UN MÉNAGE DE GARÇON.]

A la mort de son père, Jacques, âgé de trente-sept ans, était aussi

timide et soumis à la discipline paternelle que peut l'être un enfant

de douze ans. Cette timidité doit expliquer son enfance, sa jeunesse

et sa vie à ceux qui ne voudraient pas admettre ce caractère, ou les

faits de cette histoire, hélas! bien communs partout, même chez les

princes, car Sophie Dawes fut prise par le dernier des Condé dans une

situation pire que celle de la Rabouilleuse. Il y a deux timidités:

la timidité d'esprit, la timidité de nerfs; une timidité physique,

et une timidité morale. L'une est indépendante de l'autre. Le corps

peut avoir peur et trembler, pendant que l'esprit reste calme et

courageux, et _vice versa_. Ceci donne la clef de bien des bizarreries

morales. Quand les deux timidités se réunissent chez un homme, il

sera nul pendant toute sa vie. Cette timidité complète est celle des

gens dont nous disons:--C'est un imbécile. Il se cache souvent dans

cet imbécile de grandes qualités comprimées. Peut-être devons-nous à

cette double infirmité quelques moines qui ont vécu dans l'extase.

Cette malheureuse disposition physique et morale est produite aussi

bien par la perfection des organes et par celle de l'âme que par des

défauts encore inobservés. La timidité de Jean-Jacques venait d'un

certain engourdissement de ses facultés, qu'un grand instituteur, ou un

chirurgien comme Desplein eussent réveillées. Chez lui, comme chez les

crétins, le sens de l'amour avait hérité de la force et de l'agilité

qui manquaient à l'intelligence, quoiqu'il lui restât encore assez de

sens pour se conduire dans la vie. La violence de sa passion, dénuée

de l'idéal où elle s'épanche chez tous les jeunes gens, augmentait

encore sa timidité. Jamais il ne put se décider, selon l'expression

familière, à faire la cour à une femme à Issoudun. Or, ni les jeunes

filles, ni les bourgeoises ne pouvaient faire les avances à un jeune

homme de moyenne taille, d'attitude pleine de honte et de mauvaise

grâce, à figure commune, que deux gros yeux d'un vert pâle et saillants

eussent rendue assez laide si déjà les traits écrasés et un teint

blafard ne la vieillissaient avant le temps. La compagnie d'une femme

annulait, en effet, ce pauvre garçon qui se sentait poussé par la

passion aussi violemment qu'il était retenu par le peu d'idées dû à

son éducation. Immobile entre deux forces égales, il ne savait alors

que dire, et tremblait d'être interrogé, tant il avait peur d'être

obligé de répondre! Le désir, qui délie si promptement la langue, lui

glaçait la sienne. Jean-Jacques resta donc solitaire, et rechercha

la solitude en ne s'y trouvant pas gêné. Le docteur aperçut, trop

tard pour y remédier, les ravages produits par ce tempérament et par

ce caractère. Il aurait bien voulu marier son fils; mais, comme il

s'agissait de le livrer à une domination qui deviendrait absolue, il

dut hésiter. N'était-ce pas abandonner le maniement de sa fortune à

une étrangère, à une fille inconnue? Or, il savait combien il est

difficile d'avoir des prévisions exactes sur le moral de la Femme, en

étudiant la Jeune Fille. Aussi, tout en cherchant une personne dont

l'éducation ou les sentiments lui offrissent des garanties, essaya-t-il

de jeter son fils dans la voie de l'avarice. A défaut d'intelligence,

il espérait ainsi donner à ce niais une sorte d'instinct. Il l'habitua

d'abord à une vie mécanique, et lui légua des idées arrêtées pour le

placement de ses revenus; puis il lui évita les principales difficultés

de l'administration d'une fortune territoriale, en lui laissant des

terres en bon état et louées par de longs baux. Le fait qui devait

dominer la vie de ce pauvre être échappa cependant à la perspicacité

de ce vieillard si fin. La timidité ressemble à la dissimulation,

elle en a toute la profondeur. Jean-Jacques aima passionnément la

Rabouilleuse. Rien de plus naturel d'ailleurs. Flore fut la seule femme

qui restât près de ce garçon, la seule qu'il pût voir à son aise, en

la contemplant en secret, en l'étudiant à toute heure; Flore illumina

pour lui la maison paternelle, elle lui donna sans le savoir les seuls

plaisirs qui lui dorèrent sa jeunesse. Loin d'être jaloux de son père,

il fut enchanté de l'éducation qu'il donnait à Flore: ne lui fallait-il

pas une femme facile, et avec laquelle il n'y eût pas de cour à faire?

La passion qui, remarquez-le, porte son esprit avec elle, peut donner

aux niais, aux sots, aux imbéciles une sorte d'intelligence, surtout

pendant la jeunesse. Chez l'homme le plus brute, il se rencontre

toujours l'instinct animal dont la persistance ressemble à une pensée.

Le lendemain Flore, à qui le silence de son maître avait fait faire

des réflexions, s'attendit à quelque communication importante; mais,

quoiqu'il tournât autour d'elle et la regardât sournoisement avec des

expressions de concupiscence, Jean-Jacques ne put rien trouver à dire.

Enfin au moment du dessert, le maître recommença la scène de la veille.

--Vous vous trouvez bien ici? dit-il à Flore.

--Oui, monsieur Jean.

--Eh! bien, restez-y.

--Merci, monsieur Jean.

Cette situation étrange dura trois semaines. Par une nuit où nul bruit

ne troublait le silence, Flore, qui se réveilla par hasard, entendit le

souffle égal d'une respiration humaine à sa porte, et fut effrayée en

reconnaissant sur le palier Jean-Jacques couché comme un chien, et qui,

sans doute, avait fait lui-même un trou par en bas pour voir dans la

chambre.

--Il m'aime, pensa-t-elle; mais il attrapera des rhumatismes à ce

métier-là.

Le lendemain, Flore regarda son maître d'une certaine façon. Cet amour

muet et presque instinctif l'avait émue, elle ne trouva plus si laid ce

pauvre niais dont les tempes et le front chargés de boutons semblables

à des ulcères portaient cette horrible couronne, attribut des sangs

gâtés.

--Vous ne voudriez pas retourner aux champs, n'est-ce pas? lui dit

Jean-Jacques quand ils se trouvèrent seuls.

--Pourquoi me demandez-vous cela? dit-elle en le regardant.

--Pour le savoir, fit Rouget en devenant de la couleur des homards

cuits.

--Est-ce que vous voulez m'y renvoyer? demanda-t-elle.

--Non, mademoiselle.

--Eh! bien, que voulez-vous donc savoir? Vous avez une raison...

--Oui, je voudrais savoir...

--Quoi? dit Flore.

--Vous ne me le diriez pas! fit Rouget.

--Si, foi d'honnête fille...

--Ah! voilà, reprit Rouget effrayé. Vous êtes une honnête fille...

--Pardè!

--Là, vrai?...

--Quand je vous le dis...

--Voyons? Êtes-vous la même que quand vous étiez là, pieds nus, amenée

par votre oncle?

--Belle question! ma foi, répondit Flore en rougissant.

L'héritier atterré baissa la tête et ne la releva plus. Flore,

stupéfaite de voir une réponse si flatteuse pour un homme accueillie

par une semblable consternation, se retira.

Trois jours après, au même moment, car l'un et l'autre ils semblaient

se désigner le dessert comme le champ de bataille, Flore dit la

première à son maître:--Est-ce que vous avez quelque chose contre moi?

--Non, mademoiselle, répondit-il, non... (une pause). Au contraire.

--Vous avez paru contrarié hier de savoir que j'étais une honnête

fille...

--Non, je voulais seulement savoir... (autre pause). Mais vous ne me le

diriez pas...

--Ma foi, reprit-elle, je vous dirai toute la vérité...

--Toute la vérité sur... mon père... demanda-t-il d'une voix étranglée.

--Votre père, dit-elle en plongeant son regard dans les yeux de son

maître, était un brave homme... il aimait à rire... Quoi!... un brin...

Mais, pauvre cher homme!... c'était pas la bonne volonté qui lui

manquait... Enfin, rapport à je ne sais quoi contre vous, il avait des

intentions... oh! de tristes intentions. Souvent il me faisait rire,

quoi! voilà... Après?...

--Eh! bien, Flore, dit l'héritier en prenant la main de la

Rabouilleuse, puisque mon père ne vous était de rien.

--Et, de quoi voulez-vous qu'il me fût?... s'écria-t-elle en fille

offensée d'une supposition injurieuse.

--Eh! bien, écoutez donc?

--Il était mon bienfaiteur, voilà tout. Ah! il aurait bien voulu que je

fusse sa femme... mais...

--Mais, dit Rouget en reprenant la main que Flore lui avait retirée,

puisqu'il ne vous a rien été, vous pourriez rester ici avec moi?...

--Si vous voulez, répondit-elle en baissant les yeux.

--Non, non, si vous vouliez, vous, reprit Rouget. Oui, vous pouvez

être... la maîtresse. Tout ce qui est ici sera pour vous, vous y

prendrez soin de ma fortune, elle sera quasiment la vôtre... car je

vous aime, et vous ai toujours aimée depuis le moment où vous êtes

entrée, ici, là, pieds nus.

Flore ne répondit pas. Quand le silence devint gênant, Jean-Jacques

inventa cet argument horrible:--Voyons, cela ne vaut-il pas mieux que

de retourner aux champs? lui demanda-t-il avec une visible ardeur.

--Dame! monsieur Jean, comme vous voudrez, répondit-elle.

Néanmoins, malgré ce: _comme vous voudrez!_ le pauvre Rouget ne se

trouva pas plus avancé. Les hommes de ce caractère ont besoin de

certitude. L'effort qu'ils font en avouant leur amour est si grand et

leur coûte tant, qu'ils se savent hors d'état de le recommencer. De

là vient leur attachement à la première femme qui les accepte. On ne

peut présumer les événements que par le résultat. Dix mois après la

mort de son père, Jean-Jacques changea complétement: son visage pâle et

plombé, dégradé par des boutons aux tempes et au front, s'éclaircit,

se nettoya, se colora de teintes rosées. Enfin sa physionomie respira

le bonheur. Flore exigea que son maître prît des soins minutieux de

sa personne, elle mit son amour-propre à ce qu'il fût bien mis; elle

le regardait s'en allant à la promenade en restant sur le pas de la

porte, jusqu'à ce qu'elle ne le vît plus. Toute la ville remarqua ces

changements, qui firent de Jean-Jacques un tout autre homme.

--Savez-vous la nouvelle? se disait-on dans Issoudun.

--Eh! bien, quoi?

--Jean-Jacques a tout hérité de son père, même la Rabouilleuse...

--Est-ce que vous ne croyez pas feu le docteur assez malin pour avoir

laissé une gouvernante à son fils?

--C'est un trésor pour Rouget, c'est vrai, fut le cri général.

--C'est une finaude! elle est bien belle, elle se fera épouser.

--Cette fille a-t-elle eu de la chance!

--C'est une chance qui n'arrive qu'aux belles filles.

--Ah! bah, vous croyez cela, mais j'ai eu mon oncle Borniche-Héreau.

Eh! bien, vous avez entendu parler de mademoiselle Ganivet, elle était

laide comme les sept péchés capitaux, elle n'en a pas moins eu de lui

mille écus de rente...

--Bah! c'était en 1778!

--C'est égal, Rouget a tort, son père lui laisse quarante bonnes mille

livres de rente, il aurait pu se marier avec mademoiselle Héreau...

--Le docteur a essayé, elle n'en a pas voulu, Rouget est trop bête...

--Trop bête! les femmes sont bien heureuses avec les gens de cet acabit.

--Votre femme est-elle heureuse?

Tel fut le sens des propos qui coururent dans Issoudun. Si l'on

commença, selon les us et coutumes de la province, par rire de ce

quasi-mariage, on finit par louer Flore de s'être dévouée à ce

pauvre garçon. Voilà comment Flore Brazier parvint au gouvernement

de la maison Rouget, de père en fils, selon l'expression du fils

Goddet. Maintenant il n'est pas inutile d'esquisser l'histoire de ce

gouvernement pour l'instruction des célibataires.

La vieille Fanchette fut la seule dans Issoudun à trouver mauvais que

Flore Brazier devînt la reine chez Jean-Jacques Rouget, elle protesta

contre l'immoralité de cette combinaison et prit le parti de la morale

outragée, il est vrai qu'elle se trouvait humiliée, à son âge, d'avoir

pour maîtresse une Rabouilleuse, une petite fille venue pieds nus

dans la maison. Fanchette possédait trois cents francs de rente dans

les fonds, car le docteur lui avait fait ainsi placer ses économies,

feu monsieur venait de lui léguer cent écus de rente viagère, elle

pouvait donc vivre à son aise, et quitta la maison neuf mois après

l'enterrement de son vieux maître, le 15 avril 1806. Cette date

n'indique-t-elle pas aux gens perspicaces l'époque à laquelle Flore

cessa d'être une honnête fille.

La Rabouilleuse, assez fine pour prévoir la défection de Fanchette,

car il n'y a rien comme l'exercice du pouvoir pour vous apprendre la

politique, avait résolu de se passer de servante. Depuis six mois

elle étudiait, sans en avoir l'air, les procédés culinaires qui

faisaient de Fanchette un Cordon Bleu digne de servir un médecin. En

fait de gourmandise, on peut mettre les médecins au même rang que

les évêques. Le docteur avait perfectionné Fanchette. En province,

le défaut d'occupation et la monotonie de la vie attirent l'activité

de l'esprit sur la cuisine. On ne dîne pas aussi luxueusement en

province qu'à Paris, mais on y dîne mieux; les plats y sont médités,

étudiés. Au fond des provinces, il existe des Carêmes en jupon,

génies ignorés, qui savent rendre un simple plat de haricots digne du

hochement de tête par lequel Rossini accueille une chose parfaitement

réussie. En prenant ses degrés à Paris, le docteur y avait suivi les

cours de chimie de Rouelle, et il lui en était resté des notions qui

tournèrent au profit de la chimie culinaire. Il est célèbre à Issoudun

par plusieurs améliorations peu connues en dehors du Berry. Il a

découvert que l'omelette était beaucoup plus délicate quand on ne

battait pas le blanc et le jaune des œufs ensemble avec la brutalité

que les cuisinières mettent à cette opération. On devait, selon lui,

faire arriver le blanc à l'état de mousse, y introduire par degrés

le jaune, et ne pas se servir d'une poêle, mais d'un _cagnard_ en

porcelaine ou de faïence. Le cagnard est une espèce de plat épais qui

a quatre pieds, afin que, mis sur le fourneau, l'air, en circulant,

empêche le feu de le faire éclater. En Touraine, le cagnard s'appelle

un cauquemarre. Rabelais, je crois, parle de ce _cauquemarre_ à cuire

les cocquesigrues, ce qui démontre la haute antiquité de cet ustensile.

Le docteur avait aussi trouvé le moyen d'empêcher l'âcreté des _roux_;

mais ce secret, que par malheur il restreignit à sa cuisine, a été

perdu.

Flore, née friturière et rôtisseuse, les deux qualités qui ne peuvent

s'acquérir ni par l'observation ni par le travail, surpassa Fanchette

en peu de temps. En devenant Cordon Bleu, elle pensait au bonheur de

Jean-Jacques; mais elle était aussi, disons-le, passablement gourmande.

Hors d'état, comme les personnes sans instruction, de s'occuper par

la cervelle, elle déploya son activité dans le ménage. Elle frotta

les meubles, leur rendit leur lustre, et tint tout au logis dans une

propreté digne de la Hollande. Elle dirigea ces avalanches de linge

sale et ces déluges qu'on appelle les lessives, et qui, selon l'usage

des provinces, ne se font que trois fois par an. Elle observa le linge

d'un œil de ménagère, et le raccommoda. Puis, jalouse de s'initier par

degrés aux secrets de la fortune, elle s'assimila le peu de science des

affaires que savait Rouget, et l'augmenta par des entretiens avec le

notaire du feu docteur, monsieur Héron. Aussi donna-t-elle d'excellents

conseils à son petit Jean-Jacques. Sûre d'être toujours la maîtresse,

elle eut pour les intérêts de ce garçon autant de tendresse et

d'avidité que s'il s'agissait d'elle-même. Elle n'avait pas à craindre

les exigences de son oncle. Deux mois avant la mort du docteur, Brazier

était mort d'une chute en sortant du cabaret où, depuis sa fortune,

il passait sa vie. Flore avait également perdu son père. Elle servit

donc son maître avec toute l'affection que devait avoir une orpheline

heureuse de se faire une famille, et de trouver un intérêt dans la vie.

Cette époque fut le paradis pour le pauvre Jean-Jacques, qui prit

les douces habitudes d'une vie animale embellie par une espèce de

régularité monastique. Il dormait la grasse matinée. Flore qui, dès

le matin, allait à la provision ou faisait le ménage, éveillait son

maître de façon à ce qu'il trouvât le déjeuner prêt quand il avait

fini sa toilette. Après le déjeuner, sur les onze heures, Jean-Jacques

se promenait, causait avec ceux qui le rencontraient, et revenait

à trois heures pour lire les journaux, celui du Département et un

journal de Paris qu'il recevait trois jours après leur publication,

gras des trente mains par lesquelles ils avaient passé, salis par les

nez à tabac qui s'y étaient oubliés, brunis par toutes les tables sur

lesquelles ils avaient traîné. Le célibataire atteignait ainsi l'heure

de son dîner, et il y employait le plus de temps possible. Flore lui

racontait les histoires de la ville, les caquetages qui couraient et

qu'elle avait récoltés. Vers huit heures les lumières s'éteignaient.

Aller au lit de bonne heure est une économie de chandelle et de

feu très-pratiquée en province, mais qui contribue à l'hébétement

des gens par les abus du lit. Trop de sommeil alourdit et encrasse

l'intelligence.

Telle fut la vie de ces deux êtres pendant neuf ans, vie à la fois

pleine et vide, où les grands événements furent quelques voyages

à Bourges, à Vierzon, à Châteauroux ou plus loin quand ni les

notaires de ces villes ni monsieur Héron n'avaient de placements

hypothécaires. Rouget prêtait son argent à cinq pour cent par première

hypothèque, avec subrogation dans les droits de la femme quand le

prêteur était marié. Jamais il ne donnait plus du tiers de la valeur

réelle des biens, et il se faisait faire des billets à son ordre qui

représentaient un supplément d'intérêt de deux et demi pour cent

échelonnés pendant la durée du prêt. Telles étaient les lois que son

père lui avait dit de toujours observer. L'usure, ce rémora mis sur

l'ambition des paysans, dévore les campagnes. Ce taux de sept et demi

pour cent paraissait donc si raisonnable, que Jean-Jacques Rouget

choisissait les affaires; car les notaires, qui se faisaient allouer de

belles commissions par les gens auxquels ils procuraient de l'argent à

si bon compte, prévenaient le vieux garçon.

Durant ces neuf années, Flore prit à la longue, insensiblement et sans

le vouloir, un empire absolu sur son maître. Elle traita d'abord

Jean-Jacques très-familièrement; puis, sans lui manquer de respect,

elle le prima par tant de supériorité, d'intelligence et de force,

qu'il devint le serviteur de sa servante. Ce grand enfant alla de

lui-même au-devant de cette domination, en se laissant rendre tant

de soins, que Flore fut avec lui comme une mère est avec son fils.

Aussi Jean-Jacques finit-il par avoir pour Flore le sentiment qui

rend nécessaire à un enfant la protection maternelle. Mais il y eut

entre eux des nœuds bien autrement serrés! D'abord, Flore faisait les

affaires et conduisait la maison. Jean-Jacques se reposait si bien sur

elle de toute espèce de gestion, que sans elle la vie lui eût paru,

non pas difficile, mais impossible. Puis cette femme était devenue

un besoin de son existence, elle caressait toutes ses fantaisies,

elle les connaissait si bien! Il aimait à voir cette figure heureuse

qui lui souriait toujours, la seule qui lui eût souri, la seule où

devait se trouver un sourire pour lui! Ce bonheur, purement matériel,

exprimé par des mots vulgaires qui sont le fond de la langue dans les

ménages berrichons, et peint sur cette magnifique physionomie, était en

quelque sorte le reflet de son bonheur à lui. L'état dans lequel fut

Jean-Jacques lorsqu'il vit Flore assombrie par quelques contrariétés

révéla l'étendue de son pouvoir à cette fille, qui, pour s'en assurer,

voulut en user. User chez les femmes de cette sorte, veut toujours dire

abuser. La Rabouilleuse fit sans doute jouer à son maître quelques-unes

de ces scènes ensevelies dans les mystères de la vie privée, et dont

Otway a donné le modèle au milieu de sa tragédie de _Venise Sauvée_,

entre le Sénateur et Aquilina, scène qui réalise le magnifique de

l'horrible! Flore se vit alors si certaine de son empire, qu'elle ne

songea pas, malheureusement pour elle et pour ce célibataire, à se

faire épouser.

Vers la fin de 1815, à vingt-sept ans, Flore était arrivée à l'entier

développement de sa beauté. Grasse et fraîche, blanche comme une

fermière du Bessin, elle offrait bien l'idéal de ce que nos ancêtres

appelaient _une belle commère_. Sa beauté, qui tenait de celle

d'une superbe fille d'auberge, mais agrandie et nourrie, la faisait

ressembler, noblesse impériale à part, à mademoiselle Georges dans son

beau temps. Flore avait ces beaux bras ronds éclatants, cette plénitude

de formes, cette pulpe satinée, ces contours attrayants, mais moins

sévères que ceux de l'actrice. L'expression de Flore était la tendresse

et la douceur. Son regard ne commandait pas le respect comme celui de

la plus belle Agrippine qui, depuis celle de Racine, ait foulé les

planches du Théâtre-Français, il invitait à la grosse joie.

En 1816, la Rabouilleuse vit Maxence Gilet, et s'éprit de lui à la

première vue. Elle reçut à travers le cœur cette flèche mythologique,

admirable expression d'un effet naturel, que les Grecs devaient ainsi

représenter, eux qui ne concevaient point l'amour chevaleresque, idéal

et mélancolique, enfanté par le Christianisme. Flore était alors

trop belle pour que Max dédaignât cette conquête. La Rabouilleuse

connut donc, à vingt-huit ans, le véritable amour, l'amour idolâtre,

infini, cet amour qui comporte toutes les manières d'aimer, celle de

Gulnare et celle de Médora. Dès que l'officier sans fortune apprit la

situation respective de Flore et de Jean-Jacques Rouget, il vit mieux

qu'une amourette dans une liaison avec la Rabouilleuse. Aussi, pour

bien assurer son avenir, ne demanda-t-il pas mieux que de loger chez

Rouget, en reconnaissant la débile nature de ce garçon. La passion de

Flore influa nécessairement sur la vie et l'intérieur de Jean-Jacques.

Pendant un mois, le célibataire, devenu craintif outre mesure, vit

terrible, morne et maussade le visage si riant et si amical de Flore.

Il subit les éclats d'une mauvaise humeur calculée, absolument comme

un homme marié dont l'épouse médite une infidélité. Quand, au milieu

des plus cruelles rebuffades, le pauvre garçon s'enhardit à demander à

Flore la cause de ce changement, elle eut dans le regard des flammes

chargées de haine, et dans la voix des tons agressifs et méprisants,

que le pauvre Jean-Jacques n'avait jamais entendus ni reçus.

--Parbleu, dit-elle, vous n'avez ni cœur ni âme. Voilà seize ans que

je donne ici ma jeunesse, et je ne m'étais pas aperçue que vous avez

une pierre, là!... fit-elle en se frappant le cœur. Depuis deux mois,

vous voyez venir ici ce brave commandant, une victime des Bourbons,

qui était fait pour être général, et qu'est dans la débine, acculé

dans un trou de pays où la fortune n'a pas de quoi se promener. Il est

obligé de rester sur une chaise toute une journée à la Municipalité,

pour gagner... quoi?... six cents misérables francs, la belle poussée!

Et vous, qu'avez six cent cinquante-neuf mille livres de placées,

soixante mille francs de rente, et qui, grâce à moi, ne dépensez pas

plus de mille écus par an, tout compris, même mes jupes, enfin tout,

vous ne pensez pas à lui offrir un logis ici, où tout le deuxième est

vide! Vous aimez mieux que les souris et les rats y dansent plutôt que

d'y mettre un humain, enfin un garçon que votre père a toujours pris

pour son fils!... Voulez-vous savoir ce que vous êtes? Je vais vous

le dire: vous êtes un fratricide! Après cela, je sais bien pourquoi!

Vous avez vu que je lui portais intérêt, et ça vous chicane! Quoique

vous paraissiez bête, vous avez plus de malice que les plus malicieux

dans ce que vous êtes... Eh! bien, oui, je lui porte intérêt, et un vif

encore...

--Mais, Flore...

--Oh! il n'y a pas de _mais Flore_ qui tienne. Ah! vous pouvez bien en

chercher une autre Flore (si vous trouvez une!), car je veux que ce

verre de vin me serve de poison si je ne laisse pas là votre baraque

de maison. Je ne vous aurai, Dieu merci, rien coûté pendant les douze

ans que j'y suis restée, et vous aurez eu de l'agrément à bon marché.

Partout ailleurs, j'aurais bien gagné ma vie à tout faire comme ici:

savonner, repasser, veiller aux lessives, aller au marché, faire la

cuisine, prendre vos intérêts en toutes choses, m'exterminer du matin

au soir... Eh! bien, voilà ma récompense.

--Mais Flore...

--Oui, Flore, vous en aurez des Flore, à cinquante et un ans que vous

avez, et que vous vous portez très-mal, et que vous baissez que c'en

est effrayant, je le sais bien! Puis, avec ça, que vous n'êtes pas

amusant...

--Mais, Flore...

--Laissez-moi tranquille!

Elle sortit en fermant la porte avec une violence qui fit retentir la

maison et parut l'ébranler sur ses fondements. Jean-Jacques Rouget

ouvrit tout doucement la porte et alla plus doucement encore dans la

cuisine, où Flore grommelait toujours.

--Mais, Flore, dit ce mouton, voilà la première nouvelle que j'ai de

ton désir, comment sais-tu si je le veux où si je ne le veux pas?...

--D'abord, reprit-elle, il y a besoin d'un homme dans la maison. On

sait que vous avez des dix, des quinze, des vingt mille francs; et si

l'on venait vous voler, on nous assassinerait. Moi, je ne me soucie

pas du tout de me réveiller un beau matin coupée en quatre morceaux,

comme on a fait de cette pauvre servante qu'a eu la bêtise de défendre

son maître! Eh! bien, si l'on nous voit chez nous un homme brave comme

César, et qui ne se mouche pas du pied... Max avalerait trois voleurs,

le temps de le dire... eh! bien, je dormirais plus tranquille. On vous

dira peut-être des bêtises... que je l'aime par ci, que je l'adore par

là!... Savez-vous ce que vous direz?... eh! bien, vous répondrez que

vous le savez, mais que votre père vous avait recommandé son pauvre Max

à son lit de mort. Tout le monde se taira, car les pavés d'Issoudun

vous diront qu'il lui payait sa pension au collége, _na_! Voilà neuf

ans que je mange votre pain...

--Flore, Flore...

--Il y en a eu par la ville plus d'un qui m'a fait la cour, _da_! On

m'offrait des chaînes d'or par ci, des montres par là... Ma petite

Flore, si tu veux quitter cet imbécile de père Rouget, car voilà ce

qu'on me disait de vous. Moi, le quitter? ah! bien, plus souvent, un

innocent comme ça! que qui deviendrait, ai-je toujours répondu. Non,

non, où la chèvre est attachée, il faut qu'elle broute.....

--Oui, Flore, je n'ai que toi au monde, et je suis trop heureux...

Si ça te fait plaisir, mon enfant, eh! bien, nous aurons ici Maxence

Gilet, il mangera avec nous...

--Parbleu! je l'espère bien...

--Là, là, ne te fâche pas...

--Quand il y a pour un, il y a bien pour deux, répondit elle en riant.

Mais si vous êtes gentil, savez vous ce que vous ferez, mon bichon?...

Vous irez vous promener aux environs de la Mairie, à quatre heures, et

vous vous arrangerez pour rencontrer monsieur le commandant Gilet, que

vous inviterez à dîner. S'il fait des façons, vous lui direz que ça

me fera plaisir, il est trop galant pour refuser. Pour lors, entre la

poire et le fromage, s'il vous parle de ses malheurs, des pontons, que

vous aurez bien l'esprit de le mettre là-dessus, vous lui offrirez de

demeurer ici..... S'il trouve quelque chose à redire, soyez tranquille,

je saurai bien le déterminer....

En se promenant avec lenteur sur le boulevard Baron, le célibataire

réfléchit, autant qu'il le pouvait, à cet événement. S'il se séparait

de Flore... (à cette idée, il ne voyait plus clair) quelle autre femme

retrouverait-il?..... Se marier?..... A son âge, il serait épousé pour

sa fortune, et encore plus cruellement exploité par sa femme légitime

que par Flore. D'ailleurs, la pensée d'être privé de cette tendresse,

fût-elle illusoire, lui causait une horrible angoisse. Il fut donc

pour le commandant Gilet aussi charmant qu'il pouvait l'être. Ainsi

que Flore le désirait, l'invitation fut faite devant témoins, afin de

ménager l'honneur de Maxence.

La réconciliation se fit entre Flore et son maître; mais depuis cette

journée Jean-Jacques aperçut des nuances qui prouvaient un changement

complet dans l'affection de la Rabouilleuse. Flore Brazier se plaignit

pendant une quinzaine de jours, chez les fournisseurs, au marché, près

des commères avec lesquelles elle bavardait, de la tyrannie de monsieur

Rouget, qui s'avisait de prendre son soi-disant frère naturel chez lui.

Mais personne ne fut la dupe de cette comédie, et Flore fut regardée

comme une créature excessivement fine et retorse.

Le père Rouget se trouva très-heureux de l'impatronisation de Max au

logis, car il eut une personne qui fut aux petits soins pour lui, mais

sans servilité cependant. Gilet causait, politiquait et se promenait

quelquefois avec le père Rouget. Dès que l'officier fut installé, Flore

ne voulut plus être cuisinière. La cuisine, dit-elle, lui gâtait les

mains. Sur le désir du Grand-Maître de l'Ordre, la Cognette indiqua

l'une de ses parentes, une vieille fille dont le maître, un curé,

venait de mourir sans lui rien laisser, une excellente cuisinière,

qui serait dévouée à la vie à la mort à Flore et à Max. D'ailleurs

la Cognette promit à sa parente, au nom de ces deux puissances, une

rente de trois cents livres après dix ans de bons, loyaux, discrets et

probes services. Agée de soixante ans, la Védie était remarquable par

une figure ravagée par la petite vérole et d'une laideur convenable.

Après l'entrée en fonctions de la Védie, la Rabouilleuse devint madame

Brazier. Elle porta des corsets, elle eut des robes en soie, en

belles étoffes de laine et de coton suivant les saisons! Elle eut des

collerettes, des fichus fort chers, des bonnets brodés, des gorgerettes

de dentelles, se chaussa de brodequins et se maintint dans une élégance

et une richesse de mise qui la rajeunit. Elle fut comme un diamant

brut, taillé, monté par le bijoutier pour valoir tout son prix. Elle

voulait faire honneur à Max. A la fin de la première année, en 1817,

elle fit venir de Bourges un cheval, dit anglais, pour le pauvre

commandant, ennuyé de se promener à pied. Max avait racolé, dans les

environs, un ancien lancier de la Garde Impériale, un Polonais, nommé

Kouski, tombé dans la misère, qui ne demanda pas mieux que d'entrer

chez monsieur Rouget en qualité de domestique du commandant. Max

fut l'idole de Kouski, surtout après le duel des trois royalistes. A

compter de 1817, la maison du père Rouget fut donc composée de cinq

personnes, dont trois maîtres, et la dépense s'éleva environ à huit

mille francs par an.

Au moment où madame Bridau revenait à Issoudun pour, selon l'expression

de maître Desroches, sauver une succession si sérieusement compromise,

le père Rouget était arrivé par degrés à un état quasi-végétatif.

D'abord, dès l'impatronisation de Max, mademoiselle Brazier mit la

table sur un pied épiscopal. Rouget, jeté dans la voie de la bonne

chère mangea toujours davantage, emporté par les excellents plats que

faisait la Védie. Malgré cette exquise et abondante nourriture, il

engraissa peu. De jour en jour, il s'affaissa comme un homme fatigué,

par ses digestions peut-être, et ses yeux se cernèrent fortement. Mais

si, pendant ses promenades, des bourgeois l'interrogeaient sur sa

santé:--Jamais, disait-il, il ne s'était mieux porté. Comme il avait

toujours passé pour être d'une intelligence excessivement bornée, on

ne remarqua point la dépression constante de ses facultés. Son amour

pour Flore était le seul sentiment qui le faisait vivre, il n'existait

que par elle; sa faiblesse avec elle n'avait point alors de bornes, il

obéissait à un regard, il guettait les mouvements de cette créature

comme un chien guette les moindres gestes de son maître. Enfin, selon

l'expression de madame Hochon, à cinquante-sept ans, le père Rouget

semblait être plus vieux que monsieur Hochon, alors octogénaire.

Chacun imagine, avec raison, que l'appartement de Max était digne de

ce charmant garçon. En effet, en six ans le commandant avait, d'année

en année, perfectionné le comfort, embelli les moindres détails de son

logement, autant pour lui-même que pour Flore. Mais ce n'était que le

comfort d'Issoudun: des carreaux mis en couleur, des papiers de tenture

assez élégants, des meubles en acajou, des glaces à bordure dorée, des

rideaux en mousseline ornés de bandes rouges, un lit à couronne et à

rideaux disposés comme les arrangent les tapissiers de province pour

une riche mariée, et qui paraît alors le comble de la magnificence,

mais qui se voit dans les vulgaires gravures de modes, et si commun

que les détaillants de Paris n'en veulent plus pour leurs noces. Il y

avait, chose monstrueuse et qui fit causer dans Issoudun, des nattes

de jonc dans l'escalier, sans doute pour assourdir le bruit des pas;

aussi, en rentrant au petit jour, Max n'avait-il éveillé personne,

Rouget ne soupçonna jamais la complicité de son hôte dans les œuvres

nocturnes des Chevaliers de la Désœuvrance.

Vers les huit heures, Flore, vêtue d'une robe de chambre en jolie

étoffe de coton à mille raies roses, coiffée d'un bonnet de dentelles,

les pieds dans des pantoufles fourrées, ouvrit doucement la porte de la

chambre de Max; mais, en le voyant endormi, elle resta debout devant le

lit.

--Il est rentré si tard, dit-elle, à trois heures et demie. Il faut

avoir un fier tempérament pour résister à ces amusements-là. Est-il

fort, cet amour d'homme!... Qu'auront-ils fait cette nuit?

--Tiens, te voilà, ma petite Flore, dit Max en s'éveillant à la manière

des militaires accoutumés par les événements de la guerre à trouver

leurs idées au complet et leur sang-froid au réveil, quelque subit

qu'il soit.

--Tu dors, je m'en vais...

--Non, reste, il y a des choses graves...

--Vous avez fait quelque sottise cette nuit?...

--Ah! ouin... Il s'agit de nous et de cette vieille bête. Ah! çà, tu

ne m'avais jamais parlé de sa famille... Eh! bien, elle arrive ici, la

famille, sans doute pour nous tailler des croupières...

--Ah! je m'en vais le secouer, dit Flore.

--Mademoiselle Brazier, dit gravement Max, il s'agit de choses trop

sérieuses pour y aller à l'étourdie. Envoie-moi mon café, je le

prendrai dans mon lit, où je vais songer à la conduite que nous devons

tenir... Reviens à neuf heures, nous causerons. En attendant, fais

comme si tu ne savais rien.

Saisie par cette nouvelle, Flore laissa Max et alla lui préparer son

café; mais, un quart d'heure après, Baruch entra précipitamment, et dit

au Grand-Maître:--Fario cherche sa brouette!...

En cinq minutes, Max fut habillé, descendit, et, tout en ayant l'air de

flâner, il gagna le bas de la Tour, où il vit un rassemblement assez

considérable.

--Qu'est ce? fit Max en perçant la foule et pénétrant jusqu'à

l'Espagnol.

Fario, petit homme sec, était d'une laideur comparable à celle d'un

grand d'Espagne. Des yeux de feu comme percés avec une vrille et

très-rapprochés du nez l'eussent fait passer à Naples pour un jeteur de

sorts. Ce petit homme paraissait doux parce qu'il était grave, calme,

lent dans ses mouvements. Aussi le nommait-on le bonhomme Fario.

Mais son teint couleur de pain d'épice et sa douceur déguisaient aux

ignorants et annonçaient à l'observateur le caractère à demi mauritain

d'un paysan de Grenade que rien n'avait encore fait sortir de son

flegme et de sa paresse.

--Êtes-vous sûr, lui dit Max après avoir écouté les doléances du

marchand de grains, d'avoir amené votre voiture? car il n'y a, Dieu

merci, pas de voleurs à Issoudun...

--Elle était là...

--Si le cheval est resté attelé, ne peut-il pas avoir emmené la voiture?

--Le voilà, mon cheval, dit Fario en montrant sa bête harnachée à

trente pas de là.

Max alla gravement à l'endroit où se trouvait le cheval, afin

de pouvoir, en levant les yeux, voir le pied de la Tour, car le

rassemblement était au bas. Tout le monde suivit Max, et c'est ce que

le drôle voulait.

--Quelqu'un a-t-il mis par distraction une voiture dans ses poches?

cria François.

--Allons, fouillez-vous! dit Baruch.

Des éclats de rire partirent de tous côtés. Fario jura. Chez un

Espagnol, des jurons annoncent le dernier degré de la colère.

--Est-elle légère, ta voiture? dit Max.

--Légère?... répondit Fario. Si ceux qui rient de moi l'avaient sur les

pieds, leurs cors ne leur feraient plus mal.

--Il faut cependant qu'elle le soit diablement, répondit Max en

montrant la Tour, car elle a volé sur la butte.

A ces mots, tous les yeux se levèrent, et il y eut en un instant comme

une émeute au marché. Chacun se montrait cette voiture-fée. Toutes les

langues étaient en mouvement

--Le diable protége les aubergistes qui se damnent tous, dit le fils

Goddet au marchand stupéfait, il a voulu t'apprendre à ne pas laisser

traîner de charrettes dans les rues, au lieu de les remiser à l'auberge.

A cette apostrophe, des huées partirent de la foule, car Fario passait

pour avare.

--Allons, mon brave homme, dit Max, il ne faut pas perdre courage.

Nous allons monter à la Tour pour savoir comment ta brouette est venue

là. Nom d'un canon, nous te donnerons un coup de main. Viens-tu,

Baruch?--Toi, dit-il à François en lui parlant dans l'oreille, fais

ranger le monde et qu'il n'y ait personne au bas de la butte quand tu

nous y verras.

Fario, Max, Baruch et trois autres Chevaliers montèrent à la Tour.

Pendant cette ascension assez périlleuse, Max constatait avec Fario

qu'il n'existait ni dégâts ni traces qui indiquassent le passage de

la charrette. Aussi Fario croyait-il à quelque sortilège, il avait la

tête perdue. Arrivés tous au sommet, en y examinant les choses, le fait

parut sérieusement impossible.

--Comment que j'allons la descendre?... dit l'Espagnol dont les petits

yeux noirs exprimaient pour la première fois l'épouvante, et dont la

figure jaune et creuse, qui paraissait ne devoir jamais changer de

couleur, pâlit.

--Comment! dit Max, mais cela ne me paraît pas difficile...

Et, profitant de la stupéfaction du marchand de grains, il mania de

ses bras robustes la charrette par les deux brancards, de manière à la

lancer; puis, au moment où elle devait lui échapper, il cria d'une voix

tonnante:--Gare là-dessous!...

Mais il ne pouvait y avoir aucun inconvénient: le rassemblement,

averti par Baruch et pris de curiosité, s'était retiré sur la place

à la distance nécessaire pour voir ce qui se passerait sur la butte.

La charrette se brisa de la manière la plus pittoresque en un nombre

infini de morceaux.

--La voilà descendue, dit Baruch.

Ah! brigands! ah! canailles! s'écria Fario, c'est peut-être vous autres

qui l'avez montée ici...

Max, Baruch et leurs trois compagnons se mirent à rire des injures de

l'Espagnol.

--On a voulu te rendre service, dit froidement Max, j'ai failli, en

manœuvrant ta damnée charrette, être emporté avec elle, et voilà

comment tu nous remercies?... De quel pays es-tu donc?...

--Je suis d'un pays où l'on ne pardonne pas, répliqua Fario qui

tremblait de rage. Ma charrette vous servira de cabriolet pour aller au

diable!... à moins, dit-il en devenant doux comme un mouton, que vous

ne vouliez me la remplacer par une neuve?

--Parlons de cela, dit Max en descendant.

Quand ils furent au bas de la Tour et en rejoignant les premiers

groupes de rieurs, Max prit Fario par un bouton de sa veste et lui

dit:--Oui, mon brave père Fario, je te ferai cadeau d'une magnifique

charrette, si tu veux me donner deux cent cinquante francs; mais je ne

garantis pas qu'elle sera, comme celle-ci, faite aux tours.

Cette dernière plaisanterie trouva Fario froid comme s'il s'agissait de

conclure un marché.

--Dame! répliqua-t-il, vous me donneriez de quoi me remplacer ma pauvre

charrette, que vous n'auriez jamais mieux employé l'argent du père

Rouget.

Max pâlit, il leva son redoutable poing sur Fario; mais Baruch, qui

savait qu'un pareil coup ne frapperait pas seulement sur l'Espagnol,

enleva Fario comme une plume et dit tout bas à Max:--Ne va pas faire

des bêtises!

Le commandant, rappelé à l'ordre, se mit à rire et répondit à

Fario:--Si je t'ai, par mégarde, fracassé ta charrette, tu essaies de

me calomnier, nous sommes quittes.

--_Pas core!_ dit en murmurant Fario. Mais je suis bien aise de savoir

ce que valait ma charrette.

--Ah! Max, tu trouves à qui parler? dit un témoin de cette scène qui

n'appartenait pas à l'Ordre de la Désœuvrance.

--Adieu, monsieur Gilet, je ne vous remercie pas encore de votre

coup de main, fit le marchand de grains en enfourchant son cheval et

disparaissant au milieu d'un hourra.

--On vous gardera le fer des cercles!... lui cria un charron venu pour

contempler l'effet de cette chute.

Un des limons s'était planté droit comme un arbre. Max restait pâle et

pensif, atteint au cœur par la phrase de l'Espagnol. On parla pendant

cinq jours à Issoudun de la charrette à Fario. Elle était destinée à

voyager, comme dit le fils Goddet, car elle fit le tour du Berry où

l'on se raconta les plaisanteries de Max et de Baruch. Ainsi, ce qui

fut le plus sensible à l'Espagnol, il était encore huit jours après

l'événement, la fable de trois Départements, et le sujet de toutes les

_disettes_. Max et la Rabouilleuse, à propos des terribles réponses du

vindicatif Espagnol, furent aussi le sujet de mille commentaires qu'on

se disait à l'oreille dans Issoudun, mais tout haut à Bourges, à Vatan,

à Vierzon et à Châteauroux. Maxence Gilet connaissait assez le pays

pour deviner combien ces propos devaient être envenimés.

--On ne pourra pas les empêcher de causer, pensait-il. Ah! j'ai fait là

un mauvais coup.

--Hé! bien, Max, lui dit François en lui prenant le bras, ils arrivent

ce soir...

--Qui?...

--Les Bridau! Ma grand'mère vient de recevoir une lettre de sa filleule.

--Écoute, mon petit, lui dit Max à l'oreille, j'ai réfléchi

profondément à cette affaire. Flore ni moi, nous ne devons pas paraître

en vouloir aux Bridau. Si les héritiers quittent Issoudun, c'est vous

autres, les Hochon, qui devez les renvoyer. Examine bien ces Parisiens;

et, quand je les aurai toisés, demain, chez la Cognette, nous verrons

ce que nous pourrons leur faire et comment les mettre mal avec ton

grand-père?...

--L'Espagnol a trouvé le défaut de la cuirasse à Max, dit Baruch à son

cousin François en rentrant chez monsieur Hochon et regardant leur ami

qui rentrait chez lui.

Pendant que Max faisait son coup, Flore, malgré les recommandations

de son commensal, n'avait pu contenir sa colère; et, sans savoir si

elle en servait ou si elle en dérangeait les plans, elle éclatait

contre le pauvre célibataire. Quand Jean-Jacques encourait la colère

de sa bonne, on lui supprimait tout d'un coup les soins et les

chatteries vulgaires qui faisaient sa joie. Enfin, Flore mettait son

maître en pénitence. Ainsi, plus de ces petits mots d'affection dont

elle ornait la conversation avec des tonalités différentes et des

regards plus ou moins tendres:--mon petit chat,--mon gros bichon,--mon

bibi,--mon chou,--mon rat, etc... Un _vous_, sec et froid, ironiquement

respectueux, entrait alors dans le cœur du malheureux garçon comme

une lame de couteau. Ce _vous_ servait de déclaration de guerre.

Puis, au lieu d'assister au lever du bonhomme, de lui donner ses

affaires, de prévoir ses désirs, de le regarder avec cette espèce

d'admiration que toutes les femmes savent exprimer, et qui, plus elle

est grossière, plus elle charme, en lui disant:--Vous êtes frais comme

une rose!--Allons, vous vous portez à merveille.--Que tu es beau, vieux

Jean!--enfin au lieu de le régaler pendant son lever, des drôleries

et des gaudrioles qui l'amusaient, Flore le laissait s'habiller

tout seul. S'il appelait la Rabouilleuse, elle répondait du bas de

l'escalier:--Eh! je ne puis pas tout faire à la fois, veiller à votre

déjeuner, et vous servir dans votre chambre. N'êtes-vous pas assez

grand garçon pour vous habiller tout seul?

--Mon Dieu! que lui ai-je fait? se demanda le vieillard en recevant une

de ces rebuffades au moment où il demanda de l'eau pour se faire la

barbe.

--Védie, montez de l'eau chaude à monsieur, cria Flore.

--Védie?... fit le bonhomme hébété par l'appréhension de la colère qui

pesait sur lui, Védie, qu'a donc madame ce matin?

Flore Brazier se faisait appeler madame par son maître, par Védie, par

Kouski et par Max.

--Elle aurait, à ce qu'il paraît, appris quelque chose de vous qui ne

serait pas beau, répondit Védie en prenant un air profondément affecté.

Vous avez tort, monsieur. Tenez, je ne suis qu'une pauvre servante, et

vous pouvez me dire que je n'ai que faire de fourrer le nez dans vos

affaires; mais vous chercheriez parmi toutes les femmes de la terre,

comme ce roi de l'Écriture Sainte, vous ne trouveriez pas la pareille à

madame. Vous devriez baiser la marque de ses pas par où elle passe...

Dame! si vous lui donnez du chagrin, c'est vous percer le cœur à

vous-même! Enfin elle en avait les larmes aux yeux.

Védie laissa le pauvre homme atterré, il tomba sur un fauteuil, regarda

dans l'espace comme un fou mélancolique, et oublia de faire sa barbe.

Ces alternatives de tendresse et de froideur opéraient sur cet être

faible, qui ne vivait que par la fibre amoureuse, les effets morbides

produits sur le corps par le passage subit d'une chaleur tropicale à un

froid polaire. C'était autant de pleurésies morales qui l'usaient comme

autant de maladies. Flore, seule au monde, pouvait agir ainsi sur lui;

car, uniquement pour elle, il était aussi bon qu'il était niais.

--Hé! bien, vous n'avez pas fait votre barbe? dit-elle en se montrant

sur la porte.

Elle causa le plus violent sursaut au père Rouget qui, de pâle et

défait, devint rouge pour un moment sans oser se plaindre de cet assaut.

--Votre déjeuner vous attend! Mais vous pouvez bien descendre en robe

de chambre et en pantoufles, allez, vous déjeunerez seul.

Et, sans attendre de réponse, elle disparut. Laisser le bonhomme

déjeuner seul était celle de ses pénitences qui lui causait le plus

de chagrin: il aimait à causer en mangeant. En arrivant au bas de

l'escalier, Rouget fut pris par une quinte, car l'émotion avait

réveillé son catarrhe.

--Tousse! tousse! dit Flore dans la cuisine, sans s'inquiéter d'être ou

non entendue par son maître. Pardè, le vieux scélérat est assez fort

pour résister sans qu'on s'inquiète de lui. S'il tousse jamais son âme,

celui-là, ce ne sera qu'après nous....

Telles étaient les aménités que la Rabouilleuse adressait à Rouget

en ses moments de colère. Le pauvre homme s'assit dans une profonde

tristesse, au milieu de la salle, au coin de la table, et regarda ses

vieux meubles, ses vieux tableaux d'un air désolé.

--Vous auriez bien pu mettre une cravate, dit Flore en entrant.

Croyez-vous que c'est agréable à voir un cou comme le vôtre qu'est plus

rouge, plus ridé que celui d'un dindon.

--Mais que vous ai-je fait? demanda-t-il en levant ses gros yeux

vert-clair pleins de larmes vers Flore en affrontant sa mine froide.

--Ce que vous avez fait?.... dit-elle. Vous ne le savez pas! En voilà

un hypocrite?.... Votre sœur Agathe, qui est votre sœur comme je suis

celle de la Tour d'Issoudun, à entendre votre père, et qui ne vous est

de rien du tout, arrive de Paris avec son fils, ce méchant peintre de

deux sous, et viennent vous voir...

--Ma sœur et mes neveux viennent à Issoudun?.... dit-il tout stupéfait.

--Oui, jouez l'étonné, pour me faire croire que vous ne leur avez pas

écrit de venir? Cette malice cousue de fil blanc! Soyez tranquille,

nous ne troublerons point vos Parisiens, car, n'avant qu'ils n'aient

mis les pieds ici, les nôtres n'y feront plus de poussière. Max et moi

nous serons partis pour ne jamais revenir. Quant à votre testament,

je le déchirerai en quatre morceaux à votre nez et à votre barbe,

entendez-vous... Vous laisserez votre bien à votre famille, puisque

nous ne sommes pas votre famille. Après, vous verrez si vous serez aimé

pour vous-même par des gens qui ne vous ont pas vu depuis trente ans,

qui ne vous ont même jamais vu! C'est pas votre sœur qui me remplacera!

Une dévote à trente-six carats!

--N'est-ce que cela, ma petite Flore? dit le vieillard, je ne recevrai

ni ma sœur, ni mes neveux... Je te jure que voilà la première nouvelle

que j'ai de leur arrivée, et c'est un coup monté par madame Hochon, la

vieille dévote...

Max, qui put entendre la réponse du père Rouget, se montra tout à coup

en disant d'un ton de maître:--Qu'y a-t-il!....

--Mon bon Max, reprit le vieillard heureux d'acheter la protection du

soldat qui par une convention faite avec Flore prenait toujours le

parti de Rouget, je jure par ce qu'il y a de plus sacré que je viens

d'apprendre la nouvelle. Je n'ai jamais écrit à ma sœur: mon père m'a

fait promettre de ne lui rien laisser de mon bien, de le donner plutôt

à l'église... Enfin, je ne recevrai ni ma sœur Agathe, ni ses fils.

--Votre père avait tort, mon cher Jean-Jacques, et madame a bien plus

tort encore, répondit Max. Votre père avait ses raisons, il est mort,

sa haine doit mourir avec lui... Votre sœur est votre sœur, vos neveux

sont vos neveux. Vous vous devez à vous-même de les bien accueillir, et

à nous aussi. Que dirait-on dans Issoudun?... S..... tonnerre! j'en ai

assez sur le dos, il ne manquerait plus que de m'entendre dire que nous

vous séquestrons, que vous n'êtes pas libre, que nous vous avons animé

contre vos héritiers, que nous captons votre succession...... Que le

diable m'emporte si je ne déserte pas le camp à la seconde calomnie! Et

c'est assez d'une! Déjeunons.

Flore, redevenue douce comme une hermine, aida la Védie à mettre le

couvert. Le père Rouget, plein d'admiration pour Max, le prit par les

mains, l'emmena dans l'embrasure d'une des croisées et là lui dit à

voix basse:--Ah! Max, j'aurais un fils, je ne l'aimerais pas autant que

je t'aime. Et Flore avait raison: à vous deux, vous êtes ma famille...

Tu as de l'honneur, Max, et tout ce que tu viens de dire est très-bien.

--Vous devez fêter votre sœur et votre neveu, mais ne rien changer à

vos dispositions, lui dit alors Max en l'interrompant. Vous satisferez

ainsi votre père et le monde...

--Eh! bien, mes chers petits amours, s'écria Flore d'un ton gai, le

salmis va se refroidir. Tiens, mon vieux rat, voilà une aile, dit-elle

en souriant à Jean-Jacques Rouget.

A ce mot, la figure chevaline du bonhomme perdit ses teintes

cadavéreuses, il eut, sur ses lèvres pendantes, un sourire de thériaki;

mais la toux le reprit, car le bonheur de rentrer en grâce lui donnait

une émotion aussi violente que celle d'être en pénitence. Flore se

leva, s'arracha de dessus les épaules un petit châle de cachemire et

le mit en cravate au cou du vieillard en lui disant:--C'est bête de se

faire du mal comme ça pour des riens. Tenez, vieil imbécile! ça vous

fera du bien, c'était sur mon cœur...

--Quelle bonne créature! dit Rouget à Max pendant que Flore alla

chercher un bonnet de velours noir pour en couvrir la tête presque

chauve du célibataire.

--Aussi bonne que belle, répondit Max, mais elle est vive, comme tous

ceux qui ont le cœur sur la main.

Peut-être blâmera-t-on la crudité de cette peinture, et trouvera-t-on

les éclats du caractère de la Rabouilleuse empreints de ce vrai que

le peintre doit laisser dans l'ombre? Hé! bien, cette scène, cent

fois recommencée avec d'épouvantables variantes, est, dans sa forme

grossière et dans son horrible véracité, le type de celles que jouent

toutes les femmes, à quelque bâton de l'échelle sociale qu'elles soient

perchées, quand un intérêt quelconque les a diverties de leur ligne

d'obéissance et qu'elles ont saisi le pouvoir. Comme chez les grands

politiques, à leurs yeux tous les moyens sont légitimés par la fin.

Entre Flore Brazier et la duchesse, entre la duchesse et la plus riche

bourgeoise, entre la bourgeoise et la femme la plus splendidement

entretenue, il n'y a de différences que celles dues à l'éducation

qu'elles ont reçue et aux milieux où elles vivent. Les bouderies de la

grande dame remplacent les violences de la Rabouilleuse. A tout étage,

les amères plaisanteries, des moqueries spirituelles, un froid dédain,

des plaintes hypocrites, de fausses querelles obtiennent le même succès

que les propos populaciers de cette madame Éverard d'Issoudun.

Max se mit si drôlement à raconter l'histoire de Fario, qu'il fit rire

le bonhomme. Védie et Kouski, venus pour entendre ce récit, éclatèrent

dans le couloir. Quant à Flore, elle fut prise du fou-rire. Après le

déjeuner, pendant que Jean-Jacques lisait les journaux, car on s'était

abonné au _Constitutionnel_ et à la _Pandore_, Max emmena Flore chez

lui.

--Es-tu sûre que, depuis qu'il t'a instituée son héritière, il n'a pas

fait quelque autre testament?

--Il n'a pas de quoi écrire, répondit-elle.

--Il a pu en dicter un à quelque notaire, fit Max. S'il ne l'a pas

fait, il faut prévoir ce cas-là. Donc, accueillons à merveille les

Bridau, mais tâchons de réaliser, et promptement, tous les placements

hypothécaires. Nos notaires ne demanderont pas mieux que de faire des

transports: ils y trouvent à boire et à manger. Les rentes montent

tous les jours; on va conquérir l'Espagne, et délivrer Ferdinand

VII de ses Cortès: ainsi, l'année prochaine, les rentes dépasseront

peut-être le pair. C'est donc une bonne affaire que de mettre les sept

cent cinquante mille francs du bonhomme sur le grand livre à 89!...

Seulement essaie de les faire mettre en ton nom. Ce sera toujours cela

de sauvé!

--Une fameuse idée, dit Flore.

--Et, comme on aura cinquante mille francs de rentes pour huit cent

quatre-vingt-dix mille francs, il faudrait lui faire emprunter cent

quarante mille francs pour deux ans, à rendre par moitié. En deux ans,

nous toucherons cent mille francs de Paris, et quatre-vingt-dix ici,

nous ne risquons donc rien.

--Sans toi, mon beau Max, que serions-nous devenus? dit-elle.

--Oh! demain soir, chez la Cognette, après avoir vu les Parisiens, je

trouverai les moyens de les faire congédier par les Hochon eux-mêmes.

--As-tu de l'esprit, mon ange! Tiens, tu es un amour d'homme.

La place Saint-Jean est située au milieu d'une rue appelée

Grande-Narette dans sa partie supérieure, et Petite-Narette dans

l'inférieure. En Berry, le mot Narette exprime la même situation de

terrain que le mot génois _salita_, c'est-à-dire une rue en pente

roide. La Narette est très-rapide de la place Saint-Jean à la porte

Vilatte. La maison du vieux monsieur Hochon est en face de celle

où demeurait Jean-Jacques Rouget. Souvent on voyait, par celle des

fenêtres de la salle où se tenait madame Hochon, ce qui se passait chez

le père Rouget, et _vice versâ_, quand les rideaux étaient tirés ou que

les portes restaient ouvertes. La maison de monsieur Hochon ressemble

tant à celle de Rouget, que ces deux édifices furent sans doute bâtis

par le même architecte. Hochon, jadis receveur des Tailles à Selles en

Berry, né d'ailleurs à Issoudun, était revenu s'y marier avec la sœur

du Subdélégué, le galant Lousteau, en échangeant sa place de Selles

contre la recette d'Issoudun. Déjà retiré des affaires en 1786, il

évita les orages de la Révolution, aux principes de laquelle il adhéra

d'ailleurs pleinement, comme tous les _honnêtes gens_ qui hurlent avec

les vainqueurs. Monsieur Hochon ne volait pas sa réputation de grand

avare. Mais ne serait-ce pas s'exposer à des redites que de le peindre?

Un des traits d'avarice qui le rendirent célèbre suffira sans doute

pour vous expliquer monsieur Hochon tout entier.

Lors du mariage de sa fille, alors morte, et qui épousait un Borniche,

il fallut donner à dîner à la famille Borniche. Le prétendu, qui

devait hériter d'une grande fortune, mourut de chagrin d'avoir fait

de mauvaises affaires, et surtout du refus de ses père et mère qui

ne voulurent pas l'aider. Ces vieux Borniche vivaient encore en ce

moment, heureux d'avoir vu monsieur Hochon se chargeant de la tutelle,

à cause de la dot de sa fille qu'il se fit fort de sauver. Le jour

de la signature du contrat, les grands-parents des deux familles

étaient réunis dans la salle, les Hochon d'un côté, les Borniche de

l'autre, tous endimanchés. Au milieu de la lecture du contrat que

faisait gravement le jeune notaire Héron, la cuisinière entre et

demande à monsieur Hochon de la ficelle pour ficeler une dinde, partie

essentielle du repas. L'ancien Receveur des Tailles tire du fond de

la poche de sa redingote un bout de ficelle qui sans doute avait déjà

servi à quelque paquet, il le donna; mais avant que la servante eût

atteint la porte, il lui cria:--Gritte, tu me le rendras!...

Gritte est en Berry l'abréviation usitée de Marguerite.

Vous comprenez dès-lors et monsieur Hochon et la plaisanterie faite par

la ville sur cette famille composée du père, de la mère et de trois

enfants: les cinq Hochon!

D'année en année, le vieil Hochon était devenu plus vétilleux,

plus soigneux, et il avait en ce moment quatre-vingt-cinq ans! Il

appartenait à ce genre d'hommes qui se baissent au milieu d'une

rue, par une conversation animée, qui ramassent une épingle en

disant:--Voilà la journée d'une femme! et qui piquent l'épingle au

parement de leur manche. Il se plaignait très-bien de la mauvaise

fabrication des draps modernes en faisant observer que sa redingote

ne lui avait duré que dix ans. Grand, sec, maigre, à teint jaune,

parlant peu, lisant peu, ne se fatiguant point, observateur des formes

comme un Oriental, il maintenait au logis un régime d'une grande

sobriété, mesurant le boire et le manger à sa famille, d'ailleurs assez

nombreuse, et composée de sa femme, née Lousteau, de son petit-fils

Baruch et de sa sœur Adolphine, héritiers des vieux Borniche, enfin de

son autre petit-fils François Hochon.

Hochon, son fils aîné, pris en 1813 par cette réquisition d'enfants de

famille échappés à la conscription et appelés _les gardes d'honneur_,

avait péri au combat d'Hanau. Cet héritier présomptif avait épousé

de très-bonne heure une femme riche, afin de ne pas être repris par

une conscription quelconque; mais alors il mangea toute sa fortune

en prévoyant sa fin. Sa femme, qui suivit de loin l'armée française,

mourut à Strasbourg en 1814, y laissant des dettes que le vieil Hochon

ne paya point, en opposant aux créanciers cet axiome de l'ancienne

jurisprudence: _Les femmes sont des mineurs_.

On pouvait donc toujours dire les cinq Hochon, puisque cette maison se

composait encore de trois petits enfants et des deux grands parents.

Aussi la plaisanterie durait-elle toujours, car aucune plaisanterie ne

vieillit en province. Gritte, alors âgée de soixante ans, suffisait à

tout.

La maison, quoique vaste, avait peu de mobilier. Néanmoins on pouvait

très-bien loger Joseph et madame Bridau dans deux chambres au deuxième

étage. Le vieil Hochon se repentit alors d'y avoir conservé deux lits

accompagnés chacun d'eux d'un vieux fauteuil en bois naturel et garnis

en tapisserie, d'une table en noyer sur laquelle figurait un pot à eau

du genre dit Gueulard dans sa cuvette bordée de bleu. Le vieillard

mettait sa récolte de pommes et de poires d'hiver, de nèfles et de

coings sur de la paille dans ces deux chambres où dansaient les rats

et les souris; aussi exhalaient-elles une odeur de fruit et de souris.

Madame Hochon y fit tout nettoyer: le papier décollé par places fut

recollé au moyen de pains à cacheter, elle orna les fenêtres de petits

rideaux qu'elle tailla dans de vieux _fourreaux_ de mousseline à elle.

Puis, sur le refus de son mari d'acheter de petits tapis en lisière,

elle donna _sa descente de lit_ à sa petite Agathe, en disant de

cette mère de quarante-sept ans sonnés: pauvre petite! Madame Hochon

emprunta deux tables de nuit aux Borniche, et loua très-audacieusement

chez un fripier, le voisin de la Cognette, deux vieilles commodes à

poignées de cuivre. Elle conservait deux paires de flambeaux en bois

précieux, tournés par son propre père qui avait la manie du _tour_. De

1770 à 1780, ce fut un ton chez les gens riches d'apprendre un métier,

et monsieur Lousteau le père, ancien premier Commis des Aides, fut

tourneur, comme Louis XVI fut serrurier. Ces flambeaux avaient pour

garnitures des cercles en racines de rosier, de pêcher, d'abricotier.

Madame Hochon risqua ces précieuses reliques!..... Ces préparatifs et

ce sacrifice redoublèrent la gravité de monsieur Hochon qui ne croyait

pas encore à l'arrivée des Bridau.

Le matin même de cette journée illustrée par le tour fait à Fario,

madame Hochon dit après le déjeuner à son mari:--J'espère, Hochon, que

vous recevrez comme il faut madame Bridau, ma filleule. Puis, après

s'être assurée que ses petits-enfants étaient partis, elle ajouta:--Je

suis maîtresse de mon bien, ne me contraignez pas à dédommager Agathe

dans mon testament de quelque mauvais accueil.

--Croyez-vous, madame, répondit Hochon d'une voix douce, qu'à mon âge

je ne connaisse pas la civilité puérile et honnête...

--Vous savez bien ce que je veux dire, vieux sournois. Soyez aimable

pour nos hôtes, et souvenez-vous combien j'aime Agathe...

--Vous aimiez aussi Maxence Gilet, qui va dévorer une succession due à

votre chère Agathe!... Ah! vous avez réchauffé là un serpent dans votre

sein; mais, après tout, l'argent des Rouget devait appartenir à un

Lousteau quelconque.

Après cette allusion à la naissance présumée d'Agathe et de Max, Hochon

voulut sortir; mais la vieille madame Hochon, femme encore droite et

sèche, coiffée d'un bonnet rond à coques et poudrée, ayant une jupe

de taffetas gorge de pigeon, à manches justes, et les pieds dans des

mules, posa sa tabatière sur sa petite table, et dit:--En vérité,

comment un homme d'esprit comme vous, monsieur Hochon, peut-il répéter

des niaiseries qui, malheureusement, ont coûté le repos à ma pauvre

amie et la fortune de son père à ma pauvre filleule? Max Gilet n'est

pas le fils de mon frère, à qui j'ai bien conseillé dans le temps

d'épargner ses écus. Enfin vous savez aussi bien que moi que madame

Rouget était la vertu même...

--Et la fille est digne de la mère, car elle me paraît bien bête. Après

avoir perdu toute sa fortune, elle a si bien élevé ses enfants, qu'en

voilà un en prison sous le coup d'un procès criminel à la Cour des

Pairs, pour le fait d'une conspiration à la Berton. Quant à l'autre, il

est dans une situation pire, il est peintre!... Si vos protégés restent

ici jusqu'à ce qu'ils aient dépêtré cet imbécile de Rouget des griffes

de la Rabouilleuse et de Gilet, nous mangerons plus d'un minot de sel

avec eux.

--Assez, monsieur Hochon, souhaitez qu'ils en tirent pied ou aile...

Monsieur Hochon prit son chapeau, sa canne à pomme d'ivoire, et

sortit pétrifié par cette terrible phrase, car il ne croyait pas

à tant de résolution chez sa femme. Madame Hochon, elle, prit son

livre de prières pour lire l'Ordinaire de la Messe, car son grand âge

l'empêchait d'aller tous les jours à l'église: elle avait de la peine

à s'y rendre les dimanches et les jours fériés. Depuis qu'elle avait

reçu la réponse d'Agathe, elle ajoutait à ses prières habituelles une

prière pour supplier Dieu de dessiller les yeux à Jean-Jacques Rouget,

de bénir Agathe et de faire réussir l'entreprise à laquelle elle

l'avait poussée. En se cachant de ses deux petits-enfants, à qui elle

reprochait d'être des _parpaillots_, elle avait prié le curé de dire,

pour ce succès, des messes pendant une neuvaine accomplie par sa petite

fille Adolphine Borniche, qui s'acquittait des prières à l'église par

procuration.

Adolphine, alors âgée de dix-huit ans, et qui, depuis sept ans,

travaillait aux côtés de sa grand'mère dans cette froide maison à mœurs

méthodiques et monotones, fit d'autant plus volontiers la neuvaine

qu'elle souhaitait inspirer quelque sentiment à Joseph Bridau, cet

artiste incompris par monsieur Hochon, et auquel elle prenait le plus

vif intérêt à cause des monstruosités que son grand-père prêtait à ce

jeune Parisien.

Les vieillards, les gens sages, la tête de la ville, les pères de

famille approuvaient d'ailleurs la conduite de madame Hochon; et leurs

vœux en faveur de sa filleule et de ses enfants étaient d'accord avec

le mépris secret que leur inspirait depuis long-temps la conduite de

Maxence Gilet. Ainsi la nouvelle de l'arrivée de la sœur et du neveu

du père Rouget produisit deux partis dans Issoudun: celui de la haute

et vieille bourgeoisie, qui devait se contenter de faire des vœux

et de regarder les événements sans y aider; celui des Chevaliers de

la Désœuvrance et des partisans de Max, qui malheureusement étaient

capables de commettre bien des malices à l'encontre des Parisiens.

Ce jour-là donc, Agathe et Joseph débarquèrent sur la place Misère,

au bureau des Messageries, à trois heures. Quoique fatiguée, madame

Bridau se sentit rajeunie à l'aspect de son pays natal, où elle

reprenait à chaque pas ses souvenirs et ses impressions de jeunesse.

Dans les conditions où se trouvait alors la ville d'Issoudun, l'arrivée

des Parisiens fut sue dans toute la ville à la fois en dix minutes.

Madame Hochon alla sur le pas de sa porte pour recevoir sa filleule et

l'embrassa comme si c'eût été sa fille. Après avoir parcouru pendant

soixante-douze ans une carrière à la fois vide et monotone où, en se

retournant, elle comptait les cercueils de ses trois enfants, morts

tous malheureux, elle s'était fait une sorte de maternité factice pour

une jeune personne qu'elle avait eue, selon son expression, dans ses

poches pendant seize ans. Dans les ténèbres de la province, elle avait

caressé cette vieille amitié, cette enfance et ses souvenirs, comme

si Agathe eût été présente; aussi s'était-elle passionnée pour les

intérêts des Bridau. Agathe fut menée en triomphe dans la salle où le

digne monsieur Hochon resta froid comme un four miné.

--Voilà monsieur Hochon, comment le trouves-tu? dit la marraine à sa

filleule.

--Mais absolument comme quand je l'ai quitté, dit la Parisienne.

--Ah! l'on voit que vous venez de Paris, vous êtes complimenteuse, fit

le vieillard.

Les présentations eurent lieu; celle du petit Baruch Borniche, grand

jeune homme de vingt-deux ans; celle du petit François Hochon, âgé de

vingt-quatre ans, et celle de la petite Adolphine, qui rougissait,

ne savait que faire de ses bras et surtout de ses yeux; car elle ne

voulait pas avoir l'air de regarder Joseph Bridau, curieusement observé

par les deux jeunes gens et par le vieux Hochon, mais à des points de

vue différents. L'avare se disait:--Il sort de l'hôpital, il doit avoir

faim comme un convalescent. Les deux jeunes gens se disaient:--Quel

brigand! quelle tête! il nous donnera bien du fil à retordre.

--Voilà mon fils le peintre, mon bon Joseph! dit enfin Agathe en

montrant l'artiste.

Il y eut dans l'accent du mot _bon_ un effort où se révélait tout le

cœur d'Agathe qui pensait à la prison du Luxembourg.

--Il a l'air malade, s'écria madame Hochon, il ne te ressemble pas...

--Non, madame, reprit Joseph avec la brutale naïveté de l'artiste, je

ressemble à mon père, et en laid encore!

Madame Hochon serra la main d'Agathe qu'elle tenait, et lui jeta un

regard. Ce geste, ce regard voulaient dire:--Ah! je conçois bien, mon

enfant, que tu lui préfères ce mauvais sujet de Philippe.

--Je n'ai jamais vu votre père, mon cher enfant, répondit à haute voix

madame Hochon; mais il vous suffit d'être le fils de votre mère pour

que je vous aime. D'ailleurs vous avez du talent, à ce que m'écrivait

feu madame Descoings, la seule de la maison qui me donnât de vos

nouvelles dans les derniers temps.

--Du talent! fit l'artiste, pas encore; mais, avec le temps et la

patience, peut-être pourrai-je gagner à la fois gloire et fortune.

--En peignant?... dit monsieur Hochon avec une profonde ironie.

--Allons, Adolphine, dit madame Hochon, va voir au dîner.

--Ma mère, dit Joseph, je vais faire placer nos malles qui arrivent.

--Hochon, montre les chambres à monsieur Bridau, dit la grand'mère à

François.

Comme le dîner se servait à quatre heures et qu'il était trois heures

et demie, Baruch alla dans la ville y donner des nouvelles de la

famille Bridau, peindre la toilette d'Agathe, et surtout Joseph dont la

figure ravagée, maladive, et si caractérisée ressemblait au portrait

idéal que l'on se fait d'un brigand. Dans tous les ménages, ce jour-là,

Joseph défraya la conversation.

--Il paraît que la sœur du père Rouget a eu pendant sa grossesse

un regard de quelque singe, disait-on; son fils ressemble à un

macaque.--Il a une figure de brigand, et des yeux de basilic.--On dit

qu'il est curieux à voir, effrayant.--Tous les artistes à Paris sont

comme cela.--Ils sont méchants comme des ânes rouges, et malicieux

comme des singes.--C'est même dans leur état.--Je viens de voir

monsieur Beaussier, qui dit qu'il ne voudrait pas le rencontrer la nuit

au coin d'un bois; il l'a vu à la diligence.--Il a dans la figure des

salières comme un cheval, et il fait des gestes de fou.--Ce garçon-là

paraît être capable de tout; c'est lui qui peut-être est cause que son

frère, qui était un grand bel homme, a mal tourné.--La pauvre madame

Bridau n'a pas l'air d'être heureuse avec lui. Si nous profitons de ce

qu'il est ici pour _faire tirer_ nos portraits?

Il résulta de ces opinions, semées comme par le vent dans la ville, une

excessive curiosité. Tous ceux qui avaient le droit d'aller voir les

Hochon se promirent de leur faire visite le soir même pour examiner les

Parisiens. L'arrivée de ces deux personnages équivalait dans une ville

stagnante comme Issoudun à la solive tombée au milieu des grenouilles.

Après avoir mis les effets de sa mère et les siens dans les deux

chambres en mansarde et les avoir examinées, Joseph observa cette

maison silencieuse où les murs, l'escalier, les boiseries étaient

sans ornement et distillaient le froid, où il n'y avait en tout que

le strict nécessaire. Il fut alors saisi de cette brusque transition

du poétique Paris à la muette et sèche province. Mais quand, en

descendant, il aperçut monsieur Hochon coupant lui-même pour chacun des

tranches de pain, il comprit, pour la première fois de sa vie, Harpagon

de Molière.

--Nous aurions mieux fait d'aller à l'auberge, se dit-il en lui-même.

L'aspect du dîner confirma ses appréhensions. Après une soupe dont

le bouillon clair annonçait qu'on tenait plus à la quantité qu'à la

qualité, on servit un bouilli triomphalement entouré de persil. Les

légumes, mis à part, dans un plat, comptaient dans l'ordonnance du

repas. Ce bouilli trônait au milieu de la table, accompagné de trois

autres plats: des œufs durs sur de l'oseille placés en face des

légumes; puis une salade tout accommodée à l'huile de noix en face de

petits pots de crème où la vanille était remplacée par de l'avoine

brûlée, et qui ressemble à la vanille comme le café de chicorée

ressemble au moka. Du beurre et des radis dans deux plateaux aux deux

extrémités, des radis noirs et des cornichons complétaient ce service,

qui eut l'approbation de madame Hochon. La bonne vieille fit un signe

de tête en femme heureuse de voir que son mari, pour le premier jour

du moins, avait bien fait les choses. Le vieillard répondit par une

œillade et un mouvement d'épaules facile à traduire:--Voilà les folies

que vous me faites faire!...

Immédiatement après avoir été comme disséqué par monsieur Hochon en

tranches semblables à des semelles d'escarpins, le bouilli fut remplacé

par trois pigeons. Le vin du cru fut du vin de 1811. Par un conseil de

sa grand'mère, Adolphine avait orné de deux bouquets les bouts de la

table.

--A la guerre comme à la guerre, pensa l'artiste en contemplant la

table.

Et il se mit à manger en homme qui avait déjeuné à Vierzon, à six

heures du matin, d'une exécrable tasse de café. Quand Joseph eut avalé

son pain et qu'il en redemanda, monsieur Hochon se leva, chercha

lentement une clef dans le fond de la poche de sa redingote, ouvrit une

armoire derrière lui, brandit le chanteau d'un pain de douze livres,

en coupa cérémonieusement une autre rouelle, la fendit en deux, la

posa sur une assiette et passa l'assiette à travers la table au jeune

peintre avec le silence et le sang-froid d'un vieux soldat qui se dit

au commencement d'une bataille:--Allons, aujourd'hui, je puis être tué.

Joseph prit la moitié de cette rouelle et comprit qu'il ne devait plus

redemander de pain. Aucun membre de la famille ne s'étonna de cette

scène si monstrueuse pour Joseph. La conversation allait son train.

Agathe apprit que la maison où elle était née, la maison de son père

avant qu'il eût hérité de celle des Descoings, avait été achetée par

les Borniche, elle manifesta le désir de la revoir.

--Sans doute, lui dit sa marraine, les Borniche viendront ce soir, car

nous aurons toute la ville qui voudra vous examiner, dit-elle à Joseph,

et ils vous inviteront à venir chez eux.

La servante apporta pour dessert le fameux fromage mou de la Touraine

et du Berry, fait avec du lait de chèvre et qui reproduit si bien en

nielles les dessins des feuilles de vigne sur lesquelles on le sert,

qu'on aurait dû faire inventer la gravure en Touraine. De chaque côté

de ces petits fromages, Gritte mit avec une sorte de cérémonie des noix

et des biscuits inamovibles.

--Allons donc, Gritte, du fruit? dit madame Hochon.

--Mais, madame, n'y en a plus de pourri, répondit Gritte.

Joseph partit d'un éclat de rire comme s'il était dans son atelier

avec des camarades, car il comprit tout à coup que la précaution de

commencer par les fruits attaqués était dégénérée en habitude.

--Bah! nous les mangerons tout de même, répondit-il avec l'entrain de

gaieté d'un homme qui prend son parti.

--Mais va donc, monsieur Hochon, s'écria la vieille dame.

Monsieur Hochon, très-scandalisé du mot de l'artiste, rapporta des

pêches de vigne, des poires et des prunes de Sainte-Catherine.

--Adolphine, va nous cueillir du raisin, dit madame Hochon à sa

petite-fille.

Joseph regarda les deux jeunes gens d'un air qui disait:--Est-ce à ce

régime-là que vous devez vos figures prospères?...

Baruch comprit ce coup d'œil incisif et se prit à sourire, car son

cousin Hochon et lui s'étaient montrés discrets. La vie au logis était

assez indifférente à des gens qui soupaient trois fois par semaine

chez la Cognette. D'ailleurs, avant le dîner, Baruch avait reçu l'avis

que le Grand-Maître convoquait l'Ordre au complet à minuit pour le

traiter avec magnificence en demandant un coup de main. Ce repas de

bienvenue offert à ses hôtes par le vieil Hochon, explique combien

les festoiements nocturnes chez la Cognette étaient nécessaires à

l'alimentation de ces deux grands garçons bien endentés qui n'en

manquaient pas un.

--Nous prendrons la liqueur au salon, dit madame Hochon en se levant

et demandant par un geste le bras de Joseph. En sortant la première,

elle put dire au peintre:--Eh! bien, mon pauvre garçon, ce dîner ne

te donnera pas d'indigestion; mais j'ai eu bien de la peine à te

l'obtenir. Tu feras carême ici, tu ne mangeras que ce qu'il faut pour

vivre, et voilà tout. Ainsi prends la table en patience...

La bonhomie de cette excellente vieille qui se faisait ainsi son procès

à elle-même plut à l'artiste.

--J'aurai vécu cinquante ans avec cet homme-là, sans avoir entendu

vingt écus _ballant_ dans ma bourse! Oh! s'il ne s'agissait pas de vous

sauver une fortune, je ne vous aurais jamais attirés, ta mère et toi,

dans ma prison.

--Mais comment vivez-vous encore? dit naïvement le peintre avec cette

gaieté qui n'abandonne jamais les artistes français.

--Ah! voilà, reprit-elle. Je prie.

Joseph eut un léger frisson en entendant ce mot, qui lui grandissait

tellement cette vieille femme qu'il se recula de trois pas pour

contempler sa figure; il la trouva radieuse, empreinte d'une sérénité

si tendre qu'il lui dit:--Je ferai votre portrait!...

--Non, non, dit-elle, je me suis trop ennuyée sur la terre pour vouloir

y rester en peinture!

En disant gaiement cette triste parole, elle tirait d'une armoire une

fiole contenant du cassis, une liqueur de ménage faite par elle, car

elle en avait eu la recette de ces si célèbres religieuses auxquelles

on doit le gâteau d'Issoudun, l'une des plus grandes créations de la

confiturerie française, et qu'aucun chef d'office, cuisinier, pâtissier

et confiturier n'a pu contrefaire. M. de Rivière, ambassadeur à

Constantinople, en demandait tous les ans d'énormes quantités pour le

sérail de Mahmoud. Adolphine tenait une assiette de laque pleine de ces

vieux petits verres à pans gravés et dont le bord est doré; puis, à

mesure que sa grand'mère en remplissait un, elle allait l'offrir.

--A la ronde, mon père en aura! s'écria gaiement Agathe à qui cette

immuable cérémonie rappela sa jeunesse.

--Hochon va tout à l'heure à sa Société lire les journaux, nous aurons

un petit moment à nous, lui dit tout bas la vieille dame.

En effet, dix minutes après, les trois femmes et Joseph se trouvèrent

seuls dans ce salon dont le parquet n'était jamais frotté, mais

seulement balayé; dont les tapisseries encadrées dans des cadres de

chêne à gorges et à moulures, dont tout le mobilier simple et presque

sombre apparut à madame Bridau dans l'état où elle l'avait laissé. La

Monarchie, la Révolution, l'Empire, la Restauration, qui respectèrent

peu de chose, avaient respecté cette salle où leurs splendeurs et leurs

désastres ne laissaient pas la moindre trace.

--Ah! ma marraine, ma vie a été cruellement agitée en comparaison de la

vôtre, s'écria madame Bridau surprise de retrouver jusqu'à un serin,

qu'elle avait connu vivant, empaillé sur la cheminée entre la vieille

pendule, les vieux bras de cuivre et des flambeaux d'argent.

--Ah! mon enfant, répondit la vieille femme, les orages sont dans le

cœur. Plus nécessaire et grande fut la résignation, plus nous avons

eu de luttes avec nous-mêmes. Ne parlons pas de moi, parlons de vos

affaires. Vous êtes précisément en face de l'ennemi, reprit-elle en

montrant la salle de la maison Rouget.

--Ils se mettent à table, dit Adolphine.

Cette jeune fille, quasi recluse, regardait toujours par les fenêtres

espérant saisir quelque lumière sur les énormités imputées à Maxence

Gilet, à la Rabouilleuse, à Jean-Jacques, et dont quelques mots

arrivaient à ses oreilles quand on la renvoyait pour parler d'eux. La

vieille dame dit à sa petite-fille de la laisser seule avec monsieur et

madame Bridau jusqu'à ce qu'une visite arrivât.

--Car, dit-elle en regardant les deux Parisiens, je sais mon Issoudun

par cœur, nous aurons ce soir dix à douze fournées de curieux.

A peine madame Hochon avait-elle pu raconter aux deux Parisiens les

événements et les détails relatifs à l'étonnant empire conquis sur

Jean-Jacques Rouget par la Rabouilleuse et par Maxence Gilet, sans

prendre la méthode synthétique avec laquelle ils viennent d'être

présentés; mais en y joignant les mille commentaires, les descriptions

et les hypothèses dont ils étaient ornés par les bonnes et les

méchantes langues de la ville, qu'Adolphine vint annoncer les Borniche,

les Beaussier, les Lousteau-Prangin, les Fichet, les Goddet-Héreau, en

tout quatorze personnes qui se dessinaient dans le lointain.

--Vous voyez, ma petite, dit en terminant la vieille dame, que ce n'est

pas une petite affaire que de retirer cette fortune de la gueule du

loup...

--Cela me semble si difficile avec un gredin comme vous venez de

nous le dépeindre et une commère comme cette luronne-là, que ce doit

être impossible, répondit Joseph. Il nous faudrait rester à Issoudun

au moins une année pour combattre leur influence et renverser leur

empire sur mon oncle... La fortune ne vaut pas ces tracas-là, sans

compter qu'il faut s'y déshonorer en faisant mille bassesses. Ma mère

n'a que quinze jours de congé, sa place est sûre, elle ne doit pas la

compromettre. Moi, j'ai dans le mois d'octobre des travaux importants

que Schinner m'a procurés chez un pair de France... Et, voyez-vous,

madame, ma fortune à moi est dans mes pinceaux!

Ce discours fut accueilli par une profonde stupéfaction. Madame Hochon,

quoique supérieure relativement à la ville où elle vivait, ne croyait

pas à la peinture. Elle regarda sa filleule, et lui serra de nouveau la

main.

--Ce Maxence est le second tome de Philippe, dit Joseph à l'oreille

de sa mère; mais avec plus de politique, avec plus de tenue que

n'en a Philippe.--Allons! madame, s'écria-t-il tout haut, nous ne

contrarierons pas pendant longtemps monsieur Hochon par notre séjour

ici!

--Ah! vous êtes jeune, vous ne savez rien du monde! dit la vieille

dame. En quinze jours avec un peu de politique on peut obtenir quelques

résultats; écoutez mes conseils, et conduisez-vous d'après mes avis.

--Oh! bien volontiers, répondit Joseph, je me sens d'une incapacité

mirobolante en fait de politique domestique; et je ne sais pas, par

exemple, ce que Desroches lui-même nous dirait de faire si, demain, mon

oncle refuse de nous voir?

Mesdames Borniche, Goddet-Héreau, Beaussier, Lousteau-Prangin et Fichet

ornées de leurs époux, entrèrent. Après les compliments d'usage,

quand ces quatorze personnes furent assises, madame Hochon ne put se

dispenser de leur présenter sa filleule Agathe et Joseph. Joseph resta

sur un fauteuil occupé sournoisement à étudier les soixante figures

qui, de cinq heures et demie à neuf heures, vinrent poser devant lui

_gratis_, comme il le dit à sa mère. L'attitude de Joseph pendant cette

soirée en face des patriciens d'Issoudun ne fit pas changer l'opinion

de la petite ville sur son compte: chacun s'en alla saisi de ses

regards moqueurs, inquiet de ses sourires, ou effrayé de cette figure,

sinistre pour des gens qui ne savaient pas reconnaître l'étrangeté du

génie.

A dix heures, quand tout le monde se coucha, la marraine garda sa

filleule dans sa chambre jusqu'à minuit. Sûres d'être seules, ces

deux femmes, en se confiant les chagrins de leur vie, échangèrent

alors leurs douleurs. En reconnaissant l'immensité du désert où

s'était perdue la force d'une belle âme inconnue, en écoutant les

derniers retentissements de cet esprit dont la destinée fut manquée,

en apprenant les souffrances de ce cœur essentiellement généreux et

charitable, dont la générosité, dont la charité ne s'étaient jamais

exercées, Agathe ne se regarda plus comme la plus malheureuse en voyant

combien de distractions et de petits bonheurs l'existence parisienne

avait apportés aux amertumes envoyées par Dieu.

--Vous qui êtes pieuse, ma marraine, expliquez-moi mes fautes, et

dites-moi ce que Dieu punit en moi?...

--Il nous prépare, mon enfant, répondit la vieille dame au moment où

minuit sonna.

A minuit, les Chevaliers de la Désœuvrance se rendaient un à un comme

des ombres sous les arbres du boulevard Baron, et s'y promenaient en

causant à voix basse.

--Que va-t-on faire? fut la première parole de chacun en s'abordant.

--Je crois, dit François, que l'intention de Max est tout bonnement de

nous régaler.

--Non, les circonstances sont graves pour la Rabouilleuse et pour lui.

Sans doute, il aura conçu quelque farce contre les Parisiens...

--Ce serait assez gentil de les renvoyer.

--Mon grand-père, dit Baruch, déjà très-effrayé d'avoir deux bouches de

plus dans la place, saisirait avec joie un prétexte...

--Eh! bien, chevaliers! s'écria doucement Max en arrivant, pourquoi

regarder les étoiles? elles ne nous distilleront pas du kirsch. Allons!

à la Cognette! à la Cognette!

--A la Cognette!

Ce cri poussé en commun produisit une clameur horrible qui passa

sur la ville comme un hourra de troupes à l'assaut; puis, le plus

profond silence régna. Le lendemain, plus d'une personne dut dire à

sa voisine:--Avez-vous entendu cette nuit, vers une heure, des cris

affreux? j'ai cru que le feu était quelque part.

Un souper digne de la Cognette égaya les regards des vingt-deux

convives, car l'Ordre fut au grand complet. A deux heures, au moment où

l'on commençait à _siroter_, mot du dictionnaire de la Désœuvrance et

qui peint assez bien l'action de boire à petites gorgées en dégustant

le vin, Max prit la parole.

--Mes chers enfants, ce matin, à propos du tour mémorable que nous

avons fait avec la charrette de Fario, votre Grand-Maître a été si

fortement atteint dans son honneur par ce vil marchand de grains, et

de plus Espagnol!... (oh! les pontons!...), que j'ai résolu de faire

sentir le poids de ma vengeance à ce drôle, tout en restant dans les

conditions de nos amusements. Après y avoir réfléchi pendant toute la

journée, j'ai trouvé le moyen de mettre à exécution une excellente

farce, une farce capable de le rendre fou. Tout en vengeant l'Ordre

atteint en ma personne, nous nourrirons des animaux vénérés par les

Égyptiens, de petites bêtes qui sont après tout les créatures de Dieu,

et que les hommes persécutent injustement. Le bien est fils du mal,

et le mal est fils du bien; telle est la loi suprême! Je vous ordonne

donc à tous, sous peine de déplaire à votre très-humble Grand-Maître,

de vous procurer le plus clandestinement possible chacun vingt rats ou

vingt rates pleines, si Dieu le permet. Ayez réuni votre contingent

dans l'espace de trois jours. Si vous pouvez en prendre davantage, le

surplus sera bien reçu. Gardez ces intéressants rongeurs sans leur

rien donner, car il est essentiel que ces chères petites bêtes aient

une faim dévorante. Remarquez que j'accepte pour rats, les souris

et les mulots. Si nous multiplions vingt-deux par vingt nous aurons

quatre cent et tant de complices qui, lâchés dans la vieille église

des Capucins où Fario a mis tous les grains qu'il vient d'acheter, en

consommeront une certaine quantité. Mais soyons agiles! Fario doit

livrer une forte partie de grains dans huit jours; or, je veux que

mon Espagnol qui voyage aux environs pour ses affaires, trouve un

effroyable déchet. Messieurs, je n'ai pas le mérite de cette invention,

dit-il, en apercevant les marques d'une admiration générale. Rendons à

César ce qui appartient à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. Ceci est

une contrefaçon des renards de Samson dans la Bible. Mais Samson fut

incendiaire, et conséquemment peu philanthrope; tandis que, semblables

aux Brahmes, nous sommes les protecteurs des races persécutées.

Mademoiselle Flore Brazier a déjà tendu toutes ses souricières, et

Kouski, mon bras droit, est à la chasse des mulots. J'ai dit.

--Je sais, dit le fils Goddet, où trouver un animal qui vaudra quarante

rats à lui seul.

--Quoi?

--Un écureuil.

--Et moi, j'offre un petit singe, lequel se grisera de blé, fit un

novice.

--Mauvais! fit Max. On saurait d'où viennent ces animaux.

--On peut y amener pendant la nuit, dit le fils Beaussier, un pigeon

pris à chacun des pigeonniers des fermes voisines, en le faisant

passer par une trouée ménagée dans la couverture, et il y aura bientôt

plusieurs milliers de pigeons.

--Donc, pendant une semaine, le magasin à Fario est à l'Ordre de Nuit,

s'écria Gilet en souriant au grand Beaussier fils. Vous savez qu'on se

lève de bonne heure à Saint-Paterne. Que personne n'y aille sans avoir

mis au rebours les semelles de ses chaussons de lisière. Le chevalier

Beaussier, inventeur des pigeons, en a la direction. Quant à moi, je

prendrai le soin de signer mon nom dans les tas de blé. Soyez, vous,

les maréchaux-des-logis de messieurs les rats. Si le garçon de magasin

couche aux Capucins, il faudra le faire griser par des camarades, et,

adroitement, afin de l'emmener loin du théâtre de cette orgie offerte

aux animaux rongeurs.

--Tu ne nous dis rien des Parisiens? demanda le fils Goddet.

--Oh! fit Max, il faut les étudier. Néanmoins, j'offre mon beau fusil

de chasse qui vient de l'Empereur, un chef-d'œuvre de la manufacture de

Versailles, il vaut deux mille francs, à quiconque trouvera les moyens

de jouer un tour à ces Parisiens qui les mette si mal avec monsieur

et madame Hochon, qu'ils soient renvoyés par ces deux vieillards, ou

qu'ils s'en aillent d'eux-mêmes, sans, bien entendu, nuire par trop aux

ancêtres de mes deux amis Baruch et François.

--Ça va! j'y songerai, dit le fils Goddet, qui aimait la chasse à la

passion.

--Si l'auteur de la farce ne veut pas de mon fusil, il aura mon cheval!

fit observer Maxence.

Depuis ce souper, vingt cerveaux se mirent à la torture pour ourdir

une trame contre Agathe et son fils, en se conformant à ce programme.

Mais le diable seul ou le hasard pouvait réussir, tant les conditions

imposées rendaient la chose difficile.

Le lendemain matin, Agathe et Joseph descendirent un moment avant le

second déjeuner, qui se faisait à dix heures. On donnait le nom de

premier déjeuner à une tasse de lait accompagnée d'une tartine de

pain beurrée qui se prenait au lit ou au sortir du lit. En attendant

madame Hochon qui malgré son âge accomplissait minutieusement toutes

les cérémonies que les duchesses du temps de Louis XV faisaient à leur

toilette, Joseph vit sur la porte de la maison en face Jean-Jacques

Rouget planté sur ses deux pieds; il le montra naturellement à sa mère

qui ne put reconnaître son frère, tant il ressemblait si peu à ce qu'il

était quand elle l'avait quitté.

--Voilà votre frère, dit Adolphine qui donnait le bras à sa grand'mère.

--Quel crétin! s'écria Joseph.

Agathe joignit les mains et leva les yeux au ciel:--Dans quel état

l'a-t-on mis? Mon Dieu, est-ce là un homme de cinquante-sept ans?

Elle voulut regarder attentivement son frère, et vit derrière le

vieillard Flore Brazier coiffée en cheveux, laissant voir sous la

gaze d'un fichu garni de dentelles un dos de neige et une poitrine

éblouissante, soignée comme une courtisane riche, portant une robe à

corset en grenadine, une étoffe de soie alors de mode, à manches dites

à gigot, et terminées au poignet par des bracelets superbes. Une chaîne

d'or ruisselait sur le corsage de la Rabouilleuse, qui apportait à

Jean-Jacques son bonnet de soie noire afin qu'il ne s'enrhumât pas: une

scène évidemment calculée.

--Voilà, s'écria Joseph, une belle femme! et c'est rare!... Elle

est faite, comme on dit, à peindre! Quelle carnation! Oh! les beaux

tons! quels méplats, quelles rondeurs, et des épaules!... C'est une

magnifique Cariatide! Ce serait un fameux modèle pour une Vénus-Titien.

Adolphine et madame Hochon crurent entendre parler grec; mais Agathe,

en arrière de son fils, leur fit un signe comme pour leur dire qu'elle

était habituée à cet idiome.

--Vous trouvez belle une fille qui vous enlève une fortune? dit madame

Hochon.

--Ça ne l'empêche pas d'être un beau modèle! précisément assez grasse,

sans que les hanches et les formes soient gâtées...

--Mon ami, tu n'es pas dans ton atelier, dit Agathe, et Adolphine est

là...

--C'est vrai, j'ai tort; mais aussi, depuis Paris jusqu'ici, sur toute

la route, je n'ai vu que des guenons...

--Mais, ma chère marraine, dit Agathe, comment pourrais-je voir mon

frère?... car s'il est avec cette créature...

--Bah! dit Joseph, j'irai le voir, moi!... Je ne le trouve plus si

crétin du moment où il a l'esprit de se réjouir les yeux par une Vénus

du Titien.

--S'il n'était pas imbécile, dit monsieur Hochon qui survint, il se

serait marié tranquillement, il aurait eu des enfants, et vous n'auriez

pas la chance d'avoir sa succession. A quelque chose malheur est bon.

--Votre fils a eu là une bonne idée, il ira le premier rendre visite à

son oncle, dit madame Hochon; il lui fera entendre que, si vous vous

présentez, il doit être seul.

--Et vous froisserez mademoiselle Brazier? dit monsieur Hochon. Non,

non, madame, avalez cette douleur... Si vous n'avez pas la succession,

tâchez d'avoir au moins un petit legs...

Les Hochon n'étaient pas de force à lutter avec Maxence Gilet. Au

milieu du déjeuner, le Polonais apporta, de la part de son maître,

monsieur Rouget, une lettre adressée à sa sœur madame Bridau. Voici

cette lettre, que madame Hochon fit lire à son mari:

«Ma chère sœur,

»J'apprends par des étrangers votre arrivée à Issoudun.

Je devine le motif qui vous a fait préférer la maison de

monsieur et madame Hochon à la mienne; mais, si vous venez me

voir, vous serez reçue chez moi comme vous devez l'être. Je

serais allé le premier vous faire visite si ma santé ne me

contraignait en ce moment à rester au logis. Je vous présente

mes affectueux regrets. Je serai charmé de voir mon neveu,

que j'invite à dîner avec moi aujourd'hui; car les jeunes

gens sont moins susceptibles que les femmes sur la compagnie.

Aussi me fera-t-il plaisir en venant accompagné de messieurs

Baruch, Borniche et François Hochon.

»Votre affectionné frère,

La Comédie humaine - Volume 06. Scènes de la vie de Province - Tome 02 · 第 17 / 59 题