomma ces voitures des _seringues_. Le drap de cette demi-fortune,
vendue pour calèche, était rongé par les vers; ses passementeries
ressemblaient à des chevrons d'invalide, elle sonnait la ferraille;
mais elle ne coûta que quatre cent cinquante francs; et Max acheta du
régiment alors en garnison à Bourges une bonne grosse jument réformée
pour la traîner. Il fit repeindre la voiture en brun-foncé, eut un
assez bon harnais d'occasion, et toute la ville d'Issoudun fut remuée
de fond en comble en attendant l'équipage au père Rouget! La première
fois que le bonhomme se servit de sa calèche, le bruit fit sortir
tous les ménages sur leurs portes, et il n'y eut pas de croisée qui
ne fût garnie de curieux. La seconde fois le célibataire alla jusqu'à
Bourges, où, pour s'éviter les soins de l'opération conseillée ou,
si vous voulez, ordonnée par Flore Brazier, il signa chez un notaire
une procuration à Maxence Gilet, à l'effet de transporter tous les
contrats qui furent désignés dans la procuration. Flore se réserva
de liquider avec monsieur les placements faits à Issoudun et dans
les cantons environnants. Le principal notaire de Bourges reçut la
visite de Rouget, qui le pria de lui trouver cent quarante mille
francs à emprunter sur ses propriétés. On ne sut rien à Issoudun de
ces démarches si discrètement et si habilement faites. Maxence, en
bon cavalier, pouvait aller à Bourges et en revenir de cinq heures
du matin à cinq heures du soir, avec son cheval, et Flore ne quitta
plus le vieux garçon. Le père Rouget avait consenti sans difficulté
à l'opération que Flore lui soumit; mais il voulut que l'inscription
de cinquante mille francs de rente fût au nom de mademoiselle Brazier
comme usufruit, et en son nom, à lui Rouget, comme nue propriété. La
ténacité que le vieillard déploya dans la lutte intérieure que cette
affaire souleva causa des inquiétudes à Max, qui crut y entrevoir déjà
des réflexions inspirées par la vue des héritiers naturels.
Au milieu de ces grands mouvements, que Maxence voulait dérober aux
yeux de la ville, il oublia le marchand de grains. Fario se mit en
devoir d'opérer ses livraisons, après des manœuvres et des voyages qui
avaient eu pour but de faire hausser le prix des céréales. Or, le
lendemain de son arrivée, il aperçut le toit de l'église des Capucins
noir de pigeons, car il demeurait en face. Il se maudit lui-même pour
avoir négligé de faire visiter la couverture, et alla promptement à
son magasin, où il trouva la moitié de son grain dévoré. Des milliers
de crottes de souris, de rats et de mulots éparpillées lui révélèrent
une seconde cause de ruine. L'église était une arche de Noé. Mais la
fureur rendit l'Espagnol blanc comme de la batiste quand, en essayant
de reconnaître l'étendue de ses pertes et du dégât, il remarqua tout le
grain de dessous quasi germé par une certaine quantité de pots d'eau
que Max avait eu l'idée d'introduire au moyen d'un tube en fer-blanc,
au cœur des tas de blé. Les pigeons, les rats s'expliquaient par
l'instinct animal; mais la main de l'homme se révélait dans ce dernier
trait de perversité. Fario s'assit sur la marche d'un autel dans
une chapelle, et resta la tête dans ses mains. Après une demi-heure
de réflexions espagnoles, il vit l'écureuil que le fils Godet avait
tenu à lui donner pour pensionnaire jouant avec sa queue le long de
la poutre transversale sur le milieu de laquelle reposait l'arbre du
toit. L'Espagnol se leva froidement en montrant à son garçon de magasin
une figure calme comme celle d'un Arabe. Fario ne se plaignit pas, il
rentra dans sa maison, il alla louer quelques ouvriers pour ensacher le
bon grain, étendre au soleil les blés mouillés afin d'en sauver le plus
possible; puis il s'occupa de ses livraisons, après avoir estimé sa
perte aux trois cinquièmes. Mais ses manœuvres ayant opéré une hausse,
il perdit encore en rachetant les trois cinquièmes manquants; ainsi sa
perte fut de plus de moitié. L'Espagnol, qui n'avait pas d'ennemis,
attribua, sans se tromper, cette vengeance à Gilet. Il lui fut prouvé
que Max et quelques autres, les seuls auteurs des farces nocturnes,
avaient bien certainement monté sa charrette sur la Tour, et s'étaient
amusés à le ruiner: il s'agissait en effet de mille écus, presque
tout le capital péniblement gagné par Fario depuis la paix. Inspiré
par la vengeance, cet homme déploya la persistance et la finesse d'un
espion à qui l'on a promis une forte récompense. Embusqué la nuit,
dans Issoudun, il finit par acquérir la preuve des déportements des
Chevaliers de la Désœuvrance: il les vit, il les compta, il épia leurs
rendez-vous et leurs banquets chez la Cognette; puis il se cacha pour
être le témoin d'un de leurs tours, et se mit au fait de leurs mœurs
nocturnes.
Malgré ses courses et ses préoccupations, Maxence ne voulait pas
négliger les affaires de nuit, d'abord pour ne pas laisser pénétrer
le secret de la grande opération qui se pratiquait sur la fortune du
père Rouget, puis pour toujours tenir ses amis en haleine. Or, les
Chevaliers étaient convenus de faire un de ces tours dont on parlait
pendant des années entières. Ils devaient donner dans une seule
nuit, des boulettes à tous les chiens de garde de la ville et des
faubourgs; Fario les entendit, au sortir du bouchon à la Cognette,
s'applaudissant par avance du succès qu'obtiendrait cette farce, et du
deuil général que causerait ce nouveau massacre des innocents. Puis
quelles appréhensions ne causerait pas cette exécution en annonçant des
desseins sinistres sur les maisons privées de leurs gardiens?
--Cela fera peut-être oublier la charrette à Fario! dit le fils Goddet.
Fario n'avait déjà plus besoin de ce mot qui confirmait ses soupçons;
et, d'ailleurs, son parti était pris.
Agathe, après trois semaines de séjour, reconnaissait, ainsi que
madame Hochon, la vérité des réflexions du vieil avare: il fallait
plusieurs années pour détruire l'influence acquise sur son frère par
la Rabouilleuse et par Max. Agathe n'avait fait aucun progrès dans la
confiance de Jean-Jacques, avec qui jamais elle n'avait pu se trouver
seule. Au contraire, mademoiselle Brazier triomphait des héritiers en
menant promener Agathe dans la calèche, assise au fond près d'elle,
ayant monsieur Rouget et son neveu sur le devant. La mère et le fils
attendaient avec impatience une réponse à la lettre confidentielle
écrite à Desroches. Or, la veille du jour où les chiens devaient
être empoisonnés, Joseph, qui s'ennuyait à périr à Issoudun, reçut
deux lettres, la première du grand peintre Schinner dont l'âge lui
permettait une liaison plus étroite, plus intime qu'avec Gros, leur
maître, et la seconde de Desroches.
Voici la première, timbrée de Beaumont-sur-Oise:
«Mon cher Joseph, j'ai achevé, pour le comte de Sérizy, les
principales peintures du château de Presles. J'ai laissé
les encadrements, les peintures d'ornement; et je t'ai si
bien recommandé, soit au comte, soit à Grindot l'architecte,
que tu n'as qu'à prendre tes brosses et à venir. Les prix
sont faits de manière à te contenter. Je pars pour l'Italie
avec ma femme, tu peux donc prendre Mistigris qui t'aidera.
Ce jeune drôle a du talent, je l'ai mis à ta disposition.
Il frétille déjà comme un pierrot en pensant à s'amuser
au château de Presles. Adieu, mon cher Joseph; si je suis
absent, si je ne mets rien à l'Exposition prochaine, tu
me remplaceras! Oui, cher Jojo, ton tableau, j'en ai la
certitude, est un chef-d'œuvre; mais un chef-d'œuvre qui
fera crier au romantisme, et tu t'apprêtes une existence de
diable dans un bénitier. Après tout, comme dit ce farceur de
Mistigris, qui retourne ou calembourdise tous les proverbes,
la vie est _un qu'on bat_. Que fais-tu donc à Issoudun? Adieu.
»Ton ami,
»SCHINNER.»
Voici celle de Desroches:
«Mon cher Joseph, ce monsieur Hochon me semble un vieillard
plein de sens, et tu m'as donné la plus haute idée de ses
moyens: il a complétement raison. Aussi, mon avis, puisque
tu me le demandes, est-il que ta mère reste à Issoudun
chez madame Hochon, en y payant une modique pension, comme
quatre cents francs par an, pour indemniser ses hôtes de
sa nourriture. Madame Bridau doit, selon moi, s'abandonner
aux conseils de monsieur Hochon. Mais ton excellente mère
aura bien des scrupules en présence de gens qui n'en ont
pas du tout, et dont la conduite est un chef-d'œuvre de
politique. Ce Maxence est dangereux, et tu as bien raison:
je vois en lui un homme autrement fort que Philippe. Ce
drôle fait servir ses vices à sa fortune, et ne s'amuse
pas _gratis_, comme ton frère dont les folies n'avaient
rien d'utile. Tout ce que tu me dis m'épouvante, car je
ne ferais pas grand'chose en allant à Issoudun. Monsieur
Hochon, caché derrière ta mère, vous sera plus utile que
moi. Quant à toi, tu peux revenir, tu n'es bon à rien
dans une affaire qui réclame une attention continuelle,
une observation minutieuse, des attentions serviles, une
discrétion dans la parole et une dissimulation dans les
gestes tout à fait antipathiques aux artistes. Si l'on vous
a dit qu'il n'y avait pas de testament de fait, ils en ont
un depuis long-temps, croyez-le bien. Mais les testaments
sont révocables, et tant que ton imbécile d'oncle vivra,
certes il est susceptible d'être travaillé par les remords et
par la religion. Votre fortune sera le résultat d'un combat
entre l'Église et la Rabouilleuse. Il viendra certainement un
moment où cette femme sera sans force sur le bonhomme, et où
la religion sera toute-puissante. Tant que ton oncle n'aura
pas fait de donation entre-vifs, ni changé la nature de ses
biens, tout sera possible à l'heure où la religion aura le
dessus. Aussi dois-tu prier monsieur Hochon de surveiller,
autant qu'il le pourra, la fortune de ton oncle. Il s'agit de
savoir si les propriétés sont hypothéquées, comment et au nom
de qui sont faits les placements. Il est si facile d'inspirer
à un vieillard des craintes sur sa vie, au cas où il se
dépouille de ses biens en faveur d'étrangers, qu'un héritier
tant soit peu rusé pourrait arrêter une spoliation dès son
commencement. Mais est-ce ta mère avec son ignorance du
monde, son désintéressement, ses idées religieuses, qui saura
mener une semblable machine?... Enfin, je ne puis que vous
éclairer. Tout ce que vous avez fait jusqu'à présent a dû
donner l'alarme, et peut-être vos antagonistes se mettent-ils
en règle!...»
--Voilà ce que j'appelle une consultation en bonne forme, s'écria
monsieur Hochon fier d'être apprécié par un avoué de Paris.
--Oh! Desroches est un fameux gars, répondit Joseph.
--Il ne serait pas inutile de faire lire cette lettre à ces deux
femmes, reprit le vieil avare.
--La voici, dit l'artiste en remettant la lettre au vieillard. Quant à
moi, je veux partir dès demain, et vais aller faire mes adieux à mon
oncle.
--Ah! dit monsieur Hochon, monsieur Desroches vous prie, par
_post-scriptum_, de brûler la lettre.
--Vous la brûlerez après l'avoir montrée à ma mère, dit le peintre.
Joseph Bridau s'habilla, traversa la petite place et se présenta chez
son oncle, qui précisément achevait son déjeuner. Max et Flore étaient
à table.
--Ne vous dérangez pas, mon cher oncle, je viens vous faire mes adieux.
--Vous partez? fit Max en échangeant un regard avec Flore.
--Oui, j'ai des travaux au château de monsieur de Sérizy, je suis
d'autant plus pressé d'y aller qu'il a les bras assez longs pour rendre
service à mon pauvre frère, à la Chambre des Pairs.
--Eh! bien, travaille, dit d'un air niais le bonhomme Rouget qui parut
à Joseph extraordinairement changé. Faut travailler... je suis fâché
que vous vous en alliez...
--Oh! ma mère reste encore quelque temps, reprit Joseph.
Max fit un mouvement de lèvres que remarqua la gouvernante et qui
signifiait:--Ils vont suivre le plan dont m'a parlé Baruch.
--Je suis bien heureux d'être venu, dit Joseph, car j'ai eu le plaisir
de faire connaissance avec vous, et vous avez enrichi mon atelier...
--Oui, dit la Rabouilleuse, au lieu d'éclairer votre oncle sur la
valeur de ses tableaux qu'on estime à plus de cent mille francs, vous
les avez bien lestement envoyés à Paris. Pauvre cher homme, c'est
comme un enfant!... On vient de nous dire à Bourges qu'il y a un petit
poulet, comment donc? un Poussin qui était avant la Révolution dans le
Chœur de la cathédrale, et qui vaut à lui seul trente mille francs...
--Ça n'est pas bien, mon neveu, dit le vieillard à un signe de Max que
Joseph ne put apercevoir.
--Là, franchement, reprit le soldat en riant, sur votre honneur, que
croyez-vous que valent vos tableaux? Parbleu! vous avez tiré une
carotte à votre oncle, vous étiez dans votre droit, un oncle est fait
pour être pillé! La nature m'a refusé des oncles; mais, sacrebleu, si
j'en avais eu, je ne les aurais pas épargnés.
--Saviez-vous, monsieur, dit Flore à Rouget, ce que vos tableaux
valaient... Combien avez-vous dit, monsieur Joseph?
--Mais, répondit le peintre qui devint rouge comme une betterave, les
tableaux valent quelque chose.
--On dit que vous les avez estimés à cent cinquante mille francs à
monsieur Hochon, dit Flore. Est-ce vrai?
--Oui, dit le peintre qui avait une loyauté d'enfant.
--Et, aviez-vous l'intention, dit Flore au bonhomme, de donner cent
cinquante mille francs à votre neveu?...
--Jamais, jamais! répondit le vieillard que Flore avait regardé
fixement.
--Il y a une manière d'arranger tout cela, dit le peintre, c'est de
vous les rendre, mon oncle!...
--Non, non, garde-les, dit le vieillard.
--Je vous les renverrai, mon oncle, répondit Joseph blessé du silence
offensant de Maxence Gilet et de Flore Brazier. J'ai dans mon pinceau
de quoi faire ma fortune, sans avoir rien à personne, pas même à mon
oncle... Je vous salue, mademoiselle, bien le bonjour, monsieur...
Et Joseph traversa la place dans un état d'irritation que les artistes
peuvent se peindre. Toute la famille Hochon était alors dans le salon.
En voyant Joseph qui gesticulait et se parlait à lui-même, on lui
demanda ce qu'il avait. Devant Baruch et François, le peintre, franc
comme l'osier, raconta la scène qu'il venait d'avoir, et qui, dans deux
heures, devint la conversation de toute la ville, où chacun la broda
de circonstances plus ou moins drôles. Quelques-uns soutenaient que le
peintre avait été malmené par Max, d'autres qu'il s'était mal conduit
avec mademoiselle Brazier, et que Max l'avait mis à la porte.
--Quel enfant que votre enfant!... disait Hochon à madame Bridau. Le
nigaud a été la dupe d'une scène qu'on lui réservait pour le jour de
ses adieux. Il y a quinze jours que Max et la Rabouilleuse savaient la
valeur des tableaux quand il a eu la sottise de le dire ici devant mes
petits-enfants, qui n'ont eu rien de plus chaud que d'en parler à tout
le monde. Votre artiste aurait dû partir à l'improviste.
--Mon fils fait bien de rendre les tableaux s'ils ont tant de valeur,
dit Agathe.
--S'ils valent, selon lui, deux cent mille francs, dit le vieil Hochon,
c'est une bêtise que de s'être mis dans le cas de les rendre; car vous
auriez du moins eu cela de cette succession, tandis qu'à la manière
dont vont les choses vous n'en aurez rien!... Et voilà presque une
raison pour votre frère de ne plus vous voir...
Entre minuit et une heure, les Chevaliers de la Désœuvrance
commencèrent leur distribution gratuite de comestibles aux chiens de
la ville. Cette mémorable expédition ne fut terminée qu'à trois heures
du matin, heure à laquelle ces mauvais drôles allèrent souper chez la
Cognette. A quatre heures et demie, au crépuscule, ils rentrèrent chez
eux. Au moment où Max tourna la rue de l'Avenier pour entrer dans la
Grand'rue, Fario, qui se tenait en embuscade dans un renfoncement, lui
porta un coup de couteau, droit au cœur, retira la lame, et se sauva
par les fossés de Villate où il essuya son couteau dans son mouchoir.
L'Espagnol alla laver son mouchoir à la Rivière-Forcée, et revint
tranquillement à Saint-Paterne où il se recoucha, en escaladant une
fenêtre qu'il avait laissée entr'ouverte, et il fut réveillé par son
nouveau garçon qui le trouva dormant du plus profond sommeil.
En tombant, Max jeta un cri terrible, auquel personne ne pouvait se
méprendre. Lousteau-Prangin, le fils d'un juge, parent éloigné de la
famille de l'ancien Subdélégué, et le fils Goddet qui demeurait dans
le bas de la Grand'rue, remontèrent au pas de course en se disant:--On
tue Max!... au secours! Mais aucun chien n'aboya, et personne, au fait
des ruses des coureurs de nuit, ne se leva. Quand les deux Chevaliers
arrivèrent, Max était évanoui. Il fallut aller éveiller monsieur Goddet
le père. Max avait bien reconnu Fario; mais quand, à cinq heures du
matin, il eut bien repris ses sens, qu'il se vit entouré de plusieurs
personnes, qu'il sentit que sa blessure n'était pas mortelle, il pensa
tout à coup à tirer parti de cet assassinat, et, d'une voix lamentable
il s'écria:--J'ai cru voir les yeux et la figure de ce maudit
peintre!...
Là-dessus, Lousteau-Prangin courut chez son père le juge d'instruction.
Max fut transporté chez lui par le père Cognet, par le fils Goddet et
par deux personnes qu'on fit lever. La Cognette et Goddet père étaient
aux côtés de Max couché sur un matelas qui reposait sur deux bâtons.
Monsieur Goddet ne voulait rien faire que Max ne fût au lit. Ceux qui
portaient le blessé regardèrent naturellement la porte de monsieur
Hochon pendant que Kouski se levait, et virent la servante de monsieur
Hochon qui balayait. Chez le bonhomme comme dans la plupart des maisons
de province, on ouvrait la porte de très-bonne heure. Le seul mot
prononcé par Max avait éveillé les soupçons, et monsieur Goddet père
cria:--Gritte, monsieur Joseph Bridau est-il couché?
--Ah! bien, dit-elle, il est sorti dès quatre heures et demie, il s'est
promené toute la nuit dans sa chambre, je ne sais pas ce qui le tenait.
Cette naïve réponse excita des murmures d'horreur et des exclamations
qui firent venir cette fille, assez curieuse de savoir ce qu'on amenait
chez le père Rouget.
--Eh! bien, il est propre, votre peintre! lui dit-on.
Et le cortége entra, laissant la servante ébahie: elle avait vu Max
étendu sur le matelas, sa chemise ensanglantée, et mourant.
Ce qui tenait Joseph et l'avait agité pendant toute la nuit, les
artistes le devinent: il se voyait la fable des bourgeois d'Issoudun,
on le prenait pour un tire-laine, pour tout autre chose que ce qu'il
voulait être, un loyal garçon, un brave artiste! Ah! il aurait donné
son tableau pour pouvoir voler comme une hirondelle à Paris, et jeter
au nez de Max les tableaux de son oncle. Être le spolié, passer pour le
spoliateur?.... quelle dérision! Aussi dès le matin s'était-il lancé
dans l'allée de peupliers qui mène à Tivoli pour donner carrière à son
agitation. Pendant que cet innocent jeune homme se promettait, comme
consolation, de ne jamais revenir dans ce pays, Max lui préparait une
avanie horrible pour les âmes délicates. Quand monsieur Goddet père
eut sondé la plaie et reconnu que le couteau, détourné par un petit
portefeuille, avait heureusement dévié, tout en faisant une affreuse
blessure, il fit ce que font tous les médecins et particulièrement les
chirurgiens de province, il se donna de l'importance _en ne répondant
pas encore_ de Max; puis il sortit après avoir pansé le malicieux
soudard. L'arrêt de la science avait été communiqué par Goddet père
à la Rabouilleuse, à Jean-Jacques Rouget, à Kouski et à la Védie. La
Rabouilleuse revint chez son cher Max, tout en larmes, pendant que
Kouski et la Védie apprenaient aux gens rassemblés sous la porte que le
commandant était à peu près condamné. Cette nouvelle eut pour résultat
de faire venir environ deux cents personnes groupées sur la place
Saint-Jean et dans les deux Narettes.
--Je n'en ai pas pour un mois à rester au lit, et je sais qui a fait
le coup, dit Max à la Rabouilleuse. Mais nous allons profiter de cela
pour nous débarrasser des Parisiens. J'ai déjà dit que je croyais avoir
reconnu le peintre; ainsi supposez que je vais mourir, et tâchez que
Joseph Bridau soit arrêté, nous lui ferons manger de la prison pendant
deux jours. Je crois connaître assez la mère, pour être sûr qu'elle
s'en ira d'arre d'arre à Paris avec son peintre. Ainsi, nous n'aurons
plus à craindre les prêtres qu'on avait l'intention de lancer sur notre
imbécile.
Quand Flore Brazier descendit, elle trouva la foule très-disposée à
suivre les impressions qu'elle voulait lui donner; elle se montra les
larmes aux yeux, et fit observer en sanglotant que le peintre, _qui
avait une figure à ça d'ailleurs_, s'était la veille disputé chaudement
avec Max à propos des tableaux qu'il avait _chippés_ au père Rouget.
--Ce brigand, car il n'y a qu'à le regarder pour en être sûr, croit que
si Max n'existait plus son oncle lui laisserait sa fortune, comme si,
dit-elle, un frère ne nous était pas plus proche parent qu'un neveu!
Max est le fils du docteur Rouget. _Le vieux me l'a dit navant de
mourir!..._
--Ah! il aura voulu faire ce coup-là en s'en allant, il a bien
combiné son affaire, il part aujourd'hui, dit un des Chevaliers de la
Désœuvrance.
--Max n'a pas un seul ennemi à Issoudun, dit un autre.
--D'ailleurs, Max a reconnu le peintre, dit la Rabouilleuse.
--Où est-il, ce sacré Parisien?... Trouvons-le!... cria-t-on.
--Le trouver?... répondit-on, il est sorti de chez monsieur Hochon au
petit jour.
Un chevalier de la Désœuvrance courut aussitôt chez monsieur
Mouilleron. La foule augmentait toujours, et le bruit des voix devenait
menaçant. Des groupes animés occupaient toute la Grande-Narette.
D'autres stationnaient devant l'église Saint-Jean. Un rassemblement
occupait la porte Villate, endroit où finit la Petite-Narette. On ne
pouvait plus passer au-dessus et au-dessous de la place Saint-Jean.
Vous eussiez dit la queue d'une procession. Aussi messieurs
Lousteau-Prangin et Mouilleron, le commissaire de police, le lieutenant
de gendarmerie et son brigadier accompagné de deux gendarmes eurent-ils
quelque peine à se rendre à la place Saint-Jean où ils arrivèrent entre
deux haies de gens dont les exclamations et les cris pouvaient et
devaient les prévenir contre le Parisien si injustement accusé, mais
contre qui les circonstances plaidaient.
Après une conférence entre Max et les magistrats, monsieur Mouilleron
détacha le commissaire de police et le brigadier avec un gendarme pour
examiner ce que dans la langue du Ministère public on nomme _le théâtre
du crime_. Puis messieurs Mouilleron et Lousteau-Prangin, accompagnés
du lieutenant de gendarmerie, passèrent de chez le père Rouget à la
maison Hochon, qui fut gardée au bout du jardin par deux gendarmes et
par deux autres à la porte. La foule croissait toujours. Toute la ville
était en émoi dans la Grand'rue.
Gritte s'était déjà précipitée chez son maître tout effarée et lui
avait dit:--Monsieur, on va vous piller!... Toute la ville est en
révolution, monsieur Maxence Gilet est assassiné, il va trépasser!...
et l'on dit que c'est monsieur Joseph qui a fait le coup!
Monsieur Hochon s'habilla promptement et descendit; mais, devant une
populace furieuse, il était rentré subitement en verrouillant sa porte.
Après avoir questionné Gritte, il sut que son hôte était sorti dès le
petit jour, s'était promené toute la nuit dans une grande agitation,
et ne rentrait pas. Effrayé, il alla chez madame Hochon que le bruit
venait d'éveiller, et à laquelle il apprit l'effroyable nouvelle qui
vraie ou fausse, ameutait tout Issoudun sur la place Saint-Jean.
--Il est certainement innocent! dit madame Hochon.
--Mais en attendant que son innocence soit reconnue, on peut entrer
ici, nous piller, dit monsieur Hochon devenu blême (il avait de l'or
dans sa cave).
--Et Agathe?
--Elle dort comme une marmotte!
--Ah! tant mieux, dit madame Hochon, je voudrais qu'elle dormît pendant
le temps que cette affaire s'éclaircira. Un pareil assaut tuerait cette
pauvre petite!
Mais Agathe s'éveilla, descendit à peine habillée, car les réticences
de Gritte qu'elle questionna lui avaient bouleversé la tête et le cœur.
Elle trouva madame Hochon pâle et les yeux pleins de larmes à l'une des
fenêtres de la salle, avec son mari.
--Du courage, ma petite, Dieu nous envoie nos afflictions, dit la
vieille femme. On accuse Joseph!...
--De quoi?
--D'une mauvaise action qu'il ne peut pas avoir commise, répondit
madame Hochon.
En entendant ce mot et voyant entrer le lieutenant de gendarmerie,
messieurs Mouilleron et Lousteau-Prangin, Agathe s'évanouit.
--Tenez, dit monsieur Hochon à sa femme et à Gritte, emmenez madame
Bridau, les femmes ne peuvent être que gênantes dans de pareilles
circonstances. Retirez-vous toutes les deux avec elle dans votre
chambre. Asseyez-vous, messieurs, fit le vieillard. La méprise qui nous
vaut votre visite ne tardera pas, je l'espère à s'éclaircir.
--Quand il y aurait méprise, dit monsieur Mouilleron, l'exaspération
est si forte dans cette foule, et les têtes sont tellement montées, que
je crains pour l'inculpé... Je voudrais le tenir au Palais et donner
satisfaction aux esprits.
--Qui se serait douté de l'affection que monsieur Maxence Gilet a
inspirée?... dit Lousteau-Prangin.
--Il débouche en ce moment douze cents personnes du faubourg de Rome,
vient de me dire un de mes hommes, fit observer le lieutenant de
gendarmerie, et ils poussent des cris de mort.
--Où donc est votre hôte? dit monsieur Mouilleron à monsieur Hochon.
--Il est allé se promener dans la campagne, je crois...
--Rappelez Gritte, dit gravement le juge d'instruction, j'espérais que
monsieur Bridau n'avait pas quitté la maison. Vous n'ignorez pas sans
doute que le crime a été commis à quelques pas d'ici, au petit jour?
Pendant que monsieur Hochon alla chercher Gritte, les trois
fonctionnaires échangèrent des regards significatifs.
--La figure de ce peintre ne m'est jamais revenue, dit le lieutenant à
monsieur Mouilleron.
--Ma fille, demanda le juge à Gritte en la voyant entrer, vous avez vu,
dit-on, sortir, ce matin, monsieur Joseph Bridau?
--Oui, monsieur, répondit-elle en tremblant comme une feuille.
--A quelle heure?
--Dès que je me suis levée; car il s'est promené pendant la nuit dans
sa chambre, et il était habillé quand je suis descendue.
--Faisait-il jour?
--Petit jour.
--Il avait l'air agité?...
--Oui, dam! il m'a paru tout chose.
--Envoyez chercher mon greffier par un de vos hommes, dit
Lousteau-Prangin au lieutenant, et qu'il vienne avec des mandats de...
--Mon Dieu! ne vous pressez pas, dit monsieur Hochon. L'agitation de
ce jeune homme est explicable autrement que par la préméditation d'un
crime: il part aujourd'hui pour Paris, à cause d'une affaire où Gilet
et mademoiselle Flore Brazier avaient suspecté sa probité.
--Oui, l'affaire des tableaux, dit monsieur Mouilleron. Ce fut hier le
sujet d'une querelle fort vive, et les artistes ont, comme on dit, la
tête bien près du bonnet.
--Qui, dans tout Issoudun, avait intérêt à tuer Maxence? demanda
Lousteau. Personne; ni mari jaloux, ni qui que ce soit, car ce garçon
n'a jamais fait de tort à quelqu'un.
--Mais que faisait donc monsieur Gilet à quatre heures et demie dans
les rues d'Issoudun? dit monsieur Hochon.
--Tenez, monsieur Hochon, laissez-nous faire notre métier, répondit
Mouilleron, vous ne savez pas tout: Max a reconnu votre peintre...
En ce moment, une clameur partit du bout de la ville et grandit en
suivant le cours de la Grande-Narette, comme le bruit d'un coup de
tonnerre.
--Le voilà!... le voilà! il est arrêté!...
Ces mots se détachaient nettement sur la basse-taille d'une effroyable
rumeur populaire. En effet, le pauvre Joseph Bridau, qui revenait
tranquillement par le moulin de Landrôle pour se trouver à l'heure du
déjeuner, fut aperçu, quand il atteignit la place Misère, par tous les
groupes à la fois. Heureusement pour lui, deux gendarmes arrivèrent
au pas de course pour l'arracher aux gens du faubourg de Rome qui
l'avaient déjà pris sans ménagement par les bras, en poussant des cris
de mort.
--Place! place! dirent les gendarmes qui appelèrent deux autres de
leurs compagnons pour en mettre un en avant et un en arrière de Bridau.
--Voyez-vous, monsieur, dit au peintre un de ceux qui le tenaient,
il s'agit en ce moment de notre peau, comme de la vôtre. Innocent ou
coupable, il faut que nous vous protégions contre l'émeute que cause
l'assassinat du commandant Gilet; et ce peuple ne s'en tient pas à
vous en accuser, il vous croit le meurtrier, dur comme fer. Monsieur
Gilet est adoré de ces gens-là, qui, regardez-les? ont bien la mine de
vouloir se faire justice eux-mêmes. Ah! nous les avons vus travaillant
en 1830 le casaquin aux Employés des Contributions, qui n'étaient pas à
la noce, allez!
Joseph Bridau devint pâle comme un mourant, et rassembla ses forces
pour pouvoir marcher.
--Après tout, dit-il, je suis innocent, marchons!...
Et il eut son portement de croix, l'artiste! Il recueillit des huées,
des injures, des menaces de mort, en faisant l'horrible trajet de la
place Misère à la place Saint-Jean. Les gendarmes furent obligés de
tirer le sabre contre la foule furieuse qui leur jeta des pierres. On
faillit blesser les gendarmes, et quelques projectiles atteignirent les
jambes, les épaules et le chapeau de Joseph.
--Nous voilà! dit l'un des gendarmes en entrant dans la salle de
monsieur Hochon, et ce n'est pas sans peine, mon lieutenant.
--Maintenant, il s'agit de dissiper ce rassemblement, et je ne vois
qu'une manière, messieurs, dit l'officier aux magistrats. Ce serait de
conduire au Palais monsieur Bridau en le mettant au milieu de vous; moi
et tous mes gendarmes nous vous entourerons. On ne peut répondre de
rien quand on se trouve en présence de six mille furieux...
--Vous avez raison, dit monsieur Hochon qui tremblait toujours pour son
or.
--Si c'est la meilleure manière de protéger l'innocence à Issoudun,
répondit Joseph, je vous en fais mon compliment. J'ai déjà failli être
lapidé...
--Voulez-vous voir prendre d'assaut et piller la maison de votre
hôte? dit le lieutenant. Est-ce avec nos sabres que nous résisterons
à un flot de monde poussé par une queue de gens irrités et qui ne
connaissent pas les formes de la justice?...
--Oh! allons, messieurs, nous nous expliquerons après, dit Joseph qui
recouvra tout son sang-froid.
--Place! mes amis, dit le lieutenant, _il_ est arrêté, nous le
conduisons au Palais!
--Respect à la justice! mes amis, dit monsieur Mouilleron.
--N'aimerez-vous pas mieux le voir guillotiner? disait un des gendarmes
à un groupe menaçant.
--Oui! oui, fit un furieux, on le guillotinera.
--On va le guillotiner, répétèrent des femmes.
Au bout de la Grande-Narette, on se disait:--On l'emmène pour le
guillotiner, on lui a trouvé le couteau!--Oh! le gredin!--Voilà les
Parisiens.--Celui-là portait bien le crime sur sa figure.
Quoique Joseph eût tout le sang à la tête, il fit le trajet de la place
Saint-Jean au Palais en gardant un calme et un aplomb remarquables.
Néanmoins, il fut assez heureux de se trouver dans le cabinet de
monsieur Lousteau-Prangin.
--Je n'ai pas besoin, je crois, messieurs, de vous dire que je suis
innocent, dit-il en s'adressant à monsieur Mouilleron, à monsieur
Lousteau-Prangin et au greffier, je ne puis que vous prier de m'aider à
prouver mon innocence. Je ne sais rien de l'affaire...
Quand le juge eut déduit à Joseph toutes les présomptions qui pesaient
sur lui, en terminant par la déclaration de Max, Joseph fut atterré.
--Mais, dit-il, je suis sorti de la maison après cinq heures; j'ai pris
par la Grand'rue, et à cinq heures et demie je regardais la façade de
votre paroisse de Saint-Cyr. J'y ai causé avec le sonneur qui venait
sonner l'_angelus_, en lui demandant des renseignements sur l'édifice
qui me semble bizarre et inachevé. Puis j'ai traversé le marché aux
Légumes où il y avait déjà des femmes. De là, par la place Misère,
j'ai gagné, par le pont aux Anes, le moulin de Landrôle, où j'ai
regardé tranquillement des canards pendant cinq à six minutes, et les
garçons meuniers ont dû me remarquer. J'ai vu des femmes allant au
lavoir, elles doivent y être encore; elles se sont mises à rire de
moi, en disant que je n'étais pas beau; je leur ai répondu que dans
les grimaces, il y avait des bijoux. De là, je me suis promené par la
grande allée jusqu'à Tivoli, où j'ai causé avec le jardinier... Faites
vérifier ces faits, et ne me mettez même pas en état d'arrestation, car
je vous donne ma parole de rester dans votre cabinet jusqu'à ce que
vous soyez convaincus de mon innocence.
Ce discours sensé, dit sans aucune hésitation et avec l'aisance d'un
homme sûr de son affaire, fit quelque impression sur les magistrats.
--Allons, il faut citer tous ces gens-là, les trouver, dit monsieur
Mouilleron, mais ce n'est pas l'affaire d'un jour. Résolvez-vous donc,
dans votre intérêt, à rester au secret au Palais.
--Pourvu que je puisse écrire à ma mère afin de la rassurer, la pauvre
femme... Oh! vous lirez la lettre.
Cette demande était trop juste pour ne pas être accordée, et Joseph
écrivit ce petit mot:
«N'aie aucune inquiétude, ma chère mère, l'erreur, dont je suis
victime, sera facilement reconnue, et j'en ai donné les moyens. Demain,
ou peut-être ce soir, je serai libre. Je t'embrasse, et dis à monsieur
et madame Hochon combien je suis peiné de ce trouble dans lequel je ne
suis pour rien, car il est l'ouvrage d'un hasard que je ne comprends
pas encore.»
Quand la lettre arriva, madame Bridau se mourait dans une attaque
nerveuse; et les potions que monsieur Goddet essayait de lui faire
prendre par gorgées, étaient impuissantes. Aussi la lecture de cette
lettre fut-elle comme un baume. Après quelques secousses, Agathe tomba
dans rabattement qui suit de pareilles crises. Quand monsieur Goddet
revint voir sa malade, il la trouva regrettant d'avoir quitté Paris.
--Dieu m'a punie, disait-elle les larmes aux yeux. Ne devais-je pas me
confier à lui, ma chère marraine, et attendre de sa bonté la succession
de mon frère!...
--Madame, si votre fils est innocent, Maxence est un profond scélérat,
lui dit à l'oreille monsieur Hochon, et nous ne serons pas les plus
forts dans cette affaire; ainsi, retournez à Paris.
--Eh! bien, dit madame Hochon à monsieur Goddet, comment va monsieur
Gilet?
--Mais, quoique grave, la blessure n'est pas mortelle. Après un mois
de soins, ce sera fini. Je l'ai laissé écrivant à monsieur Mouilleron
pour demander la mise en liberté de votre fils, madame, dit-il à sa
malade. Oh! Max est un brave garçon. Je lui ai dit dans quel état vous
étiez, il s'est alors rappelé une circonstance du vêtement de son
assassin qui lui a prouvé que ce ne pouvait pas être votre fils: le
meurtrier portait des chaussons de lisière, et il est bien certain que
monsieur votre fils est sorti en botte...
--Ah! que Dieu lui pardonne le mal qu'il m'a fait...
A la nuit, un homme avait apporté pour Gilet une lettre écrite en
caractères moulés et ainsi conçue:
«Le capitaine Gilet ne devrait pas laisser un innocent entre les mains
de la justice. Celui qui a fait le coup promet de ne plus recommencer,
si monsieur Gilet délivre monsieur Joseph Bridau sans désigner le
coupable.»
Après avoir lu cette lettre et l'avoir brûlée, Max écrivit à monsieur
Mouilleron une lettre qui contenait l'observation rapportée par
monsieur Goddet en le priant de mettre Joseph en liberté, et de
venir le voir afin qu'il lui expliquât l'affaire. Au moment où cette
lettre parvint à monsieur Mouilleron, Lousteau-Prangin avait déjà pu
reconnaître, par les dépositions du sonneur, d'une vendeuse de légumes,
des blanchisseuses, des garçons meuniers du moulin de Landrôle et
du jardinier de Frapesle, la véracité des explications données par
Joseph. La lettre de Max achevait de prouver l'innocence de l'inculpé
que monsieur Mouilleron reconduisit alors lui-même chez monsieur
Hochon. Joseph fut accueilli par sa mère avec une effusion de si vive
tendresse, que ce pauvre enfant méconnu rendit grâce au hasard, comme
le mari de la fable de La Fontaine au voleur, d'une contrariété qui lui
valait ces preuves d'affection.
--Oh! dit monsieur Mouilleron d'un air capable, j'ai bien vu tout de
suite à la manière dont vous regardiez la populace irritée, que vous
étiez innocent; mais malgré ma persuasion, voyez-vous, quand on connaît
Issoudun, le meilleur moyen de vous protéger était de vous emmener
comme nous l'avons fait. Ah! vous aviez une fière contenance.
--Je pensais à autre chose, répondit simplement l'artiste. Je connais
un officier qui m'a raconté qu'en Dalmatie, il fut arrêté dans des
circonstances presque semblables, en arrivant de la promenade un
matin, par une populace en émoi... Ce rapprochement m'occupait, et
je regardais toutes ces têtes avec l'idée de peindre une émeute de
1793... Enfin je me disais:--Gredin! tu n'as que ce que tu mérites
en venant chercher une succession au lieu d'être à peindre dans ton
atelier...
--Si vous voulez me permettre de vous donner un conseil, dit le
procureur du roi, vous prendrez ce soir à onze heures une voiture que
vous prêtera le maître de poste et vous retournerez à Paris par la
diligence de Bourges.
--C'est aussi mon avis, dit monsieur Hochon qui brûlait du désir de
voir partir son hôte.
--Et mon plus vif désir est de quitter Issoudun, où cependant je laisse
ma seule amie, répondit Agathe en prenant et baisant la main de madame
Hochon. Et quand vous reverrai-je?...
--Ah! ma petite, nous ne nous reverrons plus que là-haut!... Nous
avons, lui dit-elle à l'oreille, assez souffert ici-bas pour que Dieu
nous prenne en pitié.
Un instant après, quand monsieur Mouilleron eut causé avec Max, Gritte
étonna beaucoup madame et monsieur Hochon, Agathe, Joseph et Adolphine,
en annonçant la visite de monsieur Rouget. Jean-Jacques venait dire
adieu à sa sœur et lui offrir sa calèche pour aller à Bourges.
--Ah! vos tableaux nous ont fait bien du mal! lui dit Agathe.
--Gardez-les, ma sœur, répondit le bonhomme qui ne croyait pas encore à
la valeur des tableaux.
--Mon voisin, dit monsieur Hochon, nos meilleurs amis, nos plus sûrs
défenseurs sont nos parents, surtout quand ils ressemblent à votre sœur
Agathe et à votre neveu Joseph!
--C'est possible! répondit le vieillard hébété.
--Il faut penser à finir chrétiennement sa vie, dit madame Hochon.
--Ah! Jean-Jacques, fit Agathe, quelle journée!
--Acceptez-vous ma voiture? demanda Rouget.
--Non, mon frère, répondit madame Bridau, je vous remercie et vous
souhaite une bonne santé!
Rouget se laissa embrasser par sa sœur et par son neveu, puis il
sortit après leur avoir dit un adieu sans tendresse. Sur un mot de son
grand-père, Baruch était allé promptement à la poste. A onze heures
du soir, les deux Parisiens, nichés dans un cabriolet d'osier attelé
d'un cheval et mené par un postillon, quittèrent Issoudun. Adolphine et
madame Hochon avaient des larmes aux yeux. Elles seules regrettaient
Agathe et Joseph.
--Ils sont partis, dit François Hochon en entrant avec la Rabouilleuse
dans la chambre de Max.
--Hé! bien, le tour est fait, répondit Max abattu par la fièvre.
--Mais qu'as-tu dit au père Mouilleron? lui demanda François.
--Je lui ai dit que j'avais presque donné le droit à mon assassin de
m'attendre au coin d'une rue, que cet homme était de caractère, si l'on
poursuivait l'affaire, à me tuer comme un chien avant d'être arrêté. En
conséquence j'ai prié Mouilleron et Prangin de se livrer ostensiblement
aux plus actives recherches, mais de laisser mon assassin tranquille, à
moins qu'ils ne voulussent me voir tuer.
--J'espère, Max, dit Flore, que pendant quelque temps vous allez vous
tenir tranquilles la nuit.
--Enfin, nous sommes délivrés des Parisiens, s'écria Max. Celui qui m'a
frappé ne savait guère nous rendre un si grand service.
Le lendemain, à l'exception des personnes excessivement tranquilles et
réservées qui partageaient les opinions de monsieur et madame Hochon,
le départ des Parisiens, quoique dû à une déplorable méprise, fut
célébré par toute la ville comme une victoire de la Province contre
Paris. Quelques amis de Max s'exprimèrent assez durement sur le compte
des Bridau.
--Eh! bien, ces Parisiens s'imaginaient que nous sommes des imbéciles,
et qu'il n'y a qu'à tendre son chapeau pour qu'il y pleuve des
successions!...
--Ils étaient venus chercher de la laine, mais ils s'en retournent
tondus; car le neveu n'est pas au goût de l'oncle.
--Et, s'il vous plaît, ils avaient pour conseil un avoué de Paris...
--Ah! ils avaient formé un plan?
--Mais, oui, le plan de se rendre maîtres du père Rouget; mais les
Parisiens ne se sont pas trouvés de force, et l'avoué ne se moquera pas
des Berrichons...
--Savez-vous que c'est abominable?
--Voilà les gens de Paris!...
--La Rabouilleuse s'est vue attaquée, elle s'est défendue.
--Et elle a joliment bien fait...
Pour toute la ville, les Bridau étaient des Parisiens, des étrangers:
on leur préférait Max et Flore.
On peut imaginer la satisfaction avec laquelle Agathe et Joseph
rentrèrent dans leur petit logement de la rue Mazarine, après cette
campagne. L'artiste avait repris en voyage sa gaieté troublée par la
scène de son arrestation et par vingt heures de mise au secret; mais
il ne put distraire sa mère. Agathe se remit d'autant moins facilement
de ses émotions, que la Cour des Pairs allait commencer le procès de
la conspiration militaire. La conduite de Philippe, malgré l'habileté
de son défenseur conseillé par Desroches, excitait des soupçons peu
favorables à son caractère. Aussi, dès qu'il eut mis Desroches au fait
de tout ce qui se passait à Issoudun, Joseph emmena-t-il promptement
Mistigris au château du comte de Sérizy pour ne point entendre parler
de ce procès qui dura vingt jours.
Il est inutile de revenir ici sur des faits acquis à l'histoire
contemporaine. Soit qu'il eût joué quelque rôle convenu, soit qu'il fût
un des révélateurs, Philippe resta sous le poids d'une condamnation
à cinq années de surveillance sous la Haute Police, et obligé de
partir le jour même de sa mise en liberté pour Autun, ville que le
Directeur-Général de la Police du Royaume lui désigna pour lieu de
séjour pendant les cinq années. Cette peine équivalait à une détention
semblable à celle des prisonniers sur parole à qui l'on donne une
ville pour prison. En apprenant que le comte de Sérizy, l'un des pairs
désignés par la Chambre pour faire l'instruction du procès, employait
Joseph à l'ornement de son château de Presles, Desroches sollicita de
ce Ministre d'État une audience, et trouva le comte de Sérizy dans les
meilleures dispositions pour Joseph avec qui par hasard il avait fait
connaissance. Desroches expliqua la position financière des deux frères
en rappelant les services rendus par leur père, et l'oubli qu'en avait
fait la Restauration.
--De telles injustices, monseigneur, dit l'avoué, sont des causes
permanentes d'irritation et de mécontentement! Vous avez connu le père,
mettez au moins les enfants dans le cas de faire fortune!
Et il peignit succinctement la situation des affaires de la famille
à Issoudun, en demandant au tout-puissant Vice-président du Conseil
d'État de faire une démarche auprès du Directeur-Général de la Police,
afin de changer d'Autun à Issoudun la résidence de Philippe. Enfin il
parla de la détresse horrible de Philippe en sollicitant un secours de
soixante francs par mois que le Ministère de la Guerre devait donner,
par pudeur, à un ancien lieutenant-colonel.
--J'obtiendrai tout ce que vous me demandez, car tout me semble juste,
dit le Ministre d'État.
Trois jours après, Desroches, muni des autorisations nécessaires, alla
prendre Philippe à la prison de la Cour des Pairs, et l'emmena chez
lui, rue de Béthizy. Là, le jeune avoué fit à l'affreux soudard un de
ces sermons sans réplique dans lesquels les avoués jugent les choses
à leur véritable valeur, en se servant de termes crus pour estimer
la conduite, pour analyser et réduire à leur plus simple expression
les sentiments des clients auxquels ils s'intéressent assez pour les
sermonner. Après avoir aplati l'officier d'ordonnance de l'Empereur en
lui reprochant ses dissipations insensées, les malheurs de sa mère et
la mort de la vieille Descoings, il lui raconta l'état des choses à
Issoudun, en les lui éclairant à sa manière et pénétrant à fond dans le
plan et dans le caractère de Maxence Gilet et de la Rabouilleuse.
Doué d'une compréhension très-alerte en ce genre, le condamné politique
écouta beaucoup mieux cette partie de la mercuriale de Desroches que la
première.
--Cela étant, dit l'avoué, vous pouvez réparer ce qui est réparable
dans les torts que vous avez faits à votre excellente famille, car vous
ne pouvez rendre la vie à la pauvre femme à qui vous avez donné le coup
de la mort; mais vous seul pouvez...
--Et comment faire? demanda Philippe.
--J'ai obtenu de vous faire donner Issoudun pour résidence au lieu
d'Autun.
Le visage de Philippe si amaigri, devenu presque sinistre, labouré par
les maladies, par les souffrances et par les privations, fut rapidement
illuminé par un éclair de joie.
--Vous seul pouvez, dis-je, rattraper la succession de votre oncle
Rouget, déjà peut-être à moitié dans la gueule de ce loup nommé Gilet,
reprit Desroches. Vous connaissez tous les détails, à vous maintenant
d'agir en conséquence. Je ne vous trace point de plan, je n'ai pas
d'idée à ce sujet; d'ailleurs, tout se modifie sur le terrain. Vous
avez affaire à forte partie, le gaillard est plein d'astuce, et la
manière dont il voulait rattraper les tableaux donnés par votre oncle
à Joseph, l'audace avec laquelle il a mis un crime sur le dos de votre
pauvre frère annoncent un adversaire capable de tout. Ainsi, soyez
prudent, et tâchez d'être sage par calcul, si vous ne pouvez pas l'être
par tempérament. Sans en rien dire à Joseph dont la fierté d'artiste
se serait révoltée, j'ai renvoyé les tableaux à monsieur Hochon en lui
écrivant de ne les remettre qu'à vous. Ce Maxence Gilet est brave...
--Tant mieux, dit Philippe, je compte bien sur le courage de ce drôle
pour réussir, car un lâche s'en irait d'Issoudun.
--Hé! bien, pensez à votre mère qui, pour vous, est d'une adorable
tendresse, à votre frère de qui vous avez fait votre vache à lait.
--Ah! il vous a parlé de ces bêtises?... s'écria Philippe
--Allons, ne suis-je pas l'ami de la famille, et n'en sais-je pas plus
qu'eux sur vous?...
--Que savez-vous? dit Philippe.
--Vous avez trahi vos camarades...
--Moi! s'écria Philippe. Moi! l'officier d'ordonnance de l'Empereur! La
chatte!... Nous avons mis dedans la Chambre des Pairs, la Justice, le
Gouvernement et toute la sacrée boutique. Les gens du Roi n'y ont vu
que du feu!...
--C'est très-bien, si c'est ainsi, répondit l'avoué; mais voyez-vous,
les Bourbons ne peuvent pas être renversés, ils ont l'Europe pour
eux, et vous devriez songer à faire votre paix avec le ministre de
la Guerre... oh! vous la ferez quand vous vous trouverez riche. Pour
vous enrichir, vous et votre frère, emparez-vous de votre oncle. Si
vous voulez mener à bien une affaire qui exige tant d'habileté, de
discrétion, de patience, vous avez de quoi travailler pendant vos cinq
ans...
--Non, non, dit Philippe, il faut aller vite en besogne, ce Gilet
pourrait dénaturer la fortune de mon oncle, la mettre au nom de cette
fille, et tout serait perdu.
--Enfin, Monsieur Hochon est un homme de bon conseil et qui voit juste,
consultez-le. Vous avez votre feuille de route, votre place est retenue
à la diligence d'Orléans pour sept heures et demie, votre malle est
faite, venez dîner?
--Je ne possède que ce que je porte, dit Philippe en ouvrant son
affreuse redingote bleue; mais il me manque trois choses que vous
prierez Giroudeau, l'oncle de Finot, mon ami, de m'envoyer: c'est mon
sabre, mon épée et mes pistolets!...
--Il vous manque bien autre chose, dit l'avoué qui frémit en
contemplant son client. Vous recevrez une indemnité de trois mois pour
vous vêtir décemment.
--Tiens, te voilà, Godeschal! s'écria Philippe en reconnaissant dans le
premier clerc de Desroches le frère de Mariette.
--Oui, je suis avec monsieur Desroches depuis deux mois.
--Il y restera, j'espère, s'écria Desroches, jusqu'à ce qu'il traite
d'une Charge.
--Et Mariette! dit Philippe ému par ses souvenirs.
--Elle attend l'ouverture de la nouvelle salle.
--Ça lui coûterait bien peu, dit Philippe, de faire lever ma
consigne... Enfin, comme elle voudra!
Après le maigre dîner offert à Philippe par Desroches qui nourrissait
son premier clerc, les deux praticiens mirent le condamné politique en
voiture et lui souhaitèrent bonne chance.
Le 2 novembre, le jour des morts, Philippe Bridau se présenta chez le
commissaire de police d'Issoudun pour faire viser sur sa feuille le
jour de son arrivée; puis il alla se loger, d'après les avis de ce
fonctionnaire, rue de l'Avenir. Aussitôt la nouvelle de la déportation
d'un des officiers compromis dans la dernière conspiration se
répandit à Issoudun, et y fit d'autant plus de sensation qu'on apprit
que cet officier était le frère du peintre si injustement accusé.
Maxence Gilet, alors entièrement guéri de sa blessure, avait terminé
l'opération si difficile de la réalisation des fonds hypothécaires du
père Rouget et leur placement en une inscription sur le Grand-Livre.
L'emprunt de cent quarante mille francs fait par ce vieillard sur
ses propriétés produisait une grande sensation, car tout se sait
en province. Dans l'intérêt des Bridau, monsieur Hochon, ému de ce
désastre, questionna le vieux monsieur Héron, le notaire de Rouget, sur
l'objet de ce mouvement de fonds.
--Les héritiers du père Rouget, si le père Rouget change d'avis, me
devront une belle chandelle! s'écria monsieur Héron. Sans moi, le
bonhomme aurait laissé mettre les cinquante mille francs de rentes au
nom de Maxence Gilet... J'ai dit à mademoiselle Brazier qu'elle devait
s'en tenir au testament, sous peine d'avoir un procès en spoliation,
vu les preuves nombreuses que les différents transports faits de tous
côtés donneraient de leurs manœuvres. J'ai conseillé, pour gagner du
temps, à Maxence et à sa maîtresse de faire oublier ce changement si
subit dans les habitudes du bonhomme.
--Soyez l'avocat et le protecteur des Bridau, car ils n'ont rien, dit
à monsieur Héron monsieur Hochon qui ne pardonnait pas à Gilet les
angoisses qu'il avait eues en craignant le pillage de sa maison.
Maxence Gilet et Flore Brazier, hors de toute atteinte, plaisantèrent
donc en apprenant l'arrivée du second neveu du père Rouget. A
la première inquiétude que leur donnerait Philippe, ils savaient
pouvoir, en faisant signer une procuration au père Rouget, transférer
l'inscription, soit à Maxence, soit à Flore. Si le testament se
révoquait, cinquante mille livres de rente étaient une assez belle
fiche de consolation, surtout après avoir grevé les biens-fonds d'une
hypothèque de cent quarante mille francs.
Le lendemain de son arrivée, Philippe se présenta sur les dix heures
pour faire une visite à son oncle, il tenait à se présenter dans
son horrible costume. Aussi, quand l'échappé de l'hôpital du Midi,
quand le prisonnier du Luxembourg entra dans la salle, Flore Brazier
éprouva-t-elle comme un frisson au cœur à ce repoussant aspect. Gilet
sentit également en lui-même cet ébranlement dans l'intelligence et
dans la sensibilité par lequel la nature nous avertit d'une inimitié
latente ou d'un danger à venir.
Si Philippe devait je ne sais quoi de sinistre dans la physionomie à
ses derniers malheurs, son costume ajoutait encore à cette expression.
Sa lamentable redingote bleue restait boutonnée militairement jusqu'au
col par de tristes raisons, mais elle montrait ainsi beaucoup trop ce
qu'elle avait la prétention de cacher. Le bas du pantalon, usé comme un
habit d'invalide, exprimait une misère profonde. Les bottes laissaient
des traces humides en jetant de l'eau boueuse par les semelles
entrebâillées. Le chapeau gris que le colonel tenait à la main offrait
aux regards une coiffe horriblement grasse. La canne en jonc, dont
le vernis avait disparu, devait avoir stationné dans tous les coins
des cafés de Paris et reposé son bout tordu dans bien des fanges. Sur
un col de velours qui laissait voir son carton, se dressait une tête
presque semblable à celle que se fait Frédérick Lemaître au dernier
acte de _la Vie d'un Joueur_, et où l'épuisement d'un homme encore
vigoureux se trahit par un teint cuivré, verdi de place en place. On
voit ces teintes dans la figure des débauchés qui ont passé beaucoup
de nuits au jeu: les yeux sont cernés par un cercle charbonné, les
paupières sont plutôt rougies que rouges; enfin, le front est menaçant
par toutes les ruines qu'il accuse. Chez Philippe, à peine remis de
son traitement, les joues étaient presque rentrées et rugueuses. Il
montrait un crâne sans cheveux, où quelques mèches restées derrière la
tête se mouraient aux oreilles. Le bleu si pur de ses yeux si brillants
avait pris les teintes froides de l'acier.
--Bonjour, mon oncle, dit-il d'une voix enrouée, je suis votre
neveu Philippe Bridau. Voilà comment les Bourbons traitent un
lieutenant-colonel, un vieux de la vieille, celui qui portait les
ordres de l'Empereur à la bataille de Montereau. Je serais honteux si
ma redingote s'entr'ouvrait, à cause de mademoiselle. Après tout, c'est
la loi du jeu. Nous avons voulu recommencer la partie, et nous avons
perdu! J'habite votre ville par ordre de la police, avec une haute-paye
de soixante francs par mois. Ainsi les bourgeois n'ont pas à craindre
que je fasse augmenter le prix des consommations. Je vois que vous êtes
en bonne et belle compagnie.
--Ah! tu es mon neveu, dit Jean-Jacques...
--Mais invitez donc monsieur le colonel à déjeuner, dit Flore.
--Non, madame, merci, répondit Philippe, j'ai déjeuné. D'ailleurs je
me couperais plutôt la main que de demander un morceau de pain ou un
centime à mon oncle, après ce qui s'est passé dans cette ville à propos
de mon frère et de ma mère... Seulement il ne me paraît pas convenable
que je reste à Issoudun, sans lui tirer ma révérence de temps en temps.
Vous pouvez bien d'ailleurs, dit-il en offrant à son oncle sa main dans
laquelle Rouget mit la sienne qu'il secoua, vous pouvez faire tout ce
qui vous plaira: je n'y trouverai jamais rien à redire, pourvu que
l'honneur des Bridau soit sauf...
Gilet pouvait regarder le lieutenant-colonel à son aise, car Philippe
évitait de jeter les yeux sur lui avec une affectation visible. Quoique
le sang lui bouillonnât dans les veines, Max avait un trop grand
intérêt à se conduire avec cette prudence des grands politiques, qui
ressemble parfois à la lâcheté, pour prendre feu comme un jeune homme;
il resta donc calme et froid.
--Ce ne sera pas bien, monsieur, dit Flore, de vivre avec soixante
francs par mois à la barbe de votre oncle qui a quarante mille livres
de rente, et qui s'est déjà si bien conduit avec monsieur le commandant
Gilet, son parent par nature, que voilà...
--Oui, Philippe, reprit le bonhomme, nous verrons cela...
Sur la présentation faite par Flore, Philippe échangea un salut presque
craintif avec Gilet.
--Mon oncle, j'ai des tableaux à vous rendre, ils sont chez monsieur
Hochon; vous me ferez le plaisir de venir les reconnaître un jour ou
l'autre.
Après avoir dit ces derniers mots d'un ton sec, le lieutenant-colonel
Philippe Bridau sortit. Cette visite laissa dans l'âme de Flore et
aussi chez Gilet une émotion plus grave encore que leur saisissement à
la première vue de cet effroyable soudard. Dès que Philippe eut tiré
la porte avec une violence d'héritier dépouillé, Flore et Gilet se
cachèrent dans les rideaux pour le regarder allant de chez son oncle
chez les Hochon.
--Quel _chenapan_! dit Flore en interrogeant Gilet par un coup d'œil.
--Oui, par malheur, il s'en est trouvé quelques-uns comme ça dans les
armées de l'Empereur; j'en ai descendu sept sur les pontons, répondit
Gilet.
--J'espère bien, Max, que vous ne chercherez pas dispute à celui-ci,
dit mademoiselle Brazier.
--Oh! celui-là, répondit Max, est un chien galeux qui veut un os,
reprit-il en s'adressant au père Rouget. Si son oncle a confiance en
moi, il s'en débarrassera par quelque donation; car il ne vous laissera
pas tranquille, papa Rouget.
--Il sentait bien le tabac, fit le vieillard.
--Il sentait vos écus aussi, dit Flore d'un ton péremptoire. Mon avis
est qu'il faut vous dispenser de le recevoir.
--Je ne demande pas mieux, répondit Rouget.
--Monsieur, dit Gritte en entrant dans la chambre où toute la famille
Hochon se trouvait après déjeuner, voici le monsieur Bridau dont vous
parliez.
Philippe fit son entrée avec politesse, au milieu d'un profond silence
causé par la curiosité générale. Madame Hochon frémit de la tête
aux pieds en apercevant l'auteur de tous les chagrins d'Agathe et
l'assassin de la bonne femme Descoings. Adolphine eut aussi quelque
effroi. Baruch et François échangèrent un regard de surprise. Le vieil
Hochon conserva son sang-froid et offrit un siége au fils de madame
Bridau.
--Je viens, monsieur, dit Philippe, me recommander à vous; car j'ai
besoin de prendre mes mesures de façon à vivre dans ce pays-ci, pendant
cinq ans, avec soixante francs par mois que me donne la France.
--Cela se peut, répondit l'octogénaire.
Philippe parla de choses indifférentes en se tenant parfaitement bien.
Il présenta comme un aigle le journaliste Lousteau neveu de la vieille
dame dont les bonnes grâces lui furent acquises quand elle l'entendit
annoncer que le nom des Lousteau deviendrait célèbre. Puis il n'hésita
point à reconnaître les fautes de sa vie. A un reproche amical que
lui adressa madame Hochon à voix basse, il dit avoir bien fait des
réflexions dans la prison, et lui promit d'être à l'avenir un tout
autre homme.
Sur un mot que lui dit Philippe, monsieur Hochon sortit avec
lui. Quand l'avare et le soldat furent sur le boulevard Baron, à
une place où personne ne pouvait les entendre, le colonel dit au
vieillard:--Monsieur, si vous voulez me croire, nous ne parlerons
jamais d'affaires ni des personnes autrement qu'en nous promenant dans
la campagne, ou dans des endroits où nous pourrons causer sans être
entendus. Maître Desroches m'a très-bien expliqué l'influence des
commérages dans une petite ville. Je ne veux donc pas que vous soyez
soupçonné de m'aider de vos conseils, quoique Desroches m'ait dit de
vous les demander, et que je vous prie de ne pas me les épargner.
Nous avons un ennemi puissant en tête, il ne faut négliger aucune
précaution pour parvenir à s'en défaire. Et, d'abord, excusez-moi, si
je ne vais plus vous voir. Un peu de froideur entre nous vous laissera
net de toute influence dans ma conduite. Quand j'aurai besoin de vous
consulter, je passerai sur la place à neuf heures et demie, au moment
où vous sortez de déjeuner. Si vous me voyez tenant ma canne au port
d'armes, cela voudra dire qu'il faut nous rencontrer, par hasard, en un
lieu de promenade que vous m'indiquerez.
--Tout cela me semble d'un homme prudent et qui veut réussir, dit le
vieillard.
--Et je réussirai, monsieur. Avant tout, indiquez-moi les militaires de
l'ancienne armée revenus ici, qui ne sont point du parti de ce Maxence
Gilet, et avec lesquels je puisse me lier.
--Il y a d'abord un capitaine d'artillerie de la Garde, monsieur
Mignonnet, un homme sorti de l'École Polytechnique, âgé de quarante
ans, et qui vit modestement; il est plein d'honneur et s'est prononcé
contre Max dont la conduite lui semble indigne d'un vrai militaire.
--Bon! fit le lieutenant-colonel.
--Il n'y a pas beaucoup de militaires de cette trempe, reprit monsieur
Hochon, car je ne vois plus ici qu'un ancien capitaine de cavalerie.
--C'est mon arme, dit Philippe. Était-il dans la Garde?
--Oui, reprit monsieur Hochon. Carpentier était en 1810
maréchal-des-logis-chef dans les Dragons; il en est sorti pour entrer
sous-lieutenant dans la Ligne, et il y est devenu capitaine.
--Giroudeau le connaîtra peut-être, se dit Philippe.
--Ce monsieur Carpentier a pris la place dont n'a pas voulu Maxence, à
la Mairie, et il est l'ami du commandant Mignonnet.
--Que puis-je faire ici pour gagner ma vie?...
--On va, je crois, établir une sous-direction pour l'Assurance Mutuelle
du Département du Cher, et vous pourriez y trouver une place; mais ce
sera tout au plus cinquante francs par mois...
--Cela me suffira.
Au bout d'une semaine, Philippe eut une redingote, un pantalon et un
gilet neufs en bon drap bleu d'Elbeuf, achetés à crédit et payables à
tant par mois, ainsi que des bottes, des gants de daim et un chapeau.
Il reçut de Paris, par Giroudeau, du linge, ses armes et une lettre
pour Carpentier, qui avait servi sous les ordres de l'ancien capitaine
des Dragons. Cette lettre valut à Philippe le dévouement de Carpentier,
qui présenta Philippe au commandant Mignonnet comme un homme du plus
haut mérite et du plus beau caractère. Philippe capta l'admiration de
ces deux dignes officiers par quelques confidences sur la conspiration
jugée, qui fut, comme on sait, la dernière tentative de l'ancienne
armée contre les Bourbons, car le procès des sergents de La Rochelle
appartint à un autre ordre d'idées.
A partir de 1822, éclairés par le sort de la conspiration du 19 août
1820, par les affaires Berton et Caron, les militaires se contentèrent
d'attendre les événements. Cette dernière conspiration, la cadette de
celle du 19 août, fut la même, reprise avec de meilleurs éléments.
Comme l'autre, elle resta complétement inconnue au Gouvernement royal.
Encore une fois découverts, les conspirateurs eurent l'esprit de
réduire leur vaste entreprise aux proportions mesquines d'un complot
de caserne. Cette conspiration, à laquelle adhéraient plusieurs
régiments de cavalerie, d'infanterie et d'artillerie, avait le nord
de la France pour foyer. On devait prendre d'un seul coup les places
fortes de la frontière. En cas de succès, les traités de 1815 eussent
été brisés par une fédération subite de la Belgique, enlevée à la
Sainte-Alliance, grâce à un pacte militaire fait entre soldats. Deux
trônes s'abîmaient en un moment dans ce rapide ouragan. Au lieu de ce
formidable plan conçu par de fortes têtes, et dans lequel trempaient
bien des personnages, on ne livra qu'un détail à la Cour des Pairs.
Philippe Bridau consentit à couvrir ces chefs, qui disparaissaient
au moment où les complots se découvraient soit par quelque trahison,
soit par un effet du hasard, et qui, siégeant dans les Chambres, ne
promettaient leur coopération que pour compléter la réussite au cœur du
gouvernement. Dire le plan que, depuis 1830, les aveux des Libéraux ont
déployé dans toute sa profondeur, et dans ses ramifications immenses
dérobées aux initiés inférieurs, ce serait empiéter sur le domaine de
l'histoire et se jeter dans une trop longue digression; cet aperçu
suffit à faire comprendre le double rôle accepté par Philippe. L'ancien
officier d'ordonnance de l'Empereur devait diriger un mouvement projeté
dans Paris, uniquement pour masquer la véritable conspiration et
occuper le gouvernement au cœur quand elle éclaterait dans le nord.
Philippe fut alors chargé de rompre la trame entre les deux complots en
ne livrant que les secrets d'un ordre secondaire; l'effroyable dénûment
dont témoignaient son costume et son état de santé, servit puissamment
à déconsidérer, à rétrécir l'entreprise aux yeux du pouvoir. Ce rôle
convenait à la situation précaire de ce joueur sans principes. En se
sentant à cheval sur deux partis, le rusé Philippe fit le bon apôtre
avec le gouvernement royal et conserva l'estime des gens haut placés de
son parti; mais en se promettant bien de se jeter plus tard dans celle
des deux voies où il trouverait le plus d'avantages.
Ces révélations sur la portée immense du véritable complot, sur la
participation de quelques-uns des juges, firent de Philippe, aux yeux
de Carpentier et de Mignonnet, un homme de la plus haute distinction,
car son dévouement révélait un politique digne des beaux jours de la
Convention. Aussi le rusé bonapartiste devint-il en quelques jours
l'ami des deux officiers dont la considération dut rejaillir sur
lui. Il eut aussitôt, par la recommandation de messieurs Mignonnet
et Carpentier, la place indiquée par le vieil Hochon à l'Assurance
Mutuelle du Département du Cher. Chargé de tenir des registres comme
chez un percepteur, de remplir de noms et de chiffres des lettres tout
imprimées et de les expédier, de faire des polices d'Assurance, il ne
fut pas occupé plus de trois heures par jour. Mignonnet et Carpentier
firent admettre l'hôte d'Issoudun à leur Cercle où son attitude et ses
manières, en harmonie d'ailleurs avec la haute opinion que Mignonnet et
Carpentier donnaient de ce chef de complot, lui méritèrent le respect
qu'on accorde à des dehors souvent trompeurs.